L ACTEUR CAILLOT DANS LE ROLE DE TOM JONES
Gravure contcmpor ire
Jamais on n'a porté sur la scène autant de vérité. M"" Dugazon avait un de ces talents de nature qui semblent ne rien devoir à l'étude. On n'apercevait plus l'actrice ; c'é ait Babet, c'était la comtesse d'Albert ou Nicolette. Noble, naïve, gracieuse, piquante, elle avait vingt physionomies, de même qu'elle faisait toujours entendre l'accent propre lu
personnage, et son chant n'annonçiit aucune autre prétention. Elle avait même la voix assez faible, mais cette voix suffisait au rire, aux larmes, à toutes les situations, à tous les rôles. Grétry et Dalayrac,
MADAME DUGAZON, DANS LE ROLE Peinture de Dutertre G
qui ont travaillé pour elle, en étaient fous, eî j'en étais folle.
Ce dernier mot me rappelle un rôle, dans lequel on a toujours vainement essayé de la copier. Jamais on n'a pu nous rendre Nina. Nina, tout à la fois si décente et si
passionnée, et si malhe; r^use, si touchante, que son aspect seul faisait fondre en larmes les spectateurs. Je crois avojr vu J\Iii:a vingt fois au moins, et chaque fois mcn attendrissement a été le même. J 'étais trcp enthousias e de M"" Dugazon pour ne pas l'engager souvent à venir souper chez moi. Ncu^. remarquions que, si elle venait de jouer J\ina, elle conservait encore les yeux un peu hagards, en un met, qu'elle restait Nina toute ia soirée. C'était bien certainement à cette faculté de se pénétrer aussi profondément de son rôle qu'elle devait l'étonnante perfection de son talent.
M" Dugazon était royaliste de cœur et d'âme. Elle en donna la preuve au public à une époque fort avancée de la Révolution, un soir qu'elle jouait la soubrette des 'Evénements imprévus. La reine assistait à ce spectacle, et dans un duo que le valet commence en disant : J'aime nwn maître tendrement. M"' Dugazon, qui devait répondre :
Ah! comme f'aime ma maitresse se tourna vers la loge de Sa Majesté, mit la main sur son cœur, et chanta sa réplique d'une voix émue, en s'inclinant vers la reine.
On m'a dit qu'un peu plus lard, le public, et quel public î voulut tirer vengeance de ce noble mouvement en s'obstinant à lui faire chanter je ne sais quelle horreur, qu'on chantait alors tous les soirs sur la scène. M" Dugazon ne céda point : elle quitta le théâtre.
La longueur démesurée de cette lettre vous prouve, chère amie, que j'ai beaucoup aimé moi-même à jouer la comédie; car je ne vous ai point épargné les détails. Adieu.