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]] m'était impossible, à mon grand regret, de rester longtemps à la campagne ; mais je ne me refusais pas le plaisir d'y passer souvent plusieurs jours de suite, et j'étais invitée dans les plus beauxlieux voivinsde Paris. J'ai pu voir, par exemple, les fêtes magnifiques de Chantilly , que leprince de Condé, celui que vous avez vu revenir en France avec Louis XVI 1 1 , savait si bien ordonner, et dont il faisait si bien les honleurs. Vous connaissez le superbechàteaude Chantilly. Son immense galerie était garnie alors d'armures françaises de différents siècles, dont quelques-unes par leur lourdeur et leur dimension semblaient avoir été faites pour des géants; ce qui, je trouve, ornait à merveille l'habitation d'un descendant du grand Condé. On voyait au bout de cette galerie le masque de Henri IV, moulé sur lui sitôt après sa mort, et auquel étaient encore attachés quelques poils des sourcils du bon roi. Je ne sais ce qu'est devenu ce masque, que l'on a beaucoup reproduit en plâtre ; quant aux armures, elles ont été pillées pendant la Révolution, et plusieurs sont maintenant rassemblées dans un musée.
Ce château avait je ne sais quoi de grandiose, qui le rendait digne de ses maîtres. La salle à manger était d'une beauté remarquable : entre des colonnes de marbre se trouvaient placées de larges coupes, en marbre aussi, qui recevaient des cascades d'eaii limpide et sans cesse renouvelée. Cette salle semblait être en plein air, son effet était magique. Le parc dans son immen.e étendue donnait l'idée d'une féerie avec ses lacs, ses rivières bordées de mille fleurs. Ce hameau charmant, dont les chaumières à l'intérieur brillaient de la plus grande magnificence, tout enfin faisait de Chantilly un séjour admirable; aursi les
étrangers s'y rendaient-ils en foule, à l'époque dont je vous parle, à cette heureuse époque où le maître de ce beau lieu y vivait adoré de tous les habitants, qu'ils comblait de ses bienfaits et qui l'ont si vivement regretté.
En 1782, j'ai séjourné quelque temps au Raincy, le duc d'Orléans, père de Philippe- Egalité, qui l'habitait alors, m'y fit venir pour y faire son portrait et celui de M"' de Montesson. A l'exception du plaisir que je pris à voir de grandes parties de chasss, je m'ennuyai passablement au Raincy; mes séances finies, je n'avais de société qui me fût agréable que celle de M"' Berthollet, fort aimable femme, qui jouait fort bien de la harpe. Saint-Georges, le mulâtre si fort et si adroit, était du nombre des chasseurs. J'ai compris là comment il est des hommes, et surtout des princes, qui deviennent passionnés de la chasse; cet exercice, lorsque beaucoup de monde s'y trouve réuni, donne vraiment un grand spectacle. Ce mouvement général, joint aux sons des cors, a bien quelque chose de belliqueux.
A propos de ce voyage, je ne puis me rappeler aujourd'hui sans rire une particularité, qui dans le temps me scandalisa beaucoup. Pendant que M"" de Montesson me donnait séance, la vieille princesse de Conti vint un jour lui faire une visite, et cette princesse, en me parlant, m'appela toujours « mademoiselle ». 11 est vrai que jadis toutes les grandes dames en agissaient ainsi avec leurs inférieures. Mais cette morgue de la cour avait fini avec Louis XV. J 'étais cependant alors sur le point d'accoucher de mon premier enfant, ce qui rendait la chose tout à fait étrange.
Si mon voyage au Raincy me parut peu réjouissant, il n'en était pas de même de ceux que je faisais à Gennevilliers, qui appartenait alors à M. le comte de Vaudreuil , un des hommes les plus aimables que l'on put voir. Gennevilliers n'était nullement pittoresque; le comte de Vaudreuil avait acheté cette propriété en grande partie pour monseigneur le comte d'Artois, parce qu'elle renfermait de beaux cantons de chasse, et l'avait embellie autant qu'il était possible.
La maison était meublée dans le
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meilleur goût, quoique sans magnificence; retirés du théâtre, jouaient admirablement, il s'y trouvait une salle de comédie, pe- et avec un tel naturel, qu'un jour, comme tite, mais charmante, dans laquelle ma ils répétaient ensemble la scène des deux
pères dans J^ose eî Colas, je crus qu'ils causaient entre eux, et je leur dis : « Allons, il faut commencer la répétition. »
On m'avait donné le rôle de Rose; Gârat jouait assez gauchement celui de Colas; mais il chantait si bien î il était surtout délicieux de l'entendre dans la Colonie, dont la musique est ravissante à mon goût.
]1 avait pris le rôle de Saint-Albe, moi celui de Marine, et ma belle-sœur celui de la comtesse, qu'elle jouait comme un ange.
Elle et M. de Rivière étaient vraiment des acteurs; ils auraient pu briller même au théâtre.
M. le comte d'Artois et sa société venaient à nos spectacles.
J'avoue que tout ce beau monde me donnait la peur au point que, la première fois qu'ils y vinrent, sans que j'en fusse prévenue, je ne voulus plus jouer; la crainte de désobliger les amis qui jouaient avec moi me décida seule à entrer en scène ; aussi M. le comte d'Artois, avec sa grâce ordinaire, vint-il entre les deux pièces nous encourager par tous les compliments imaginables.
Le dernier spectaclequi fut donné dans la salle de Gennevilliers fut une représen-