PAR ELLE-MÊME
Eau-forte de Vivant-Denon
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méchant ; il faisait peur, ce qui me donna le courage de
(i) J'ai vécu dan» l'étranger des portraits que je faisais. Bien loin que M. Le Brun m'ait jamais fait passer dç l'arge^nt, il m'écrivait des lettres si lamentables sur sa détresse, que je lui envoyai une fois mille écus et une autre fois cent louis, de même que plus tard j'envoyai la même somme à ma mère.
environ, laid, au teint bilieux, qui, chaque fois que nous descendions dans une auberge pour dîner ou souper, se mettait à pérorer dans son sens de la plus terrible façon. Dans toutes les villes, une foule de gens arrêtaient la diligence pour apprendre des nouvelles de Paris. Notre jacobin s'écriait alors ; « Soyez tranquilles, mes
Souvenirs de Madame Vigée-Le brun
enfants ; nous tenons à Paris le boulanger et la boulangère. On leur fera une Constitution; ils seront forcés de raccepter,et tout sera fini. » Les gobe-mouches, dont on montait ainsi les têtes, croyaient cet homme comme un oracle. Tout cela me faisait cheminer bien tristement. Je ne craignais plus pour moi-même; mais je craignais pour tous, pour ma mère, mon frère, mes amis. Je tremblais aussi sur le sort de Leurs Majestés; car tout le long delà route, presque jusqu'à Lyon, des hommes à cheval s'approchaient de la diligence, pour nous dire que le roi et la reine étaient massacrés, que Paris était en feu. Ma pauvre petite fille devenait toute tremblante ; elle croyait voir son père et notre maison brûlés, et quand mes efforts parvenaient à la rassurer, arrivait bientôt un autre homme à cheval qui nous répétait ces horreurs.
Enfin, j'entrai dans Lyon; je me fis conduire chez M. Artaut, négociant, que j'avais quelquefois reçu chez moi, à Paris, ainsi que sa femme. Je les connaissais peu tous deux ; ils m'avaient inspiré de la confiance, vu que nos opinions étaient entièrement les mêmes sur tout ce qui se passait alors. Mon premier soin fut de leur demander s'il était vrai que le roi et la reine eussent été massacrés, et, grâce au ciel, pour cette fois on me rassura.
M. et M""' Artaut eurent d'abord quelque peine à me reconnaître, non seulement parce que j'étais changée à un point inimaginable, mais aussi parce que je portais le costume d'une ouvrière mal habillée, avec un gros fichu me tombant sur les yeux. J'avais eu lieu, sur ma route, de m'applaudir d'avoir pris cette précaution : je venais d'exposer au Salon le portrait qui me représente avec ma fille dans mes bras. Le jacobin de Grenoble parla de l'exposition, et fit même l'éloge de ce portrait. Je tremblais qu'il ne me reconnût ; j'employai toute mon adresse à lui cacher mon visage : grâce à ce soin et à mon costume, j'en fus quitte pour la peur.
Je passai trois jours à Lyon dans la famille Artaut. J'avais grand besoin de ce repos; mais à l'exception de mes hôtes, je ne vis personne de la ville, désirant conserver le plus strict incognito. M. Artaut arrêta pour moi un voiturier, auquel il dit
que j'étais sa parente. 11 me recommanda fortement à ce brave homme, qui eut en effet pour moi et pour ma fille tous les soins imaginables.
Je ne puis vous dire ce que j'éprouvai en passant sur le pont de Beauvoisin. Là seulement je commençai à respirer ; j'étais hors de France, de cette France qui pourtant était ma patrie et que je me reprochais de quitter avec joie. L'aspect des monts parvintà me distraire de toutes mes pensées. Je n'avais jamais vu de hautes montagnes ; celles de la Savoie me parurent toucher au ciel avec lequel un épais brouillard les confondait. Mon premier sentiment fut celui de la peur, mais je m'accoutumai insensiblement à ce spectacle, et je finis par admirer.
Le paysage du chemin des Échelles me ravit ; je crus voir la Galerie des Titans, et je l'ai toujours appelé ainsi depuis. Voulant jouir plus complètement de toutes ces beautés, je descendis de voiture ; mais à moitié du chemin à peu près, je fus saisie d'une grande terreur ; car on exploitait au moyen de la poudre une partie de rochers ; il en résultait l'effet d'un millier de coups de canon, et ce bruit, se répétant de roche en roche, était infernal.
Je montai le mont Cenis, comme plusieurs étrangers le montaient aussi ; un postillon s'approcha de moi : « Madame devrait prendre un mulet, me dit-il, car monter à pied, c'est trop fatigant pour une dame comme elle. » Je lui répondis que j'étais une ouvrière, bien accoutumée à marcher. « Ah ! reprit-il en riant, madame n'est pas une ouvrière, on sait qui elle est. — Eh bien î qui suis-je donc?demandai-je. — Vous êtes M"' Le Brun, qui peint dans la perfection, et nous sommes tous très contents de vous savoir loin des méchants. » Je n'ai jamais pu deviner comment cet homme avait pu savoir moa nom ; mais cela m'a prouvé combien les jacobins avaient d'émissaires. Heureusement je ne les craignais plus ; j'étais hors de leur exécrable puissance. A défaut de patrie, j'allais habiter des lieux où fleurissaient les arts, où régnait l'urbanité ; j'allais visiter Rome, Naples, Berlin, Vienne, Pétersbourg, et surtout, ce que: j'ignorais alors, chère amie, surtout j'allais vous trouver, vous connaître et vous aimer.