ÉTUDE
Dessin de Madame Le Brun (Musée du Louvre)
et dans des conditions qui devaient le rendre malheureux. M"" Vigée-Le Brun vit détruire chez son enfant le sentiment dont elle avait fait le charme et la consolation de sa vie. Ces contrariétés ébranlèrent sa santé qui avait résisté jusqu'alors à des excès de travail. Elle sentit le besoin de changer de climat, et sollicita de l'empereur Alexandre et de l'impératrice Elisabeth la permission de quitter leurs Etats. Elle
partit de Saint-Pétersbourg, le cœur plein de reconnaissance pour l'accuei qu'elle y avait reçu et non sans espoir de retour.
La route fut dure et difficile pour une malade. Elle eut, à Mitau, la déception de ne plus trouver la famille royale de France, qu'elle espérait y rencontrer. Elle se reposa à Berlin, où elle arriva vers la fin de juillet iSoi, et fut conviée par la gracieuse reine Louise à faire son portrait, au château de Potsdam. Quand, sur le chemin de la France, elle hésitait, disait-elle, à revenir en ce pays, « le théâtre de tant de crimes si atroces », et où elle pleurait tant d'amis morts sur l'échafaud, elle y fut encouragée par le général de Beurnonville, ambassadeur de France, qu'elle se décida à visiter, malgré sa répugnance pour les représentants du régime nouveau. Elle eut la surprise de trouver ce « citoyen » fort bien élevé et assez aimable pour l'engager « de la manière la plus flatteuse » à retourner dans une patrie où l'ordre était complètement rétabli. Elle ne demandait qu'à se laisser convaincre. Inscrite sur la liste des émigrés, malgré les protestations de son mari, on finit par obtenir que son nom si compromis en fût rayé. 11 avait fallu pour cela, outre l'intervention personnelle de David, qu'elle n'aimait point rappeler, une pétition signée de deux cent cinquante-cinq artistes et savants de la République, présentée au Directoire, le 8 thermidor an VU, par une députation de huit signataires. Elle revint à Paris, après une absence de douze années, le 1 8 janvier i 802.
La rentrée de M'"' Vigée-Le Brun fut, dans le Paris du Consulat, un petit évément. Les artistes s'en réjouirent et les gazettes l'annoncèrent. Elle retrouva ses anciens amis, et fit connaissance avec la génération nouvelle. Dès le surlendemain de son retour, elle fut au bal chez M"" Regnault de Saint-Jean-d'Angély, fille de M""de Bonneuil, et elle s'orna, pour y paraître, d'une étoffe des Indes qu'elle avait reçue de M"' du Barry, choisie parmi les présents des envoyés de Tippoo-Saïb. Entourée et fêtée comme elle l'était, l'artiste s'accommoda assez bien du changement des mœurs et du mouvement qui emportait la société d'alors. Ses vieux confrères : Hubert
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Robert, Greuze, Ménageot, se montraient heureux de la revoir. C'étaient de bien petites gens, après tant de fréquentations illustres; mais la vanité, qui lui troublait souvent l'imagination, n'altérait rien dans son excellent cœur. Elle s'intéressait au progrès des arts, au Muséum du Louvre rempli de merveilles, au succès des jeunes talents, commeGérard, Guérin, et ce Gros, qu'elle avait connu tout petit et dont elle avait conseillé les premiers travaux. Elle était étonnée « de retrouver l'enfant homme de génie et chef d'école ». Elle ne voulut pas renouer avec David : les idées de ce jacobin et les actes qu'on lui reprochait pendant la Terreur la dispensèrent de toute reconnaissance.
Bientôt elle reprend ses soupers d'artistes, elle donne à danser et fait dresser chez elle un théâtre pour jouer la comédie. Elle évite la cour du Premier Consul; fidèle au souvenir de ses rois, elle s'accoutume mal à l'idée d'un pouvoir nouveau.
Lorsqu'elle va faire à Londres quelques portraits, elle y retrouve avec plaisir les émigrés qui ne rentrent pas et M. de Vaudreuil lui-même. Elle s'attarde en Angleterre jusqu'à la rupture de la paix d'Amiens et trouve alors d'assez graves difficultés pour revenir en France, dans le cours de l'été de i8o5. Napoléon lui fait peindre un portrait en pied de sa sœur Caroline, femme du prince Murât; l'in transigeante royaliste ne pardonne pas au modèle ses retards et ses caprices. Elle prétend avoir dit un jour, assez haut pour être entendue : « J 'ai peint de véritables princesses qui ne m'ont jamais tourmentée et ne m'ont jamais fait attendre î » C'était un mot qu'elle répétait sans doute chez M"" de Staël, qui la reçut à Coppet, pendant un voyage en Suisse, et lui fit faire son portrait en « Corinne au cap Misène ». Ce fut la dernière œuvre importante de l'artiste; son pinceau s'alourdissait de jour en jour et son talent ne survivait pas aux grâces de la génération qu'elle avait célébrée.
En 1810, M""' Vigée-Le Brun acheta, pour passer la belle saison, une maison à Louveciennes, sur le coteau délicieux qui lui rappelait avec tant de charme son séjour auprès de M"' du Barry vieillissante et
charitable. Dans la nuit du 3i mars 1814, elle eut la terreur de voir sa maison envahie par les Prussiens ; cette pénible émotion fut suivie d'une joie très douce quand ses chers Bourbons rentrèrent dans Paris. Elle assista à toutes les cérémonies, fut reconnue par le roi qui vint à elle et lui parla; elle ne tarda pas à se figurer que la monarchie renaissait, telle qu'elle l'avait aimée si passionnément. En dépit de la fâcheuse surprise des Cent-Jours, après l'ivresse nouvelle du retour de Gand,elle put se croire revenue au bon vieux temps. Ses nobles modèles ou leurs enfants reprenaient leur rang à la Cour; les princes
recommençaient à lui sourire; elle était rappelée au château pour un portrait encore, celui de la duchesse de Berry.
Son salon d'hommes de lettres et d'artistes s'était reconstitué ; on y faisait comme jadis d'excellente musique, et de nouveaux poètes y récitaient leurs vers. La princesse Nathalie Kourakine note, en son journal, quellessoirées parfaitement agréables on passait chez M" Le Brun : « Je rencontre toujours chez elle quelqu'un ou quelque chose qui me plaît. Je n'ai de ma vie vu une femms plus aimable dans l'étendue
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du terme, mais elle l'est surtout en voulant faire paraître les autres, en s'oubliant ellemême; puis, la grande sûreté de son commerce la rend vraiment précieuse. »
Avec de telles qualités et un art si délicat de vieillir, M"" Vigée-Le Brun ne pouvait manquer ni d'entourage, ni d'amitiés. Elle avait retrouvé deux filles en ses nièces. M'"' de Rivière, fille de son frère, et M"" Tripier-Le Franc, née Le Brun, une de ses élèves en peinture, qui copia plusieurs de ses tableaux. Elle-même, jusqu'à la fin, continua à dessiner et à peindre. « La peinture, écrivait-elle à soixante-
huit ans, est toujours pour moi une distraction qui n'aura de fin qu'avec ma vie. » Une autre distraction en ce moment fut de raconter, puis de publier ses souvenirs. Ce fut le dernier succès de M"" Vigée-Le Brun, qui s'éteignit à Paris, rue Saint-Lazare, le 29 mai 1842, à l'âge de quatre-vingt-sept ans. Elle est enterrée au cimetière de Louveciennes, et sur sa tombe, suivant la volonté exprimée dans son testament, sont sculptés une palette et des pinceaux.
L'artiste qui nous a laissé tant de précieuses toiles fait aussi devant la postérité figure d'écrivain. Avec les œuvres charmantes, toujours honorées dans les musées et les collections, qui révèlent si exactement les modes, les goûts et les caractères de son temps, elle a laissé des témoignages d'une autre sorte dans un livre vivant et plein d'anecdotes, que les historiens des mœurs ont un réel plaisir à consulter.
Les Souvenirs de M"" Vigée-Le Brun, parus de son vivant, en trois volumes, en ] 835-37, réimprimés en 1869 dans la bibliothèque Charpentier, nous ont conservé une foule d'anecdotes, de portraits et de détails de mœurs qu'on ne rencontre point ailleurs et qui ont donné à ce livre sans prétention une juste renommée. L'artiste s'est trouvée mêlée, pendant sa longue vie, aux sociétés de l'intérêt le plus divers; elle a été introduite, par son métier même, et retenue pour ses qualités personnelles dans l'intimité d'hommes et de femmes remarquables ; elle a assisté à des événements importants et qui ont détruit tout un monde sous ses yeux. Partout elle a su écouter et observer, à sa façon sans doute et bien superficiellement, mais autant que peut le faire une femme que n'a point dressée la politique ou l'intrigue. De tant de faits recueillis au cours de sa carrière elle a su tirer des tableaux assez justes, assez précis, assez sincères pour nous intéresser encore et pour ne rien gâter de l'image que nous nous faisons d'elle d'après ses beaux mérites d'artiste.
Pour authentiques qu'ils soient, les mémoires de Al"' Vigée-Le Brun ne sont pas entièrement son œuvre. Nous avons tenu en mains assez de lettres d'elle ou même assez de fragments de rédactions antérieures pour assurer qu'il n'y a guère de phrase qui n'ait subi la retouche d'un littérateur de profession. L'artiste aimait écrire et avait toujours noirci beaucoup de papier pour ses amis ; mais elle savait ce qui lui manquait pour se faire lire avec agrément et composer un livre à succès. Quand elle céda à des instances répétées en préparant sous son nom pour l'éditeur Fournier la matière de ses trois in-octavo, elle
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se fit aider par les lettrés de son entourage, qui retouchèrent son manuscrit et très souvent composèrent d'après ses dictées. Elle écrivait à Aimé Martin, en lui envoyant ses premiers cahiers : « Enfin, mon bien bon, j'ai commencé ce que vous m'aviez recommandé depuis bien des années. Vous savez combien j'avais d'aversion pour faire ce que vous appelez mzs Mémoires, car il faut bien, malgré tous les événements dont j'ai été spectatrice, que je parle de moi... Je me suis décidée, depuis six mois, à noter à mesure ce dont je me rappelle dans tous les temps, dans tous les lieux. Vous n y verrez ni style, ni phrase, ni période; je trace seulement les faits avec simplicité et vérité, comme on écrit une lettre à une amie. »
Cette rédaction originale était souvent informe ; style, phrases et périodes y furent ajoutés, avec une abondance parfois agréable, et nous ne saurions nous en plaindre.
La qualité historique de ces souvenirs égalet-elle leur agrément? On y relève, dans les détails, quelques confusions plus ou moins volontaires, et quelques inexactitudes de dates. Ils offrent des traits communs aux récita écrits par les femmes, un jugement passionné suv les personnes et un complet dédain de la chronologie. Les préventions d'une amitié trop ardente égarent la bonne dame, autant que celles d'anciens ressentiments. Elle omet volontiers ce qui peut lui être désagréable, par exemple les ordres royaux qui la firent entrer avant son tour à l'Académie de peinture, et sa rivalité avec une femme de grand talent, M" Labille-Guiard, de qui
les succès ont contrebalancé les siens pendant bien des années. Mais pour la couleur générale des événements, pour l'idée qu'on doit se fairedes habitudes d'un temps, des usages et des goûts qui réglaient les rapports sociaux, ces modestes mémoires féminins sont vraiment précieux et véridiques. Ils nous rendent les sentiments, les