LA TENDRESSE MATERNELLE
Portrait de Madame Vigée-Le Brun et de sa fille
(Gravure d'Avril)
enthousiasmes, les préjugés de tout un monde qui a disparu dans la grande tourmente. Ils évoquent des élégances d'esprit, en même temps que des grâces de costume, et les souvenirs de cette vieille femme restée bienveillante sont d'autant plus vifs qu'ils se rapportent aux jours de sa jeunesse neu-
Introduction
reuse : « Les femmes régnaient alors, la Révolution les a détrônées. » Ce mot souvent cité est de A/l"" Vigée-Le Brun, qui exerça alors, avec un extrême plaisir, une part assez importante de royauté.
Parmi les nombreux salons qui donnèrent tant d'attrait au Paris du xviii' siècle, le sien est resté l'un des plus fameux. Ce fut le seul salon d'artiste de l'époque, et l'aimable maîtresse de maison qui sut le
créer dut ce privilège à la fois à ses grâces féminines, que tous ses contemporains ont célébrées, et aux relations que lui procuraient, dans le monde de la Cour et de la finance, ses talents de portraitiste. Avant même d'être ainsi entourée, elle eut bien des occasions d'observer fia vie de son temps. Elle avait été accueillie dès sa jeunesse par plusieurs familles importantes qui répondaient à sa bonne humeur, à son caractère sûr, par une amitié véritable. Elle a toujours parlé avec reconnaissance, par exemple, des Montesquiou qui la recevaient au château de Maupertuis, des Ségur qui lui prouvèrent toujours une fidèle bienveillance, de la princesse de Rohan-Rochefort, dont les dîners réunis-
saient la société la plus spirituelle et à qui elle dut de connaître de bonne heure un genre de conversation « qui la dégoûta, ditelle, de beaucoup d'autres ».
Bientôt son petit cercle, formé de peintres et d'amis anciens, commença à être recherché par sa noble clientèle. Ses concerts fameux attirèrent beaucoup de monde dans le modeste logis de la rue de Cléry. A propos du Salon de i 783, où elle exposa, avec les images de la reine, de Madame, de la duchesse de Guiche en jardinière, son propre portrait en chapeau de paille, un nouvelliste se permit d'indiquer combien son talent était servi par les charmes de sa personne : « C'est une jeune et jolie femme, pleine d'esprit et de grâces, bien aimable, voyant la meilleure compagnie de Paris et de Versailles, donnant des soupers fins aux artistes, aux auteurs, aux gens de qualité; sa maison est l'asile où les Polignac, les Vaudreuil, les Polastron, les courtisans les plus accrédités et les plus délicats viennent chercher une retraite contre les ennuis de la Cour et rencontrent le plaisir qui les fuit ailleurs. » C'est le moment où M"' Vigée-Le Brun, reçue académicienne, entre dans la période de ses plus grands succès d'artiste et de femme. C'est le point central de ses souvenirs, c'est l'époque qu'elle raconte avec détails et sur laquelle son témoignage est autorisé. Célébrité parisienne, accueillie et recherchée de toute la ville, goûtée même à la Cour pour son talent, elle nous a laissé de ce moment une peinture optimiste, mais sincère. La tranquillité de la vie aristocratique et bourgeoise à la veille de la Révolution nous est fidèlement rendue, et aussi l'émotion qui s'empara de ce monde heureux aux premiers grondements de l'orage révolutionnaire. Les portraits de gens intéressants qu'elle a connus n'ont pas tous trouvé place dans son récit ; elle en a recueilli quelques-uns à la fin de son ouvrage, et ce n'en est pas la partie la moins instructive, ni la moins piquante.
Les souvenirs antérieurs à la Révolution et les portraits forment un tout inséparable, qui remplit, en effet, le même volume de l'édition originale. Ce fut, dès le début, la partie de l'ouvrage qui excita le plus d'intérêt ; sans en être dépourvus, les deux
Introduction
volumes qui s'y ajoutèrent sont d'un caractère tout différent. La présentation change ; ce ne sont plus des lettres supposées qui encadrent les récits ; ce sont des chapitres de mémoires où prennent place, pour une certaine période, de véritables lettres.
Cette partie contient le récit des voyages de l'artiste en Italie, en Allemagne, en Russie, en Prusse, et plus tard en Angleterre et en Suisse. M"" Vigée-Le Brun fait souvent œuvre de touriste et ses descriptions d'Italie sortent peu de la banalité. Elle rencontre cependant des traits heureux pour peindre à la plume ses modèles étrangers et souvent aussi la société de l'émigration, qu'elle rencontre dans les diverses capitales où elle réside pour ses travaux. La société parisienne du Consulat, qu'elle retrouve si différente de celle du passé, lui fournit aussi l'occasion des quelques observations curieuses; elle médit de Bonaparte sur le ton des respectables douairières de la Restauration ; elle célèbre avec feu le retour des princes, en bonne royaliste qu'elle a toujours été; ses colères comme ses enthousiasmes reflètent les opinions du moment. Elle note encore ses relations avec les artistes nouveaux et quelques anecdotes du monde ; mais l'intérêt, qui va languissant, n'atteint nulle part celui de la première partie des Souvenirs.
Nous reproduisons le texte de i835, paru du vivant de M"' Vigée-Le Brun. 11 est rédigé sous forme de lettres adressées à la princesse Kourakine. On lui a fait subir, dans l'édition moderne, des changements qui portent principalement sur le style, mais qui ne laissent pas d'altérer sur beaucoup de points le caractère de l'original. On a, en outre, maladroitement inséré dansletexte un certain nombre de notesqu'il a paru nécessaire d'en retirer. Nous ne les avons pas données toutes, car elles intéressent surtout la carrière d'artiste de M"' Vigée-Le Brun, plutôt que le tableau des mœurs de son époque. Nous avons aussi allégé l'édition de quelques formules épistolaires superflues et rectifié autant que possible l'orthographe des noms propres.
Il était inutile d'essayer une annotation qui eût entraîné fort loin, car presque tous les personnages notables du règne de Louis XVI sont nommés dans ces pages. Quant aux inexactitudes d'appréciations où de faits, le lecteur doit garder à la pensée qu'il lit des mémoires, et des mémoires de jolie femme, et ne pas y cherclier autre chose que l'image générale d'un temps, tel que le voyait une artiste qui avait trentequatre ans en 1789, et quatre-vingts ans lorsqu'elle racontait sa jeunesse.
de Madame Louise-Èlisabeth VIGÉE-LE BRUN