‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 6 sur 84 · DU COUVENT. MON FRÈRE · texte numérisé non relu

DU COUVENT. MON FRÈRE

Ma bien bonne amie, vous me demandez avec tant d'instances de vous écrire mes souvenirs, que je me décide à vous satisfaire. Que de sensations je vais éprouver en me rappelant et les événements divers dont j'ai été témoin et des amis qui n'existent plus que dans ma pensée ! Toutefois, la chose me sera facile, car mon cœur a de la mémoire et, dans mes heures de solitude, ces amis si chers m'entourent encore, tant mon imagination me les réalise. Je joindrai d'ailleurs à mon récit les notes que j'ai prises à différentes époques de ma vie, sur une foule de personnes dont j'ai fait le portrait, et qui, pour la plupart, étaient de ma société; grâce à ce secours, les plus doux moments de mon existence vous seront connus aussi bien qu'ils me le sont à moi-même.

Je vous parlerai d'abord, chère amie, de mes premières années, parce qu'elles ont

été le présage de toute ma vie, puisque mon amour pour la peinture s'est manifesté dès mon enfance. On me mit au couvent à l'âge de six ans; j'y suis restée jusqu'à onze. Dans cet intervalle, je crayonnais sans cesse et partout; mes cahiers d'écriture, et même ceux de mes camarades, étaient remplis à la marge de petites têtes de face, ou de profil ; sur les murs du dortoir, je traçais avec du charbon des figures et des paysages ; aussi vous devez penser que j'étais souvent en pénitence. Puis, dans les moments de récréation, je dessinais sur le sable tout ce qui me passait par la tête, je me souviens qu'à l'âge de sept ou huit ans, je dessinai à la lampe un homme à barbe, que j'ai toujours gardé. Je le fis voir à mon père qui s'écria transporté de joie : « Tu seras peintre, mon enfant, ou jamais il n'en sera. »

Je vous fais ce récit pour vous prouver à quel point la passion de la peinture était innée en moi. Cette passion ne s'est jamais affaiblie; je crois même qu'elle n'a fait que s'accroître avec le temps ; car, encore aujourd hui, j'en éprouve tout le charme, qui ne finira, j'espère, qu'avec ma vie. C'est au reste à cette divine passion que je dois non seulement ma fortune, mais

Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun

aussi mon bonheur, puisque, dans ma jeunesse comme à présent, elle a établi des rapports entre moi et tout ce qu'il y avait de plus aimable, de plus distingué dans l'Europe, en hommes et en femmes. Le souvenir de tant de personnes remarquables que j'ai connues prête souvent pour mji du charme à la solitude. Je vis encore

alors avec ceux qui ne sont plus, et je dois remercier la Providence qui m'a laissé ce reflet d'un bonheur passé.

J'avais au couvent une santé très faible, en sorte que mon père et ma mère venaient souvent me chercher pour passer quelques jours avec eux, ce qui me charmait sous tous les rapports. Mon père, nommé Vigée, peignait fort bien au pastel ; il y a même des portraits de lui qui seraient dignes du fameux Latour. ]1 a fait aussi des tableaux à l'huile, dans le genre de Watteau. Celui que vous avez vu chez moi est d'une charmante couleur, et fait avec esprit. Mais, pour en revenir aux jouissances que j'avais dans la maison maternelle, je vous dirai que mon père me donnait la permission de peindre quelques têtes au pastel, et qu'il me laissait aussi barbouiller toute la journée avec ses crayons.

11 avait tellement l'amour de son art

que cette passion lui donnait de fréquentes distractions. Je me rappelle qu'un jour, étant tout habillé pour aller dîner en ville, il sort; mais, en pensant au tableau qu'il avait commencé, il retourne chez lui, dans l'idée d'y retoucher. 11 ôte sa perruque, met son bonnet de nuit, et ressort, ainsi coiffé, vêtu d'un habit à brandebourgs dorés, l'épée au côté, etc. Sans un voisin, qui l'avertit de sa distraction, il courait la ville dans ce costume.

Mon père avait infiniment d'esprit. Sa gaieté si naturelle se communiquait à tout le monde, et bien souvent on venait se faire peindre par lui pour jouir de son aimable conversation; peut-être connaissez-vous déjà l'anecdote suivante : faisant un jour le portrait d'une assez jolie femme, il s'aperçut que, lorsqu'il travaillait à la bouche, cette femme grimaçait sans cesse pour la rendre plus petite. Impatienté de ce manège, mon père lui dit avec un grand sang-froid : « Ne vous tourmentez pas ainsi, madame; pour peu que vous le désiriez, je ne vous en ferai pas du tout. »

Ma mère était très belle. On peut en juger par le portrait au pastel que mon père a fait d'elle, et par celui que j'ai fait à l'huile beaucoup plus tard. Sa sagesse était austère. Mon père l'adorait comme une divinité; mais les grisettes lui tournaient la tête. Le premier jour de l'an était pour lui un jour de fête : il courait à pied tout Paris, sans faire une seule visite, uniquement pour embrasser toutes les jeunes fillettes qu'il rencontrait, sous le prétexte de leur souhaiter une bonne année.

Ma mère était très pieuse; je l'étais aussi de cœur. Nous entendions toujours la grand'messe ; nous allions aux offices divins. Dans le carême surtout, nous n'en manquions aucun, pas même les prières du soir. De tout temps j'ai aimé les chants religieux, et les sons de l'orgue me faisaient alors une telle impression que je pleurais sans pouvoir m'en empêcher. Depuis, ces sons m'ont toujours rappelé la perte que j'ai faite de mon père.

A cette époque, mon père réunissait les soirs plusieurs artistes et quelques gens de lettres. Je placerai en tête Doyen, peintre d'histoire, l'ami intime de mon père et mon premier ami (Doyen était le

meilleur homme du monde, plein d'esprit et de sagacité ; ses aperçus sur les choses et sur les personnes ont toujours été d'une justesse extrême ; et, de plus, il parlait avec tant de chaleur de la peinture, qu'il me faisait battre le cœur) ; Poinsinet, qui avait aussi beaucoup d'esprit et de gaieté. Peut-être avez vous entendu parler de sa prodigieuse crédulité ; elle l'exposait sans cesse aux mystifications les plus étranges. Un jour, par exemple, on réussit à lui persuader qu'il existait une charge d'écran du roi, et voilà qu'on le place devant le feu le plus ardent, de manière à lui griller les mollets.

Ppur peu qu'il voulût s'éloigner : « Ne bougez pas, disaiton, il faut vous habituer à la grande chaleur, autrement vous n'aurez pas la charge. » Il s'en fallait de beaucoup cependant que Poinsinet fût un sot. Plusieurs de ses ouvrages sont encore applaudis aujourd'hui, et il est le seul homme de lettres qui ait obtenu le même soir trois succès dramatiques :

Ernelinde, au grand Opéra; le Cercle, au Français, et Tom Jones, à l' Opéra- Comique; quelqu'un dit alors, en parlant du Cercle, où la société de cette époque est si bien peinte, que Poinsinet avait écouté aux portes. La fin de Poinsinet est des

plus tragiques. On lui mit en tête le goût des voyages; il commença par l'Espagne, et périt en traversant le Guadalquivir.

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