DE LIGNE
A. Bartsch (1789)
Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun
séduisant, et la bonté de son cœur ne tardait pas à vous attacher à lui pour toujours; il était à la fois brave et savant militaire. Dans tous les pays de l'Europe, ses profondes connaissances sur l'art de la guerre ont été appréciées, et l'amour de la gloire l'a toujours dominé; en revanche, il poussait à l'excès son indifférence pour sa fortune; non seulement son extrême générosité l'a de tout temps entraîné dans des dépenses énormes, sans qu'il consentît jamais à compter : mais quand je le retrouvai à Vienne, en 1792, il entra un soir chez M"' de Rombech, pour nous apprendre que les Français venaient de s'emparer de tous les biens qu'il possédait en Flandre (en Belgique), et il nous parut très peu affecté de cette nouvelle : « Je n'ai plus que deux louis, ajouta-t-il d'un air dégagé ; qui donc payera mes dettes? »
Une perte bien autrement douloureuse pour lui, la seule qui l'ait profondément affligé, a été celle de son fils Charles; ce jeune homme, plein de valeur, est mort glorieusement au combat de Boux, en Champagne; le coup qui le frappa, frappa de même le prince de Ligne, qui en perdit à jamais sa gaieté et tout le plaisir qu'il prenait à vivre.
Tout le monde connaît les Mémoires et les Lettres du prince de Ligne, dont le style, ce style parlé, comme dit M"" de Staël, offre un charme tout particulier. Parmi les lettres, celles que je préfère sont celles qu'il adressait à la marquise de Coigny pendant son voyage en Crimée avec l'impératrice Catherine, voyage dont il nous a fait si souvent des récils; elles le font revivre pour moi, surtout celle qu'il écrivit de Parthenizza ; cette lettre est remplie d'idées à la fois si spirituelles et si philosophiques, elle peint si bien l'esprit et l'âme du prince de Ligne, qu'elle me fait l'effet d'un prisme moral. J'ai relu cetie lettre dix fois, et j'espère bien la lire encore.
LA COMTESSE d'hOUDETOT
J'ai connu ia comtesse d'Houdetot longtemps avant la Révolution ; elle s'entcuîait alors de tout ce qu'il y avait à Paris
d'hommes d'esprit et d'artistes célèbres. Comme j'avais un grand désir de la voir, M"" de Verdun, mon amie, qui la connaissait intimement, me conduisit à Sannois, où M"" d'Houdetot avait une maison, et me fit inviter à passer la journée. Je savais qu'elle n'était point jolie, mais d'après la passion qu'elle avait inspirée à J.-J. Rousseau, je pensais au moins lui trouver un visage agréable; je fus donc bien désappointée en la voyant si laide, qu'aussitôt son roman s'effaça de mon imagination ; elle louchait d'une telle manière, qu'il était impossible, lorsqu'elle vous parlait, de deviner si c'était à vous que s'adressaient ses paroles; à dîner, je croyais toujours qu'elle offrait à uneautre personne ce qu'elle m'offrait,tant son regard était équivoque ; il faut dire toutefoisque son aimable esprit pouvait faire oublier sa laideur. M"" d'Houdetot était bonne, indulgente, chérie avec raison de tous ceux qui la connaissaient, et, comme je l'ai toujours trouvée digne d'inspirer les sentiments les plus tendres, j'ai fini par croire, après tout, qu'elle a pu inspirer l'amour.