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LA GALERIE DU PALAIS

Composition de Gravelot

Je dois citer aussi un nommé Davesne, peintre et poète, assez médiocre dans ces deux arts, mais que sa conversation, fort spirituelle, avait fait admettre aux sou-

Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun

pers de mon père. Je puis vous donner un échantillon des vers de ce Davesne; car, je ne sais comment, je n'ai jamais oublié ceux-ci, qui, je crois, n'ont point été imprin és :

Plus n'est le temps, où de mes seuls couplets

Ma Lise aimait à se voir célébrée;

Plus n'est le temps où de mes seuls bouquets

Je la voyais toujours parée.

Les vers que l'amour me dictait Ne répétaient que le nom de Lisette,

Et Lisette les écoutait.

Plus d'un baiser payait ma chansonnette ; Au même prix qui n'eût été poète ?

Enfin, quoique je fusse à peine sortie de l'enfance alors, je me rappelle parfaitement la gaieté ce ces soupers de mon père. On me faisait quitter la table avant le dessert; mais de ma chambre j'entendais des rires, des joies, des chansons, auxquels je ne comprenais rien, à vrai dire, et qui pourtant n'en rendaient pas moinsmes jours de congé délicieux.

A onze ans, je sortis tout à fait du couvent, après avoir fait ma première communion, et Davesne, qui peignait à l'huile, me fit demander chez lui, pour m'apprendre à charger une palette; sa femme venait me chercher. Ils étaient si pauvres, qu'ils me faisaient peine et pitié. Un jour, comme je désirais finir une tête que j'avais commencée, ils me retinrent à dîner chez eux; ce dîner se composait d'une soupe et de pommes cuites. Tous deux, je crois, ne se restauraient qu'en venant souper chez mon père.

J'éprouvais un grand bonheur de ne plus quitter mes parents. Mon frère, plus jeune que moi de trois ans, était beau comme un ange; il avait une intelligence fort audessus de son âge, et se distinguait dans ses études, au point qu'il rapportait toujours de son collège les témoignageslesplus flatteurs. J'étais bien loin d'avoir sa vivacité, son esprit, et surtout son joli visage; car, à cette époque de ma vie, j'étais laide. J'avais un front énorme, les yeux très enfoncés; mon nez était le seul joli trait de mon visage pâle et amaigri. En outre, j'avais grandi si rapidement qu'il m'était impossible de me tenir droite, je pliais comme un roseau. Toutes ces imperfections désolaient ma mère; j'ai cru m aper-

cevoir qu'elleavait un faible pour mon frère ; car elle le gâtait, et lui pardonnait aisément ses torts de jeunesse, tandis qu'elle était fort sévère pour mci. En revanche, mon père me comblait de bontés et d'indulgence. Sa tendresse le rendait de plus en plus cher à mon cœur : aussi cet excellent père m'est-il toujours présent, et je ne pense pas avoir oublié un seul mot qu'il ait dit devant moi. Combien de fois surtout me suis-je rappelé, en 1789, le trait suivant comme une sorte de prophétie. Un jour que mon père sortait d'un dîner de philosophes, où se trouvaient Diderot, Helvétius et d'Alembert, il paraissait si triste, que ma mère lui demanda ce qu'il avait : « Tout ce que je viens d'entendre, ma chère amie, répondit-il, me fait croire que bientôt le monde sera sens dessus dessous. »

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