‹ Souvenirs de mon tempsChapitre 10 sur 20 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le superbe épanouissement des lettres françaises qui s'était produit aux entours de 1830, se continuait à l'époque de mes débuts, modifié, transformé, purifié de beaucoup de non-valeurs. Tous les genres y avaient leur place et tous étaient représentés par des écrivains qui sont l'honneur de notre pays ; Victor Hugo, Lamartine, Alfred de Musset, Alfred de Vigny, Victor de Laprade, Leconte de Lisle, Brizeux, Joséphin Soulary, Desbordes-Valmore formaient toujours une élite, ce qui ne les empêchait pas de s'aventurer, sauf exception, les uns dans le roman, les autres dans le drame et la comédie, et d'y faire une moisson de gloire. Les vers de la plupart d'entre eux — et sans que ceux de leurs successeurs aient pu les faire oublier — figurent dans les anthologies classiques ; nous aimons encore à les réciter ou à les entendre voltiger sur Jos plèvres des^comédiens les plus fameux.

Les œuvres théâtrales, à la même époque, ne jouissaient pas d'un moindre prestige, mais ce qui différencie leur succès de celui \ des] [œuvres des

LE THEATRE ET LES LETTRES Mo

poètes, c'est sa fragilité. Les noms d'Alexandre Dumas fils, d'Emile Augier, de Victorien Sardou, d'Eugène Labiche, de Léon Laya, de Mario Uchard, de Théodore Barrière, de Ponsard, d'Edouard Foussier, de Vacquerie, de Louis Bouilhet, de Legouvé, dominent encore aujourd'hui notre histoire du théâtre, mais combien sont-ils sur l'œuvre desquels, en dépit de leur célébrité, n'a pas passé une vague d'oubli, ce coup de vent qui, en matière théâtrale, altère, démode, dénature des pièces, dont l'actualité a seule justifié la vogue. Je ne vois que les pièces historiques qui échappent à cette loi.

Cependant, en pensant à la plupart de nos auteurs dramatiques en renom, et ils sont légion, on peut dire qu'ils ont parcouru une grande carrière et goûté toutes les ivresses de la célébrité. A ne prendre que le répertoire du Théâtre-Français de 1858 à 1865, on y trouve des œuvres sensationnelles sur lesquelles la critique a longuement disserté, comme s'il s'agissait de chefs-d'œuvre de l'esprit humain, et sur lesquels depuis est tombé le silence. Aujourd'hui, on n'en parle guère si ce n'est pour en constater le déclin. A leur apparition, elles avaient excité de bruyants applaudissements, les spectateurs leur faisaient fête, leur prédisaient une fructueuse destinée ; elles sont aujourd'hui si lointaines, si cruellement désaffectées que, lorsque à des dates plus ou moins récentes, on a essayé de les reprendre, elles n'ont

pu rester sur l'affiche au delà de quelques jours.

Alexandre Dumas fila lui-même n'a pu se dérober à ce destin ; à l'exception de la Dame aux camélias, tous les efforts qui ont été faits pour infuser dans ses comédies une vie nouvelle sont restés vains, et encore le succès qu a obtenu la reprise de la plus célèbre a-t-il eu pour cause moins encore son mérite que le désir du public de voir la grande comédienne Sarah Bernhardt y succéder à Mme Doche, créatrice du rôle. Inspiré par l'ardent désir de traiter sous la forme théâtrale des questions de haute moralité et d'ouvrir à ses contemporains des voies nouvelles pour assurer à l'humanité une existence meilleure : comédies de mœurs, tableaux de la société moderne, descriptions des milieux où pullulent les déclassés, discussions sur les agitations de la conscience aux prises avec des situations équivoques, il a tout essayé avec la prétention de donner à ses contemporains de grandes leçons. Que reste-t-il de ses enseignements?... Rien que le souvenir d'un professeur à qui ont manqué les premiers principes d'éducation morale et cette discipline de l'esprit et du cœur nécessaire à l'existence pour la rendre féconde. Il n'en a pas moins été, do son vivant, le maître de l'art dramatique et, en fait, presque sans rival.

Cependant si j'avais à désigner, à la lumière de mes souvenus, l'auteur des trois ou quatre meilleures comédies du théâtre au temps de l'Empire,

c'est à Emile Augier que je donnerais la préférence, en me rappelant le Gendre de M. Poirier, V Aventurière, les Lionnes pauvres, Maître Guérin, pièces qui ont aussi la portée d'une œuvre sociale mais où intervient, avec plus de logique que chez Dumas et avec non moins d'audace, une interprétation saine et robuste de la vie.

Je n'attache pas le môme prix au Fils de Giboyer. C'est une comédie de circonstance et d'actualité destinée à servir la cause d'un parti violemment hostile aux catholiques. Ceux-ci étaient alors représentés et défendus dans la presse par Louis Veuillot qui avait déclaré aux doctrines de la libre-pensée une guerre sans merci ; les partisans de ces doctrines s'efforçaient de lui rendre coup pour coup, mais la partie n'était pas égale. Le talent de Veuillot écrasait ses adversaires, et ceux-ci n'avaient pour eux que le prestige qu'ils tenaient du gouvernement pour lequel ils prétendaient combattre. Emile Augier se prêta à partir en guerre avec eux : Giboyer, c'est Veuillot représenté couvert de vices et comme un tartufe. On avait voulu le déshonorer, mais on n'y parvint pas, et le seul résultat qu'Emile Augier tira de cette triste campagne fut d'avoir soulevé contre lui tout ce qui comptait dans la brillante opposition de l'Empire. Quant aux catholiques et aux libéraux, ils furent d'accord pour lui reprocher un acte indigne de lui. Victor de Laprade le lui reprocha en vers, Barbey d'Aurevilly en prose. Il ne

sortit pas à son honneur de cette aventure, qu'on voudrait effacer de sa carrière et dont ses admirateurs d'alors n'ont plus osé parler depuis ni pour l'en blâmer, ni pour lui en faire un mérite. Ceux qui se la rappellent la lui ont pardonnée m raison du talent, de la droiture et du bon sens qui caractérisent ses autres œuvres, auxquelles il dut de figurer dans le trio Dumas fils, Emile Augier, Victorien Sardou, en qui nous nous plaisons toujours à saluer, malgré la décadence qui l'a frappée, l'élite des auteurs dramatiques de la fin du dernier siècle.

A première vue, il ne semble pas que puisse venir à la pensée de comparer Victorien Sardou à ses deux émules. Celui-là est surtout un amuseur, doué d'une habileté supérieure pour faire naître les combinaisons scéniques, en tirer parti et passionner le spectateur par des coups de théâtre inattendus. Les Pattes de mouche ont été le chef-d'œuvre du genre et la réputation de l'auteur s'est faite surtout grâce à son art de metteur en scène dans lequel il fut sans rival. Je sais des gens qui lui refusent le privilège d'avoir cherché à faire jaillir de son théâtre une moralité et se plaisent à le reléguer parmi les auteurs dont l'effort se borne à divertir ceux qui viennent l'écouter. N'y a-t-il pas dans ce jugement une forte part d'injustice? Madame Benoîton, Maison neuve, Divorçons ne sont-elles pas au plus haut degré des comédies de mœurs dignes de figurer parmi

les plus moralisatrices, les plus riches en enseignements, les mieux faites pour mettre en lumière le ridicule de la mentalité contemporaine? Sur ce terrain, Sardou a été, le premier de tous, un pionnier qui a jalonné la route sur laquelle beaucoup d'autres ont passé depuis. On ne saurait d'ailleurs oublier que ce grand amuseur a été aussi un grand peintre du passé, d'une rare puissance d'imagination, un créateur de situations fortes qui ne dépareraient pas l'œuvre d'un Shakespeare. Grâce à lui, le répertoire français s'est enrichi de deux des plus beaux drames de ce temps : Patrie et la Haine.

Parmi ses pièces les plus retentissantes, il n'en est qu'une dans laquelle je ne trouve pas matière aux éloges ; c'est ce Rabagas où il ne craignit pas d'aborder la politique. Cette tentative ne fut pas plus heureuse pour lui que ne l'avait été pour Emile Augier celle où il avait pris pour cible Louis Veuillot et les hommes de son bord.

Le tableau de la vie théâtrale que je viens de faire revivre serait incomplet si je ne rappelais le répertoire des scènes populaires dont les auteurs s'étaient spécialisés pour se faire applaudir d'un public particulièrement avide d'émotions. Ils étaient les pourvoyeurs accoutumés de l'Ambigu, de la Gaîté, de la Porte-Saint-Martin. On désignait depuis longtemps sous le nom de boulevard du Crime celui sur lequel s'élevaient ces théâtres où la communication des spectateurs avec les

auteurs et leurs interprètes était plus étroite qu'ailleurs, plus complète et plus rapide. Les auteurs s'appelaient d Ennery, Anicet Bourgeois, Maquet ; les acteurs Frederick Lemaître, Laferrière, Mélingue, Lacressonnière, Taillade, Paulin Ménier, Dumaine, sans oublier la grande Marie Laurent ; je ne cite que les plus réputés. Dans ce genre de pièces il y avait toujours un traître sur lequel les injures des spectateurs indignés pleuvaient dru comme grêle, et il y avait toujours aussi une victime innocente et désarmée dont, au dénouement, ils applaudissaient avec frénésie la délivrance en même temps que la cessation de ses malheurs. A ces spectacles les larmes coulaient avec abondance et n'étaient calmées que par les rires et les acclamations de la fin, qui se continuaient dans la rue lorsque les spectateurs, du paradis se groupaient à la sortie des artistes, pour acclamer les comédiens qui venaient de leur faire passer de si bons moments.

A la Porte-Saint-Martin, dont les planches glorieuses étaient encore toutes vibrantes des souvenirs scéniques les plus mémorables, le répertoire de mon temps restait plus relevé qu'à l'Ambigu. N'était-ce pas là qu'on avait joué Antony et qu'Alexandre Dumas le père avait vu se consacrer sa renommée?... Comme tous mes contemporains j'y ai applaudi ses successeurs, Paul Meti" notamment, dans Benvenuto Ccllini, dans les Beaux Messieurs de Bois-Doré, tiré du délicieux

roman de George Sand, et les interprètes de ces œuvres : Mélingue, Adèle Page, Marie Laurent, et toujours et partout ce Frederick Lemaître dont le nom reste inséparable de l'histoire de notre théâtre national, au même titre que l'incomparable Rose Chéri qui fit, durant si longtemps, la fortune du Gymnase, chasce figure de laquelle on a pu dire qu'elle a symbolisé l'alliance étroite de la vocation théâtrale, poussée au plus haut degré, avec les plus belles vertus de la chrétienne, de l'apôtre et de la mère. Quand je la connus, elle touchait à la fin de sa carrière, mais bien loin d'y croire. Elle mourut en 1862, presque foudroyée par une maladie contractée au chevet d'un de ses enfants dont la guérison lui coûta la vie.

Que de choses je dois passer sous silence, les féeries du Châtelet, les grands souvenirs du Théâtre-Lyrique : Faust, Roméo et Juliette, Mireille, les Troyens, la Flûte enchantée, les nerveuses manifestations de la princesse de Metternich, à l'Opéra, en faveur de Wagner, l'histoire de son éventail brisé, le récit qu'en fait Jules Janin, les triomphes de Pauline Viardot, de Mme Carvalho, de la Gueymard, de Marie Sasse, de Nilsson, de la Patti et, sur des scènes moins illustres, d'Hortense Schneider dans la Belle Hélène, de Zulma Boulïar dans le répertoire d'Ofîenbach, et les succès de Thérésa qui rendent populaire la Femme à barbe. Les comédiens et les chanteurs qui sur des scènes grandes et petites donnent la réplique à ces ensor-

celeuses, forment un groupe nombreux qui se grossira bientôt d'une légion féminine unique au monde par l'élégance et la beauté.

On vient de voir combien vif était l'éclat que le théâtre, le roman jetaient sur la littérature et l'abondance de leur production, sur laquelle se greffait celle des poètes ; mais celle des historiens n'était pas moins brillante. Les historiens de cette époque étaient légion et suivaient, au point de vue des méthodes, la voie ouverte par leurs prédécesseurs, et notamment par Augustin Thierry. On les lisait avec passion parce qu'ils semblaient apporter dans leurs récits un souci de vérité plus ardent que les historiens d'avant eux. Tocqueville nous parlait de l'ancien régime et nous conduisait en Amérique pour décrire l'image de celui de ce pays, où il trouvait des exemples qu'il nous conseillait d'imiter. Le baron de Barante, marchant sur les traces de Victor Cousin, nous parlait de Mathieu Mole et des agitations de la Fronde, tandis que ses confrères s'attachaient à nous faire connaître les femmes du dix-septième siècle qui avaient pris part à ces agitations. Le duc de Noailles, dans un ouvrage apologétique, vengeait Mme de Maintenon, trop longtemps victime des calomnies de Saint-Simon, et d'année en année ajoutait à son œuvre un volume nouveau. Mignet, après nous avoir conduits en Espagne à la suite du petit-fils de Louis XIV, quand ce prince allait y régner, nous racontait la vie de Charles-Quint

et sa retraite au monastère de Yuste. Thiers commençait son épopée du Consulat et de l'Empire, le comte d'Haussonville ressuscitait les grands épisodes de l'histoire de la Lorraine, Guizot parachevait ses mémoires dont la partie la plus intéressante était celle, assurément, où il défendait les intentions et les actes du gouvernement sous lequel il avait, pendant huit ans, occupé le pouvoir. Le prince de Broglie nous ramenait à des époques lointaines pour nous faire connaître le monde romain au quatrième siècle. Exilé en Angleterre, Louis Blanc écrivait Y Histoire de la Révolution et y rassemblait une abondance de documents qui font de son ouvrage — quoi qu'on pense de ses tendances à défendre Robespierre — un ouvrage précieux pour les chercheurs qui travaillent à se documenter. Déjà Michelet avait écrit sur le même sujet des pages qui constituent un triomphe pour l'écrivain, mais où la vérité reçoit à chaque page les plus outrageantes atteintes. Ainsi l'école historique prenait, de jour en jour, plus de place dans la littérature française et créait parmi les lecteurs un goût et des habitudes auxquels la génération d'historiens qui allait suivre serait tenue de répondre.

Parmi les œuvres historiques qui excitaient une admiration générale, il n'en est pas de plus remarquable que les magistrales études que Victor Cousin, philosophe au cœur sensible et historien à l'imagination impressionnable, consacrait aux

femmes qui, en bien ou en mal, avaient illuminé de leur beauté et de leur charme le dix-septième siècle. La chaire que, durant si longtemps, il avait occupée à la Sorbonne venait de lui être fermée en même temps qu'à Guizot et à Villemain. Sa carrière universitaire était terminée et comme, quoiqu'il atteignît la soixantaine, il se sentait jeune et en pleine activité intellectuelle, il s'était jeté dans la réalisation d'un projet qu'il caressait depuis plusieurs années et dont ses occupations professionnelles, ses fonctions de pair de France et de ministre, l'avaient empêché de poursuivre l'exécution.

Les noms de Jacqueline Pascal, de la duchesse de Longueville, de la duchesse de Chevreuse, de Mme de Sablé, de Mme de Hautefort, rappelaient les portraits de ces charmeuses pour lesquels, après les avoir achevés, il construisait une galerie avec la Société française au dix-septième siècle. En élevant ce superbe édifice, il n'avait pu taire l'admiration passionnée qu'il avait conçue pour ses héroïnes ; elles faisaient dire de lui qu'elles formaient son harem intellectuel et que dans ce harem il avait deux favorites : Mme de Chevreuse et Mme de Longueville. Mais ce n'était là qu'une plaisanterie justifiée peut-être par les complaisances très accentuées du peintre, par ses tendances à rendre plus séduisante la physionomie de sep modules et en atténuer leurs plus scandaleuse h;.*-; ou, pour mieux dire, à multiplier

le- formules d'absolution. Ce" entorses à la vérité ont été mises en lumière par un écrivain de nos jours. M. Louis Batifîoi; moim sensible aux séductions féminines que son illustre prédécesseur, mais ces rectifications nécessaires ont été faites sans dommage pour les mérites de Victor Cousin et sans porter atteinte à sa probité littéraire.

Peut-être s'étonnera-t-on que ni Taine, ni Fustel de Coulanges ne figurent dans le groupe d'historiens dont je viens de rappeler les travaux. Ils n'y figurent pas parce qu'à l'époque dont je parle ils n'étaient pas encore sortis, Taine d'une obscurité relative et Fustel de Coulanges de la période du labeur préparatoire. Plusieurs années devaient s'écouler avant qu'ils ne fussent portés par leurs écrits sur les plus hauts sommets de la littérature française. Taine avait publié, en 1856, un volume sur les Philosophes français, et, en 1857, un second volume : Essais de critique et d'histoire, venait de paraître. Mais si méritoires que fussent ces études, elles ne laissaient pas soupçonner, si ce n'est pour quelques initiés, les vastes développements que l'auteur donnerait à sa pensée au cours de sa carrière, ni même les connaissances étendues et variées qui lui permettraient de parler en maître sur les sujets les plus divers, et d'imposer des jugements sur la Révolution, parfois discutables, mais qui n'ont été discutés avec passion que depuis sa mort. Quant à Fustel de Coulanges, il était destiné à attendre longtemps encore la renommée.

La sienne ne s'est universalisée et n'a acquis toute sa valeur que depuis qu'il n'est plus.

J'ai parlé des poètes et des gens de théâtre, il me faut parler maintenant des critiques. Ils sont innombrables, les écrivains qui s'étaient fait alors une spécialité de présenter au public, en de larges études, les œuvres de leurs confrères, historiens, romanciers, auteurs dramatiques, poètes, et de les juger avec assez de développement pour que le lecteur fût averti d'avance de ce qu'il trouverait dans les ouvrages qu'on signalait à son attention, avec plus ou moins de justice et de bienveillance. Jusque vers la guerre de 1870, la grande critique, dans le monde des lettres, a battu son plein ; elle est alors représentée par Sainte-Beuve, le plus illustre de tous, le maître des maîtres, qui a sur ses émules, grâce à sa vaste érudition, ce précieux avantage de pouvoir dresser, à côté des événements et des personnages tels que les a présentés l'auteur du livre dont il parle, une image très différente et que cet auteur semble n'avoir pas connue. On disait de ses jugements qu'ils n'allaient pas sans perfidie, et c'était vrai.

A côté de Sainte-Beuve venaient ensuite : Sacy, Gustave Planche, Emile Montégut, Saint- René Taillandier, Caro, Jules Simon, Blaze de Bury, Hippolyte Rigault, Armand de Pontmartin, Asselineau, Hippolyte Babou, d'autres encore qui, dans les grands périodiques ou dans les journaux quotidiens, sous la forme Variétés, rivalisaient

d'activité littéraire. Mais ces choses n'existent plus aujourd'hui. Sainte-Beuve lui-même serait empêché de trouver un débouché pour sa copie qui occupait le lundi, au Constitutionnel, quatre ou cinq colonnes du journal.

Je crois bien que le dernier variétiste a été notre regretté confrère Alfred Mézières. Jusque dans les années qui ont précédé sa mort, et où la brutalité germanique le tenait séparé de nous dans son pays de Lorraine, on voyait parfois encore sa signature au bas de comptes-rendus de livres d'histoire, dans le journal le Temps auquel l'attachait une ancienne et longue collaboration. Il présidait la société propriétaire de ce journal, fonction qui lui permettait d'y écrire plus librement que d'autres, et à propos de laquelle il disait : « Ils m'ont donné mes Invalides et je suis le dernier survivant d'un passé qu'on ne reverra pas. »

Il y avait aussi les critiques de théâtre, Jules Janin, Paul de Saint- Victor, Fiorentino, Saint- Valry, Théophile Gautier, et pour la musique Berlioz, Scudo, Sylvain Saint-Étienne. Entre ces juges, le plus redoutable et le plus redouté était Fiorentino, qui figurait dans les deux groupes et devant qui les artistes qui relevaient de lui ne se présentaient que respectueux et même tremblants. Encore jeune, ambitieux, avide d'argent et familiarisé avec notre langue, jusqu'à faire croire qu'il était Français, il nous était arrivé de Naples après avoir fait des débuts

plus brillants que lucratifs. A Paris, la fortune lui avait souri. Après s'être essayé dans divers journaux, il s'était assuré le feuilleton du Constitutionnel et celui du Moniteur; il accomplissait ce tour de force de rendre compte, toutes les semaines, dans l'un de ces journaux des drames et comédies, dans l'autre des œuvres musicales. Au Constitutionnel, il signait de son nom ; au Moniteur, il signait de Rovray, pseudonyme qui ne trompait personne et sous lequel il avait acquis la même notoriété que sous son nom. Si ce n'eût été son accent qui trahissait sa nationalité étrangère, personne n'eût deviné qu'il n'était pas de notre pays ; la plume à la main, il égalait nos écrivains les plus français par l'élégance de son style, la finesse de son jugement, dons précieux qui mettaient hebdomadairement en lumière sa science technique et sa connaissance profonde des choses de théâtre.

L'aspect du personnage était impressionnant : grand, large d'épaules, le visage pâle, un peu hautain, les cheveux très noirs, les yeux bruns et cernés de bistre, d'où une expression de raillerie le disputant à une bienveillance qu'on devinait plus affectée que sincère, on le voyait, les soirs de premières, circuler dans les couloirs de théâtres, très élégant de mise, appuyé sur une grosse canne à pommeau d'argent, acceuillant les hommages des compositeurs et des artistes et, avec une effusion condescendante, les sollicitations do ses confrères.

Au bout de quelques années il avait, comme on dit, ville gagnée, et son autorité n'était contestée par personne. Cependant, peu à peu, un soupçon qui ne lui faisan, pas honneur s'était glissé dans l'esprit des gens de théâtre ; on commençait à suspecter son désintéressement et à prétendre qu'il avait apporté d'Italie des mœurs et des coutumes de maître chanteur. On racontait qu'une cantatrice italienne l'en accusait formellement, En montrant le carnet sur lequel elle inscrivait les dépenses de son ménage, elle y faisait voir cette ligne tracée à côté d'un chiffre élevé :

Por regalar il signor Fiorentino.

On racontait bien d'autres choses, tentatives d'intimidation auprès des directeurs de théâtres pour faire engager des artistes auxquels il s'intéressait. Le bruit qui l'accusait de vénalité prit assez de consistance pour que la Société des gens de lettres s'en émût, à la suite d'un article publié, je crois, dans le Corsaire par Alphonse de Calonne, directeur de la Revue contemporaine; elle l'invita à venir s'expliquer devant elle. Là, il allégua qu'il n'était pas seulement critique de théâtre, mais encore membre d'une agence de placement, et que les sommes qu'il pouvait avoir reçues n'étaient que le prix de son concours. Un duel fut la conséquence de cette enquête ; le romancier Amédée Achard, membre de la Société, ayant pris violemment parti contre lui, s'attira une réplique à la

suite de laquelle il lui envoya ses témoins. Achard fut blessé, resta plusieurs semaines entre la vie et la mort. Ce duel clôtura l'enquête, on n'en parla plus. Fiorentino a conservé jusqu'à sa mort, en 1860, ses deux feuilletons sans rien perdre de son autorité professionnelle.

En 1857, il y avait déjà sept ans qu'avait eu lieu ce duel où Amédée Achard avait failli périr ; ce n'était plus qu'un souvenir un peu oublié et d'autres duels, tels celui de Girardin avec Armand Carrel, celui de Beauvallon avec Dujarier, celui d'Aristide Ollivier avec Ginestous, remontant à des dates plus lointaines, n'étaient plus rappelés qu'accidentellement ou dans des notes biographiques ou des monographies. Et il ne semblait pas que ces dramatiques épisodes dussent se renouveler. Mais il en fut tout autrement en 1858, alors que je faisais partie de la rédaction de V Union. A cette époque, Henry de Pêne écrivait dans plusieurs feuilles et notamment au Nord. Je ne me souviens pas si c'est dans celle-là ou dans une autre qu'étant prié par le secrétaire de la rédaction d'ajouter quelques lignes à un article dont il corrigeait les épreuves, afin de remplir un blanc qui tombait en fin de colonne, il parla d'un bal qui avait eu lieu la veille ; et il eut la malencontreuse idée de faire remarquer qu'à ce bal on n'avait pas vu d'officiers, « ces officiers dont les épaulettes accrochaient et déchiraient les épaules des femmes ». Cette remarque fut considérée dans

le monde militaire comme une injure, et si vive y fut l'irritation que l'état-major d'un régiment prit fait et cause pour la corporation. Provoqué de toutes parts, Henry de Pêne qui, d'ailleurs, était aussi susceptible que courageux, se mit à la disposition des provocateurs. On a raconté qu'ils tirèrent au sort pour désigner celui qui serait chargé de venger l'honneur de l'uniforme. La rencontre eut lieu dans les conditions les plus régulières et les plus loyales, et de Pêne blessa son adversaire. L'un des témoins de celui-ci, qui se nommait Hyenne — nom prédestiné — sortit de son rôle de témoin, couvrit d'il jures le journaliste, le contraignant ainsi à remettre l'épée à la main. On a également raconté que, sans lui donner le temps de se mettre en garde, ayant fondu sur lui, il l'avait en quelque sorte pris au dépourvu. Quoi qu'il en soit de ces détails, de Pêne fut grièvement blessé, et durant plusieurs semaines on désespéra de sa vie. L'émotion fut à son comble et il fallut l'intervention des grands chefs pour empêcher que l'affaire eût des suites encore plus tragiques. L'officier coupable d'une incorrection sans excuse resta disqualifié, même aux yeux de ses pairs ; je crois même qu'il fut obligé de quitter l'armée. Quant à de Pêne, il re:ut de toutes parts des témoignages d'une sympathie dont, d'ailleurs, il était digne par sa modération naturelle et qui lui est restée fidèle jusqu'à la fin de sa vie. A côté de la critique, le roman occupait aussi dans

les journaux le rez-de-chaussée, et de l'effet produit sur le lecteur par l'œuvre du romancier dépendait à ce point la vogue du journal que les directeurs ne reculaient devant aucun sacrifice pour s'assurer la collaboration des écrivains favoris du public. Des vides s'étaient faits parmi la génération qui avait jeté son plus grand éclat sous le règne de Louis-Philippe. En 1857, du groupe glorieux qui battait son plein vingt ans plus tôt et dont les journaux s'étaient disputé les œuvres à prix d'or, Alexandre Dumas, George Sand, Jules Sandeau restaient seuls debout. Frédéric Soulié était mort en 1847, Balzac en 1850 et Eugène Sue, dix ans plus tard, venait de disparaître. Parmi leurs contemporains et les émules qui n'avaient jamais pu les égaler, n'existaient plus que des imitateurs, autant dire des plagiaires et il en était bien peu dont les œuvres méritassent de retenir l'attention. A la campagne, j'ai dans ma bibliothèque une collection de romans qui fut célèbre à son heure, sous ce titre : l Écho des jeu dictons. Elle dort là, l'œuvre de ces oubliés, je l'ai maintes fois parcourue et j'ai rarement trouvé dans cet écrin un peu grossier les perles fines et les joyaux révélateurs d'un véritable talent de ciseleur. Le plus souvent, lorsqu'on s'aventure à travers ces ouvrages si divers de valeur, arrive un moment où l'on croit parcourir une nécropole, tant tout y est en ruines, effrité, flétri ; c'est à peine si çà et là émerge quelque monunu ni funéraire d'une archi-

tecture plus artiste mais qu'on devine condamné à la destruction. C'est ainsi que, dans les années dont j'évoque le souvenir, quelques auteurs bénéficiaient encore de leur réputation passée et semblaient défier le mauvais sort ; ils restaient encore à la mode, mais on sentait que l'ombre qui en enveloppait déjà tant d'autres, ne tarderait pas à les voiler eux aussi et que la génération qui les poussait les remplacerait dans le goût du public. Il en était tout autrement des auteurs qui venaient derrière eux et qui étaient alors si nombreux que je dois renoncer à les citer tous. Je ne retiens ici que les noms de ceux que, durant la période de mes débuts, leurs succès avaient déjà rendus familiers au public. Voici les aînés : Alfred de Vigny, Théophile Gautier, Méry, Léon Gozlan, Alphonse Karr, Champfleury, Barbey d'Aurevilly, Octave Feuillet, Amédée Achard, Edmond About, Alfred Assolant, Cherbuliez, Paul de Molènes, Henri et Jules de La Madeleine, Henri Miirger, Henri Rivière, Albéric Second, Jules Noriac, Paul Perret, Paul Deltuf, Mario Uchard, Adolphe Belot, Ernest Feydeau, Frédéric Béchard mon compatriote, et combien d'autres à qui la renommée semblait promise pour longtemps et dont le souvenir s'affaiblit de plus en plus, comme si la guerre de 1870 avait rétréci la voie qu'ils s'étaient ouverte et avait fini par la leur fermer en faveur de leurs successeurs ou d'un groupe privilégié de leurs contemporains : Flaubert, Concourt, Alphonse Dau-

det, Emile Zola, dont d'ailleurs à l'heure actuelle il est singulièrement difficile de pronostiquer la destinée littéraire dans l'avenir.

A propos d'Ernest Feydeau, il faut rappeler le succès scandaleux qu'obtint son roman Fanny. C'était le premier de l'auteur, homme de finance et de Bourse, et en qui, jusqu'à ce jour, rien n'avait annoncé la vocation des lettres. Pour ses débuts et dans le but sans doute d'attirer l'attention, il avait — comme on dit vulgairement — mis les pieds dans le plat. Un réel talent de metteur en scène, l'audace des situations, la nouveauté du genre et surtout l'attirance du parfum corrupteur mêlé d'épices répandu dans ce roman, lui assurèrent un éclatant succès, et Fanny fut, durant quelques semaines, le livre à la mode, quoique les mondaines par les mains desquelles il passait n'avouassent pas toujours qu'elles avaient osé le lire. Ce fut un véritable feu d'artifice, mais comme les feux d'artifice il s'éteignit promptement. Les œuvres qui suivirent ne le ranimèrent pas et cette littérature au vitriol fut vite oubliée, aussi vite que l'ont été depuis les œuvres d'imitateurs qui n'avaient même pas l'excuse du talent et de la nouveauté.

Il est vrai que ceci se passait en 1858 ; qu'en penserait-on de nos jours !

Il convient aussi de rappeler que depuis 1852 les romanciers français trouvaient devant eux les concurrents redoutables arrivés de l'étranger, et

que les éditeurs Hachette avaient entrepris de nous faire connaître par des traductions de l'américain et de l'anglais. Ils venaient, pour les répandre, de créer un magazine, le Journal pour tous, sur le même modèle que ceux qui paraissaient en Angleterre et aux États-Unis. Alors que jusqu'à ce jour nous en étions réduits, en fait de littérature étrangère, pour le siècle en cours, à Walter Scott, à lord Byron, à Mayne Reid et à Fenimore Cooper, le domaine du roman s'enrichissait tout à coup de cette importation littéraire. Maintenant des œuvres délicieuses verront le jour, dont le succès résultera surtout de ce que, contrairement à la plupart des romans français, elles peuvent être mises dans toutes les mains ; 'l'Américaine Beecher Siowe, Charles Dickens, miss Cummings, miss Brontoe, Thackeray, Wilky Collins disputeront aux auteurs français la faveur du public, et David Copperfield, la Petite Dorrit, V Allumeur de réverbères, Jane Eyre, pour ne citer que les plus célèbres, figureront aux vitrines des libraires sous des couvertures rouges, à côté de M. de Camors, du Marquis de Villemer, de la Maison de Penarçan, et de tant d'autres œuvres qui ont constitué le dessus du panier de notre littérature. Il n'était pas encore question d'ouvrir nos frontières à la littérature russe. Elle était un capital en réserve. Melchior de Vogué n'avait pas encore présenté Tolstoï, Dostoïewski, Tourguenefî aux lecteurs français.

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