CHAPITRE VI
Après avoir dégénéré en licence sous la République, la liberté de la presse maintenant n'existait plus. Les journaux n'en étaient pas moins aussi nombreux que par le passé. Mais, en devenant aux mains du pouvoir matière taillable et corvéable à merci, ils demeuraient dans leur forme et leurs habitudes fidèles aux mœurs de la Restauration et de la monarchie de Juillet. Les grandes inventions, qui les ont transformés, télégraphe, téléphone, automobilisme, n'étaient même pas soupçonnées. Personne ne rêvait de les appliquer à la transmission de la pensée humaine.
Il ne m'apparaît pas qu'il y ait lieu d'en être inconsolable. Si la carte postale eût existé du temps de Louis XIV, Mme de Sévigné y eût souvent recouru ; les journaux, s'ils eussent été alors ce qu'ils sont aujourd'hui, l'auraient dispensée d'envoyer à sa fille les nouvelles de la cour. Il est même probable qu'elle eût fait établir le téléphone entre Paris et Grignan ; tant de délicieuses choses qu'elle a écrites et que nous considérons comme un régal pour l'esprit, elle les eût parlées ;
elles seraient perdues pour nous. Et sans doute aussi, c'est par le téléphone que Julie de Lespinasse eût reproché au chevalier de Guibert ses négligences et ses trahisons et nous ne connaîtrions pas les belles lettres d'amour qui ont immortalisé son nom.
Ces changements ont pesé sur le journalisme comme sur le reste. Ils ont substitué aux formes lentes et compassées, qu'il affectait jadis, aux allures doctrinales qui étaient en honneur au temps de Rivarol, de Mallet-Dupan, de Fiévée, de Chateaubriand, de Genoude, des formes plus prime-sautières, des allures plus vives, plus rapides. L'information, l'indiscrétion ont pris la place de la doctrine et, pour tout dire, la place aussi de h\ littérature, la critique littéraire.
Au Journal des Débats, la dynastie des Bertin régnait toujours, mais les questions de politique intérieure ne tenaient plus la même place qu'autrefois. Longtemps elle avaient été traitées par John Lemoinne ; mais en 1856, ce vieux routier de la presse désirant prendre quelque repos, sa plume volontairement abandonnée avait passé de ses mains dans celles d'un jeune écrivain encore peu connu eu que la direction du journal était allée chercher à la faculté d'Aix-en-Provence où il occupait une chaire de philosophie. J'ai nommé Prévost-Paradol, et le nommer me dispense d'insister sur l'éclat de sa carrière. On sait que jusqu'en 1860, il a été le leader des Débats, inaugurant en
quelque sorte un genre dans lequel personne ne l'a égalé. Nul n'a su, comme lui, tenir tête à l'autoritarisme impérial et imprimer à ses critiques et à ses allusions parfois cinglantes, une forme où l'esprit, la malice, l'art de tout dire, rendaient impuissants les adversaires qui auraient voulu lui imposer silence, mais à qui il n'en laissait pas le moyen. Les journaux défenseurs du régime étaient le plus souvent désarmés par ce talent fin, séduisant, insiuuant, qu'on aurait pu comparer à une place forte inaccessible de tous côtés et d'où partaient sans cesse des feux de salve.
En de fréquentes circonstances, l'article de Prévost-Paradol était l'événement du jour, soit qu'avec la modération qui faisait sa force il attaquât le gouvernement, soit que se détournant de cette voie il portât le fer et le feu dans les feuilles religieuses. Il y a eu alors, entre lui et Louis Veuillot, des discussions qui ont défrayé la curiosité publique et où le rédacteur des Débats n'a pas été inférieur au polémiste virulent qu'était le rédacteur en chef de V Univers. Qui eût deviné dans le jeune rival de celui-ci, le Prévost-Paradol de 1870?
Je ne saurais quitter le Journal des Débats sans rappeler le nom de Sylvestre de Sacy qui, à cette époque, en était le collaborateur depuis trente ans et qui devait y rester longtemps encore. Il avait co'umenco par y traiter les questions politiques, à !a lin de la Restauration d'abord, puis il avait
continué sous le gouvernement de Juillet en défendant toujours les opinions libérales. On ne compte à son actif aucun ouvrage de longue haleine et toute son œuvre est représentée par ses articles de pure littérature qui, plus tard, lorsqu'il eut abandonné la politique, défrayèrent ses travaux.
Au début de sa carrière, traitant un jour la question de savoir si un recueil d'articles peut s'appeler un livre, il avait répondu négativement : « Pourquoi, demandait-il, n'établirait-on pas dans la république des lettres, comme on disait autrefois, un règlement, une petite loi en un seul article, qui porterait que quiconque s'aviserait de publier ces mélanges politiques, littéraires ou philosophiques, serait frappé de mort littéraire et déclaré inhabile à rien publier désormais? » On voit qu'à l'époque où il pose la question il était singulièrement intransigeant, mais ce qu'il y a de plus piquant, c'est qu'en 1858 il publia deux volumes qui n'étaient qu'un recueil de variétés et qui, par conséquent, infligeaient un démenti à sa première opinion. Il eut le bon esprit de rappeler celle-ci et de faire son mea culpa, car s'il avait été jamais donné suite à ses propositions, il n'existerait aujourd'hui aucun ouvrage signé do son nom. Il est vrai que ses articles de littérature évoquaient des souvenirs du passé, révélateurs de sa vaste érudition et qui conduisaient les lecteurs à travers l'histoire depuis le temps de Platon et de Virgile
ICA
( ??aviensls
jusqu'à Bossuet et Fénelon, depuis Tacite jusqu'à Montesquieu. En réalité, il n'avait été et ne fut jamais que journaliste, mais il avait poussé au plus haut degré la perfectibilité de sa profession.
Quant à Louis Veuillot, à cette époque, il tenait tête à de nombreux adversaires. Il était brouillé maintenant avec le gouvernement de Napoléon III, qu'il avait naguère défendu avec tant de fougue. La question romaine constituait le terrain sur lequel il évoluait volontiers. Il défendait à sa manière le Saint-Siège contre le parti catholique libéral, contre les partisans de l'Empire, contre les organes de la libre-pensée. Il criblait ses adversaires d'épithètes qui, trop souvent, attestaient son défaut de courtoisie, la vivacité de ses colères, son courage contre les écrivains qu'il considérait comme les ennemis de sa foi. Ces épithètes pailletaient son style comme d'autant d'étincelles. Parlait-il du journal le Siècle, de Havin qui le dirigeait, de Louis Jourdan qui en était le plus brillant rédacteur et que signalait partout où il passait sa tête romantique, il raillait « l'éloquence havinée » ; parlait-il du vicomte de La Guéronnière, le publiciste lamartinien, déjà connu par des écrits politiques et qui dirigeait maintenant, au ministère de l'intérieur, avec le titre de conseiller d'État, le bureau de la presse, il le désignait par ces mots « ce grand flandrin de vicomte », faisant ainsi allusion à la haute taille de « ce gui-
tariste » qui, disait un de ses contemporains, donnait l'impression d'un saule pleureur.
Le docteur Véron, enrichi par la vente de produits pharmaceutiques, dirigeait le Constitutionnel et y défendait le gouvernement impérial avec l'habileté et le dévouement d'un adorateur qui n'admet pas qu'on touche à son idole. Il était payé de retour par les faveurs gouvernementales, mais ce n'est pas à elles seulement qu'il devait une prospérité sans rivale ; c'était aussi aux sacrifices d'argent qu'il avait su faire en temps opportun pour s'assurer la publication des romans les plus sensationnels d'Alexandre Dumas et d'Eugène Sue, prospérité qui n'a pas empêché son journal de s'éteindre lentement, alors d'ailleurs qu'il n'était plus là pour lui infuser un sang nouveau après la disparition du régime impérial.
Les journalistes défenseurs de l'Empire ont passé par le Constitutionnel ou par le Pays qui avait arboré le même drapeau. Les noms de Granier de Cassagnac, de Paulin Limayrac, d'Amédée de Céséna, rappellent le? campagnes de presse où le gouvernement impérial, attaqué par les libéraux, se défendait plus ou moins habilement contre la liberté.
Il est à remarquer que la plupart des journalistes qui, sous l'Empire, se sont ralliés à lui, semblent — au début de leur carrière — avoir tous plus ou moins, avant de se fixer et de se donner à un parti, cherché leur voie. Ils avaient col-
iiii SOUVENIRS DE MON TEMPS
laboré au journal ta Presse à l'époque où Emile de Girardin lui avait fait la plus brillante place dans le journalisme français, c'est-à-dire sous la monarchie de Juillet. Ce fut peut-être alors la plus grande époque de son histoire, car à l'exception des partisans de la légitimité, je ne sais pas un journaliste devenu célèbre plus tard qui n'ait collaboré à cette feuille, à laquelle son directeur avait imprimé une impulsion extraordinaire avec le concours de sa femme, Delphine Gay ; jusqu'à sa mort, elle y collabora et fut dans ses lettres hebdomadaires, signées vicomte de Launay, sa collaboratrice la plus précieuse. Il ne reste plus grand'chose d'elle aujourd'hui, si ce n'est ce bijou théâtral qui s'appelle la Joie fait peur; cependant, elle méritait mieux, car soit en vers, soit en prose, soit au théâtre, soit dans le roman, elle a laissé des œuvres de talent. Mais qui se les rappelle aujourd'hui? Qui se rappelle qu'en collaboration avec Jules Sandeau, Théophile Gautier, Méry, elle a écrit un roman par lettres intitulé la Croix de Btrny où les siennes ne sont pas les moins spirituelles*
Emile de Girardin n'avait pas attendu sa mort pour donner des preuves de son incomparable savoir-faire et de son merveilleux tempérament de journal tsle particulièrement habile à recruter des icc Leurs, comme par exemple lorsqu'il s'était assuré le droit, Chateaubriand encore vivant, et d'ailleurs a la grande indignai ion de celui-ci, de
publier en feuilleton les Mémoires (T outre-tombe. Jusqu'à la fin de sa vie, il a révélé les mêmes qualités, son talent de logicien, la fécondité de ses idées, toutes choses qui expliquent pourquoi les deux journaux qu'il a dirigés : la Presse et la Liberté n'ont existé que par lui. Sa femme disparue, il a voulu régner seul, et aucune autre étoile n'a pu briller à son côté.
Parmi les feuilles ennemies de l'Empire, il faut citer encore VOpinion nationale, où Constant Guéroult et Peyrat faisaient campagne contre la politique impériale, mais en ménageant le prince Napoléon à qui les libres-penseurs pardonnaient, en raison de son anticléricalisme, d'être le cousin de l'empereur.
A cette époque, Paul Dalloz venait de prendre la direction du Moniteur; il l'avait recueillie dans l'héritage de cette forte race des Panckoucke dont son frère, le député Edouard Dalloz, et lui étaient les héritiers. Encore à cette époque organe officiel du gouvernement, le Moniteur, indépendamment de l'importance qu'il tirait de son caractère gouvernemental, en avait une autre : l'importance d'un grand recueil littéraire. C'est de ce côté que se portèrent ses premiers efforts, d'abord assisté d'un co-directeur désigné par le gouvernement, Julien Turgan, plus spécialement chargé de veiller à la partie officielle, seul ensuite. Pour la partie qu'il s'était réservée et dans laquelle il pouvait évoluer librement, il eut bientôt formé une asso-
dation d'élites. Théophile Gautier, Sainte-Beuve, Edouard Thierry, Paul de Saint-Victor figuraient dans ce groupe. Plus tard, il y adjoignit des romanciers tels que Mérimée, Henri Miirger, Amédée Achard et plusieurs de ceux qui parmi les jeunes donnaient les plus brillantes espérances. Entre temps, il fondait le Petit Moniteur, la Petite Presse, V Avenir militaire, achetait le Monde illustré, créait la Revue de la Mode, le Petit Moniteur illustré, puis, parallèlement à la grande imprimerie d'Issy, constituait l'avoir de la Société anonyme qu'il dirigeait.
Lorsqu'il mourut en 1886, j'écrivais :
« Les lecteurs de ces journaux n'ont jamais su tout ce qu'il y mettait de son âme et de son inspiration personnelle, car il y donnait rarement de sa plume. Mais ses collaborateurs les plus éminents comme les plus humbles pourraient dire tout ce qu'ils ont dû de conseils sains et forts à cet esprit si judicieux et si ferme, à ce cœur qui se gonflait aisément d'émotion généreuse, à cette conscience si droite qui ne connut ni le parti pris, ni la haine, et pour tout dire, à cet homme d'une haute loyauté, respectueux des opinions de ses adversaires autant qu'intrépide défenseur des siennes, — les opinions libérales et conservatrices, — et qui, s'il n'eut pas l'éclat d'un Girardin, apporta d'un bout à l'autre de sa vie de publiciste la plus rare unité. Sous toutes les formes il s'est efforcé de répandre ses idées par la plume et par le crayon, non
dans un étroit esprit de coterie mais au contraire avec le patriotisme le plus ardent et le plus large. »
Partisan de la cause démocratique, préoccupé au plus haut degré des questions ouvrières, ayant à commander un nombreux personnel d'employés, il s'appliquait à s'enquérir de leurs besoins, de leur bien-être, exerçant dans cette tâche sa bienfaisance et sa serviabilité. Il voulait une France riche et grande par tous les côtés, sous tous les aspects, sur tous les terrains. Cette passion avait dominé sa vie et sur son lit de mort, c'est elle que trahissait encore sa bouche expirante.
Quand je le connus, il était dans tout l'éclat de sa jeunesse, animé des plus vastes espoir? ; nous fûmes prompt ement attirés l'un vers l'autre. Des liens se formèrent entre lui et moi qui n'ont été brisés que par son trépas. Il ne tarda pas à me demander ma collaboration. Il connaissait mes goûts d'historien et il me suggéra l'idée d'un roman populaire historique qu'il destinait à la Petite Presse. Il le voulut émouvant, dramatique, fécond en péripéties et conçu de telle sorte que les inventions de l'auteur côtoyassent l'histoire. Je lui proposai l'un des plus effroyables épisodes de la Terreur, celui dont le fameux Jourd an-coupetête fut, dans la ville d'Avignon, le sinistre héros. On sait que ce scélérat fit massacrer et précipiter vivantes dans une glacière du château des papes soixante et une personnes des deux sexes détenues dans les prisons avignonnaises comme aristocrates.
J'étais prévenu que dans les archives du musée Calvet, l'une des richesses du département du Vaucluse, existaient toutes les pièces relatives à cette boucherie que son auteur expia sur i'échafaud après Thermidor. Paul Dalloz, à qui j'avais fait part de cette circonstance, fut d'avis que je devais aller consulter ces précieux documents et parcourir le théâtre sur lequel tant de péripéties s'étaient déroulées. Je reviendrai plus loin sur ce voyage. Non seulement j'en rapportai une formidable documentation qui me permit d'imprimer aux pages qui, dans ma pensée, devaient constituer un roman à la Dumas, le caractère d'une ombre historique où la vérité n'a pas moins de part que l'imagination, mais c'est au cours de cette randonnée scientifique que je connus Frédéric Mistral et le groupe des Félibres, et ceci mérite que je m'y arrête en temps et lieu.
Pour en revenir à Paul Dalloz, je dois rappeler les deux luttes qu'il eut à soutenir comme journaliste, l'une contre le Petit Journal, l'autre contre le ministre d'Etat Rouher, lorsque, dans les dernières années du régime impérial, le Moniteur cessa d'être le journal officiel de l'Empire et fut remplacé sous ce titre par un organe dépendant entièrement du gouvernement, et dont le directeur était nommé par le ministère de l'Intérieur. Dans cette dernière lutte, Paul Dalloz ne pouvait pas ne pas être vaincu; mais il le fut après une belle défense et loin d'avoir rien perdu à être dépouillé
de son caractère officiel, son journal trouva, dans sa liberté entièrement recouvrée, de nouveaux éléments de succès dont bénéficièrent les divers organes qui portaient son pavillon.
La lutte contre le Petit Journal commença dès la fondation de cette feuille qui prétendait, par la création d'une presse populaire, prendre la première place dans le journalisme français. Son fondateur, Polydore Millaud, avait lancé son journal à un sou avec un certain fracas. Les murs de Paris s'étaient un matin couverts d'affiches représentant le chroniqueur de la maison, Léo Lespès, dit Timothée Trimm, important par son obésité plus encore que par son talent, quoique rompu à toutes les ficelles du métier, et attirant l'attention par sa chevelure rousse, toute hérissée et sa moustache ébouriffée ; le personnage désignait d'une main le nouveau journal de format réduit et tenait de l'autre à hauteur de l'œil, entre le pouce et l'index, une pièce de cinq centimes, symbole de la presse à bon marché. Ce fut dès lors, entre cet organe et les feuilles de Dalloz, la concurrence poussée à ses dernières limites. Les deux concurrents se disputaient les romanciers à la mode, spécialistes du roman populaire, s'arrachaient celui qui faisait recette en tant que préféré du public, et capable de fournir sans défaillir une élucubration de cinquante mille, cent mille lignes. Pour tous, la partie était égale car le nombre des romanciers dits populaires, grassement payés, gros-
sissait tous les jours. Mais comme popularité, Timothée Trimm, leader du Petit Journal, dépassait tous ses confrères ; il le savait, le disait, le proclamait comme si pour justifier le traitement annuel de cinquante mille francs qu'il s'était fait attribuer, il trouvait habile de laisser entendre que s'il quittait sa place, la maison péricliterait. Dalloz en était convaincu et il conçut le projet d'enlever à l'adversaire la force redoutable que représentait Léo Lespès. Je n'ai pas gardé le souvenir de l'époque et des circonstances où s'engagea l'opération. Le chroniqueur du Petit Journal ne résista pas à l'offre d'un traitement supérieur et quitta pour passer à l'ennemi le poste dont il était la plus précieuse parure. Polydore Millaud n'eut pas le courage de surenchérir et, la mort dans l'âme, il laissa partir son collaborateur en se contentant de substituer le nom de Thomas Grimm à celui de Timothée Trimm au bas des chroniques de son journal. On doit croire que les lecteurs ne s'aperçurent pas de la substitution, car le Petit Journal ne perdit pas un lecteur et le Petit Moniteur n'en gagna pas un. Quelques semaines plus tard, Paul Dalloz rompait le traité en invoquant une clause résolutoire qu'il y avait introduite et Léo Lespès restait sur le carreau, la thèse du collaborateur indispensable étant condamnée dans sa personne au grand contentement de Polydore Millaud, qui riait de bon cœur sous ses lunettes d'or lorsqu'il contait cette aventure.
C'est vers le temps où s'était créé le Petit Journal que se fondait le Français, organe du groupe qui représentait les idées de Montalembert.
Il faut citer encore le Charivari. Celui-là, j'en peux parler en connaissance de cause, car les caricatures qu'il publiait quotidiennement ont bercé mon enfance. De cette volumineuse collection étaient restés huit volumes dans la bibliothèque de mes parents. Quand mon frère et moi avions été sages, on nous permettait de les feuilleter. La série des « Enfants terribles », imaginée par Gavarni, récréait mes yeux et se gravait dans ma mémoire en traits ineffaçables, avec ses légendes où se révélait la mentalité de cet artiste incomparable. Dans cette même collection, nous nous divertissions des dessins de Cham, de Traviès, de Daumier. C'est dans la politique que celui-ci cherchait ses inspirations ; il faisait campagne contre le gouvernement de Louis-Philippe en représentant la tête royale sous la forme d'une poire, à laquelle il avait donné une ressemblance extraordinaire avec ce qu'elle était réellement.
Je dois aussi une mention au journal le Nord, où siégeait un écrivain russe, Nicolas de Poggenpohl. Le personnage, d'ailleurs excellent homme, était aussi extraordinaire que son journal, entretenu par le gouvernement russe. Le principal caractère de la maison résultait du manque incessant de ressources pour payer les rédacteurs. Cette situation a duré aussi longtemps que le journal a
existé, et au delà du temps dans lequel sont enfermés les souvenirs que j'évoque. J'ai connu cette détresse et, après moi, d'autres de mes confrères en ont souffert aussi. Le regretté Robert Mitchell m'a raconté des faits qui en témoignent et qui lui étaient personnels. Poggenpohl avait toujours une bonne raison à donner pour expliquer le vide de sa caisse : d'ordinaire les subsides n'étaient pas arrivés de Saint-Pétersbourg et il s'indignait d'être à ce point négligé par le gouvernement dont il était l'organe ; mais cette situation ne pouvait se prolonger, disait-il d'un air de bravade, car il ne la tolérerait pas plus longtemps, et le tsar luimême n'avait qu'à bien se tenir.
Un jour, devant l'insistance de son collaborateur qui réclamait son dû, il s'excusa humblement et lui offrit en paiement un magnifique chien danois qui ne le quittait jamais. Mitchell accepta, mais la bête lui causa de tels embarras qu'il préféra la rendre à son propriétaire. Quoique s'occupant tout particulièrement de la politique russe ou, pour mieux dire, des rapports de la France avec la Russie, le journal le Nord paraissait à Paris.
Il en était un autre rédigé en français qui occupait chez nous une grande place et qui se publiait à Bruxelles : c'était l'Indépendance belge, sous la direction de Léon Bérardi, Français de naissance, aimant passionnément son pays, mais rallié à l'opposition par les doctrines qu'il avait professées
LA PRESSE BÂILLONNÉE Ui
toute sa vie. Cet organe, paraissant à Bruxelles, avait à Paris de nombreux correspondants, notamment Paul Foucher, le beau-frère de Victor Hugo. Pendant de longues années on a pu voir Paul Foucher se présenter tous les jours un carnet et un crayon à la main dans les bureaux de rédaction, dans les ambassades, dans les ministères, partout enfin où il pouvait recueillir des informations pour son journal. Il n'était pas le seul qui collaborât à la feuille de Bérardi, le marquis de Fiers, conseiller à la Cour des comptes, y écrivait aussi; il fut révoqué le jour où sa collaboration fut découverte, mais de tous les correspondants, Paul Foucher était le plus en vue.
Il y avait encore une feuille qui opérait dans les mêmes conditions : c'était le Journal de Bruxelles, organe catholique et passionnément conservateur, mais qui n'avait guère maille à partir avec la censure, n'étant pas rangé parmi les journaux dangereux. L'Indépendance était attendue chaque jour avec impatience à Paris, car c'est seulement par elle que pouvaient arriver certaines nouvelles ; mais avant d'être distribuée, elle était soumise à un examen méticuleux, et il arrivait très souvent que les abonnés ne la recevaient pas, ce qui était pour eux une déception.
Tous les journaux dont je viens de parler constituaient la presse quotidienne. Il y en avait d'autres qui ne paraissaient qu'hebdomadairement. A côté du Figaro, il y eut, à partir de 1860,
le Courrier du dimanche, dirigé par un Roumain, Grégory Ganesco, personnage aussi étrange que Poggenpohl, mais beaucoup plus versé que lui dans les questions de politique extérieure et qui, après avoir eu de violents démêlés avec le ministre Persigny, qui finit par l'expulser de France, y revint un peu plus tard et dirigeait, à la veille de la guerre de 1870, le journal le Parlement, alors aux ordres du ministre Routier.
Pendant la guerre, Grégory Ganesco était à Tours et à Bordeaux, dirigeant, avec Léonce Détroyat, le journal la Liberté. J'aurai à reparler plus tard des choses sensationnelles auxquelles je fus mêlé comme correspondant de cette feuille en Belgique ; c'est alors que j'eus l'occasion d'apprécier toute la valeur professionnelle de Ganesco ; mais, lors de son apparition à Paris, en 1860, il m'inspirait à moi, comme à beaucoup d'autres, une certaine défiance par ses allures un peu étranges, sa haute taille indolente, son accent étranger et ses tours de phrases, toutes choses qui donnaient l'impression d'un personnage vendu à beaucoup de gouvernements. Il parlait peu de son origine : tantôt il se disait fils « du regretté comte de Ficquelmorit », homme d'État et général autrichien ; d'autres fois il disait : « Je suis le dernier des Cantacuzènc. » Mais en réalité, nous n'en savions rien. Après la fondation du Courrier du dimanche, il sut y grouper de très brillants collaborateurs et, dans les milieux politiques et diplo-
matiques, cette feuille jouissait du plus grand crédit.
Pour clore cette nomenclature des organes de publicité à l'époque dont je parle, il ne me reste qu'à mentionner les publications de quinzaine ou mensuelles, telles que l'Artiste, la Mode, le Magasin pittoresque, le Musée pittoresque, et enfin les grandes revues : Revue des Deux Mondes, Correspondant, Revue française, Revue contemporaine, Revue de France, Revue de Paris, Revue britannique, dont la renommée a été telle qu'il n'y a rien à en dire, tout ayant été dit. Au surplus, et si j'en oublie, on m'excusera de m'être borné à résumer dans ses grandes lignes le tableau de la presse française à l'époque où moi-même y prenais place.