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CHAPITRE IX

La bienveillance des procédés dont on usait envers moi au journal l'Union était bien faite pour justifier l'intérêt que je prenais aux travaux dont j'étais chargé. Peu à peu ils affectaient plus d'importance, et ma collaboration s'exerçait au dehors autant qu'au dedans.

Au printemps de 1858, un concours régional étant annoncé dans le département de l'Orne, on me demanda d'aller y représenter le journal. D'autres grandes feuilles ayant confié une mission analogue à des collaborateurs pour qui un déplacement était une partie de plaisir, je me joignis à un petit groupe d'entre eux dont faisait partie un rédacteur du Constitutionnel, l'un des deux frères Boniface, un doyen pour qui j'étais un Éliacin. Il me prit ouvertement sous sa protection, en laissant entendre qu'il voulait me guider non seulement dans l'exercice du métier maiB encore à travers les aventures que ma jeunesse et ma bonne mine me réservaient dans une petite ville de province où des journalistes pari-

siens étaient assurés de trouver dans tous les mondes un accueil particulièrement bienveillant. Boni face, qui tournait tout à la blague, allait jusqu'à me prédire de flatteuses bonnes fortunes ; mais l'un de mes compagnons de voyage déclara qu'il serait mon ange gardien et me garantirait contre tous les périls. C'était le feuilletoniste dramatique du Pays, Gaston de Saint- Valry. Il avait de nombreux amis à Alençon et c'est attiré par eux qu'à l'occasion du concours régional il s'était joint à nous. Au moment du départ nous ne nous connaissions pas ; au retour je comptais un ami de plus avec qui, tant qu'il a vécu, j'ai entretenu les relations les plus cordiales.

Appartenant à la meilleure société, il avait été admirablement élevé et apportait dans l'existence une correction et une dignité qui imposaient le respect et attiraient la sympathie. Ses feuilletons dramatiques affectaient au plus haut degré le même caractère, et si sa critique restait toujours indépendante, sans se laisser influencer par la camaraderie, elle s'efforçait d'être juste et ne manquait jamais de bienveillance. Il m'a toujours donné l'impression d'un grand bourgeois égaré dans les lettres.

Grâce à lui, mon séjour à Alençon fut agréable et divertissant sans excès. J'y connus Poulet-Ma- Jassis qui venait de fonder une maison d'édition à Paris. Il descendait d'une vieille famille d'imprimeurs presque contemporaine de Gutenberg.

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L'imprimerie fondée à Alençon par ses aïeux existait encore et avec De Broise, son beau-frère et associé, il la dirigeait avec le souci de ne laisser sortir de ses ateliers que des éditions élégantes et artistiques dignes de sa renommée.

L'homme était charmant, rompu corporellement et intellectuellement à toutes les élégances. Il attirait l'attention par sa taille svelte, serrée dans une redingote noire comme dans un uniforme, par ses yeux bleus et railleurs, ses cheveux roux, rejetés en arrière . son masque sardonique qui trahissait son scepticisme. Comme compagnon, il eût été délicieux, si le charme qui se dégageait de toute sa personne n'eût été gâté par une intellectualité de libre-penseur et de franc-maçon d'où la haine était absente mais qui se manifestait en des railleries implacables.

Il a été l'une des personnalités les plus curieuses et les plus intéressantes que j'aie connues. A ce titre, elle mérite que j'arrête un moment mon lecteur devant elle. Ce qui ne laisse pas d'être particulièrement intéressant, en même temps que déplaisant, dans l'activité intellectuelle de Poulet- Malassis, c'est qu'elle s'inspire de ses opinions politiques et sociales et répond à un plan raisonné de propagande révolutionnaire. Le 21 juin 1859, à propos du Robespierre d'Ernest Hamel, le futur historien de Saint- Just, il m'écrit, en réponse aux reproches que m'inspirait son parti pris d'apologiste de ces démolisseurs : « Oui, Hamel

et moi sommes des corvéables de la Révolution, qui aimons les émancipés de l'ancien régime quand ils sont aussi aimables que vous. Éreintez-moi, mon ami l'ennemi, et prenez un bâton de chêne bien noueux. Je vous prépare Desmoulins, Condorcet, Grégoire, Garât, Sieyès, Saint- Just. »

Du reste, il parle librement des ouvrages qu'il édite et des malfaiteurs intellectuels auxquels ils sont consacrés : « Il faut lire le livre de Hamel, non pas pour le livre lui-même qui est diffus et médiocre, mais pour l'homme en l'honneur de qui il a été fabriqué. C'en est un et il faut lever ia tête pour le mesurer. Les conclusions du livre sont d'ailleurs, à mon avis, contraires aux données de la vie de Saint-Just. Garao a parfaitement observé que Saint-Just tendait de plus en plus à devenir un niveleur. Je doute pour ma part que je n'eusse pas été de ceux qu'il eût réduits au niveau. Mais il n'importe, j'ai toujours eu de la tendresse pour cette ombre. Vingt-sept ans et pas de corset, cela fait rêver. »

La lettre d'où sont extraites les lignes qu'on vient de lire fut écrite en prison où il purgeait une condamnation pour je ne sais quel délit de presse, et la date en est formulée comme suit : « Des tours d'Alençon, de Tau dix-huit cent cinquante-neuvième de l'imposture du Nazaréen. »

Entre le sectaire que révèle cette correspondance et le conservateur libéral que j'étais, l'abîme était trop profond pour être comblé et pour que nos

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relations fussent durables. Elles cessèrent à peine commencées. Je n'aurai à y revenir qu'accidentellement. Cependant, je ne pouvais me dissimuler que ma situation présentait des chances d'avenir bien précaires. Le parti légitimiste n'existait plus qu'honorifiquement, et les plus dévoués de ses partisans n'entrevoyaient pas le rétablissement des Bourbons dont le souvenir, sans être aussi éteint qu'il l'avait été sous le premier Empire, n'exerçait plus aucune influence politique ; ils en accusaient d'ailleurs le comte de Ghambord lui-même. Au lendemain de la proclamation de l'Empire, il avait exigé de ceux d'entre eux qui occupaient des fonctions publiques obligeant au serment, de ne pas le prêter, ce qui les avait acculés à la démission.

Au banquet de la Saint-Henri, qui réunit le 15 juillet 1858, au café Corazza, le personnel de V Union et les sommités du parti, les commentaires que je pus recueillir parmi les convives ne prouvaient que trop que la vie publique serait désormais — et pour longtemps — fermée aux fidèles de la royauté, et que, si jamais elle devait revenir, ce serait avec la dynastie d'Orléans. Cette perspective faisait supposer un avenir de guerre civile, un souvenir de divisions funestes entre les royalistes. De plus en plus, le régime impérial gagnait du terrain et ses partisans laissaient entendre que peu à peu, lorsque les oppositions seraient définitivement désarmées, un régime libé-

rai succéderait au régime autoritaire dont les libéraux se plaignaient.

A cette époque, je fréquentais le salon d'Alphonse de Calonne qui, depuis trois ans, avait acheté et dirigeait la Revue contemporaine. J'y rencontrais quelquefois un jeune homme, Ferdinand Giraudeau, qui, dévoué au gouvernement impérial, s'était donné pour mission de lui recruter des partisans parmi les écrivains de son âge qu'il supposait capables de l'imiter. A plusieurs reprises, il m'avait entretenu des chances d'avenir qui s'ouvriraient à moi si je me ralliais à la cause qu'il défendait ; dans nos entretiens, je ne laissais rien paraître de mes dispositions à cet égard, mais je ne pouvais entendre, sans en être frappé, le langage qu'il me tenait pour me prouver que le gouvernement impérial représentait l'avenir. Il disait, comme jadis Bonaparte aux émigrés et aux chefs chouans : « Nous sommes la jeunesse, nous sommes l'avenir ; il n'y a que nous de vivants, tout le passé est mort et bien mort. Venez à nous ; travaillez avec nous à ia grandeur de la France et à l'avenir dune sage liberté étayée sur l'ordre et sur la prospérité nationale. »

Si j'eusse été riche, indépendant, maître de mes mouvements, peut-être eussé-je décliné définitivement ses offres ; mais j'avais vingt et un ans, de lourdes charges matérielles pesant sur moi et quelle que fût ma fidélité au:: opinions de ma famille, je ne pouvais me considérer comme à ja-

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mais lié à un cadavre. Ce que je voyais et j'entendais à V Union n'était pas pour me faire espérer qu'il ressusciterait.

J'en étais là de mes anxiétés, lorsqu'un incident inattendu vint y faire diversion. Il y avait alors à Blois un journal quotidien, la France centrale, qui s'était fait remarquer à Paris par l'éclat de sa rédaction. Il avait pour rédacteur en chef un de mes confrères, Léon Lavedan, avec qui je me suis lié plus tard. Il allait en abandonner la direction pour venir prendre à Paris celle de F Ami de la religion et il me faisait demander si je voulais le remplacer à Blois comme intérimaire, en attendant que son successeur fût définitivement désigné.

Henry de Riancey m' ayant transmis cette requête, ma réponse fut conditionnelle : j'acceptais volontiers la proposition qui m'était faite, mais il serait bien entendu que, lorsque l'intérim aurait pris fin, je retrouverais à V Union le poste que j'occupais. Cette réponse parut faire plaisir à mon interlocuteur ; il me félicita de ne vouloir pas abandonner la vieille maison qui m'avait accueilli et je compris alors qu'on tenait à me garder et qu'on préférait que je répondisse par un refus.

Après cet entretien, je devais croire qu'il ne serait plus question de cette offre flatteuse ; mais le lendemain, le vicomte Walsh qui, le premier, paraît-il, avait songé à moi, revint au nom des propriétaires de la France centrale et formula la

demande avec plus d'insistance. Comme le gérant de V Union, le colonel Mac Sheehy, il appartenait à une famille irlandaise, et c'est à ce titre qu'il le sollicita d'exercer son influence sur moi dans le sens qu'il désirait : « Nous sommes de vieux jacobites, lui dit-il, et vous ne pouvez pas me refuser un service. » La question se posant en ces termes, la solution ne dépendait plus que de moi et quoi qu'il m'en coûtât de quitter Paris, convaincu que ce n'était que pour quelques mois, je cédai.

Le secrétaire de la rédaction, Neychens, me le reprocha très vivement : « Une fois qu'on vous tiendra là-bas, on ne voudra plus vous lâcher et vous êtes perdu pour nous. » Je ne le croyais pas encore, mais finalement je n'étais pas fâché d'aller vivre un certain temps dans ce beau pays de Touraine 3t d'attendre là que les événements m'ouvrissent une voie nouvelle.

Pendant mon séjour à Blois, je connus quelques Parisiens natifs de la Touraine et notamment Hippolyte de Villemessant, propriétaire du Figaro hebdomadaire. Il possédait une propriété charmante à Chambon, petit village des environs de la ville. Il y venait souvent. Cette année-là, s'y trouvant au cours de l'été à l'occasion du concours régional du Loir-et-Cher, il aida la municipalité à organiser un concert et un bal qui eurent lieu dans le vieux château des Valois, et fit venir de Paris, à cet effet, quelques-uns des plus grands artistes de l'Opéra. La fête fut splendide. On y;

sntendit le vieux chanteur Duprez, déjà retiré du héàtre et dont la voix expirante causa sans doute i ses auditeurs des émotions non moins impressionîantes que toutes celles qu'il avait déchaînées au îours de sa longue et glorieuse carrière. Une im- Dression analogue m'a été donnée quelques années )lus tard dans je ne sais quel opéra de Gluck, redonné dans l'intimité devant ses élèves, par le )rofesseur Delsarte. Il n'avait plus d'organe vocal, nais il le remplaçait par d'incomparables jeux de mysionomie, par des accents déchirants et brisés ui nous pénétraient jusqu'à l'âme. Chez ces jrands artistes, il y a toujours eu jusqu'à la fin les restes de la plus rare beauté ; on comprenait ■n les écoutant que l'art chez le chanteur n'a pas aoins de prix que la plus belle voix.

Au lendemain de ce ctoncert, où j'avais goûté le si vives jouissances, le directeur du Figaro réuirit ses invités dans sa villa de Chambon et avec ■ux les personnalités les plus éminentes de l'arisocratie blaisoise. Il leur fit les honneurs de sa naison avec une grâce et un esprit que le plus :;alant châtelain n'eût pas désavoués. Comme il 'avait rien oublié pour plaire à ses invités, sa •éception — je l'écrivais le lendemain à un ami U fut véritablement féerique. Je retrouve dans ette ancienne lettre des traits qui méritent d'être ^appelés ici. Villemessant avait offert son bras à pe femme dont le nom et l'âge commandaient

respect ; il la promenait dans sa villa ?n lui

montrant des dessins accrochés aux murs. L'un d'eux, un fusain, représentait la tragédienne Rachel, morte récemment ; Villemessant le montra à son invitée : « Ce portrait, lui dit-il, a été fait au Ganet au moment où elle venait de mourir et où sa famille lui rendait les derniers devoirs. » La vieille dame semblant ne pas comprendre, il ajouta en guise d'explication et d'un accent légèrement goguenard : « Oui, ils venaient de lui prendre ses bijoux. » Ce n'était qu'une malice, mais l'effet fut irrésistible et quelque légitime que fût l'acte des parents de Rachel, héritiers naturels de leur fille, il parut être une monstruosité.

Quelques instants après, une autre personne prononça un nom universellement respecté dans le Blaisois, mais qu'on pouvait croire bien oublié puisque le personnage qui le portait était mort depuis dix ans ; c'était le nom de Sallaberry,député sous la Restauration et dont le souvenir est resté dans l'histoire comme celui de l'un des membres les plus violents de Filtra-royalisme et de ia! Chambre de 1815. La personne qui venait de parler de lui raconta le petit épisode qui suit : après la révolution de 1830, quelques membres du parti légitimiste s'étaient réunis pour se concerter, è l'efîel de se procurer des ressources afin de venir en aide aux fonctionnaires que la révolution avail privés de leur emploi et qu'il était urgent de secou rir. M. de Sallaberry assistait à cette réunion eî avec lui un des plus illustres gentilshommes d<

France, très grand seigneur connu pour son immense fortune et pour son avarice sordide. Chacun ayant indiqué pour quelle somme il souscrivait, il prit à son tour la parole mais ce fut pour prêcher misère. Il avait subi, à l'en croire, des revers ruineux ; depuis plusieurs années, il ne touchait plus ses fermages, ses revenus ne suffisaient plus à ses dépenses et, en résumé, il ne pouvait prendre part à la souscription qui se préparait ou tout au moins n'apporter qu'une obole : « J'espère, messieurs, continua-t-il, que le roi ne me tiendra pas rigueur de mon impuissance. Il sait que je donnerais ma vie pour lui et que ma chair et mon sang lui appartiennent. » Et comme ces mots « chair et sang » revenaient sans cesse dans son discours, Sallaberry impatienté s'écria : « Eh !... monsieur le duc, Sa Majesté ne vous demande pas du boudin. »

Parmi les confrères que je connus chez Villemessant, se trouvait Armand Baschet. A Blois il était chez lui ; sa famille y résidait, il y faisait de longs séjours. Il y resta durant quelques semaines •après la clôture des fêtes de Chambon, et nos relations devinrent rapidement fréquentes et cordiales. Il avait publié déjà plusieurs livres auxquels il devait la notoriété et notamment une attachante étude sur Louis XIII : le Roi chez la reine. Il venait d'être chargé par le ministère de l'Instruction publique d'une mission dans les archives italiennes, pour y réunir les documents

relatifs aux relations diplomatiques du gouvernement italien avec la France. Cette mission a été suivie de plusieurs autres, et notamment dans les archives vénifiennes d'où il a su tirer des documents du plus grand prix. Il était à Ja fois savant et spirituel, et doué d'autant d originalité dans la parole que d'intelligence pour commenter les événements, ceux du passé surtout qu'il préférait à ceux du présent. Quoique devenu vénitien jusqu'au bout des ongles à force de rester à Venise, il affectait beaucoup d'anglomanie et faisait profession d'élégance dans la mise et dans les manières. Il avait eu dans sa prime jeunesse des aventures qu'il se plaisait à raconter, et notamment celle-ci : résidant à Paris comme étudiant, il y avait mené une vie assez dispendieuse à laquelle ses parents avaient mis un terme en lui coupant les vivres. Lassé du régime de la portion congrue, et ses parents lui refusant les ressources qui lui1 étaient nécessaires pour rentrer à Blois, il intéressa1 à sa situation un cocher de fiacre qui, sur la promesse d'être payé à destination, consentit à le ramener à petites journées dans sa ville natale. Il avait trente ans quand il me racontait cet épisode et il en riait aux éclats comme un gamin, enchanté d'avoir joué ce tour pendable à un grand-père irascible. Le vicomte Walsh, qui me savait gré d'avoir cédé à sa prière, venait me voir quelquefois. Il avait épousé la veuve du marquis d'Aramon, propriétaire du château de Chaumont,

et, à deux reprises, ^1 m'invita à aller visiter cette splendide demeure. D'aimables relations nouées dans la ville achevèrent d'embellir mon existence blaisoise et, lorsque prit fin mon intérim, je n'avais pas à regretter mon séjour dans le pays charmant qui a inspiré à Meyerbeer, dans les Huguenots, l'une de ses plus délicieuses mélodies.

Je dois ajouter à ces vieux souvenirs que durant mon séjour à Blois, j'écrivis mon premier roman, Thérèse, une de ces œuvres de jeunesse qui dénote l'ignorance de la vie et l'audace juvénile avec laquelle, sans en rien connaître encore, on aborde, sous l'empire de la vocation, l'étude des passions dans ce qu'elles ont de plus violent et de plus tragique, œuvre que plus tard on ne peut relire sans éprouver pour soi-même quelque pitié. Lorsque j'écrivis ce roman, je n'habitais plus la demeure hospitalière où j'avais reçu à mon arrivée à Blois un accueil presque paternel. J'avais loué en ville une petite chambre meublée et je prenais

;mes repas à l'hôtel. Là, j'avais rencontré un aimable garçon attaché à l'administration des haras. Il se nommait Léonce de Saint-Germain. Son père était sénateur et sa sœur, son aînée, avait épousé le baron Nivière, propriétaire d'une

j; écurie de courses, et l'une des célébrités du monde pour qui l'élevage du cheval est l'objet d'un véri-

r table culte. Léonce de Saint-Germain marchait sur ses traces. Déjà il avait pris part à des épreuves hippiques et se préparait sans cess^ à en courir;

de nouvelles. Il était, lui aussi, et au plus haut degré, un homme de cheval, et je crois bien qu'en dehors de cette préoccupation, il ne s'intéressait pas à grand'chose. En plein été, à la veille d'une course où il devait figurer, je l'ai vu, couvert de ses vêtements les plus chauds, galoper sur les routes brûlées de soleil, pour se faire maigrir et lorsque à midi j'arrivais à l'hôtel où nous mangions à la même table, je l'y trouvais tout en nage, fourbu, brisé de fatigue, plus disposé à dormir qu'à causer et se félicitant d'avoir perdu un peu de son poids.

Il fut le premier auditeur de mon roman, bien que je n'attendisse pas de lui une appréciation raisonnée, mais je n'avais pas le choix ; je ne sais d'ailleurs si je me rendais compte de son insuffisance comme juge littéraire, c'était déjà beaucoup qu'il eût mis la plus entière bonne grâce à écouter la lecture de ce que j'appelais mon chef-d'œuvre, et dont je lui parlais avec un enthousiasme auquel il s'associa avant même de m'avoir entendu. Convoqué par moi, il m'écouta avec complaisance et je reçus ses éloges, convaincu qu'ils étaient le prologue de ceux que me réservaient mes futurs lecteurs.

Si je me suis attaché à ce souvenir, c'est afin de faire comprendre pourquoi, bien que séparés par des mentalités différentes, nous nous liâmes étroitement et vécûmes comme deux frères jusqu'à la fin de mon séjour à Blois. Mais mon retour

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à Paris coupa court à nos relations. Je ne me souviens pas que nous nous soyons jamais écrit. Est-ce aux jours si lointains de notre intimité, que sa présence évoquait dans ma mémoire ces vers de Théodore de Banville, est-ce depuis? Je ne saurais le dire, mais il me semble bien que déjà je les lui appliquais :

Jeune homme sans mélancolie, Blond comme un soleil d'Italie, Garde bien ta belle folie, C'est la jeunesse... Aimer le vin, Les femmes, le printemps divin, Tout est là, le reste est vain.

Souris même au destin sévère, Et quand fleurit la primevère Jettes-en les fleurs dans ton verre.

Je doute que Léonce de Saint-Germain eût jamais lu ces vers. Mais s'il les avait lus, il se fût assurément refusé de sourire au destin sévère, s'il avait pu prévoir ce que serait le sien, car le sien devait être de périr quelques années plus tard aux courses de Bade, écrasé sous son cheval aux pieds duquel une chute terrible l'avait précipité. Quant à mon roman, on verra un peu plus loin comment et dans quelles circonstances il fut publié chez l'éditeur Dentu auquel je l'avais présenté.

A Paris, une déconvenue m'attendait ou, pour parler plus exactement, je la voyais venir depuis quelques jours. Quoique, » ainsi que je l'ai dit, je fusse convaincu qu'à V Union mon avenir serait bien précaire, je souhaitais y conserver ma place

en attendant de trouver mieux. Or, pendant mon absence, la situation financière du journal ne s'était pas améliorée : la cause impériale faisait plus de progrès de jour en jour et la fusion ayant définitivemen échoué, le parti royaliste semblait condamné pour longtemps. Il en résultait dans la maison et parmi les commanditaires un désir d'économie de plus en plus vif, et, puisqu'on s'était passé de moi pendant plusieurs semaines, on trouvait tout naturel de ne pas me reprendre.

On ne voulait pas, cependant, me laisser sur le pavé, on s'était enquis de ce qui pourrait être dans mon intérêt et, finalement, on me proposa d'aller diriger le journal que de grands propriétaires de l'île Bourbon venaient d'y fonder. On fit luire à mes yeux le brillant avenir qui attendait dans cette colonie un jeune homme de famille honorable et un écrivain de talent. Le tableau était enchanteur et, durant quelques jours, je me vis, journaliste et planteur, passer de mon cabinet de rédacteur en chef dans des champs de canne à sucre qui seraient ma propriété et où toute une population de noirs s'occuperait de mes récoltes. Mais l'impression que me causait cette perspective se dissipa bien vite : trop d'affections de famille me retenaient en France et je refusai de passer les mers.

La décision prise par V Union en ce qui me concernait, ma conviction désormais acquise que le parti légitimiste était sans avenir, et enfin la néces-

site dans laquelle je me trouvais d'assurer mon existence, ne me disposaient que trop à me souvenir des conseils que m'avaient donnés diverses personnes qui s'intéressaient à moi. Puisque je n'étais inféodé à aucun parti, n'en devais-je pas profiter, au moment de choisir la voie que je devais suivre, pour ne consulter que mon intérêt? Depuis mon entrée dans la presse, je n'avais collaboré qu'à des feuilles royalistes. Mais nulle part je n'avais écrit d'articles politiques. Personne ne pourrait m'accuser de désavouer mon passé.

J'ai déjà dit qu'Arthur de La Guéronnière, après avoir fait partie de l'opposition contre l'Empire, était maintenant directeur des services de la presse au ministère de l'intérieur. Je crois bien que je lui fus présenté par l'un de ses collaborateurs qui, à la recommandation d'un ami commun, m'avait pris sous son patronage ; La Guéronnière n'eut aucune peine à me convaincre de la sagesse de mes résolutions ; il me promit son concours le plus dévoué. « Mais, me dit-il, il faudra commencer par aller en province. C'est de là que nous viennent le plus fréquemment des demandes de propriétaires de journaux en quête de rédacteurs. » Quitter Paris n'était pas pour me plaire, mais quand on a pris un parti il faut aller jusqu'au bout, et je déclarai que j'irais là où l'on voudrait m'envoyer. Maintenant, je n'étais plus utile à mon frère ; il volait de ses propres ailes, il collaborait au Figaro où Villemessant, séduit par sa grâce

juvénile et par ses premières fantaisies littéraires, avait ouvert largement son journal à ses chroniques rimées, à ses scènes dialoguées, mi-vers, mi-prose et, pour tout dire, aux fruits exquis de son imagination méridionale, tout illuminée de soleil. Quelques jours plus tard, le bureau de la presse où l'on m'avait fait une petite place, en attendant mieux, m'apprenait que l'emploi de rédacteur en chef de VEcho de VArdèche était à prendre et que, si je ne m'effrayais pas d'un séjour plus ou moins long à Privas, je pouvais graisser mes bottes et me mettre en route.

Privas, après Paris et Blois, c'était dur, mais j'étais assuré de compensations : outre que le Vivarais était le pays de ma famille maternelle, je m'y trouvais à proximité de Nîmes, et à Nîmes résidait ma fiancée. Il me semblait que dans son voisinage je prendrais plus aisément patience et j'y supporterais mieux les tristesses de l'exil ; tout fut réglé en quelques jours et je me préparai à partir.

La période qui venait de s'écouler depuis mon retour de Blois avait été pour moi celle des jours difficiles. Abandonné par V Union, privé d'un traitement fixe, j'avais dû me contenter de peu et chercher, sous mon nom ou sous des pseudonymes, des moyens d'existence dans lies collaborations accidentelles à des journaux où, en dépit de la bienveillance dont j'étais l'objet, on me traitait comme un débutant. Cette vie d'homme de lettres

n'était pas dépourvue de charmes ; bien qu'elle présentât beaucoup de déception et d'imprévu, elle offrait de sérieux avantages. Elle me faisait connaître et ouvrait à mes travaux des recueils périodiques. Divers récits publiés plus tard en volumes ont été écrits à cette époque et, de ce même temps, datent mes premières relations avec Paul Dalloz et mes démarches pour faire partie de la Société des gens de lettres.

Elles avaient été encouragées par Edouard Fournier. Nous tous étions connus chez l'éditeur Dentu et nous nous rencontrions assez fréquemment à la bibliothèque impériale qui n'était pas encore organisée comme l'est aujourd'hui la bibliothèque nationale. La grande salle de travail où trois cents personnes autorisées peuvent trouver place en dehors de la salle publique dite salle de lecture, ouverte à tout le monde, n'existait qu'en des proportions très réduites. Pour y accéder, il fallait traverser cette salle de lecture, la seule où je fusse admis. Réputé dans le monde des lettres et du journalisme, Edouard Fournier avait sa place réservée dans l'autre, mais s'il m'apercevait avant d'y entrer, il venait me serrer la main, échanger quelques mots avec moi et c'est ainsi que peu à peu nous nous étions liés. Il a ait derrière lui une carrière aussi a ariée que laborieuse. Journalisme politique et littéraire, roman, théâtre, chronique, il s'était fait remarquer dans tous les genres. Maintenant, il se cantonnait dans la chro-

nique historique, dans des études sur les monuments des dix-septième et dix-huitième siècles, sur le mobilier des mêmes époques, sur le commerce des antiquités dont il dénonçait les supercheries. Tous ces ouvrages, à l'exception d'un livre intitulé le Vieux-Neuf, sont bien oubliés. Mais en ces temps lointains, ils assuraient à son nom la notoriété.

Quand je lui parlai de la Société des gens de lettres, il m'offrit spontanément d'être l'un de mes parrains et, comme il m'en fallait deux, de m'en procurer un autre. Il me proposa le romancier Alfred des Essarts dont le principal titre à la notoriété a été son fils le poète Emmanuel des Essarts, professeur de littérature à la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand. C'est ainsi que fut posée ma candidature à la Société des gens de lettres. Elle était présidée alors par Francis Wey, qui n'est pas le moins oublié des écrivains de son temps, mais qui, en 1860, occupait parmi eux une place enviable. Il la devait moins à ses œuvres qu'à sa courtoisie, sa serviabilité, sa tenue morale. Né en 1812, compatriote de Charles Nodier, il en a écrit la vie. C'est le plus important de ses ouvrages. Quelques romans, des commentaires sur la langue française, des souvenirs du siège de Paris, des récits de voyage, constituent un bagage littéraire qui n'est pas sans valeur mais dont le temps, en s'écoulant, a singulièrement diminué l'intérêt. Je doute fort que, parmi mes contemporains, aient

été nombreux ceux qui, dans les années qui ont précédé la mort de Francis Wey, survenue en 1882, avaient conservé le souvenir de ses œuvres et les lisaient encore.

J'ai déjà eu l'occasion de faire remarquer, en racontant mes débuts dans la presse, combien sont rares les romanciers et auteurs dramatiques alors à la mode qui ont échappé à Foubli ; on dirait d'une loi qui, sauf de rares exceptions, s'exerce impitoyablement sur chaque génération d'écrivains quand ils ne sont défendus devant la postérité que par des œuvres d'imagination. Je suis consterné lorsque je dresse la liste de ceux que j'ai connus au pinacle, et dont on ne parle plus que comme d'une curiosité propre à caractériser une époque qui semble déjà perdue dans la nuit des temps.

Certain de mon admission à la Société des gens de lettres, j'adressai ma demande au comité la veille de mon départ pour Privas. La réponse m'arriva quelques semaines plus tard, à VEcho de VArdèche, m' annonçant que j'avais été admis comme sociétaire le 30 janvier 1860. Cette date fait de moi aujourd'hui d'une manière irréfragable le doyen de présence de la Société. Il est assez piquant que ce titre m'ait été contesté dans les circonstances que voici. Il y avait huit ans que j'étais sociétaire, lorsque, en 1868, au mois de février, à la suite de je ne sais quel incident totalement effacé de ma mémoire aujourd'hui, je don-

nai ma démission. Ce fut un coup de tête — je ne suis pas du Midi pour rien, — dont la cause ne devait pas être bien grave puisque au mois de novembre de la même année, le comité, sur ma demande, vota à l'unanimité ma réintégration sans exiger un nouveau parrainage ni le versement de l'allocation d'entrée à laquelle est soumis tout sociétaire. Il donnait ainsi à mon absence de huit mois le caractère d'un congé temporaire qui ne m'obligeait à aucune réparation. En tout cas, cette absence ne pouvait effacer de mon dossier les huit années durant lesquelles j'avais déjà fait partie de la Société ; elles me restent acquises et, à la suite de ces explications données par moi dans une assemblée générale, le titre de doyen ne m'a plus été contesté, ce qui m'a valu un jour cette question un peu ironique du pince-sansrire qu'est parfois mon confrère Alfred Capus : « Ça vous fait-il plaisir d'être doyen? » Mes lecteurs n'attendent pas de moi que je leur confesse ce que j'en pense, et ils me pardonneront d'avoir fait place dans mes souvenirs à ce mince incident de ma vie d'homme de lettres.

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