CHAPITRE X
a « l'écho de l'ardèche »
Je n'avais pas encore quitté Paris quand se produisit un incident qui, durant quelques semaines, allait faire couler beaucoup d'encre. L'Angleterre venait, dans ses possessions hindoues, de passer par une dure épreuve : la révolte des cipayes. L'insurrection était écrasée, et le vice-roi, pour assurer sa victoire dans les contrées insurgées, avait confisqué des territoires voisins sur lesquels la Grande-Bretagne n'avait aucun droit. Ce fut l'occasion, à la Chambre des communes, d'un débat retentissant qui atteignit jusqu'à la violence. Montalembert, qui se trouvait alors en Angleterre, avait assisté à ces discussions ; elles l'avaient profondément impressionné et il en avait apprécié surtout la grandeur ; il y avait vu un hommage au régime parlementaire.
Peut-être eût-il gardé pour lui ses impressions et, rentré en France, n'eût-il pas songé à les rendre publiques, si Louis Veuillot, dans V Univers, où ce qui venait de se passer à la Chambre des communes était considéré « comme une farce, une de ces farces comme on en trouve beaucoup
dans l'histoire des assemblées délibérantes », ne l'avait décidé à répondre, ce qu'il fit dans un article que publia le Correspondant, le 25 octobre 1858, les membres du conseil de rédaction étant d'avis que, quoique dangereux, il devait être publié. Le résultat ne se fit pas attendre et Montalembert, ainsi que le gérant du Correspondant, furent traduits devant le tribunal correctionnel pour délit de presse. Il était visible que le gouvernement avait voulu effrayer l'opposition et empêcher que de telles attaques se renouvelassent.
Le 24 novembre, les inculpés comparurent devant la sixième chambre du tribunal de la Seine, à laquelle étaient déférés tous les procès de presse, et dont, quelques années plus tard, lorsque Berryer venait d'être élu au Corps législatif, je l'ai entendu dénoncer les complaisances et constater que tous les magistrats qui avaient passé par cette chambre étaient l'objet d'un rapide avancement ; affirmation audacieuse mais juste qui, dans la bouche de l'illustre orateur, fut comme le dernier rugissement d'un lion devenu vieux.
J'étais encore trop ignoré et trop obscur pour prétendre à une place de faveur dans l'auditoire où une élite intellectuelle s'était donné rendezvous, pour assister à ce procès. C'est perdu dans la foule, dans un coin de la salle d'où j'entendais sans voir, que je pus suivre ces débats retentis-
sants. Quand j'entrai, ils étaient déjà commencés. L'interrogatoire avait eu lieu ; l'avocat Dufaure, dont la voix nasillarde est encore dans mon oreille, avait la parole. Berryer avait déjà parlé et son confrère achevait de détruire la thèse monstrueuse de l'accusation. Quand il eut fini, l'audience fut suspendue ; les juges se retirèrent pour délibérer. Ils revinrent au bout d'une heure et Montalembert s'entendit condamner à six mois de prison et trois mille francs d'amende, c'est-à-dire au maximum de la peine, et, par un rappel de la loi des suspects de 1848, rendu passible d'expulsion ou de déportation en Algérie. Mais, ce qui était plus grave encore, c'est que les considérants de la sentence étaient injurieux ; c'était plus que l'empereur n'avait voulu.
L'indignation fut générale et se manifesta en France et à l'étranger d'une manière si vive que Napoléon III, à l'occasion du 2 Décembre, fit grâce à Montalembert de la peine prononcée contre lui. Mais celui-ci protesta contre cet acte par lequel le souverain dépassait ses pouvoirs. Montalembert, en effet, avait déjà interjeté appel. L'affaire allait revenir devant la Cour et il n'était au pouvoir de personne d'annuler cet appel à une juridiction supérieure. Le procès recommença donc quelques jours plus tard, le 21 décembre, et de nouveau l'éloquence des avocats se donna librement carrière. La décision des juges s'inspira cette fois, non de plus de justice, car tout dans cette
action judiciaire était illégal, mais de plus de modération et du désir de ne pas offenser personnellement un homme dont les talents honoraient la France.
L'arrêt de la Cour tel qu'il fut rendu était une victoire pour le condamné et acheva de convaincre l'empereur que la grande majorité de l'opinion dans cette circonstance trouvait que ce procès avait été à la fois une maladresse et une iniquité. Le 28 décembre, exerçant son droit de grâce, il libéra Montalembert de la condamnation prononcée contre lui et cette fois celui-ci ne put que se soumettre.
Je manquerais de franchise si je n'avouais pas que, quelles que fussent les raisons qui m'avaient décidé à me rallier au seul régime qui, dans l'état des partis d'opposition, semblait le seul viable, je fus plus malheureux, à la suite de cette affaire, d'avoir dû prendre cette décision ou, pour mieux dire, d'avoir été contraint de déserter le parti des derniers défenseurs de la liberté. J'avais cependant, je le répète, une excuse : j'étais convaincu que la liberté n'était que suspendue et que, fatalement, ses plus ardents ennemis seraient obligés d'y revenir.
Devenu rédacteur en chef de VEcho de V Ardèche, j'arrivai à Privas au mois de décembre. Le voyage avait été long et difficile. Le chemin de fer n'existait pas encore sur la rive droite du Rhône ; on le quittait à Loriol sur la rive gauche
de la Drume et, à partir de là, il fallait avoir recours à la diligence, véhicule fort peu confortable où, à certains jours, les voyageurs étaient en quelque sorte empilés les uns sur les autres. Pour gagner le chef-lieu de l'Ardèche, il fallait plusieurs heures à travers la montagne ; les routes, dans cette saison, étaient couvertes de neige. J'avais vu l'aristocratique Touraine et l'élégante ville de Blois. Ce que je voyais maintenant ne me permettait pas d'espérer que la contrée où je m'aventurais m'offrirait les mêmes distractions et les mêmes agréments que le chef-lieu du Loir-et- Cher. La diligence, à travers ces chemins neigeux et cahoteux, avançait lentement par ces montées rudes, où à tout instant les chevaux glissaient. Enfin, nous arrivâmes et l'équipage s'arrêta à la porte d'un petit hôtel, le meilleur de la ville où ma chambre était retenue.
Sur le seuil se tenait un jeune homme couvert d'un lourd manteau, coiffé d'une casquette en fourrure et chaussé d'énormes sabots où ses pieds s'enfonçaient dans la paille. Il se présenta à moi comme chef du cabinet du préfet, lequel me faisait prier de venir dîner sans cérémonie à la préfecture. Ce préfet, dans l'intimité duquel j'allais vivre durant plusieurs mois, se nommait Charles Géry. Protégé du prince Napoléon, qui le fit nommer plus tard préfet de la Corse, il avait pâti des coups de tête et des bouderies du prince, et ce maussade poste de l'Ardèche était le seul profit
qu'il eût tiré de la protection du cousin de l'empereur. Pour un Parisien comme lui, élégant, mondain, distingué, la déception était profonde, et d'autant plus cruelle qu'ayant perdu sa femme l'année précédente il se serait trouvé réduit à la plus grande solitude s'il n'avait eu deux enfants pour égayer un peu sa maison.
Son invitation ne m' étonna pas ; je m'y attendais, car je lui avais été chaudement recommandé de Paris. Son accueil fut celui d'un homme du monde qui tient son convive en haute estime. C'était pour me rassurer sur le sort qui allait être le mien, et qui n'eût pas été tolérable si mon mariage, décidé pour l'année suivante, n'eût donné le plus grand prix au voisinage de Nîmes. A ce dîner n'assistaient que les enfants, deux p'etits êtres délicieux qui semblaient conspirer pour charmer la solitude de leur père, leur vieille institutrice et Marie Lefebvre, son chef de cabinet, qui était venu me recevoir à ma descente de voiture. Une surprise m'était réservée : après l'échange de quelques propos courtois, je découvris que le préfet et son chef de cabinet étaient poètes. Ils me récitèrent des vers, et moi-même je leur donnai quelques échantillons des inspirations de ma Muse. La soirée fut charmante et se renouvela fréquemment pendant la durée de mon séjour.
Chez l'imprimeur, propriétaire du journal que j'allais diriger, l'accueil ne fut pas moins bienveillant, mais entre les deux milieux la différence était
grande et quelque souvenir que je garde de ces îeures lointaines, souvenir qui a laissé dans mon ;œur beaucoup de gratitude, je dois confesser que 'attachais plus de prix à mes soirées à la préfecture qu'à celles où le propriétaire de VEcho de VArdèche me recevait dans sa famille.
Mon existence fut rapidement organisée. Je décidai de rester à l'hôtel et d'y prendre mes repas en compagnie de Marie Lefebvre et des deux substituts du procureur impérial, dont l'un était mon compatriote et mon parent. Dans ce milieu de magistrats, j'avais tous les échos du monde judiciaire de cette petite ville et je recueillais tous les potins du Palais. Ce fut encore un avantage d'où plus tard j'ai tiré profit pour plaider, dans la presse parisienne, la nécessité de la réforme du code d'instruction criminelle, qui fut réalisée ultérieurement sous la haute direction du juge d'instruction Adolphe Guillot, juriste remarquable, qui
grandement honoré la profession et, dans ces circonstances, fut mon inspirateur.
Peu de temps après mon arrivée eut lieu la session annuelle des assises ; c'était un conseiller de la Cour de Nîmes qui, depuis plusieurs années, venait la présider. Je n'en perdis pas un épisode, le président m'ayant autorisé à assister aux huis clos, et c'est là que je pus constater combien les intérêts des accusés étaient mal défendus. Ce président, très brave homme, avait hérité des anciens préjugés de la magistrature. Pour lui,
tout homme traduit aux assises était un coupable, et, avant même que les preuves de sa culpabilité! eussent été établies, il le traitait comme tel.
Quant à la politique que j'étais chargé d défendre, elle ne me contraignit jamais à de déclarations trop contraires aux opinions dan lesquelles j'avais été élevé; dans ce pays un pe perdu et comme au bout du monde, elle laissai indifférente cette population de montagnard Qu'on leur assurât l'ordre et qu'on facilitât leur affaires en vue de leur prospérité, ils ne deman daient rien de plus et ne s'intéressaient guèr qu'aux questions locales.
Pendant ce séjour à Privas, qui dura plusieur mois, je n'eus qu'à me louer de toutes les pe sonnes avec qui je fus en rapports et la bonn grâce de Charles Géry contribua à me faire un existence très douce. Quand vint la belle saiso et devant la beauté de ce pays où la nature sei blait avoir voulu rassembler les sites agrestes, 1 sommets majestueux, les bo's de châtaigniers, les vastes solitudes et tout ce qui donne à la campagne le charme le plus reposant, j'en arrivai à me demander si la sagesse ne me commandait pas de fixer là ma tente, d'y rester une fois marié et d'y voir grandir mes enfants, si le ciel me donnait une famille, dans un air plus salubre que celui de Paris. Paul Deltuf, qui se débattait dans la capitale contre les difficultés de la vie littéraire! m'écrivait : « Ne revenez pas ici, mon cher ami
Qu'y feriez-vous?... Vous êtes bien mieux là où vous êter, je vous envie d'y être et pour un rien j'irais vous y rejoindre. »
Mais si je pouvais être enclin à suivre ces conseils quand, sur la splendeur des champs et des cimes boisées, brillait le soleil, il n'en serait plus de même au retour de l'hiver. J'avais refusé d'aller à Saint-Denis-de-la-Réunion pour ne pas quitter la France, je pris la résolution de quitter Privas le plus tôt possible et de ne pas abandonner Paris. Au printemps, ma décision était prise, et 'peut-être le fut-elle plus vite que je n'aurais cru par la présence inattendue d'un homme avec qui je me liai en quelques jours. C'était le lieutenantcolonel Alfred Bocher, arrivé à Privas pour représenter l'autorité militaire dans le conseil de revision.
Il était le frère cadet de cet inoubliable Edouard Bocher, membre de l'Assemblée nationale de 1871, l'un des chefs du centre droit et, en même temps que l'ami dévoué des princes d'Orléans, l'une des plus précieuses parures de la société parisienne. Son frère Alfred, plus jeune que lui, avait à peine quarante ans lors de notre première rencontre. [1 avait embrassé la carrière dans laquelle il devait faire un brillant chemin, et devenir général de diviion. Il y avait débuté en sortant de Saint-Cyr îomme sous-lieutenant aux chasseurs à pied, désignés alors sous le nom de chasseurs d'Orléans ; e 10e bataillon, dont il faisait partie, était com-
mandé par le futur maréchal de France Mac- Mahon ; il combattait en Afrique contre les Arabes, aux confins du Maroc : le jeune sous-lieutenant y fut blessé. Son commandant voulut lui-même rassurer la famille : « Je veux me hâter, écrivaitil au père, de vous ôter toute espèce d'inquiétude. Les docteurs qui ont vu la plaie de monsieur votre fils m'ont assuré qu'elle n'avait aucune espèce de gravité. Ce sera l'affaire de trois semaines avant qu'il puisse reprendre son service habituel. » Mais ce qui valait mieux encore que ces nouvelles rassurantes, c'est la suite de cette lettre et l'éloge que faisait le commandant de Mac-Mahon de la conduite de son subordonné : « Il s'est toujours bien montré et, dans trois affaires où il s'est trouvé depuis son arrivée en Afrique, il a su se faire remarquer par son élan, sa bravoure et j'ajouterai même son sang-froid. J'ai été heureux de pouvoir le signaler à l'inspection comme un officier distingué et comme un méritant. »
Cet hommage du chef au sous-lieutenant Bocher était une prédiction qui, dans les années suivantes, s étaient réalisées. Lorsque Alfred Bocher arrivait à Privas comme lieutenant-colonel, pour faire partie du conseil de revision que présidait le préfet, il pouvait se flatter de devoir tout à ses mérites et rien à la faveur. Sa mine charmante, son esprit, ses habitudes mondaines, son élégance native eurent vite fait de lui conquérir toutes les sympathies du milieu dans lequel la mission dont
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il était investi venait de le jeter. Ce fut une bonne fortune pour moi d'exciter sa bienveillance et de mériter qu'il s'intéressât au jeune débutant de lettres venu de Paris, et pour qui ce séjour à Privas ne pouvait être qu'un exil momentané.
Cette tournée de revision ramenait presque chaque soir le conseil à Privas. On dînait chez le préfet et j'étais toujours de ces agapes. Je fus vite en confidence avec le lieutenant-colonel. Ayant eu l'occasion d'exprimer devant lui le vague désir de me fixer dans le pays où le destin m'avait conduit et qui me rapprochait du berceau de ma famille, il protesta comme s'il eût entendu une énormité et, avec un extraordinaire brio, il me vanta les avantages de ma rentrée à Paris où, m'affîrma-t-il, un brillant avenir m'attendait. Je le revis quelques années plus tard et il se félicita de m'avoir détourné d'un dessein si contraire à mes intérêts.
Il n'était pas le seul qui m'en eût détourné ; Charles Géry était du même avis et s'occupait activement pour lui-même de sortir de cet exil. Tout changerait bien pour moi quand il ne serait plus là, et cette pensée me fit considérer mon prochain départ comme une nécessité. J'avais mainj tenant acquis une expérience professionnelle propre à me donner confiance ; la Société des gens de lettres, je l'ai dit, m'avait ouvert ses rangs, mon nom figurait déjà sur deux catalogues d'éditeurs et je recevais tous les jours des encouragements
à rentrer à Paris. Je dois rappeler en passant que le propriétaire de VEcho de VArdèche se dépensa en efforts pour me retenir et n'y renonça qu'à regret.
Cependant, je ne voulais pas quitter le pays sans faire un pèlerinage à la maison de mes grands-parents maternels. C'est une gentilhommière dans les environs d'Aubenas ; elle est dans notre famille depuis 1640, et la descendance des premiers propriétaires y habite encore. Je vécus durant plusieurs jours dans cette atmosphère où tout me parlait d'un passé et d'ancêtres que je n'avais pas connus et qui ont donné les plus nobles exemples de la fidélité au devoir.
Peu de temps avant que j'eusse décidé de rentrer à Paris, mon frère, au retour d'un voyage qu'il avait fait à Nîmes pour embrasser nos parents, était venu me voir. Sa présence n'avait pas peu contribué à me confirmer dans ma résolution de mettre fin à mon exil et d'aller de nouveau tenter la fortune dans le monde littéraire. Depuis que nous nous étions séparés, elle lui avait souri en des conditions inespérées. Mis par le hasard en présence du duc de Morny, président du Corps législatif, celui-ci l'avait fixé auprès de lui en qualité de secrétaire particulier, procédé de bienveillance digne du grand seigneur qu'il était et qui avait eu pour but d'assurer au jeune poète des moyens d'existence qui lui permettraient d'utiliser les ressources de sa plume sans l'obligation pour lui d'en faire un gagne-pain*
Bien qu'il n'eût que des raisons d'être heureux, je fus péniblement impressionné par son état moral, constaté par notre mère durant le séjour qu'il venait de faire auprès d'elle, et dont elle s'était inquiétée. J'écrivais à ma fiancée, ma confidente de tous les jours :
Comme tu l'as bien pensé, j'ai eu un grand bonheur à revoir Alphonse, et les quelques jours que nous passons ensemble sont exquis. Je ne sais ce qu'ils dureront ; il n'a rien fixé quant à la date de son départ. En attendant, il travaille et, en dehors de son travail, nous avons des conversations qui nous font du bien à l'un et à l'autre. Seulement, tu te méprends bien étrangement quant à l'influence que je puis exercer sur lui ; mon influence en ce qui touche les choses usuelles de la vie est à peine bonne : comment le serait celle qui touche à des affaires de tempérament? Alphonse est une nature très rêveuse, excessivement délicate et, de plus que moi, très portée à vivre en dehors des voies ordinaires. C'est un poète païen dans toute l'acception du mot, un charmant païen, mais il l'est. Au nom de quoi veux-tu que je lui demande de renoncer à telle ou telle jouissance? Il faut laisser la nature faire son œuvre en lui jusqu'au jour où Dieu mettra la main à l'ouvrage.
Alphonse est beau, trop beau même, il a de l'esprit, du génie. Que faut-il de plus pour lui assurer tous les succès? Il les a, il en jouit à sa manière ; mais quel vide se fait en lui, lorsque la nature rêveuse reprend le dessus ; le poète d'hier, si brillant, est plongé dans des réflexions douloureuses. C'est l'histoire de tous les génies ; il a l'âme malade et surtout le cœur. Ce qui l'a blessé, c'est le doute, et ce qui lui a donné le d(.ute, c'est surtout les femmes. Un jour, je l'espère, une autre femme viendra qui fer*a refleurir dans cette riche intelligence la croyance éteinte et réparera le mal. Sois convaincue que sous ce masque gai, joli, fin, spirituel, il y a des pensées à troubler le monde. Le génie est un rude fardeau, voilà ce qu'il faut com-
prendre ; et puis il y a des fleurs qui ont besoin de tel ou tel climat pour vivre : Alphonse est de celles-là,
C'est vers le même temps que je reçus, d'Alençon, avant mon départ de Privas, une lettre de Poulet-Malassis. C'est la seconde qu'il m'écrivait et ce fut la dernière ; elle constitue un véritable chapitre de l'histoire littéraire de 1860 :
Mon cher ami,
Vous êtes à ce que je vois chez les Sarmates, mais comme votre exil n'a pas les mêmes causes que celui d'Ovide, sans doute il sera beaucoup moins long, vous reverrez Rome que vous n'avez pas emportée avec vous. En attendant, vous ne pouvez ne rien faire pour occuper votre vie de province. Je ne sais ce que je deviendrais ici si je n'étais accablé de travail, de tourments, harcelé de besognes bonnes et mauvaises, enfin toujours en coup de vent. Je travaille comme un manouvrier et je m'ensevelis le soir dans un sommeil de plomb jusqu'à cinq heures du matin où je me remets à la meule. Faites-en autant ou vous rentrerez comme un jeune poitrinaire. La province, c'est la malaria de la volonté et de l'esprit. Il faut résister à son air léthargique par un travail absorbant et un mépris complet de l'opinion. La dernière de ces conditions n'est pas la plus difficile à remplir.
Après cette sortie contre la vie de province, il me faisait part du mouvement de sa librairie, de ses projets d'éditeur et du commencement de leur réalisation. A ce moment, — c'était peu de temps après la mort d'Alfred de Musset, — le public avait pris parti dans le différend auquel donnait lieu le souvenir de l'orageuse liaison du poète avec George Sand. Celle-ci avait aggravé la que-
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relie en publiant un volume intitulé : Elle et Lui. Paul de Musset avait pris la défense de son frère dans Lui et Elle et Louise Golet s'était jetée dans le débat avec Eux. Un jeune écrivain connu surtout par des travaux d'érudition sur le dixhuitième siècle, M. de Lescure, avait — dans un pamphlet nerveux et pénétrant — présenté sous ce titre : Eux et Elles, une critique railleuse à F emporte-pièce des trois volumes précédents. Poulet- Mal assis était l'éditeur de cet ouvrage :
Nous sommes à la deuxième édition, m'écrivait-il, et elle s'écoule assez rapidement pour mener une troisième. Je crois que vous connaissez Fauteur. Il est fort de mes amis. Je constate de plus en plus que la vie n'est absolument douce et les relations tout à fait charmantes qu'avec les gens bien élevés qui ne pensent pas comme nous. Je l'attends à Alençon ces jours-ci et nous allons battre le fer de sa réputation pendant qu'il est chaud avec un autre petit livre, Trompette.
Je viens d'en publier un de Baudelaire : les Paradis artificiels, Opium et haschish. C'est une étude très curieuse des effets de ces excitants, écrite comme on pouvait l'attendre du traducteur d'Edgard Poë. Cela a paru il y a huit jours seulement. Je n'en ai encore aucune nouvelle comme effet.
Je suis aussi en affaire avec Philoxène Boyer et même une grosse affaire. Il ne s'agit de rien moins que de la traduction du livre de Carlyle sur la Révolution française, énorme besogne dont tout le monde a essayé de le détourner tant elle paraît impossible, même à ceux qui savent le mieux la langue anglaise et qui seraient les plus aptes par la nature de leur esprit à comprendre et à traduire cet auteur. Mais Boyer e»t un brave ; il part d'un élan magnifique et s'il va ainsi jusqu'au bout, il aura rendu un vrai service à nos historiens futurs.
200 SOUVENIRS DE xMON TEMPS
A cette nomenclature de ees publications, Poulet-Malassis aurait pu en ajouter beaucoup d'autres, car il a mis au jour des livres longtemps interdits ou qui n'avaient été édités qu'avec des suppressions, entre autres, les Mémoires de Lauzun, en les rétablissant dans leur intégralité avec leurs infâmes mensonges sur Marie- Antoinette, et les fameuses Philippiques de Lagrarge-Cliancel contre le ï î égent, commentées par Lescure.
Peu à peu et à la suite de démêlés assez obscurs avec la justice qui le poursuivait pour ses publications, il disparut de la scène. Il avait transporté son commerce à Bruxelles. Je l'y rencontrai pendant ia guerre en 1871, mais je ne fis que l'entrevoir. Il est mort en 1878.
Dans les fonctions qu'il avait acceptées, mon frère pouvait assurément m' être utile en saisissant l'occasion d'utiliser à mon profit linfluence do son éminent patron. Bientôt après que j'eus quitté Privas, l'occasion que no, s cherchions se présenta.
Le gouvernement impérial préparait les grandes réformes qui reçurent leur application au commencement de 1861 : aux termes d'un déeret en date du 21 novembre, une liberté relative allait être rendue aux Chambres. M. de Morny, comme président du Corps législatif, s'occupait d'augmenter le personnel des secrétaires chargés de la rédaction du compte -rendu des débats. Il y avait deux emplois à donner. Pour l'un, il avait
déjà fait choix de Ludovic Halé\y, qui préludait, par de modestes essais, à sa carrière d'auteur dramatique ; mon frère me proposa pour l'autre et me fit accepter, au moment où, sans attendre qu'il m'appelât, je venais d'arriver, poussé par le pressentiment de ma bonne fortune.