‹ Souvenirs de mon tempsChapitre 14 sur 20 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Me voici maintenant au seuil d'une vie nouvelle. Je vais connaître d'autres milieux, voir se multiplier mes relations et, en un mot, par un bond aussi prodigieux qu'inespéré, faire peau neuve, entrer de plain-pied dans les coulisses politiques et littéraires de mon temps. Avant de les ouvrir à mes lecteurs, je voudrais leur présenter les principaux des personnages que j'allais y rencontrer ou y retrouver. Les uns deviendront les compagnons de ma vie ; les autres ne feront qu'y passer. Mais les uns et les autres ont constitué mes premières rencontres sensationnelles, celles dont ma mémoire a conservé le plus vivant souvenir et ils ont leur place dans ce que j'appelle ma galerie des bustes où figurent déjà tant de personnages que les quatre années antérieures avaient mêlés à ma vie.

C'est par Villemessant que je commencerai. Une grande partie de ma vie de journaliste s'est passée dans la maison qu'il avait fondée et dont les rédacteurs, pour la plupart, n'ont pas eu à se plaindre du séjour qu'ils y ont fait. Mais tant '

qu'il la dirigea, nos relations, contrariées par les circonstances, furent assez espacées et n'eurent d'autre résultat que la publication dans le journal de deux romans : la Vénus de Gordes, en colaboration avec Adolphe Belot, et la Succession Chavanet. C'est seulement après sa mort, sous la direction de Frencis Magnard, que le Figaro me 'ut largement ouvert et que ma collaboration se développa pour se continuer jusqu'à ce jour de 'açon à faire de moi un des doyens de la rédaction.

Lorsque, à Blois, je connus Villemessant, les écrivains lui devaient une grande reconnaissance 30ur son application à relever le prix de leur opie, à le mesurer à la valeur qu'il leur attribuait 3t au talent dont ils faisaient preuve. Il imitait m cela l'exemple des journaux anglais, tandis ju'au contraire, Girardin justifiant ses tendances 3ar ce fait que, comme il le disait, il était le seul :énor de sa feuille, avait réduit ses collaborateurs i la portion congrue. Dans les milieux spéciaux, m le désignait sous le nom de « Monsieur trois jous la ligne », car le traitement qu'il imposait à les collaborateurs dépassait rarement ce prix.

D'habitude, Villemessant ne bardait pas avec es siens. Souvent même, il leur faisait des sur- Drises. Voici à cet égard un trait singulièrement significatif sur sa manière de procéder quand il s'agissait de les encourager.

Ce trait date de l'époque où, son journal étant ievenu quotidien, il avait pris comme associé

Dumont, qui dirigea plus tard Gil-Blas, et avec qui il cessa bientôt de s'entendre. Leur mésintelligence était déjà visible. Un jour où avait paru dans le journal un article d'Albert Wolfï, celuici étant entré dans la salle de rédaction, le patron lui dit : « Vous avez fait un bien bon article aujourd'hui, j'ai dit à Legendre — c'était le caissier, le petit père Legendre — de vous donner cent francs de plus que d'habitude. »

Dumont était là et, se redressant : « Mais, Villemessant, vous n'y pensez pas ! » Villemessant s'abstint de lui répondre ; il continua en parlant à Wolfï : « Legendre vous donnera deux cents francs. » Et comme Dumont essayait de protester : « N'ajoutez pas un mot, lui cria-t-il, ou je lui f... mille francs !... » Albert Wolfï regretta que Dumont n'eût pas insisté...

Villemessant n'était pas toujours aussi agréable pour ses collaborateurs, ainsi qu'on pourra le constater quand je rappellerai la fondation, en 1876, de l'Estafette, journal du soir dont il avait eu le premier l'idée et m'avait confié la direction politique. Son impulsivité s'y révéla à mes dépens.

Au reste, ce n'était pas la première preuve qu'il en donnait. Voici un épisode qui démontre sa facilité à obéir à ses inspirations sans en envisager les conséquences.

C'était à l'apogée du retentissant succès du Figaro et de la toute-puissance de son directeur. Il n'était alors question que d'un meurtre accom-

pli dans des circonstances mystérieuses et qui surexcitait l'opinion, un assassinat commis en wagon sur la personne d'un magistrat. La police recherchait de tous côtés l'assassin présumé, un nommé Jud, mais ne le trouvait pas, si bien que l'on s'était accoutumé à penser qu'elle ne voulait pas le trouver, en raison même des causes du meurtre, lesquelles, affirmait-on, devaient, pour l'honneur de la victime, rester cachées.

Le duc df Morny était alors le plus haut personnage de l'Empire et le plus influent ; personne n'ignorait qu'il était le fils du comte de Flahaut et de la reine Hortense et, par conséquent, le frère de Napoléon III. L'eût-on ignoré que lui-même t'eût fait savoir, car il se plaisait à se prévaloir jde ce lien familial et, peut-être, lorsqu'il en parait, n'usait-ii pas toujours — c'est du moins ce ,qu'on lui reprochait — de toute la discrétion, la retenue et la prudence que commandait une situation anormale. Il est de notoriété publique qu'un ^incident se produisit où l'empereur s'impatienta td'un langage dans lequel il voyait une atteinte p. l'honneur de sa mère. Néanmoins, comme il iaimait ce frère qui, maintes fois, lui avait prouvé son dévouement, il ne voulut pas lui faire part ide son impatience, et c'est l'impératrice qu'il | chargea de la commission. Elle s'en acquitta avec toute l'habileté nécessaire pour que Morny ne 8'oiïensât pas du désir qui lui était exprimé efc, grâce à elle, l'incident s'apaisa sans laisser de

traces. L'influence de Morny ne fut pas atteinte ; on continua à le considérer non seulement comme l'inspirateur des grandes mesures politiques, mais encore comme le protecteur des grandes mesures financières. C'était presque un lieu commun de dire que, lorsqu'il entrait dans une affaire, le succès en était assuré parce qu'il y apportait l'appui du gouvernement. Aussi, quand il était question de quelque entreprise importante, les inventeurs et leurs associés — désireux de la faire aboutir — répétaient à tout venant : « Morny est dans l'affaire. » Ils usaient et abusaient de ce mode de recommandation, souvent même à l'insu de Morny, qui ne savait pas toujours quel usage on faisait de son nom.

Une nuit, au bal de l'Opéra, dans une loge où se trouvait Augustine Brohan, la malicieuse et spirituelle sociétaire du Théâtre-Français, quelqu'un ayant mis l'entretien sur l'impuissance de la police à retrouver Jud, la comédienne s'écria, en manière de plaisanterie : « On ne le retrouvera pas, Morny est dans l'affaire. » Le mot était drôle, mais non destiné à sortir du cercle intime dans lequel il avait été prononcé. Malheureusement, quelqu'un le répéta à Villemessant qui en rit aux larmes. Le directeur du Figaro ne sut jamais résister au désir de répéter dans son journal une drôlerie; les considérations les plus graves, les convenances les plus respectables disparaissaient à ses yeux devant la nécessité d'amuser ses lecteurs. Il vou-

lut leur raconter le trait qui l'avait diverti. En vain, on s'efforça, autour de lui, de lui faire comprendre combien il était périlleux de les égayer aux dépens de la plus puissante personnalité de la cause impériale. Il resta sourd à tous les conseils, persista dans son idée et l'anecdote eut les honneurs de la publicité.

Mais, dès le même jour, les conséquences cle cet acte de légèreté éclatèrent. Au premier de ses secrétaires qui entra le matin dans sa chambre, le duc de Morny dit, d'un ton irrité, en lui montrant qu'il avait déjà lu : « Enlevez-moi cette ordure. » Et il ajouta qu'il allait provoquer, contre la feuille mondaine, une répression sévère. La presse vivait alors sous l'empire de lois arbitraires, sous le régime du bon plaisir. La menace arrachée à un mouvement de colère pouvait être suivie d'effet. Pour en prévenir l'exécution, le secrétaire courut chez Villemessant, qui maintenant ne riait plus, et l'engagea à aller présenter lui-même ses excuses à Morny. Villemessant y alla. Et c'est ici qu'apparaissent le sang-froid et l'esprit dont il a donné dans sa vie tant de preuves. En se présentant au président du Corps législatif, il se composa un visage joyeux et dit gaiement : «Quand j'ai appris que Votre Excellence désirait me voir, j'ai pensé qu'Elle voulait me nommer chevalier de la Légion d'honneur. » M. de Morny ne put se défendre de rire et fut désarmé. Le Figaro était sauvé.

En une autre circonstance, la gaminerie de Villemessant avait mis son journa! en fâcheuse pos ture et en péril de mort ; c'est grâce à son ingéniosité qu'il put en opérer le sauvetage en faisant déposer une pétition sur le berceau du prince impérial. Elle fut mise sous les yeux de l'empereur, et le Figaro échappa au destin rigoureux q le menaçait.

Après Villemessant, voici Girardin.

Quelques années après la mort de sa premier femme, durant un séjour qu'il faisait dans un station balnéaire d'Allemagne, il y rencontra un jeune personne élégante, distinguée et d'une rar beauté. Elle appartenait à une famille de Paris tocratie cosmopolite. Ne s'étant pas mariée, ell vivait avec sa mère qui, dans le monde où elles s'efforçaient de faire brillante figure, la chaperonnait. Girardin fut séduit et le charme opéra sur lui avec une soudaineté qui ne lui permit pas de se rendre compte du péril que pouvait offrir à un barbon de son âge une alliance avec une jeune femme belle, mais sans dot, entourée d'une cour d'admirateurs, Darmi lesquels elle cherchait un mari sans le trouver. Girardin était 'l'homme des résolutions promptes. Il l'avait maintes fois prouvé et notamment lorsque, à peine majeur, il allait trouver son père naturel, le marquis de Girardin, le sommer de le reconnaître ou tout au moins de l'autoriser à porter son nom. Il épousa donc la sirène en lui assurant un sort qui la dédom-

mageait de s'être donnée en pleine jeunesse et en pleine beauté à un vieux mari. Il l'installa dans le superbe hôtel qu'il habitait, près de l'Arc de Triomphe de l'Étoile.

Les premiers temps du mariage furent heureux. La naissance d'une fille ne tarda pas à embellir le foyer. Mais l'enfant mourut prématurément. A cette occasion, la situation que s'était faite Mme de Girardin lui valut des sympathies qui traduisaient la compassion qu'excitait son malheur. Pendant la maladie de l'enfant, on avait vu l'impératrice s'asseoir à son chevet, lui prodiguer ses soins et recevoir son dernier soupir.

Ce fut la fin de ce qu'on pouvait appeler la période heureuse de la vie des époux. Bientôt après, le mari et la femme, quoique vivant sous le même toit, étaient virtuellement séparés. En apparence, rien n'était changé dans les relations conjugales ; en réalité, elles n'existaient plus. Girardin avait pris son parti de cette rupture et continuant à tenir ses salons ouverts, il laissait à sa femme toute la liberté compatible avec les convenances.

Pour montrer ce que fut alors la vie commune dans le palais de la rue Pauquet, je dois rappeler un fait qui a été raconté devant moi par Girardin lui-même. Au déclin du jour, il remontait pédestrement l'avenue des Champs-Elysées pour rentrer chez lui où il offrait à dîner à quelquesuns des admirateurs de sa femme. A la hauteur

de la rue Marbeuf, il aperçut de loin, venant à sa rencontre, Alphonse de Lamartine. L'illustre poète, à qui la Ville de Paris avait offert une villa au bois de Boulogne, souffrait déjà de la misère qui l'a suivi jusqu'à sa mort. Ses vêtements en portaient la trace et c'était pitié de constater leui usure, sa redingote râpée et le peu de soin qu'il prenait de sa personne. Girardin l'arrêta avec h déférence qu'un homme comme lui ne pouvait pas ne pas professer pour un écrivain de génie. Il l'interrogea :

— Où allez- vous à cette heure, cher maître?..,

— Ma femme est absente, ma marmite est rei versée et je vais dîner au restaurant.

— Ah ! mais non, vous allez venir dîner ches moi ; nous avons ce soir quelques amis qui seront enchantés de l'honneur que vous leur ferez.

Lamartine commença par refuser ; il n'était pas habillé et n'avait plus le temps d'aller changer de toilette. Girardin insista :

— Ça ne fait rien, je vous excuserai.

Lamartine se laissa convaincre et, quelques

instants après, les deux amis entraient dans les salons où les convives étaient déjà réunis.

— Ma chère amie, dit Girardin à sa femme, je vous amène M. de Lamartine, qui veut bien nous faire le grand plaisir de dîner avec nous.

Mme de Girardin., hautaine, et subitement renfrognée, s'inclina avec mauvaise grâce et se tournant vers un groupe de jeunes gens dont l'élé-

gance faisait un singulier contraste avec la tenue négligée du poète, murmura à voix basse : « Je vous demande pardon, messieurs, mon mari ne m'avait pas prévenue. »

Il est probable que Lamartine n'entendit pas cette phrase désobligeante, car rien dans son attitude ne marqua qu'elle l'avait offensée, mais elle vint aux oreilles de Girardin. Il contint à grand' peine son indignation, tout en se promettant de ne pas perdre l'occasion de la manifester. On passa à table où, pendant le repas, Lamartine, assis à la droite de la maîtresse du logis, fut si brillant dans sa conversation qu'en rentrant au salon, certains convives remercièrent l'amphytrion de la bonne fortune qui leur était échue.

Huit jours plus tard, dans la même salle à manger, le prince Napoléon occupait la place que Lamartine avait occupée la semaine précédente. Voilà que Girardin, à travers le surtout de roses dressé entre lui et son invité, l'interpelle et, sans désigner sa femme, raconte à haute voix ce qui s'était passé avec Lamartine :

— Que pensez-vous, Monseigneur, de la personne qui a commis cette inconvenance?... faitil en terminant.

Mais c'est une grue ! s'écrie le cousin de l'empereur et, se penchant vers sa voisine, gracieux, le sourire aux lèvres, il ajoute : N'est-ce pas,

madame?...

Ce piquant épisode n'améliora pas, comme on

peut le penser, les relations des époux ; elles devinrent de plus en plus lamentables. Sur ces entrefaites, éclata la guerre de 1870 ; Girardin envoya sa femme en Angleterre, où elle vécut durant près d'une année. A son retour, ce fut la tempête dans le ménage : l'époux apprenait à l'improviste qu'à Londres, l'épouse avait mis au monde une fille qui avait été faussement déclarée à l'état civil comme fille d'Emile de Girardin : séparation judiciaire, procès en désaveu de paternité, rumeurs scandaleuses furent les suites de cette rupture qui devint dès lors définitive et officielle.

De ses aventures de jeunesse était resté à Girardin un fils dont il avait confié l'éducation à la mère. Il l'appela auprès de lui, le maria et, un héritier étant né au jeune ménage, le foyer de Girardin, menacé de devenir désert, eut une parure consolatrice qui lui fut conservée jusqu'à sa mort.

Mes relations avec lui dataient de mon entrée comme secrétaire-rédacteur au Corps législatif de l'Empire. Pendant de longues années, sa maison me fut ouverte et le jeune homme que j'étais alors y trouva, de sa part, le charme et l'agrément d'une amitié protectrice. De ce temps lointain, rendu plus lointain encore par la multiplicité des événements qui nous en séparent, je garde des souvenirs d'autant plus sûrs qu'ils se lient dans ma mémoire à ceux d'une amie commune chez qui je l'avais connu. Je revois et reverrai toujours la maison

hospitalière et accueillante d'Emile de Girardin, le vaste salon où, sur le fond des tentures rouges en drap de soldat, relevé par quatre gigantesques toiles de Delacroix, éclatait, dans la verdure des plantes exotiques, la blancheur des marbres ; la galerie au long de laquelle se déroulait, jusqu'à mi-hauteur du mur, la bibliothèque surmontée de statuettes, de tableaux de maîtres ; la salle à manger avec ses revêtements mobiles en bois d'acajou où, chaque jour, le déjeuner réunissait une douzaine de convives.

Je revois encore le maître du logis descendant à midi de son cabinet de travail par le monumental escalier, au pied duquel on pouvait admirer une statue en marbre, Andromède enchaînée, plus grande que nature. Enveloppé dans une robe de chambre brune, dont les replis en s'ouvrant laissaient voir un pantalon de molleton blanc, Girardin entrait dans le salon, serrait la main à tous ses convives et on passait à table.

Fatigué par le labeur de sa matinée, il écoutait plus qu'il ne parlait, laissant même passer sans y contredire des opinions qu'il ne partageait pas et que souvent il avait réfutées dans l'article qu'il venait d' écrire et d'envoyer à son journal. Mais s'il parlait peu, il faisait son profit de tout, et de ce qu'il entendait, rien d'essentiel ne lui échappait.

La chère exquise, mais dépourvue de toute recherche, témoignait d'une gourmandise excessive :

« Je suis le monsieur de peu de plats », disait-il. mangeait légèrement mais avec appétit, tout ei picorant des grappes de raisin, étalées en tout* saison devant son couvert.

Le trait dominant de sa vie de publiciste a ét< la vivacité de ses polémiques, l'audace de S( conceptions, l'implacable logique de ses raisonnements, qu'ils fussent fondés ou non, et l'influence qu'il exerça parfois sur l'opinion.

Durant les plus sombres jours de la République de 1848, un article de lui, publié par la Presse, transforma en confiance le découragement et les craintes qu'inspirait au pays la révolution menaçante. En 1870, convaincu que la France serait victorieuse de la Prusse, personne plus que lui, quand la guerre eut été déclarée, ne s'en montra le partisan. On se souvient encore de son attitude à cette époque et de la soirée où, à l'Opéra, dominant, de sa voix aiguë, les clameurs de la foule qui exigeait que les artistes chantassent le Rhin de Musset, et ceux-ci alléguant qu'ils ne le savaient pas, il s'écriait :

« Il faudra donc plus de temps pour l'apprendre que pour le prendre !... »

Enfin, en 1877, s'étant prononcé contre l'entreprise du 16 Mai, il fut un des généraux les plus ardents ot les plus habiles de la bataille mémorable que se livrèrent les républicains et les conservateurs. Son influence contribua si largement à la défaite de ces derniers qu'on peut se demander

si, en combattant de leur côté, il ne leur eût pas assuré la victoire. Il s'en fallut d'ailleurs de bien peu qu'il ne prît les armes en leur faveur. Aimant l'audace et les audacieux, son premier mouvement avait été pour approuver ce qu'on a appelé le coup d'État du maréchal de Mac-Mahon. J'en peux rendre témoignage : je l'ai entendu raconter qu'au début de la crise, il était sans préférence.

J'ajouterai qu'à l'exception de la première Mme de Girardin, aucune des femmes qui ont été mêlées à sa vie ne réussit à modifier ses vues politiques. Sauf une seule qui lui avait voué une amitié passionnée, dont je puis attester le désintéressement et qu'il paya d'ailleurs de la plus touchante réciprocité, toutes, plus ou moins, cherchèrent, mais sans succès, à tirer parti du prestige et du crédit que lui donnait la grande situation qu'il a occupée dans la société de son temps.

Une princesse russe, que de mauvais plaisants avaient surnommée FÉgérie de M. Thiers, s'agita longtemps autour de Girardin pour le rallier à ses opinions sur la politique internationale. Une sémillante Anglaise, mariée à un Français, de qui elle s'était séparée pour être entièrement à un politicien, son compatriote, s'efforça aussi de remplir le même rôle. L'amabilité naturelle de Girardin, son goût pour les jolies femmes, quand elles étaient élégantes et fleuraient bon, purent faire croire à l'une et à l'autre qu'elles avaient mis la main sur lui. Mais quand il avait l'air de faire ce

qu'elles souhaitaient, il ne faisait rien qu'il n'eût fait sans leur intervention, et si l'une d'elles, h Russe ou l'Anglaise, avait eu le mauvais goût d< le presser trop vivement, il l'eût galamment éconduite.

J'ai dit plus haut qu'il était l'homme des résolutions promptes, énergiques, radicales. En voici une preuve : en 1865, le prince Napoléon étanl allé à Ajaccio pour inaugurer un monument élevé à Napoléon Ier et à ses frères, y prononça un discours où, sous forme d'une attaque virulent( contre le pouvoir temporel du pape, la politiqm générale du gouvernement impérial était très durement critiquée. Le prince était depuis pei vice-président du conseil privé. L'empereur l'avail appelé à ces hautes fonctions pour lui prouver e1 prouver publiquement qu'il passait l'éponge sui ses incartades antérieures. C'était un témoignage de confiance dont il parut à Napoléon III que son cousin, par son discours, s'était rendu indigne. Il le lui écrivit dans une lettre très dure, où il li reprochait moins encore ses opinions que sa façoi de les rendre publiques, lui signifiant qu'il entendait que désormais régnât dans sa famille un< discipline sévère, analogue à celle qu'avait établi* dans la sienne et dans son gouvernement l'illustre fondateur de la dynastie napoléonienne.

Cette lettre ne surprit pas le prince Napoléon qui s'y attendait, niais elle fut insérée dans le Journal officiel et il s'irrita de cette publicité dont

endit responsable le ministre de l'intérieur, marquis de La Valette. Une discussion s'engagea, dans ion entourage, sur le point de savoir dans quelle nesure il devait subir cet affront. Les uns conciliaient la soumission ou tout au moins d'éviter out éclat. Girardin se prononça pour une attirude de protestation, ainsi que l'atteste la lettre vivante qu'il adressait au prince le 29 mai 1865, st qui est publiée pour la première fois :

Mon cher prince,

Tout ce que je conseille me confirme dans ma première mpression, combattue par le général Franconnière ; mon vis est qu'en toute circonstance, il faut jouer le jeu, tout î jeu, rien que le jeu. Je crois que le jouant ainsi, le temps .nit toujours par faire gagner la partie. Or, voici le jeu : emander à qui de droit l'autorisation de partir pour 'rangins. Après l'autorisation obtenue, écrire de Prangins

l'empereur qu'il dispose du Palais-Royal et du palais e Meudon. Ne garder que ce que vous tenez de votre aissance et de l'État. Et voir venir les événements u la réparation. A vous de cœur.

E. de Girardin.

Le prince ne poussa pas aussi loin que le lui onseillait son ami l'esprit de sacrifice. Il ne se essaisit pas des palais qui lui étaient attribués n sa qualité de prince du sang. Il réduisit osteniblement son train de maison et s'installa à Pranins avec sa femme et ses enfants, en déclarant u'il y resterait tant que La Valette serait miistre. Du reste, les esprits s'apaisèrent ; l'affaire

n'eut pas de suite. L'empereur finissait toujours par octroyer son pardon à cet indiscipliné.

Pour en revenir à Girardin, on ne saurait méconnaître qu'instinctivement, il tournait toujours les yeux vers le soleil levant et s'enflammait aisément pour les causes et pour les hommes au succès desquels il croyait. Ce n'est pas qu'il méprisât les humbles, les obscurs, les faibles ; il y en avait de nombreux autour de lui, « ses parents pauvres », comme il les appelait, et sa main gauche a toujours ignoré les bienfaits que leur prodiguait sa main droite. Mais il les traitait comme des nonvaleurs.

Ce qui ne peut être contesté, c'est qu'il aimait les affaires ; il les aima toujours. A une époque lointaine, un procès retentissant, relatif à une entreprise dite des Mines de Saint-Bérain, avait laissé planer un soupçon sur le rôle qu'il y avait tenu. En 1869, lorsque les négociations entre l'empereur et Emile Ollivier allaient aboutir au ministère du 2 janvier, un quatrain courut sous le manteau qui rappelait méchamment cette aventure :

L'homme de Saint-Bérain, ce marchand de la veille, Sait changer de comptoir sans changer de métier : Il vend des terrains à Marseille, A Compiègne, il vend l'olivier.

L'accusation était sans fondement. Assurément, Girardin souhaitait la formation d'un ministère Ollivier dans lequel il espérait avoir un porte-

feuille. Mais ce n'est pas par des intrigues à la cour qu'il travaillait au succès, c'est par la campagne de plume qu'il poursuivait dans la Liberté, Quant à ses ambitions ministérielles, elles n'avaient pas été découragées, et bien qu'Emile Ollivier ne lui eût rien promis, il ne lui pardonna jamais de ne les avoir pas réalisées. J'en trouve la preuve dans la lettre que l'ancien ministre m'écrivait le 21 novembre 1872 de Pollone, petite bourgade des environs de Turin, où il s'était retiré après sa chute :

Mon cher ami,

Je ne m'étonne pas de ce que vous dites de la personne sur laquelle je vous consultais ; je savais que, pendant mon ministère, il avait fait contre moi tout ce que la haine la plus implacable peut conseiller. Il est naturel qu'il persiste dans des sentiments hostiles, il me suffît de ne pas les mériter : le reste est son affaire.

J'ai fait tout ce qu'il est humainement possible pour le faire entrer dans le ministère, ainsi que La Guéronnière ; les obstacles ont été invincibles et cependant, en ce qui concerne celui-ci, l'empereur s'unissait à moi. Si Girardin avait eu le moindre sang-froid, il aurait compris que je ne pouvais à aucun titre l'introduire de force dans un ministère parlementaire et que ce n'était que dans des circonstances extra-parlementaires qu'il pouvait être employé. Ces circonstances sont venues ; est-ce que Thiers l'a fait ministre?... Malgré tout, je n'oublierai jamais l'assistance passionnée qu'il m'a prêtée, quoique la suite m'ait prouvé qu'il m'aidait pour m'exploiter et non par dévouement, je ne dis pas à ma personne, mais à nos idées alors semblables. Je souris quand je pense à la naïveté consciencieuse de ma conduite de 1857 à 1870. Thiers — je le sais — en a beaucoup ri : « Il croit tout ce qu'on lui dit, » a-t-il dit de moi dans son voyage. Je suis bien guéri de ce mal.

Je n'ajouterai rien ici sur Girardin, voulant réserver pour plus tard le récit des incidents qui ont précédé sa ruine, consommée déjà au moment où il est mort et sans qu'il s'en fût douté.

Il est un autre personnage que je me reprocherais de ne pas faire figurer dans ma galerie, c'est une femme : Anne-Marie de Cisterne de Courtiras, par son mariage marquise de Saint-Mars, qui a tenu une place importante dans le groupe des bas bleus d'alors ; elle a eu son heure de célébrité sous le nom de comtesse Dash.

Élevée dans une atmosphère patriarcale par des femmes qui avaient connu la cour de Marie- Antoinette et en conservaient pieusement les souvenirs et les traditions, elle y avait puisé un goût marqué pour les hommes et les choses de ce temps évanoui.

« On s'étonne, disait-elle quelquefois, que je les mette souvent en scène, préférablement aux hommes et aux choses du siècle actuel. C'est que j'ai vécu dans le passé beaucoup plus que dans le présent, et que je trouve, à remonter l'échelle de mes souvenirs, une douceur que ne saurait me donner au même degré ce que je vois autour de moi. »

C'est par suite de ce raisonnement que la plupart de ses romans se passent au dix-huitièm< siècle. Elle épousa, jeune encore, un officier de cavalerie, le marquis de Saint-Mars, qui fut plus tard général. Elle était encore si petite fille que

le jour de ses noces elle demanda à son mari de faire raccommoder la jambe d'une de ses poupées. Le mariage ne fut pas heureux. Après une courte cohabitation, les époux se séparèrent pour vivre chacun de son côté.

C'est alors que la marquise de Saint-Mars qui, jusqu'à ce jour, avait vécu en province, se décida à venir à Paris. Elle possédait le goût instinctif des choses de l'esprit, et se trouvant sans fortune, elle estima que rien ne serait plus honorable que fie demander à sa plume les moyens de vivre qui lui manquaient.

Son oncle, le colonel Huber-Saladin, Suisse d'origine, Français par le coeur, filleul de Mme de Staël, ami de Lamartine, habitait alors Paris. Elle se présenta à l'improviste chez lui en di- >ant :

« Mon oncle, je viens faire de la littérature. »

Loin de décourager cette vocation, il groupa lutour de sa nièce quelques écrivains de marque : Alfred de Musset, Emile Deschamps, Soumet, Iules de Saint-Félix, Horace de Viel-Castel, Roger le Beauvoir.

La vogue ne tarda pas à lui venir : elle eut un alon et, durant plusieurs années, l'existence la Llus brillante, en dépit de déceptions qui assom- •rissaient sa vie. Elle atteignit ainsi la maturité •e l'âge, la vieillesse, mais elle travaillait encore, uoique de santé fragile, et accablée d'infirmités, /article que j'écrivis sur un de ses romans nous

mit en rapports ; elle m'accorda sa confiance, elle m'appelait « son petit dernier ».

Tandis qu'elle se donnait au travail, sa vie privée était remplie d'émotions et d'aventures. Il faudrait un Sainte-Beuve pour retracer, d'une plume délicate et discrète, cette existence si pleine et tout accidentée qui nous la montre exaltée, romanesque, passionnée, mais ne cessant jamais d'être grande dame, déployant envers ses amis une fidélité de chien, et arrivant à dominer par l'excès même du travail, la mauvaise fortune acharnée après elle.

C'est de sa bouche même que je tiens qu'un jour, accablée de douleur, en proie au désespoir, oubliant des croyances qu'elle avait sucées avec le lait, elle résolut d'en finir avec la vie.

« Je voulais me noyer, racontait-elle, et, à cet t effet, je me dirigeai un soir d'hiver du côté du j pont de la Concorde. J'avais ouï dire qu'il n'y t avait qu'à franchir le parapet et se précipiter pour q être assurée de périr. Toutefois, paraît-il, on avait p une chance d'être sauvée, si parmi les témoins c du suicide il y avait un bon nageur. Or, je ne voulais pas être repêchée et, afin d'éviter les regards indiscrets, je descendis sur la berge avec le dessein de m'avancer dans l'eau jusqu'au moment où je perdrais pied et de m'abandonner alors au courant . Si elle eût été taillée à pic, j'étais perdue. Mais elle allait en déclivité; je dus mon salut à cette circonstance. Quand je fus au niveau de cette eau

noire et glacée, je fus prise d'un horrible frisson. Quelle affreuse mort !... Néanmoins, je fis quelques pas dans la Seine, en relevant mes jupes... ; puis, tout à coup, je me surpris à rire aux éclats et je revins, résolue à vivre et convaincue qu'aucun homme au monde n'était digne de la folie que j'avais été sur le point d'accomplir. »

A travers les aventures qui caractérisent son existence et qui se déroulent dans le silence de la vie privée, elle dut à son éducation familiale, dont elle subissait l'influence, de n'avoir jamais rien écrit que ses croyances religieuses l'eussent obligée à regretter. Ce n'est pas que ses livres soient pour les jeunes filles, mais, quoiqu'elle ne reculât pas devant les situations audacieuses, on n'y trouve pas de pages qui permettent de reprocher à l'auteur, comme on a pu le faire à d'autres, d'avoir perdu le respect de soi-même. Son œuvre figure toujours sur le catalogue de ses éditeurs, et quelques-uns des livres qui la composent ne laissent pas de se lire encore avec plaisir, J'avais connu chez elle le caricaturiste Cham, de son vrai nom comte de Noé, dont l'amitié dévouée lui fut fidèle jusqu'à la tombe.

Pendant la guerre de 1870, je retrouvai cette excellente femme à Bruxelles où elle s'était réifugiée. Elle y vivait de son travail, donnant des ^articles à des journaux belges, écrivant des romans qui furent publiés à son retour en France, après la conclusion de la paix. Elle est morte à Paris

en 1872 à l'âge de soixante-sept ans, entourée de tendres soins et d'affection.

Mes premières relations avec Frédéric Mistral datent de ce moment. En 1859, il était venu à Paris pour la première fois, au moment de l'apparition de Mirèio. Au sujet de ce voyage, il m'écrivait plus tard : « Je reçus la visite de ton cher Alphonse qui m'exprima son admiration pour mon poème et le plaisir qu'il avait eu d'y trouver (au deuxième chant) le nom d'un mas de Beaucaire, la Font dou Rei, qui avait appartenu à votre famille. » De là date notre amitié.

A cette époque, j'étais absent de Paris et je ne pus connaître Mistral, mais, l'année suivante, me trouvant dans le Midi, j'allai le voir. Des quelques heures passées alors auprès de lui, j'ai gardé un souvenir inoubliable. Je me rappelle notamment une visite que nous fîmes ensemble à l'abbaye de Frigolet, ce couvent de prémontrés qu'illustra, en 1880, un siège que les moines soutinrent sans coup férir, et qui ridiculisa quelque peu les autorités de ce temps. La beauté du monastère, le paysage qui l'environne, la splendeur de son église, la pompe des cérémonies religieuses qu'on y célébrait, la physionomie suggestive du fondateur, le père Edmond, qu'on disait être le frère du comte de Chambord, toutes ces choses sont restées dans ma mémoire avec un relief qui me les fait revoir aujourd'hui telles que je les vis alors.

Mais ce qui m'impressionna encore davantage, c'est une rencontre que nous fîmes au retour de cette visite, sur la route qui me ramenait à Tarascon où je devais prendre le train de Paris. Le jour touchait à son déclin. Les derniers feux du soleil s'estompaient en lignes violacées sur la crête des Alpilles et le silence auguste qui annonçait la nuit n'était troublé que par le cri strident et monotone des cigales et des grillons. Impressionnés par cette splendeur de nature, nous marchions, Frédéric et moi, sans rien nous dire. Brusquement, une voix mâle monta dans l'air ; elle chantait un cantique à la Vierge, et quand venait le refrain, une autre voix s'unissait à celle-ci. Nous nous demandions qui étaient ces chanteurs, lorsque, au détour du chemin, nous les vîmes apparaître : deux moines qui conduisaient des chars de foin, attelés de mules. En nous voyant, ils cessèrent de chanter, et en passant près de nous, tel un tableau de Léopold Robert, ils nous saluèrent d'un « Bonsoir, messieurs. Que Dieu vous garde ! » Ce n'était rien, cette image ; mais, depuis, je n'ai pu l'oublier tant elle était évocatrice des mœurs d'autrefois.

Je fus longtemps ensuite sans revoir Mistral. Mais le souvenir que nous gardions l'un de l'autre et le lien affectueux qui s'était formé entre nous trouvaient un aliment fortifiant dans les séjours que mon frère faisait en Provence.

En 1864, les représentations de Mireille le ramenèrent à Paris. Nous nous revîmes ; il me * 15

conduisit un après-midi chez Charles Gounod, qui nous charma durant deux heures en chantonnant, assis devant son piano, la partition du drame admirable en répétition au Théâtre-Lyrique. J'avais présenté notre poète à François Bravay, le fameux nabab. Le soir de la seconde représentation, pendant un entr'acte, celui-ci nous conduisit dans la loge d'une jeune femme dont l'amitié devait être, pendant quarante années, une des joies de ma vie. Elle admirait Frédéric Mistral et lui témoigna son admiration par la sollicitude affectueuse dont elle ne cessa de l'entourer pour le mettre en garde contre les pièges de Paris.

A ce moment, de nombreuses influences s'exerçaient pour le convaincre qu'il devait quitter son village et, dans l'intérêt de sa gloire, se fixer dans la capitale, laquelle, je le note en passant, s'attribue bien à tort le privilège d'être Tunique dispensatrice de la renommée. Je ne crois pas que Mistral ait jamais été tenté de céder à ces sollicitations et d'être infidèle à sa chère Provence. Mais, si je me trompe et si vraiment il a subi cette tentation, c'est au moment dont je parle. La délicieuse personne, dont je ne veux évoquer ici que très discrètement l'image séduisante, resta cependant convaincue que le poète devait à ses conseils d'avoir compris qu'à Paris, ville de snobisme et de cabotinage, il se diminuerait et qu'il ne deviendrait ce qu'il a été que dans son cadre provençal, sans lequel on ne le comprendrait pas.

Elle en resta convaincue, et peut-être, comme je le lui disais à elle-même, avait-il voulu lui rendre hommage en lui laissant croire que sans elle il eût été la victime de ses irrésolutions. Quoi qu'il en soit, il rentra à Maillane chargé de lauriers et avec la volonté d'y rester. Nous nous retrouvâmes l'année suivante au château de Belleau, près de Montélimar, propriété de François Bravay, où le nabab avait convié quelques amis et où, durant une semaine, et Mistral présent, nous pûmes nous croire revenus au temps des troubadours.

En suivant, à travers les lettres que je possède de Frédéric Mistral, l'histoire de mes relations avec lui, j'arrive à l'année 1867, où le mariage de mon frère, dont il devait être le témoin, le ramena à Paris. Il m'écrivait :

Je suis à Paris depuis deux jours, tout effrayé du bruit qui m'entoure. J'ai mis, à cause des neiges, huit jours pour arriver. Je reçois ta lettre et celle d'Alphonse : je serai très heureux de signer à son mariage. A quelle heure pourrai-je te trouver chez toi?

En finissant, après m'avoir donné l'adresse de la pension de famille où il était descendu, il ajoutait :

Tu me dis, mon cher ami, qu'une femme t'a déjà questionné à mon encontre. Rends-moi le service de ne donner mon adresse à personne.

Son séjour à Paris fut cette fois de courte durée. Peu de temps après, je dus me rendre à Avignon,

pour y procéder au musée Calvet à des recherches documentaires relatives au sinistre Jourdan-coupetête. J'y trouvais pour rh'accueillir les félibres Roumanille et Théodore Aubanel. Ayant appris mon arrivée, Mistral accourut et, pendant trois fois vingt-quatre heures, il me fut donné de jouir de la douceur de son intimité. Nos dîners à l'île de Barthelasse, notre excursion à Villeneuve, notre visite au château des Angles, chez Armand de Pontmartin, tout cela revit pour moi ; mais comme c'est loin !

Depuis, je n'ai revu Mistral qu'une seule fois, lorsque, après son mariage, il conduisit sa jeune femme à Paris. La vie est ainsi, et l'on ne s'explique pas comment et pourquoi, fréquemment, elle sépare pour longtemps, ou même pour toujours, des amis qui avaient été si heureux de se trouver ensemble. Mais nous nous écrivions, et si, peu à peu, nos lettres s'espaçaient, celles qui me restent contiennent la preuve que nos sentiments réciproques n'avaient pas changé. J'en retrouve l'écho dans la dédicace toute fraternelle de son dernier volume : les Olivades, daté de 1912.

Dans une lettre écrite en 1880, à l'époque des lois antilibérales et persécutrices qui dispersaient les congrégations, je relève ce passage qui témoigne de son libéralisme et de l'ardeur de sa foi religieuse :

Les prémontrés attendent comme les autres la signification de vider les lieux. Dimanche, je veux aller entendre

la dernière messe qui sera célébrée publiquement dans cette abbaye. On est généralement indigné de cet attentat à la liberté et bien certainement la République n'y gagnera pas... Mais ce n'est pas mon affaire. ' A Avignon, on s'amuse à faire enrager la police en écrivant sur la façade des monuments publics : Vive le roi! Vive Henri Vf Hier, on parlait même d'un drapeau fleurdelisé qui serait resté plusieurs heures sur le balcon de la préfecture. Les éléments du camp de Jalès n'ont pas encore disparu de cette région.

Je rappellerai aussi qu'au mois de décembre 1906, après la mort de Ferdinand Brunetière, l'Académie française songea à lui donner Frédéric Mistral pour successeur. Commentant dans un journal cette nouvelle, je faisais pressentir que le patriarche de Maillane n'accepterait pas l'honneur qu'on voulait fui laire : « Il faudrait venir à Paris, disais-je, ce Paris qui lui a fait toujours un peu peur, où il a toujours redouté de laisser quelque chose du meilleur de soi et d'où il a toujours été heureux de partir pour aller retrouver la demeure patriarcale où s'écoula sa vie ; il faudrait revêtir un uniforme, prononcer un discours, s'offrir en spectacle, et toutes ces perspectives ne peuvent que lui déplaire ou tout au moins l'effaroucher, encore qu'il soit homme à porter les honneurs sans en être écrasé ni même amoindri. Peut-être aussi pensera-t-il ce que pensent assurément ceux qui les lui offrent, c'est qu'ils ne pourront rien ajouter à sa gloire. »

Mes pressentiments ne me trompaient pas et, tout en remerciant ses amis de l'Académie d'avoir

pensé à lui, Frédéric Mistral leur répondit par un refus.

Ce refus symbolise toute sa vie et témoigne de sa fidélité au pays natal, à laquelle il doit de laisser, dans la mémoire des hommes, un souvenir que son génie ne lui eût peut-être pas assuré, s'il ne se fût doublé et embelli de la merveilleuse parure que furent, pour ce grand poète, le respect et l'amour de la langue et des coutumes de sa province et le culte passionné de* traditions ancestrales.

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