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feuille officieuse dévouée à l'Empire ; le Salut public, ancien organe de l'orléanisme, autant qu'il m'en souvient, mais n'attendant qu'une occasion pour se rallier au régime impérial ; le Progrès, feuille à tendances républicaines, exprimant ses opinions avec une modération dictée par la prudence et enfin la Gazette de Lyon, qui faisait profession de royalisme, en s'abstenant toutefois de manifester un goût trop vif pour une restauration de la monarchie et dans la crainte de s'attirer les foudres administratives, s'inspirant, pour la défendre, de sa grandeur passée, des services qu'elle avait rendus au pays plus que de ceux qu'elle pourrait lui rendre encore.
Dans sa rédaction, il n'y avait que deux journalistes professionnels : le directeur Mayery, qui renonça prématurément au journalisme, et son collaborateur à demeure, Paul Beurtheret, publiciste nomade qui, après avoir fourni une longue carrière à Lyon, à Blois, à Paris et à Tours, fut tué lors des bombardements de cette ville en 1871 par un boulet prussien. Le conseil de rédaction qui les assistait se composait d'un petit groupe d'hommes de valeur : Léopold de Gaillard, qui devint plus tard conseiller d'État, puis directeur du Correspondant, l'avocat Lucien Brun, une sommité du barreau de Lyon qui siégea à l'Assemblée nationale de 1871 comme l'un des chefs les plus influents de l'extrême droite, Pierre de Valons conservateur de m bibliothèque, Charles de Saint-
Priest l'un des factotums du comte de Chambord.
Claudius Hébrard, celui que l'on appelait le barde catholique, lyonnais de naissance, qui partageait son temps entre sa ville natale où il dirigeait une revue mensuelle, le Journal des bons exemples, et Paris où il faisait pour les ouvriers, dans les églises des quartiers populeux, des conférences du soir en vers.
Parfois, nous avions la bonne fortune de voir apparaître Victor de Laprade. Sa figure osseuse, austère, monacale, et sa haute stature d'homme maigre et sec, sont encore devant mes yeux. Nous, les jeunes, nous nous répétions avec enthousiasme quelques-uns de ses vers, et notamment ceux qui forment la dédicace à sa mère des Poèmes évangéliques :
Il est à vous, ce livre issu de la prière ; Qu'il garde votre nom et vous soit consacré, Ce livre où j'ai souffert, ce livre où j'ai pleuré, Ainsi que tout mon cœur, il est à vous, ma mère. J'y mis tout ce que j'ai d'espérance et de foi, Ma plus ferme raison, mes ardeurs les plus hautes, Mon âme entière, hormis ses erreurs et ses fautes, Il vous appartient donc, ma mère, plus qu'à moi.
Victor de Laprade n'était pas le seul poète dont Lyon eût à s'enorgueillir. A la même époque, Joséphin Soulary, après diverses publications, venait de faire paraître son admirable livre des Sonnets que Sainte-Beuve et Jules Janin avaient salué avec enthousiasme. Claudius Hébrard disait alors : « A Lyon, nous sommes trois poètes : La-
prade, Soulary et moi. » Ce fut une des plus cruelles déceptions de sa vie d'avoir constaté plus tard que les lyonnais ne le considéraient pas comme pouvant égaler ses deux illustres •émules.
Il n'a jamais compris que les conférences poétiques qu'il faisait le soir dans les églises des quartiers populeux sur des thèmes vulgaires, bourrés de lieux communs, ne pouvaient être comparées aux nobles inspirations de Laprade et de Soulary. Je ne crois pas que celui-ci ait jamais assisté à nos entretiens de la Gazette de Lyon; il s'était confiné dans les fonctions qu'il remplissait à la préfecture et ne faisait parler de lui que par ses vers.
C'est dans ce temps que se produisit le très modeste incident qui décida de ma destinée, tant il est vrai que les circonstances les plus simples peuvent avoir sur toute une existence, une influence déterminante et décisive. Les opinions politiques de mon père nous avaient mis en rapports d'amitié avec le personnel de la Gazette de Lyon, et notamment avec Paul Beurtheret. Il venait parfois s'asseoir à notre table et comme alors j'étais hanté par des projets d'articles et de livres, il en devint le confident. Sur ces entrefaites, il m'apprit que Léopold de Gaillard, à son retour d'un voyage en Italie, en avait écrit le récit et qu'en raison de sa mauvaise écriture et afin de rendre lisible son manuscrit, il cherohail
un copiste capable de déchiffrer ses hiéroglyphes et de redresser les phrases bciteuses que dans la précipitation de son travail il aurait négligé de corriger. Je m'offris spontanément pour accomplir cette tâche et m'en acquittai à la satisfaction de l'auteur.
Dès lors, les bureaux de la Gazette me furent largement ouverts. Souvent, à la fin de la journée, j'y venais passer un moment, à l'heure où, le journal composé, rédacteurs et habitués de la maison s'entretenaient des événements qui préoccupaient l'opinion publique.
J'ai souvent regretté depuis de n'avoir pas gardé des notes sur ces entretiens. S'ils étaient encore présents à ma mémoire et si je pouvais les reproduire, ils démontreraient ce qu'était alors, même en province — car ce qui préoccupait l'opinion dans la grande cité lyonnaise la préoccupait partout ailleurs — la mentalité des hommes qui, par profession, par intérêt ou par goût, étudient de près les affaires du pays. Il est cependant un de ces entretiens, oublié d'abord comme les autres, dont le souvenir me fut rappelé bien des années plus tard dans des circonstances qui méritent d'être mentionnées ici.
Le 15 juin 1895, mon confrère et ami Paul
Bourget était reçu à l'Académie française où il succédait à Maxime du Camp. En racontant la vie et les œuvres de son prédécesseur, il fit allusion à une épidémie morale qui avait sévi sous Louis-
Philippe et même après la révolution de 1848, parmi la jeunesse française, et qu'on appelait alors la « maladie du siècle ». Bourget en retrouvait les symptômes dans les vers d'Alfred de Musset et dans les premiers romans de George Sand. Elle consistait dans un dégoût profond de la vie, inspiré par un doute amer, une inexplicable lassitude d'âme, un découragement aussi surprenant que peu justifié.
« Ah ! la vie, écrivait alors un de ces précoces désillusionnés, nous en avons eu tout jeunes un pressentiment complet. C'était comme une odeur de cuisine nauséabonde qui s'échappe par un soupirail. On n'a pas besoin d'en avoir mangé pour savoir qu'elle est à faire vomir. »
Les désespérés qui parlaient ainsi avaient à peine vingt ans et le poète, qu'ils considéraient comme l'organe le plus éclatant de leur détresse, flétrissait le génie de Voltaire qu'il accusait d'avoir versé dans les imaginations et dans les cœurs ce lamentable désenchantement.
Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltige- t-il encore sur tes os décharnés?...
C'est ainsi que me revint en mémoire cet entretien de 1857 qui avait roulé sur le même sujet. Mais en 1857, lorsque j'entendis parler pour la première fois de cette crise, elle n'existait plus et les propos tenus devant moi équivalaient à dire qu'elle avait pris fin en même temps que l'esprit voltairien, Longtemps à la mode dans les milieux
bourgeois sous le règne de Louis-Philippe. La révolution de 1848 l'avait emportée comme un ouragan emporte, en se déchaînant, les miasmes pernicieux qui flottent dans l'air. L'âge, le travail, l'expérience, un retour vers des croyances un moment oubliées, une conception plus exacte de la destinée de l'homme et de ses devoirs et surtout une notion plus juste des obligations que crée à toute âme d'élite l'impérieux souci de la fraternité humaine, exercèrent sur la plupart de ces prétendus déshérités une influence bienfaisante. Comme le poète, ils purent dire :
Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie !
Mais, plus heureux que lui, quand ils l'eurent comprise et sentie, ils n'en furent pas dégoûtés. Un jour vint où ils comprirent et proclamèrent que « le prix de la vie est dans le travail, dans la soumission au sort, dans l'accomplissement d'une tâche bienfaisante ».
Accueilli à la Gazette avec une bienveillance amicale, j'assistais à ces entretiens, j'écoutais de toutes mes oreilles, je faisais mon profit de tout, mes lectures ayant déjà commencé à meubler mon esprit et à m'ouvrir des éclaircies sur ce monde des écrivains qui était, pour moi, la terre promise. A la veille de mon départ pour Paris, je n'étais donc plus entièrement étranger au journalisme. Du reste, je n'avais pas tardé à y débuter.
Mon premier article porte la date du 30 juillet 1857 : il a disparu avec la collection de la Gazette devenue introuvable. Il était consacré à un volume de nouvelles que venait de publier Armand de Pontmartin. Éloigné de Paris par une grave maladie, cet auteur achevait sa convalescence à son château des Angles près d'Avignon ; il avait chargé Léopold de Gaillard de me remercier ; il se promettait de le faire lui-même dès qu'il serait rétabli et quand nous nous rencontrerions à Paris, si son appui pouvait m'être nécessaire, il serait heureux de se mettre à ma disposition.
Il était alors dans tout l'éclat de sa notoriété d'homme de lettres ; sa promesse était donc pour moi un puissant encouragement. Lorsqu'on verra plus loin dans quelle mesure il l'a tenue, on comprendra pourquoi, dans cette partie de mes souvenirs, je lui ai fait une large part. Dès ce moment et durant les semaines qui suivirent, il fut pour moi comme un phare vers lequel allait cingler la petite barque qui portait mes espérances.
Vers le môme temps, le père Lacordaire étant venu au collège d'Oullins, dans la banlieue de Lyon, dirigé par les religieux de son ordre, pour présider la distribution des prix, on avait annoncé qu'il y prendrait la parole. J'y fus envoyé pour rendre compte de son discours, et c'est ainsi qu'il me fut donné d'entendre l'éloquent dominicain.
Quoiqu'il fût encore dans la force de l'âge, il
touchait au terme de la vie, mais la maladie qui devait l'emporter à trois ans de là, n'avait pas encore opéré ses ravages. Il parla à la jeunesse qui l'entourait avec une éloquence dont la familiarité n'altérait pas la grandeur et l'élévation. Il avait pris pour sujet la définition de l'honneur, honneur militaire, honneur civil, honneur religieux, et ce fut vraiment très beau. Enthousiasmé, j'analysai dans la Gazette cette harangue que, malheureusement, je n'ai pu retrouver ; il ne me semblait pas alors que de la bouche de ce prestigieux distributeur de paroles eussent pu jamais sortir des accents plus éloquents.
Il est vrai qu'avant cette journée inoubliable, je ne l'avais jamais entendu et ne savais de lui que ce que m'en avaient appris les entretiens de la Gazette. Il devait alors toute sa gloire à ses conférences de Notre-Dame, à son rôle admirable dans les retentissantes affaires de V Avenir où l'on avait vu Montalembert et lui se séparer de Lamennais et se soumettre aux décisions de Rome, lui spontanément, Montalembert après une lutte de conscience âpre et douloureuse qui rendit sa soumission encore plus méritoire. Un peu plus tard, en 1863, la publication par le comte de Falloux de la correspondance de Lacordaire avec Mme Swetchine la grande convertie russe, ajouta un rayon à cette gloire en faisant oublier les erreurs et les inconséquences du passage de l'illustre moine à travers les péripéties de la révolution de 1848.
tt SOUVENIRS DE MON T KM PS
Pour faire comprendre l'orientation de mes idées et combien m'instruisait et m'éclairait ce que j'entendais, je dois rappeler quelle était, dans cette année 1857, la situation des partis. Lorsqu'en 1849, le prince Louis-Napoléon avait été élu président de la République, les chefs du parti catholique, Charles de Montalembert, le comte de Falloux, Louis Veuillot, le prince de Broglie, s'étaient ralliés à son gouvernement. Ils l'avaient soutenu contre l'Assemblée législative, lui exprimant ainsi leur reconnaissance pour le rétablissement du pouvoir temporel du Saint-Siège et pour la réforme libérale apportée par la célèbre loi Falloux dans l'enseignement. Le coup d'État de Décembre n'avait pu les détacher du régime nouveau ; ils lui étaient restés fidèles par horreur du socialisme révolutionnaire, entraînés par l'exemple du pays qui, en majorité, s'était montré favorable à l'acte qui lui apparaissait comme un acte libérateur. Mais après la proclamation de l'Empire, les dispositions d'une partie d'entré eux subissaient un profond changement.
On voit alors le parti catholique se diviser en deux camps : celui des hommes qui commencent à soupçonner le prince de les tromper et celui des hommes qui, plus crédules, persistent à croire à sa loyauté. L'un de ces camps avait pour chef MontaJembert, le second Louis Veuillot. Le camp Veuillot était le plus puissant et le plus nombreux ; il réunissait la majorité de l'épiscopat et du clergé
qui avait salué avec enthousiasme l'événement de Décembre.
La confiscation des biens d'Orléans, certains actes accomplis envers la cour de Rome, considérés comme une menace contre son indépendance, et enfin les avances faites à l'Italie, n'avaient pas modifié l'attitude des catholiques défenseurs du régime et c'est seulement plus tard que leurs yeux devaient commencer à s'ouvrir. Ces dissentiments passionnaient l'opinion, alimentaient les polémiques des journaux.
Sur l'irritabilité qu'ils y jetaient se greffait la colère des républicains — les vieilles barbes — qui ne pardonnaient pas à Napoléon III de s'être emparé du pouvoir par la force, ni les mesures de rigueur auxquelles il avait recouru pour assurer la durée de son gouvernement. Leur colère, contenue par des lois de circonstance, ne pouvait s'exprimer comme ils l'eussent voulu. Mais dans leurs journaux, on la sentait gronder entre les lignes; on s'attendait toujours à la voir éclater. Si d'aventure le fait se produisait, le journal était frappé, soit d'un avertissement, soit d'une suspension, ou même supprimé. C'est pour conjurer ce péril que dans les journaux d'opposition, les rédacteurs tournaient vingt fois leur plume afin de faire passer, sans se compromettre, ce qu'ils voulaient dire.
Sous ce régime arbitraire, tout est combiné par le pouvoir pour faire naître et développer une
prospérité à laquelle le pays aspire depuis longtemps et qui lui fera oublier la perte de ses libertés. Cette prospérité musèlera et paralysera les oppositions pendant huit années, c'est-à-dire jusqu'au jour où, le gouvernement impérial — c'est à la fin de 1860 — comprendra la nécessité de desserrer les chaînes qui ligotent les journaux et de rétablir la publicité des débats parlementaires, ce qui sera son premier pas vers un régime libéral.