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CHAPITRE II

Arrivé à Paris le 1er septembre 1857 dans la matinée, ma première visite fut pour Claudius Hébrard. Il habitait rue de Tournon une élégante garçonnière. Il partait pour Lyon le même soir et, après qu'il m'eut promené dans Paris durant toute la journée, nous nous séparâmes; ce n'est qu'à son retour que je devais le revoir. Le lendemain, deux autres visites me conduisirent sur les hauteurs du quartier Bréda ; l'une chez un vieux parent, l'autre — et c'est par celle-là que je commençai — chez un poète. Il s'appelait Armand Barthet. Il était de Besançon, comme Paul Beurtheret, et celui-ci m'avait donné une lettre pour lui en me racontant les circonstances auxquelles son compatriote devait d'avoir pris place parmi les jeunes écrivains à qui semblait promis un brillant avenir.

Auteur d'une pièce en un acte et en vers, le Moineau de Lesbie, mais ne connaissant encore personne à Paris et ne sachant à quel théâtre la présenter avec chance d'être joué, il était allé la déposer chez la tragédienne Rachel avec l'es-

poir qu'elle la lirait et lui donnerait son avis. Rachel était souvent l'objet de semblables démarches et l'on peut supposer qu'elle y répondait rarement ; mais ce jour-là, c'était sans doute dans une heure de loisir, elle la lut et répondait à l'auteur : « Je jouerai votre pièce, venez me voir. » Elle tint parole, la pièce eut du succès et l'auteur, encouragé, en écrivit une seconde, le Chemin de Corinthe, qu'il présenta au Théâtre-Français et qui, d'ailleurs, ne fut jamais jouée. On la connaît parce qu'il la fit imprimer.

A ma première visite, il m'accueillit fraternellement ; il n'était mon aîné que de huit ou dix ans. Il m'invita à déjeuner et me conduisit au petit restaurant Dinochau, situé dans son voisinage.

On disait : Dinochau frères, mais il n'y avait en réalité qu'un Dinochau, petit homme brun aux cheveux ébouriffés. Il tenait, sur les hauteurs cythéréennes du mont Bréda, un établissement de marchand de vins. Au rez-de-chaussée, c'était la physionomie ordinaire de ces sortes de débits : comptoir d'étain, brillant et luisant, quelques tables, et, dans un coin, un escalier tournant montant à l'étage supérieur. Là, c'était autre chose. Une salle à l'entresol était devenue un véritable restaurant bien curieux à visiter à l'heure du déjeuner.

Les convives étaient toujours nombreux et appartenaient aux lettres et aux arts, aux lettres sur-

A TRAVERS PARÎS 27

tout. Henri Miirger, Charles Monselet, Armand Barthet, Alphonse Duchesne, Castagnary, Alfred Delvau, Amédée Rolland, Charles Bataille, Aurélien Scholl et d'autres que j'oublie en étaient les habitués. Depuis, quelques-uns ont marqué. Castagnary dirigea le Siècle et protégea le peintre Courbet ; Armand Barthet, après le succès du Moineau de Lesbie au Théâtre-Français, renonça à la littérature militante et se maria en province ; Scholl, qui déjà était un élégant raffiné, est devenu un mondain. Quant à Monselet, éternellement jeune, éternellement gai, éternellement spirituel, éternellement gourmand, il est demeuré jusqu'au dernier jour fidèle à l'établissement Dinochau, et n'a porté sa fourchette ailleurs que lorsque à la table où, depuis si longtemps, il avait coutume de s'asseoir, il n'a plus rien trouvé à se mettre sous la dent.

A l'époque dont je parle, le restaurant Dinochau réunissait ainsi les personnalités les plus diverses. Le sinistre Vallès y allait, et je ne sais si, dans les temps qui ont précédé le siège de Paris et la Commune, Raoul Rigault et Vermesch ne s'y rencontraient pas très fréquemment.

Quoi qu'il en soit, c'était un lieu auquel les réclames des petits journaux avaient donné je ne sais quelle physionomie attrayante et particulière. Pourquoi avait-on choisi de préférence, au début, ce simple « bouchon »?... Sans doute parce que la nourriture y était d'un prix relativement modique.

Puis, la mode s'en était mêlée et l'on y allait par genre. Un trait particulier, c'est que le maître de l'établissement tutoyait la plupart de ses clients. Non seulement il les tutoyait, mais encore, lorsqu'ils arrivaient pour se mettre à table, il leur imposait de son autorité privée les mets qu'ils devaient manger et le vin qu'ils devaient boire. A la longue, plusieurs s'en étaient lassés et avaient quitté la maison. Des filles du quartier, des rapins et même des modèles s'y mêlaient à des gens plus respectables. C'était un vrai coin de Bohème où l'on se faisait parfois, en cinq minutes, des relations difficiles à avouer. L'établissement Dinochau disparut dans une faillite et n'eut pas de successeur.

A la table où nous nous assîmes, j'eus pour voisin un petit homme gras et rubicond, dont les lunettes voilaient le regard étincelant d'esprit et de malice : c'était Charles Monselet. Au dessert, il me proposa de faire avec lui une partie de dominos; en fait de jeux, je ne connaissais que le loto de famille : il me gagna plusieurs parties dont l'enjeu était des petits verres de curaçao ; c'était beaucoup pour ma bourse, mais comme il m'avait pris pour un fils de famille venant à Paris pour se divertir, et que je ne l'avais pas détrompé, je ne lui en voulus pas; seulement, je me promis — et j'ai tenu parole — de ne plus retourner à ce restaurant que le tenancier avait déjà rendu célèbre. Plus tard, j'ai rappelé ce sou-

venir à Monselet, et nous avons bien ri du petit accès de vanité qui m'avait empêché de lui avouer que je n'étais encore qu'un débutant de lettres.

Le vieux parent à qui je devais aussi une visite habitait dans le voisinage de Barthet. Il était marié, père de deux filles encore adolescentes. Je les trouvai avec leur mère, attendant pour dîner le retour du père, employé dans une grande administration. Naturellement, on m'invita à partager le repas de famille. En rentrant, le cousin ne parut pas surpris de me trouver chez lui ; ce fut comme si nous nous étions vus la veille. Il me demanda hâtivement des nouvelles des miens, mais visiblement il était sous l'empire d'une vive préoccupation et il y parut lorsque, au moment de se mettre à table, ayant regardé son couvert, il dit d'un accent de mauvaise humeur : « Pourquoi ne met-on pas la Patrie à ma place?... Où est-elle?... »

Et ce furent alors des allées et venues, la mère et les filles courant de toutes parts en criant à la bonne : « Où est la Patrie de papa?... » On finit par la trouver et, tout en mangeant son potage, le papa dévora des yeux le feuilleton, à ce point isolé dans sa lecture que je n'existais plus pour lui. Intrigué par l'attention fiévreuse qui le faisait étranger à nos propos, je regardai le journal : ce qu'il lisait, c'était les Exploits de Rocambole, roman de Ponson du Terrail.

■ — C'est donc bien intéressant?... demandai-je.

— Tellement intéressant, me répondit-il, que chez les marchands on se dispute le journal et que les retardataires ne l'y trouvent plus.

J'appris ainsi que la Patrie, dirigée alors par M. Delamarre, avait retrouvé la même faveur qu'aux grands jours où, vingt ans avant, les œuvres d'Alexandre Dumas, d'Eugène Sue et de Frédéric Soulié attiraient au Constitutionnel, à la Presse, au Journal des Débats, des milliers de lecteurs.

Une autre visite m'introduisit dans un monde très différent. Je me présentai, muni d'une lettre de recommandation, au premier étage d'une maison de la rue de Verneuil. Là demeurait un avocat, M. de Belleval, secrétaire du « Bureau central de renseignements du comte de Chambord », que présidait le duc de Lévis. Son appartement respirait l'abandon et le désordre d'un ménage de célibataire. Dès l'antichambre, il fallait se frayer un chemin à travers des livres et des dossiers, répandus à même sur le parquet, et les deux pièces que je traversai pour arriver au cabinet de mon futur protecteur ne différaient pas de l'antichambre ; on sentait que dans cette atmosphère poussiéreuse, le plumeau ne passait que rarement.

Belleval, à qui d'ailleurs j'avais été annoncé, me reçut en ami. Il m'apprit qu'il avait déjà songé à me procurer une situation qui assurerait mon existence ; il s'agissait de remplir L'office de

secrétaire auprès d'un vieillard, ancien membre du Conseil d'État, qui, pour charmer les loisirs de sa retraite, avait entrepris d'écrire un ouvrage sur la Liberté des mers. Mais cet ouvrage, commencé depuis longtemps, en était encore à l'introduction et c'était plutôt l'entreprise d'un maniaque que celle d'un historien préparé à ce travail par des études antérieures. Se conformant aux conseils de Boileau, il remettait sans cesse sur le chantier les premières pages de son livre. Perdu dans ce chaos, il n'arrivait pas à s'en dépêtrer. Ma tâche auprès de lui devait consister à lui venir en aide et c'est à la demande de sa famille que Belleval lui avait cherché un secrétaire.

Je fus reçu dans cette maison comme un libérateur. On me recommanda de ne pas pousser au travail l'auteur de la Liberté des mers et de me prêter à toutes ses fantaisies. Durant quelques jours, je copiai des manuscrits rédigés par lui ou des extraits d'ouvrages qu'il signalait à mon attention ; mais quand nous avions passé une heure au travail, il n'en pouvait plus ; alors il montait en voiture pour aller se promener au Bois. Un jour vint où il me demanda de l'accompagner, son landau nous conduisit au bord du lac ; là il voulut marcher, mais en descendant de voiture son pied chancelant se prit dans la bordure des berges et il tomba si malheureusement que je crus qu'il allait glisser dans l'eau. Son valet de pied accourut à mes cris, on le releva.

on le remit en voiture et nous revînmes à la maison. Dans le trajet il me dit : « Ne le dites pas à ma femme. » Il n'avait pas besoin de m'en prier, car je me serais bien gardé d' effrayer cette excellente personne. Mais dès le lendemain, je trouvai un prétexte pour ne pas recommencer la promenade, me jurant bien qu'on ne m'y prendrait plus. Je continuai à noircir du papier et j'ai lieu de croire que, lorsque quinze jours plus tard je quittai cette maison, mes copies allèrent grossir, dans la petite Pologne, quartier des chiffonniers, les amoncellements de chiffons.

Entre temps, autorisé à envoyer quelques articles à la Gazette de Lyon, je les préparais dans un cabinet de lecture situé près de l'Odéon, rue Voltaire, tenu par une très intelligente petite bossue frisant la quarantaine, qui comblait d'attentions ses habitués. Elle avait un ami de cœur, bohème d'allure, mais d'une érudition extraordinaire et d'une loquacité bruyante et désordonnée. Partout où il allait, il saisissait toutes les occasions d'exposer ses idées en philosophie, en histoire, en littérature. Il ne cherchait pas la publicité et sa tribune, le soir venu, était le plus souvent la table d'un café. Au cabinet de lecture, il était quelque peu encombrant, mais les habitués ne s'en plaignaient pas toujours car si le livre ou le journal qu'ils étaient en train de lire restait ouvert sur la table sans qu'ils y jetassent les yeux, leurs oreilles, captivées par les propos qu'ils entendaient,

se prêtaient aux monologues de ce bavard prestigieux qui s'appelait Thérion, et dont mon frère a dressé la silhouette dans les Rois en exil sous le nom d'Elisée Mérault.

J'allais aussi quelquefois à l'Odéon, que dirigeait l'aimable La Rounat. J'avais déposé chez le concierge du théâtre une pièce en un acte. La Rounat me la retourna, mais en ajoutant pour dorer la pilule qu'afîn d'encourager mes essais il m'accordait mes entrées. J'ai vu débuter là de jeunes comédiens qui ont fait plus tard un brillant chemin, et notamment celui qui devint sociétaire du Théâtre-Français et qui s'appelait Frédéric Febvre. A côté de ce débutant, j'applaudissais Tisserant, Brindeau, Fechter, Mlle Thuillier, Mme Ramelli. Mon temps se passa ainsi jusqu'au retour de Claudius Hébrard.

J'avais vécu jusqu'à ce jour dans une solitude singulièrement pénible à mon âge et qui eût été intolérable si je n'avais été soutenu par l'espoir que mon frère pourrait venir me retrouver bientôt ; elle n'en restait pas moins douloureuse. Hébrard, pour me distraire, m'offrit de me conduire à la bibliothèque de l'Arsenal, chez l'un des conservateurs, Eugène Loudun. Loudun n'était pas son nom, mais celui de sa ville natale. Il s'était donné ce pseudonyme pour se distinguer de son jeune frère, Delphin Balleyguier, qui déjà faisait parler de lui comme compositeur de musique, bien que l'art musical ne fût pour lui qu'une distraction

et non une profession. Ecrivain du parti catholique, Loudun réunissait chez lui une fois par semaine quelques amis. Dans ce salon, il s'efforçait de continuer les traditions de Charles Nodier ; toutes les opinions y étaient représentées et je n'eus pas à regretter d'y avoir été introduit, car j'ai contracté là des amitiés dont je pus rapidement apprécier le prix.

Il en est une entre autres, dont les incidents se sont déroulés longtemps en marge de ma vie et qui s'est nouée à ma première rencontre avec celui dont je dois parler dès maintenant, Augustin Largent, devenu depuis religieux de l'Oratoire et professeur d'apologétique à l'Université catholique de Paris. Il était chez Loudun, le soir où j'y fus présenté ; nous revînmes ensemble. On se dit beaucoup de choses en une demi-heure, et entre jeunes hommes la confiance naît rapidement. Lorsque nous nous séparâmes, nous sentions déjà que nous étions destinés à vivre tendrement unis. Les lettres que j'ai gardées de lui ont toujours pour moi ce prix inestimable de me rappeler les temps heureux de ma jeunesse où cet ami fidèle, arrivé à Paris quelques années avant moi, s'efforçait de me guider dans les voies où je m'aventurais et de me garder contre les séductions de la capitale.

Il aspirait déjà au sacerdoce, mais il sYlTrayait des lourds et difficiles devoirs qui s'imposeraient à lui le jour où il aurait franchi le pas redoutable.

C'est sur ce sujet que roulaient le plus souvent nos conversations. Je lui avais raconté toute ma vie passée, les accès de mysticisme qui s'étaient emparés de moi et m'avaient dominé un certain temps, sous l'influence de mon frère aîné, mort au séminaire. Je crois bien qu'Augustin Largent s'était figuré que j'étais toujours dans les mêmes dispositions que lui, et il s'était constitué en quelque sorte le gardien de ma consrience, afin de me rendre digne de la vocation qu'il me supposait. Il dut bientôt se rendre compte que la mienne m'emportait d'un autre côté ; il se résigna à me voir rester dans le monde, mais, dans une partie de sa correspondance comme dans nos entretiens, il m'exposait les moyens par lesquels je pourrais m'y sanctifier.

Pendant ce temps, la sienne prenait plus de force et de consistance et, en 1858, il me conlîait qu'avant d'y céder, il allait faire une retraite à l'abbaye de Solesmes. J'ai sous les yeux la lettre qu'il m'écrivit au cours de cette retraite qui dura plusieurs jours. Elle est trop longue pour être reproduite ici et je n'en retiendrai que quelques phrases où l'on peut voir à travers quelles indécisions et quelles luttes intérieures se forme une vocation.

Quoique surpris de se trouver à Solesmes, à la suite d'une résolution subite et spontanée, il se félicite d'y être. Tout le frappe et l'intéresse : le paysage, la beauté du monastère, le recueille-

ment dont il goûte la douceur, l'office chanté avec une majesté qui touche et qui lui rappelle avec quel goût Bossuet écoutait le Salve Regina de la Trappe, tout enfin, jusqu'à la tour gothique où il habite seul, « récemment élevée sur les rives de la Sarthe qui déploie en toute liberté ses belles eaux ondoyantes ». Puis il me confie qu'il est entré en retraite et qu'il cherche, un peu nonchalamment encore, la voie où il doit marcher. A la veille de son départ, il regrettait Paris ; mais le lendemain, la paix du cloître commençait à l'inonder.

La paix!... J'ai pourtant, hélas! mes découragements et mes anxiétés. Si je me décide pour le sacerdoce, je ne sacrifierai que bien peu de chose : une liberté qui, jusqu'à présent, m'a été infructueuse et néfaste, mille vanités qui me pèsent, tout cet attirail qui encombre la vie et cache la mort. Et pourtant je fais un sacrifice... Ne crois pas, mon ami, ces gens du monde qui disent à leurs heures de spleen : « Je me ferai moine. » Ils ne savent pas ce que c'est que d'être moine ; ils ne voient dans le cloître qu'un asile commode pour dormir. Ce n'est pas le sommeil, c'est le repos, mais un repos péniblement acheté par l'anéantissement du « moi ». Et ces gens du monde, ces lettrés, n'ont en vue que leur « moi ». Oh ! que les ténèbres sont lourdes et ma volonté débile !... Mon âme est aride ; je n'ai goût ni à la méditation, ni à la prière, et cependant je veux savoir mon but et y marcher enfin.

Poussant jusqu'au bout ses confidences amicales, il m'avoue que le lettré chez lui fait tort au chrétien, il se demande ce qu'on dit de lui à Paris.

Je crois déjà passer à l'état de personnage poétique ; je deviens un héros de roman. C'est vainement que je chasse toutes ces sottes idées, que je tâche de fixer mon esprit : mon esprit est paresseux et rétif. En dépit de tout, cependant, je suis heureux d'être ici ; heureux non pas en artiste, en archéologue, en poète, mais en chrétien. Ah ! mon ami, le monde ne sait pas ce que c'est que la vie surnaturelle.

Adieu, cher Ernest, quand te reverrai-je?... La semaine prochaine sans doute. J'aurai alors choisi ma voie. Si je quitte le monde, j'en aurai connu les dangers, les ennuis et les attraits. De fortes études et une mâle discipline, au pied de ce grand tombeau de saint Pierre qui enseigne toujours, me prépareront à affronter de nouveau Paris et à y conquérir les âmes.

J'ai cité ce fragment de lettre parce qu'il fera comprendre quel prix j'attachais à l'amitié qui s'était offerte à moi dans la personne d'Augustin Largent. J'ajoute qu'après son séjour à Solesmes, il renonça à entrer chez les bénédictins, où sa science et sa vaste érudition le rendaient digne d'être admis. Il m'a confié plus tard qu'il ne s'était pas senti le courage d'en affronter les austérités. Quelques semaines après son retour à Paris, il entrait à l'Oratoire que devait diriger bientôt le père Gratry.

Sa vie a été empoisonnée d'abord par la dispersion des congrégations, parmi lesquelles les persécuteurs commirent l'iniquité de comprendre l'Oratoire, qui n'était qu'une communauté religieuse, une réunion de prêtres ne prononçant pas de vœux ne ressemblant en rien à un ordre monastique. Puis, sur le tard de sa vie, ce fut la

guerre de 1914 : elle le surprit dans sa ville natale, la Bassée, où il passait ses vacances. Immédiatement interné par les Allemands et ensuite envoyé à Roubaix, il y souffrit de toutes les horreurs de l'occupation. A Paris, nous nous inquiétions de sa captivité et nous cherchions le moyen de l'en tirer par l'entremise de la cour d'Espagne, auprès de laquelle l'ambassadeur de ce pays s'était fait notre avocat. Les Allemands consentirent à l'évacuer. Mais ils entourèrent sa délivrance de toutes les goujateries dont ils ont donné tant de preuves. Il avait écrit un livre sur le cardinal Langénieux et plusieurs études religieuses ; ils eurent la cruauté de retenir ses manuscrits ; ils ne lui permirent même pas d'emporter son bréviaire ; lorsqu'il protesta et réclama contre cette mesure inique, on lui répondit : « Vous n'en avez pas besoin, un prêtre doit savoir ses prières. » Il est mort en mars de cette année 1921, dans une maison de retraite, à l'âge de quatre-vingt-huit ans, ayant jusque-là porté avec vigueur le poids des années.

Au cours de l'hiver qui suivit mon arrivée à Paris, j'assistai aux conférences que donnait au cercle des Sociétés savantes, quai Malaquais, le poète Philoxène Boyer. Parmi mes souvenirs, il n'en est pas qui soit resté plus profondément gravé dans ma ménioiiv que celui de ce favori des nuises. Fils d'un inspecteur de L'Uni vanité, familiarise et bonne heure avec les belles-lettres, il était venu à Parie quelques années avant, moi,

en possession d'un formidable bagage littéraire auquel il avait dû de se faire rapidement une place exceptionnelle dans la légion des jeunes poètes encore peu connus, qui se flattaient d'être les disciples de Victor Hugo. Il n'avait que vingthuit ans ; il marchait sur les traces de son aîné, Théodore de Banville, avec qui il s'était lié dès ses débuts ; trois comédies en vers jouées à l'Odéon et de nombreuses pages de fantaisies délicieuses répandues çà et là lui avaient valu une notoriété qui pouvait lui faire espérer la gloire. Ayant dévoré son patrimoine en donnant à pleines mains à quelques ratés de la littérature qui exploitaient sans scrupules sa jeunesse et son mépris de l'argent, il était pauvre. Mais il portait fièrement sa pauvreté et, loin de se plaindre des circonstances auxquelles il la devait, il semblait en tirer orgueil Les conférences n'étaient pas encore à la mode comme elles l'ont été depuis. Les siennes, qui se prolongeaient très tard dans la soirée, pouvaient être comparées — tant étaient peu nombreux les auditeurs — à un régal destiné à un très petit nombre de gourmets ; elles avaient lieu une fois par semaine. Pendant tout cet hiver, je suis venu fidèlement à ce rendez-vous et je vois encore la salle, le conférencier serré dans un habit noir usé jusqu'à la corde, cravaté de blanc, une cravate fripée dont sa jeune femme — ils s'étaient mariés par amour — avait vainement fait et refait le nœud ; elle assise à quelques pas de lui et,

comme lui, faisant face aux auditeurs, et ceux-ci écoutant dans une attitude où l'on pouvait deviner la pitié d'amis fidèles entourant le lit d'un malade, car dès qu'on l'abordait il donnait l'impression d'une nature frêle et maladive avec sa tête de Christ sur la croix, sa mise étriquée, le désordre de ses longs cheveux qui flottaient sur ses épaules et surtout la sollicitude active et touchante de la compagne qui ne le quittait jamais.

C'est presque toujours sur la littérature anglaise que roulaient ses conférences. L'oeuvre de Shakespeare inspirait au conférencier des commentaires ingénieux et parfois l'emportait au delà de la raison. Un soir il compara la gloire à laquelle aspirent les poètes à un balcon sur lequel se trouvait une femme, parée de toutes les beautés ; il l'avait appelée Rosalinde. De ce balcon de Rosalinde — auquel il donnait une forme matérielle — il parlait avec un fiévreux enthousiasme, digne d'un serment sacré, se jurait d'y accéder, dût-il l'escalader. Sa voix avait pris un accent de prophète, ses yeux une expression de rêve et la sueur qui perlait à son front attestait la sincérité de son serment. J'ai entendu beaucoup d'orateurs dans ma vie ; sur le visage d'aucun d'eux — et je parle des plus illustres — je n'ai jamais vu l'expression qui vient de l'âme se traduire au même degré en traits de feu.

La femme du conférencier, comme nous tous, l'écoutait les larmes aux yeux, car elle savait par

expérience combien, en rentrant à la maison, — après lui avoir fait servir un verre de vin chaud dans un café voisin, — il faudrait de soins incessants pour rendre à ce corps débile, secoué par la fièvre, un peu de calme, pour apaiser le tremblement de ses mains, fines comme des mains de femme et desquelles un auditeur me disait un jour : « Ce sont des mains élégiaques. »

Philoxène Boyer n'est mort que dix ans plus tard. Mais dans son fauteuil de conférencier, il ne semblait pas devoir vivre aussi longtemps et, en l'écoutant, je le voyais à son déclin, parcourant un bois jauni par l'automne, en récitant le Jeune Malade de son devancier, le poète Millevoye.

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