‹ Souvenirs de mon tempsChapitre 6 sur 20 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La journée du 1er novembre fut pour moi une journée bénie. Mon frère arriva. A la veille de son arrivée, j'avais reçu une lettre d'Armand de Pontmartin, en date du 29 octobre, m' annonçant sa prochaine rentrée à Paris. Il me confirmait tout ce qu'il m'avait déjà fait dire par notre ami Léopold de Gaillard. Il m'exprimait le regret mie la maladie eût retardé ses remerciements, et ses remerciements eux-mêmes respiraient une affectuosité qui ne me laissait aucun doute sur ses intentions bienveillantes :

Voilà mon excuse, monsieur, ajoutait-il, mais elle n'est pas suffisante. Il y avait dans votre article du 30 juillet, que je n'ai reçu que beaucoup plus tard, quelque chose d'intime et de personnel qui m'est allé au cœur et a caressé en moi des cordes meilleures que celles de la vanité littéraire. Je vous ai su un gré infini d'avoir fait revivre deux êtres chéris et admirables : ronde Joseph à qui je dois tout et ma pauvre mère disparue aussi, hélas ! et morte peut-être de douleur pour m'avoir trop aimé.

J'ai reconnu, dans les détails que vous paraissiez si bien connaître et dans quelques autres plus légendaires qu'exacts, l'amicale communication de cette excellente famille d'Archimbaud avec laquelle j'ai grandi et vécu,

et qui m'a souvent parlé de ses bons amis de Lyon. Aussi votre nom a-t-il aussitôt réveillé en moi mille aimables souvenirs et vos éloges m'ont été bien plus précieux que d'autres, parce qu'il m'a paru que le cœur y tenait autant de place que le goût. Aujourd'hui, voilà que vous mettez le comble à vos bontés en vous occupant des Deux Erostrates. Au reste, absent de Paris depuis le mois de juin et malade depuis le mois d'août, je vous laisse à penser dans quel abandon est venu au monde ce dernier-né de ma trop féconde plume. Je ne vous en suis que plus reconnaissant de l'avoir pris sous votre protection bienveillante ; pui^siez-vous lui porter bonheur !... Anselme, c'est moi avec une maison de campagne et quelques arpents de terre au bord du Rhône et, pour le moment, Anselme est bien découragé.

Je serai cependant à Paris du 16 au 20 novembre, pour réinstaller mon fils au collège ; je m'y mets d'avance à votre disposition dans le cas où je pourrais vous être utile.

Dès la première visite que je lui fis, dans le petit pavillon qu'il occupait rue Saint-Lazare, je fus surtout frappé par son physique ingrat. ïl avait alors dépassé la cinquantaine. Grand, maigre, dégingandé, la figure éruptive et rugueuse, le visage balafré par une moustache de mousquetaire, grisonnante comme les cheveux qu'il avait très épais, il était franchement laid et, pour comble de disgrâce, affligé d'une voix de fausset, quelque peu déconcertante pour ses visiteurs. On racontait qu'elle l'avait empêché de se présenter à l'Académie, l'épreuve de la séance publique et du discours de réception lui semblant impossible à affronter avec un organe aussi défectueux.

Par suite de ses imperfections physiques, son

premier abord était plutôt réfrigérant, mais il inspirait rapidement la sympathie à quiconque l'approchait, tant il y avait de bonté dans son regard dès que ses yeux s'éclairaient d'un sourire. Du reste, tout ce qui lui manquait physiquement il le possédait moralement, et sa serviabilité, jointe à son talent d'écrivain et à la sincérité de ses convictions politiques et religieuses, lui avait gagné de nombreuses amitiés. On a vu quelle reconnaissance il me gardait des articles que j'avais publiés dans la Gazette de Lyon sur deux de ses ouvrages, et bien qu'elle dépassât de beaucoup le service rendu, il me prouva dès ses premières paroles qu'il avait hâte de m'en fournir la preuve. Mais avant de rappeler celui que luimême allait me rendre, je dois dire où il en était alors de sa carrière, qui devait se prolonger durant vingt-cinq ans encore.

Quoiqu'il ait figuré au premier plan parmi les écrivains de son temps, Armand de Pontmartin n'aurait, pas eu plus de chance que la plupart d'entre eux d'échapper à l'oubli si, de ses débuts à sa mort, il n'avait rendu compte dans les grands périodiques et dans les journaux royalistes des ouvrages de ses contemporains. La longue série de ses causeries littéraires : Causeries du Samedi et Nouveaux Samedis, au total vingt-cinq volumes, constitue un répertoire raisonné des œuvres qui, au siècle dernier, ont enrichi le domaine des lettres françaises. Encore à l'heure où nous sommes, si

l'on veut explorer avec fruit ce domaine, montrer ce qu'il était et ce qu'il est devenu, rechercher par quoi se justifiaient la renommée et l'influence des écrivains que l'on considérait comme des maîtres, on ne peut trouver un meilleur guide qu'Armand de Pontmartin, non que ses jugements ne soient trop souvent entachés d'injustice, mais parce que — la part faite à ce qui fut le résultat de son ascendance, de son éducation religieuse et de son royalisme passionné — on reste en présence d'une œuvre consciencieuse et richement documentée, véritable histoire de la littérature de son temps.

A l'époque où je l'ai connu, il s'imposait déjà au public par le talent et la fécondité des idées, toutes ramenées à la mesure de ses opinions. Catholique et royaliste, il était, la plume à la main, l'homme de son parti, toujours en lutte contre les adversaires qu'il combattait, sans jamais leur faire grâce, mettant toutefois une sourdine à son emportement lorsqu'il écrivait dans un recueil comme la Revue des Deux Mondes, où cet emportement n'eût pas été toléré. Elle lui avait été ouverte en 1847. Jusqu'en 1866, il en a été le collaborateur fécond et fidèle ; ses articles de critique littéraire et théâtrale y forment des centaines de pages, mais là il n'y ressemble en rien à l'écrivain qui, dans les feuilles royalistes, se fait remarquer par sa virulence et son défaut d'impartialité. A la Revue, il semble s'être assagi. Il arrive maintes

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fois qu'en le lisant dans les journaux où sa verve se donne plus librement carrière, ses amis éprouvent le regret qu'il ne soit pas partout ce qu'il est à la Revue. Dans un article qu'il lui a consacré à cette époque, Sainte-Beuve fait à cet égard une piquante remarque :

« Quand il écrit à la Revue des Deux Mondes, par exemple, ce n'est plus le même homme que quand il écrit dans /' Union ou le Correspondant; ce n'est pas mauvais pour lui d'être un peu dépaysé et ne pas se sentir trop poussé du côté où il penche. Moins il sera tenté de se livrer aux thèmes tout faits de l'esprit de coterie et de parti, plus il sera lui-même et mieux il vaudra. Sa réputation s'est faite par quelques-uns de ses excès, sa croisade contre Béranger et contre George Sand — Sainte- Beuve aurait pu ajouter contre Balzac — l'a désigné aux colères des uns et aux applaudissements des autres. Il a désormais à justifier tout ce bruit en devenant plus équitable, s'il le peut, et en restant spirituel. »

Ces sages conseils, on le reconnaîtra, ne sont pas d'un ennemi ; ils témoignent même de l'estime en laquelle Sainte-Beuve tenait son confrère, mais il n'est pas vraisemblable qu'il ait espéré qu'ils seraient suivis ; c'eût été se leurrer dune illusion. Il est des empreintes éducatrices qui ne s'effacent jamais et qui se manifestent par des partis- pris incorrigibles et irrémédiables. Elles sont profondes chez Pontmartin, oei empreinte», elles

le rendent injustement agressif, sans compter qu'elles lui suggèrent parfois des remarques quasi puériles. Je n'en citerai qu'un exemple : le bruit s'étant répandu que Théophile Gautier se présentait à l'Académie française, Pontmartin combattit passionnément cette candidature en rappelant les mœurs un peu bohèmes du candidat, les excentricités et le décousu de son existence, toutes choses qu'il jugeait peu compatibles avec la tenue que devait avoir un académicien- Il couronnait sa philippique en laissant entendre que si Théophile Gautier entrait à l'Institut, « on fumerait sous la coupole et ce ne serait plus l'Académie ». Fort heureusement, des propos de ce genre sont rares dans les livres d'Armand de Pontmartin et si la vivacité de ses critiques dépasse trop souvent la mesure, il n'a pas toujours tort.

Comment désapprouver sa flagellation lorsque, dans la personne de quelques-uns des plus illustres romanciers et auteurs dramatiques de son temps, il met en lumière l'influence perverse de leurs œuvres? Ses jugements sur George Sand, première manière, sur Balzac dans le Père Goriot ou dans les Parents pauvres, sur Barbey d'Aurevilly dans le Prêtre marié, F Amour impossible, F Ensorcelée, ne peuvent pas ne pas inviter à réfléchir les esprits les plus disposés à l'admiration. De sa part, le dénigrement est si peu un système et c'est si bien la protestation d'une conscience indignée que, lorsque ceux mêmes qu'il malmène se meuvent

dans d'autres conceptions, George Sand avec François le Champi et le Marquis de Villemer, Balzac avec Eugénie Grandet, Barbey d'Aurevilly avec le Chevalier Destouches, il ne leur marchandera pas les éloges, leur souhaitera de persévérer dans la voie où ils s'engagent, encore qu'il attende — pour oublier le mal qu'ils ont déjà fait — d'autres marques de repentir. Afin de prouver que le romancier n'a pas besoin de recourir à des descriptions corruptrices pour trouver le succès, il citera l'exemple d'Alexandre Dumas le père et pour étayer sa thèse, il le comparera à Balzac :

« Dumas n'a jamais offensé sciemment et avec préméditation ni la religion, ni la morale, ni l'Église, ni la pudeur, ni l'honneur, ni la conscience, ni la vertu, ni les cordes généreuses de la charité, du respect et de la pitié pour les faibles, les malheureux et les vaincus... Il y a eu bien des puérilités dans sa vie, pas une vilenie. Ses œuvres ont une âme et cette âme ne veut point que le ciel lui soit fermé. Dans son immense répertoire, vous chercheriez en vain une arrière-pensée mauvaise, un sous-entendu corrupteur, un de ces pièges tendus aux curiosités féminines, aux imaginations d'adolescents qui surabondent dans Balzac, ses disciples et ses héritiers... Balzac donne la migraine ; Dumas la guérit. Dumas intéresse, amuse, étonne, émeut, entraîne ; Balzac trouble, inquiète, fatigue, pervertit. »

Toute la page est dans ce ton ; elle démontre

chez le critique le désir de ne pas laisser croire qu'il est un éteignoir et que la lumière lui fait peur, mais il la désire claire, pure, réchauffante. A son estime le romancier doit être « le cordial compagnon de voyage qui nous distrait des ennuis de la route, et non le conseiller dangereux, le confident clandestin, qui s'insinue en tapinois pour nous montrer une de ces figures à double fond dont l'envers est une obscénité ».

Lorsque Barbey d'Aurevilly, dans la préface d'un roman célèbre, déclare, pour en justifier les pages trop libres, « qu'il a usé de cette grande largeur catholique qui ne craint pas de toucher aux passions humaines quand il s'agit de faire trembler sur leurs suites », Pontmartin le raille fort spirituellement : « Voila une largeur catholique qui pourrait nous mener loin. » Et se rappelant que Barbey d'Aurevilly est à la fois critique et romancier, il le met en contradiction avec luimême :

« Si, après avoir rudement malmené le pauvre monde, après avoir vertement tancé tel roi de France pour ses galanteries, tel grand poète pour ses énormités irréligieuses ou erotiques, tel petit critique son confrère pour ses ménagements académiques ou mondains, il publie un roman qui, sous prétexte de faire haïr le vice, l'étalé dans toute sa nudité, d'où s'exhalent toutes les capiteuses vapeurs d'un sensualisme mal déguisé sous des airs chevaleresques, non seulement il s'affai-

blit, il se discrédite ; il ne pourra plus prétendre à l'autorité. »

Les blâmes de Pontmartin, dont je n'ai voulu donner ici que de rares exemples, ne sont pas moins sévères quand il juge les auteurs dramatiques, et toute son œuvre en fait foi.

Ses attaques lui avaient attiré plus d'ennemis que d'admirateurs, et même ceux-ci mêlaient à leurs éloges beaucoup de regrets, notamment en ce qui touchait Balzac dont tous les ouvrages ne méritaient pas l'anathème prononcé contre lui par ce juge implacable. Les Chouans, Une ténébreuse affaire, L'envers de Vhistoire contemporaine, Ursule Mirouet, d'autres encore, ne devaient-ils pas lui faire pardonner ceux contre lesquels il rendait tant de sentences dépourvues d'équité, inspirées surtout par l'esprit de parti et qui n'admettaient pas les circonstances atténuantes. Mais les ripostes qu'il s'attirait ne le décourageaient pas et jusqu'au jour où, après quarante ans de judicature, la plume tomba de ses mains, il persévéra dans son système de sévérités à outrance et qui d'ailleurs donnaient plus de prix à ses éloges.

Quand je le connus, il marchait hardiment dans la voie qu'il s'était faite ; il était classé comme un intransigeant, redouté de ses adversaires, mais également estimé même par ceux qui avaient le plus à se plaindre de lui et qui cherchaient à tirer vengeance de ses duretés en s'efforçant de le faire passer pour une quantité négligeable. Je

crois bien que de ces représailles, exercées d'ailleurs sans grand dommage pour son renom, c'est à celle-là qu'il était le plus sensible. De ses confidences ultérieures comme de la préface de ces fameux Jeudis de Mme Charbonneau qui après avoir fait craindre des coups d'épée ne donnèrent lieu qu'à des coups de plume, j'ai tiré cette conclusion que ce petit livre fut écrit par Pontmartin pour attirer sur lui l'attention du monde des littérateurs par l'éclat qu'il provoquerait. Cette manifestation bruyante n'était pas nécessaire, car c'est à tort qu'il se croyait méconnu. Mais ce qui est certain, c'est qu'à la suite de ce bruit que les mauvais plaisants appelaient « l'été de la Saint- Martin », sa critique eut plus d'autorité et l'a conservée jusqu'à la fin.

A l'accueil qu'il me fit, lors de cette visite qui devait décider de ma destinée, je devinai que mon sort allait être fixé. Mon pressentiment ne me trompait pas. Après m'avoir réitéré ses remerciements pour mes articles et demandé quelques renseignements sur ma famille et ma vie passée, il m'avoua qu'averti par Léopold de Gaillard que je comptais sur son appui, il s'était déjà occupé de moi. Il espérait m'avoir assuré une situation au journal le Spectateur, feuille royaliste dirigée par Mallac, à qui il allait me présenter. Je connaissais ce journal pour l'avoir lu à Lyon. J'y avais admiré les causeries littéraires de Pontmartin, goûté les Promenades et Croquis d'Amédée

Achard, et même parcouru un feuilleton, le Lion de Flandre, où Ponson du Terrail, le conteur des Exploits de Rocambole, s'essayait dans le roman historique à la Dumas, et suivi les polémiques qu'y soutenait son directeur. Je savais donc que dans cette maison je trouverais la môme atmosphère qu'à la Gazette. La perspective d'y être admis ne pouvait que m'enchanter. Mais quand je voulus exprimer ma reconnaissance pour la protection qui m'était accordée, Pontmartin se récria. N'était-ce pas un devoir de rendre service « à un jeune confrère » digne d'intérêt et, pour couper court à mes remerciements, il esquissa à grands traits l'histoire du journal qu'il m'avait ouvert.

Le Spectateur avait succédé à un autre journal, V Assemblée nationale, organe ^royaliste supprimé sous la présidence Cavaignac. Mais cette tentative de résurrection n'avait que médiocrement réussi. Mallac n'en restait pas moins sur la brèche. A cette heure encore, le parti royaliste, dont son journal représentait une fraction, n'avait pas perdu toute espérance, tout au moins il le disait, et par son attitude il s'efforçait de le prouver. Cette espérance reposait sur l'hypothèse d'une réconciliation entre les deux branches de la maison de Bourbon. Légitimistes d'un côté, orléanistes de l'autre, travaillaient activement à ce qu'on appelait alors la fusion. Mais dans quelle mesure le désir qu'ils manifestaient à cet égard était-il sin-

cère?... C'est ce qui reste à démontrer et il semble bien que, parmi ceux qui travaillaient à la réaliser, il en était bien peu qui la crussent réalisable. Les partisans de la légitimité se prêtaient en apparence aux offres et aux avances qui leur venaient du côté de l'orléanisme ; mais ils restaient sur la réserve, laissant entendre que rien ne serait possible si les princes d'Orléans ne manifestaient publiquement, non seulement des regrets pour le passé, mais encore un désaveu formel, autant dire un repentir, et l'acceptation des conditions plus ou moins humiliantes qui leur seraient imposées. Montalembert raconte, dans son journal, que se trouvant en Angleterre à la fin de 1858, il alla voir la duchesse d'Orléans, veuve du fils aîné de Louis-Philippe et mère du comte de Paris, devenu l'héritier de ce roi ; il avait trouvé cette princesse, ainsi que son fils, résolument hostiles à tout rapprochement entre la branche aînée représentée par le comte de Chambord, et la branche cadette représentée par le comte de Paris. Un partisan du jeune prince disait ironiquement : « La fusion, ceux qui la demandent sont nombreux, mais personne n'en veut. »

C'était trop dire. Mais déjà battue en brèche des deux c«3tés, elle avait du plomb dans l'aile. Le principal tireur n'était auire que le comte de Chambord. Une lettre en date du 5 février 1857, écrite par lui au duc de Nemours qui négociait au nom de la maison d'Orléans, avait rompu les

pourparlers et il fallait une foi robuste pour n'être pas convaincu que c'en était fait de la fusion ou tout au moins qu'elle était indéfiniment ajournée. Telle était la situation du parti royaliste sous la férule impériale lorsque Pontmartin me présenta à Mallac, rue Bergère, dans les bureaux du Spectateur.

L'homme était exquis. Type attachant et curieux, mondain jusqu'au bout des ongles, pétri d'élégance, et créole de l'île Maurice, il était par surcroît beau comme un jeune dieu. Ma présentation se fit en quelques minutes. Grâce à la sollicitude de Pontmartin, tout avait été fixé d'avance, l'emploi que je remplirais et qui consistait surtout à lire le matin les journaux de province, le traitement aussi modeste que la fonction, et lorsque j'eus reçu la promesse d'une amélioration à bref délai, je n'eus qu'à me déclarer satisfait. On appela le secrétaire de la rédaction, Letellier, et Mallac me confia à ses mains expertes et bienveillantes.

Dans les dernières années du gouvernement de Juillet, Letellier avait été attaché au cabinet de Guizot et souvent chargé de missions confidentielles. Il gardait de son passé un culte ardent pour les princes de la maison d'Orléans ; il était un puits d'anecdotes. Je lui dois beaucoup professionnellement, je ne l'ai jamais oublié et je le lui prouvai dix ans plus tard, lorsque admis dans le service des secrétaires -réda< leurs du Corps légis-

latif dont je faisais partie, la demi-cécité dont il ne tarda pas à être affligé l'obligea à recourir à la serviabilité de ses collègues. Nous l'entourions d'attentions et de prévenances, et les miennes s'inspiraient en grande partie du souvenir que je gardais de ses bontés d'autrefois.

Tant que je fus sous ses ordres, il s'appliqua à me mettre en lumière auprès de la direction et à faire ressortir mes services. Lorsque j'avais achevé la lecture des feuilles départementales, il me traçait ma tâche de l'après-midi ou celle du lendemain, m'envoyait à droite ou à gauche pour assister à tel ou tel événement dont il devait être rendu compte, pour remplir telle ou telle mission. Le reportage n'était pas encore entré dans les habitudes du journalisme tel qu'il y est pratiqué aujourd'hui. Mais c'était bien de reportage que je m'occupais ou de quelque chose d'approchant. Un jour, à la veille d'une séance de l'Académie, je fus chargé d'aller solliciter, du secrétaire perpétuel Villemain, les épreuves du discours qu'il devait y prononcer. En me les remettant, il me recommanda « de ne pas me les laisser voler par les jésuites ». « Ils me surveillent », me dit-il. L'illustre écrivain souffrait à cette époque du délire de la persécution.

Un autre jour, le 12 janvier 1858, j'assistai à l'enterrement de la tragédienne Rachel. Elle était morte au Canet, en Provence, dans la soirée du 3, et dès le lendemain le corps avait été ramené à

Paris dans l'appartement luxueux qu'elle occupait piace Royale, Depuis, je me suis retrouvé bien souvent dans ce même logis, où s'installèrent ultérieurement de très chers amis de ma famille ; c'est là que, le jour des obsèques de Rachel, je fus mis pour la première fois en contact avec les écrivains et les artistes les plus fameux de ce temps.

Perdu parmi la foule qui remplissait le grand salon, ses remous m'avaient poussé contre Alexandre Dumas, dont la haute taille dominait l'assistance ; j'avais littéralement le nez dans son dos. A plusieurs reprises, impatient d'être cahoté, il se retourna comme pour me reprocher de ne pas respecter dans sa personne l'une des gloires de la littérature française, mais en me voyant si menu, si frêle, bousculé dans la cohue à laquelle j'étais hors d'état de résister et en entendant les timides excuses que je formulais, il comprit que je n'étais pas responsable. Son visage grondeur s'égaya, je crois même qu'il me tendit la main. Je ne lui ai jamais parlé qu'en cette circonstance et à ce contact accidentel se sont réduits nos rapports. Je ne me doutais pas, à ce moment, que trois jours plus tard le journal pour lequel j'assistais à ces obsèques tumultueuses disparaîtrait, victime de l'imprudence de son directeur et des lois draconiennes qui régissaient alors la presse. Mais avant de raconter ce quasi dramatique épisode, pièce principale de mon menu de ce jour, je

crois devoir servir à mes lecteurs quelques horsd? œuvre en les conduisant dans les maisons que m'avaient ouvertes mes amis de l'Arsenal, devenus ensuite les amis de mon frère.

J'alHis chez Mme Virginie Ancelot, veuve de l'académicien, et chez Mme Mélanie Waldor, qui jouissaient d'une certaine notoriété dans le monde des bas bleus ; chez une autre femme, Mme Chodsko, dont le salon s'embellissait de la présence de son mari, le savant Léonard Chodsko, attaché à la Sorbonne, Polonais de naissance, réfugié en France après les soulèvements de son pays contre la Russie et auteur d'ouvrages destinés à plaider chez nous la cause de la Pologne.

Entre tant d'hospitalières maisons, il en est une à laquelle je garde un souvenir ému : celle du professeur Ortolan, doyen de l'École de droit, vieillard charmant, dont la figure vénérable, encadrée dans les boucles d'une chevelure argentée, inspirait l'attrait et la sympathie. Sa fille, mariée au professeur Bonnier, aidait son père à faire les honneurs des réceptions. C'est là que je vis pour la première fois Emile Ollivier. Il venait d'être élu député. Récemment marié, il était accompagné de sa jeune femme, la fille de Liszt, le compositeur, morte prématurément en 1862. Elle a laissé dans ma mémoire l'image d'une ombre blonde et vaporeuse, une Ophélie trop frêle pour vivre longtemps. Il était écrit qu'elle ne serait pas la compagne intellectuelle dont son mari

aurait besoin un jour, et que cette fonction serait dévolue à une autre dont le tendre dévouement s'élèverait à la hauteur des devoirs que la morte aurait voulu remplir.

De la même époque, fin de l'année 1857, date ma première rencontre avec Gambetta. Peu de jours après l'arrivée de mon frère, la chambrette que j'occupais au cinquième, au « Grand-Hôteî du Sénat », rue de Tournon, étant trop étroite pour nous deux, nous étions descendus à l'étage au-dessous. A deux ou trois reprises, nous avions coudoyé notre voisin de chambre, un gros garçon de notre âge, quelque peu débraillé dans sa mise, et dont la voix tonitruante, franchissant souvent le mur qui nous séparait, parvenait jusqu'à nous. Je sus bientôt qu'il s'appelait Gambetta, qu'il se destinait au barreau, qu'il était venu à Paris pour faire son droit et que lorsque nous l'entendions parler avec tant d'emphase méridionale, c'est qu'enfermé chez lui il s'exerçait à plaider. Jusquelà, je n'avais pas songé à nous plaindre de ce bruyant voisinage. Mais, le 24 décembre, veille de Noël, et durant toute la nuit, le bruit se corsa d'une confusion de voix et de retentissants chocs de verres. Jusqu'aux premières lueurs du jour, il nous fut impossible de dormir. Sur l'observation que je fis au patron de l'hôtel, il m'apprit qu'on avait réveillonné dans la chambre du voisin et que l'amphytrion et ses convives « s'étaient un peu échauffés. Il faut bien que jeunesse se passe. » Je

lui gardai d'autant moins rancune que le lendemain il s'excusa très aimablement d'avoir troublé notre sommeil. Bientôt après, il quitta l'hôtel et . je le perdis de vue. Nous ne nous sommes rencontrés que quelques années plus tard, alors qu'élu député du Corps législatif, il vint prendre séance. En m' apercevant à mon banc de secrétaire-rédacteur, il me tendit la main, aussi cordial qu'autrefois, et il en fut de même lors de nos rencontres ultérieures dans le salon très éclectique de la comtesse de *** et dans celui d'Emile de Girardin.

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