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CHAPITRE IV

APRÈS L'ATTENTAT d'oRSINI

En 1882, je venais de publier deux ouvrages, une Histoire abrégée de la Restauration et Mon frère et moi. Dans celui-ci, je rappelais le service que m'avait rendu, vingt-cinq ans plus tôt, Armand de Pontmartin en m'introduisant au Spectateur. Mais, dans la causerie littéraire, remplie d'éloges, qu'il consacrait à ces publications, il contestait la portée de ce service comme s'il eût voulu se dérober à ma gratitude. Voici ce qu'il écrivait dans la Gazette de France du 13 avril de cette année 1882. Je le reproduis ici en guise d'introduction au récit des circonstances qui accompagnèrent la suppression du journal de Mallac :

« Il est très vrai que vers la fin de 1857 je présentai mon jeune confrère au directeur du Spectateur, ci -devant Assemblée nationale, à ce charmant M. Mallac que Louis Veuillot avait surnommé « le fils de Paul et de Virginie », mais le Spectateur, agonisant épilogue de V Assemblée nationale, était à cette époque doublement condamné : par le gouvernement impérial qui l'avait déjà averti, sus-

pendu, supprimé, et qui guettait sa prochaine imprudence ; et par Mallac lui-même qui, voyant son journal ne plus faire ses frais et s' étant ménagé dans le faubourg Saint-Germain une retraite ducale, n'attendait qu'une occasion pour brûler son vaisseau pavoisé aux trois couleurs, avec an peu plus de blanc que de bleu, et beaucoup plus de bleu que de rouge. Cette occasion lui arriva avec les bombes d'Orsini, qui rebondirent, hélas ! bien plus loin que nos bureaux de la rue Bergère et préparèrent des calamités autrement graves que la suppression du Spectateur. Cette catastrophe mit à néant le petit service que j'avais essayé de rendre à Ernest Daudet. Je l'ai toujours regretté ; j'aurais voulu être à la peine pour mériter d'être à l'honneur. »

La retraite ducale à laquelle font allusion ces quelques lignes si flatteuses pour moi voulait dire un mariage morganatique avec une grande dame, couronnement et dénouement d'une longue liaison qui était de notoriété publique, une de ces liaisons pour lesquelles le monde a souvent témoigné d'une tolérance qu'il mesurait à la fidélité réciproque des intéressés et dont, dans la première moitié du dernier siècle, il a donné plusieurs exemples, témoin celui de Chateaubriand avec Pauline de Beaumont et celui de Guizot avec la princesse de Lieven.

Dans le fragment d'article que je viens de reproduire, Pontmartin paraît croire que Mallac

n'attendait qu'une occasion pour faire sauter le navire qu'il commandait et qui déjà faisait eau de toutes parts. C'est possible, mais rien n'est moins sûr. Les conditions d'existence étaient alors si dures pour la presse d'opposition que, s'il eût été dans son projet de sombrer volontairement plutôt que de les subir, l'occasion de disparaître se fût fréquemment offerte à lui. Mais eût-il voulu en profiter, il se serait heurté à la résistance de ses commanditaires, résolus à essayer de sauver les débris de leur capital pour payer les indemnités dues au personnel en cas de disparition, et ce qui le prouve c'est l'opposition qu'ils firent à la volonté de leur directeur dans la soirée du 14 janvier 1858.

C'est vers huit heures qu'avait eu lieu, aux abords de l'Opéra, rue Le Peletier, l'attentat d'Orsini dirigé contre l'empereur et l'impératrice et auquel ils n'échappèrent que par miracle ; mais il avait fait de nombreuses victimes. La nouvelle s'était rapidement répandue dans Paris, et au Spectateur, nous étions tous accourus pour recueillir les informations nécessaires à la relation de ce crime abominable. Le plus grand trouble régnait dans la maison ; l'agitation y était à son comble. C'étaient, entre le cabinet du directeur et celui du gérant, des allées et venues, l'éclat d'une querelle, dont il nous était facile de deviner l'objet. Mallac avait rédigé un article agressif que les administrateurs déclaraient dangereux et qu'ils le

suppliaient de ne pas publier ; mais il leur résistait, résolu à passer outre, à ce point résolu qu'il déclarait vouloir assister au tirage du journal, ce qu'il fit, pour s'assurer que son article ne serait pas remplacé.

Ce qu'ils avaient prévu arriva, et le matin du 15, le journal, une heure après son apparition, était supprimé en même temps que la Revue de Paris dirigée alors par Louis Ulbach, Maxime du Camp, Laurent Pichat, et qui venait de publier Madame Bovary. C'était le désastre et nous étions nombreux à en souffrir.

Retiré dans son cabinet, Mallac y recevait fièrement les condoléances de ses amis, et peut-être leurs reproches. Dans la grande salle entraient à toute minute les collaborateurs de la maison. Au milieu d'eux, assis sur une table, le chapeau sur la tête, battant sa botte avec une badine d'un mouvement furieux, mal contenu, se trouvait un homme jeune encore, à l'œil bleu, le visage encadré de cheveux longs bouclés, et virilisé par une fine moustache blonde. Je ne l'avais jamais vu; je demandai son nom : on me répondit qu'il se nommait Paul Deltuf. Il m'était connu de réputation, ayant déjà publié plusieurs romans et devant sous peu de jours en publier un autre dans le Spectateur, La suppression du journal était donc pour lui, comme pour moi, une véritable catastrophe ; la communauté de notre infortune nous rapprocha; la sympathie naquit de la familiarité qu'avait

favorisée le trouble de ces heures, l'amitié la plus étroite ne tarda pas à nous unir, une amitié que la mort seule a pu briser en 1870, en des circonstances qu'on me permettra de rappeler dès maintenant, sans attendre, l'époque où elles se produisirent, après douze années de relations cordiales et sans nuage. C'est un chapitre d'une existence de bourgeois égaré dans le monde des lettres et s'y faisant place sous l'empire de nécessités et d'illusions décevantes qui devaient le conduire à la démence.

Paul Deltuf était né à Paris en 1825. Il appartenait, par sa mère, à l'une des plus honorables familles de la bourgeoisie parisienne et trouva la fortune dans son berceau. Néanmoins, son enfance et sa jeunesse furent tristes. A peine âgé de quelques mois, sa nourrice l'avait laissé tomber dans une cheminée où l'une de ses jambes s'était brûlée, et cet accident l'avait rendu boiteux. Puis, ce furent des douleurs d'une autre nature, des divisions de famille auxquelles il dut d'être élevé par sa mère et de ne voir son père qu'une seule fois dans sa vie, alors qu'il avait déjà quarante ans. Le souvenir des larmes qu'il avait vu répandre resta toujours dans sa mémoire ; et plus tard, son infirmité, à laquelle il ne sut jamais se résigner, vint donner à son caractère un incurable sentiment de misanthropie, qu'aggravèrent des événements ultérieurs d'un ordre plus intime.

L'avenir, cependant, paraissait lui sourire; il

était instruit, spirituel, élégant, aristocrate jusqu'au bout des ongles, doué du plus charmant visage, inspirant la sympathie à tous ceux qui l'approchaient, et n'eût été son infirmité, « sa maudite jambe », comme il disait souvent, on aurait pu dire de lui que c'était un cavalier accompli. Il possédait, outre ces avantages personnels et des espérances, un revenu d'environ vingt mille francs. En ce temps heureux, vingt mille francs, c'était non seulement le nécessaire, mais encore le superflu. On peut voir dans les romans de 1840 que, parmi les héros, les plus favorisés par la fortune jouissaient d'un revenu de deux à trois mille francs par mois. Il est même difficile de croire aujourd'hui qu'on pût se procurer pour cette somme un entresol à proximité du boulevard, deux domestiques, cheval de selle, cheval pour le tilbury, voire une amie complaisante et plus ou moins fidèle. Avec quatre-vingt mille francs de rente, Balzac assure l'opulence à Marsay, le plus riche et le plus brillant de ses personnages. Quelques années plus tard, au moment où Deltuf faisait son entrée dans le monde, ces conditions d'existence n'étaient pas sensiblement modifiées ; il était donc riche ; on le vit dans les salons ; il reçut, choisissant ses amis parmi les lettrés, aimant les livres, les tableaux, toutes les jouissances intellectuelles et se créant un milieu conforme à ses goûts.

Puisque j'ai prononcé le nom de Balzac, je dois

faire remarquer qu'en 1860 la génération à laquelle appartenait Paul Deltuf ne s'était pas dégagée de l'influence exercée sur elle et sur ses aînées par les créations du grand romancier. Marsay, Rastignac, Vandenesse, Rubempré étaient encore des modèles, j'allais dire un idéal. Le défi, qu'après l'enterrement du père Goriot, Rastignac jette à Paris du haut de la plate-forme du Père- Lachaise, a fait rêver bien des jeunes provinciaux qui ne possédaient d'autres ressources que leur bonne mine et leur ambition, et parmi eux, on a compté plus d'une victime des illusions qu'un homme de génie avait allumées dans les cervelles inexpérimentées.

Paul Deltuf garda longtemps quelque chose de cette influence, surtout au point de vue extérieur. Sa tenue trahissait la préoccupation de ne pas ressembler à tous ceux qui circulent dans les rues et de faire reconnaître en lui, dès le premier abord, l'homme du monde. J'aime à me le figurer, dans sa jeunesse, debout par quelque belle après-midi de printemps, sur le perron de Tortoni, vêtu d'une redingote de mérinos noir à collet et parements de moire, d'un pantalon gris perle, d'un gilet blanc rehaussé d'une lourde chaîne d'or, coiffé d'un chapeau aux ailes bien cambrées, incliné sur l'oreille, et jouant avec une canne élégante, tout en regardant la foule d'un air d'indifférence qui n'était pas exempt de toute affectation. Homme du monde !... Ces mots réson-

nèrent aux oreilles de Deltuf durant toute sa vie. Je les retrouve dans les conseils qu'il me donnait, à moi, son cadet, dans la tenue et dans la bouche des personnages de ses romans un peu trop uniformément coulés dans le même moule. Rester homme du monde en même temps qu'homme de lettres, tout est là, pensait Paul Deltuf ; c'est l'un des traits de sa physionomie. Elle explique son talent distingué, mais sans éclat.

En de telles conditions, le plus grand malheur qui pût lui arriver, c'était de se ruiner et la fatalité voulut qu'il se ruinât. Il avait rencontré sur son chemin un des loups-cerviers de ia finance, j'entends ceux qui vivent, pareils à des épaves, dans les dessous de la Bourse, et cherchent à s'enrichir en faisant des dupes. Cet homme de sac et de corde ayant étudié, grâce au hasard qui favorise trop souvent les gens de son espèce, la situation de Deltuf, ayant jugé la faiblesse de caractère de mon malheureux ami, ne craignit pas d'employer sa femme à l'attirer dans le piège qu'il lui avait tendu. Deltuf se laissa prendre aux charmes de cette enjôleuse. Il s'ensuivit une liaison qui dura jusqu'au jour où il n'y eut plus rien à attendre de lui. Alors la drôlesse l'abandonna.

Il m'a souvent raconté comment l'événement l'avait jeté dans la vie littéraire. Alors qu'il s'efforçait de se résigner à son malheur, un jour, à bout de ressources, il s'était présenté chez le mari

afin de lui emprunter quelque argent ; il n'en put rien tirer, qu'un refus. Il le quitta le cœur plein de rage, il entra dans un bureau de tabac, acheta pour la première fois de sa vie un cigare d'un sou et c'est en l'allumant qu'il s'écria, se parlant à lui-même ■ « Coquin, je me vengerai en racontant tes gredineries. » Son premier roman, les Pigeons de la Bourse, fut écrit en deux mois. Sauf quelques détails romanesques et un mariage qui en forme le dénouement, ce récit est sa propre histoire : « Seulement, me disait-il en souriant tristement, je n'ai pas épousé Aurélie. m

Sa ruine, qui ne lui laissait que le strict nécessaire, et son infirmité, qu'il supportait malaisément, expliquent la misanthropie dont il était déjà tourmenté, quand je le connus dans les bureaux du Spectateur. En écrivant les Pigeons de la Bourse, il avait espéré un succès au moins égal à la colère qui l'animait. Le succès fut honorable, mais rien de plus, l'œuvre était vécue, finement observée, il y manquait la puissance de l'action et l'éclat du style. Ses œuvres successives témoignent, bien qu'elles ne soient pas sans mérite, de la môme insuffisance. On eût dit que déjà sa tristesse avait passé dans sa plume : « il faisait gris », pour me servir d'une expression d'atelier. Ses volumes se vendaient, mais jamais il n'arrivait à une seconde édition. Autre cause de mécontentement.

Puis ce furent des déceptions plus cruelles, des amitiés oublieuses, l'isolement, l'impossibilité de

trouver un emploi digne d'un lettré, les amertumes d'un foyer désert.

Dans le recueil de ses nouvelles, qui attirèrent l'attention sur son nom, il en est une intitulée : les Riens qui sont tout. Ce titre explique bien des choses ; l'homme qui l'a trouvé s'est du même coup îévélé; il souffrait surtout de ces riens. La faveur publique s'en allant à d'autres plus vite qu'à lui, la nécessité où il était de vivre à bon marché, l'aspect du restaurant modeste où il prenait ses repas, un refus de la revue ou du journal auquel il offrait un roman, tout l'irritait et dans le critique qui négligeait de parler de lui il était tenté de voir un ennemi. Ce fut une désolation réelle pour lui d'être contraint de renvoyer son ^valet de chambre, d'ouvrir sa porte lui-même.

Cependant, quoique ruiné, il avait tenu à rester homme du monde. Dans des proportions réduites, le petit appartement dans lequel il avait dû s'installer conservait la physionomie de celui qu'il occupait aux jours heureux de sa vie. Dans l'antichambre, une table sur laquelle étaient placés, à côté d'une coupe remplie de cartes de visite, deux chapeaux, l'un pour le jour, l'autre pour le soir, une paire de gants anglais, une canne, lui avaient semblé indispensables ; c'était un des souvenirs de ses élégances anciennes qui lui tenait le plus à cœur. Que de fois, à la fin des aprèsmidi d'hiver, alors que je montais chez lui, je l'ai

surpris passant lui-même sur ses bottines une couche de vernis, n'ayant pas voulu laisser sa femme de ménage s'acquitter de cette tâche délicate : « Je dîne en ville », disait-il en jetant un regard de satisfaction sur le frac et la cravate blanche étalés dès six heures sur son lit.

Entre temps, il travaillait avec rage, et durant plusieurs années, dix volumes de romans et de nouvelles sortirent de sa plume sans rien ajouter, il faut le dire, au renom d'écrivain qu'il ambitionnait. Il atteignit ainsi la quarantaine. Alors, lassé de sa mauvaise fortune, il décida de changer de genre et d'aborder l'histoire. Il débuta par un Essai sur Machiavel, sans comprendre que tout a été dit sur ce personnage, qu'il n'y avait plus rien de nouveau à en dire et que le grand public ne s'intéresserait pas à une œuvre qui ne lui apprendrait rien. Ce fut un coup d'épée dans l'eau.

Cette première et infructueuse tentative ne le lassa pas. Il entreprit alors une Histoire de Théodoric le Grand. Là, encore, l'erreur était manifeste. Après les savants travaux des Thierry, d'Ozanam et d'autres, de tels sujets sont épuisés. On ne peut plus écrire après ces illustres écrivains que des compilations en vue des écoles. L'histoire de Théodoric était encore plus inutile que VEssai sur Machiavel. Cependant, Paul Deltuf, plein de son sujet, animé d'un beau zèle, passa près d'une année sur ce thème ingrat. Puis, quand il eut

écrit la dernière ligne de son œuvre, il se mit en quête d'un éditeur. Les Didot, avec lesquels il avait des relations de famille, consentirent à se charger de la publication de ce livre. Il est certain que, à ce moment, il y eut dans sa vie un changement heureux. Ses amis le revirent, moins misanthrope, plus confiant dans l'avenir. Il nourrissait l'espoir de frapper un grand coup. UHistoire de Théodoric ne passerait pas inaperçue, lui ferait honneur. Désormais sa voie était tracée. Les grandes revues allaient accueillir ses travaux, les payer royalement ; il irait ainsi jusqu'à l'Académie française, qui ne pouvait manquer de lui ouvrir ses portes, après qu'il aurait ajouté à la liste de ses œuvres deux ou trois volumes tels que les deux derniers. Il parlait de ces choses, en souriait nerveusement, puisait dans ses illusions une excitation chaque jour plus grande. C'est, hélas !... la folie qui venait, la folie ambitieuse. Elle éclata d'une façon étrange et navrante. Un matin, il sortit de sa demeure, comme de coutume. Il descendait, tranquille et traînant la jambe, la rue Taitbout. Tout à coup, il rencontre un ami : « Vous reste-t-il, par hasard, un exemplaire de mon Théodoric?.., lui demande-t-il. Imaginez que l'édition a été épuisée le jour même de la mise en vente et que l'impératrice en veut un exemplaire. Vous comprenez mon embarras. Tirez-moi de là. » Il était fou. Sa famille intervint, dut le faire enfermer dans une maison de

santé, à Clermont-sur-Oise, où il rendit le dernier soupir dans les premiers jours du mois d'août, en 1870. On me pardonnera d'avoir devancé le temps pour n'avoir pas à revenir sur ce douloureux épisode.

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