‹ Souvenirs de mon tempsChapitre 8 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'inquiétude que me causait l'événement qui me jetait sur le pavé ne fut pas de longue durée ; mon étoile ne m'abandonnait pas. Mes amis Pontmartin, Belleval, Léopold de Gaillard, d'autres encore, s'étaient mis en campagne pour remplacer la situation que je venais de perdre; mais la tâche n'était pas facile. Le Spectateur disparu, il ne restait plus que deux organes royalistes : la Gazette de France et V Union, séparés à peine par des dissidences d'opinion si légères que les deux feuilles auraient pu très aisément se confondre en une seule.

La Gazette de France, après la mort de son plus illustre directeur, l'abbé de Genoude, avait passé dans les mains du baron Lourdoueix, principal collaborateur du défunt. On sait que celui-ci s'appelait de son vrai nom Genoud, et qu'à sa demande le roi Louis XVIII l'avait ennobli en modifiant son nom. On attribuait au vieux roi cette parole où apparaît sa causticité proverbiale : « Il veut une particule, nous allons lui en donner deux, une par devant et l'autre par derrière. » Et c'est ainsi

que l'abbé Genoud était devenu l'abbé de Genoude.

Dans les mains de Lourdoueix, la Gazette de France n'avait pas périclité. Mais politiquement elle n'existait que par lui et il suffisait à sa tâche avec un petit nombre de jeunes rédacteurs à peu près inconnus. La table était trop étroite pour que de plus nombreux convives pussent s'y asseoir. A V Union, il en était autrement. Refuge d'une légion d'écrivains du temps de la Restauration, cette feuille vivait surtout des subsides du parti légitimiste et probablement de ceux du comte de Ghambord. Quoique la maison pût être considérée comme un cabinet des Antiques, on n'y était pas défavorable à l'introduction de collaborateurs qui rajeuniraient le personnel, quelque peu démodé. Chaudement recommandé au rédacteur en chef Henry de Riancey, je bénéficiai de cette disposition et, huit jours après la suppression du Spectateur, j'étais admis dans le vieux sanctuaire de la rue de la Vrillière, où mes vingt et un ans devaient faire, je dois le dire, singulière figure.

A la veille du jour où je devais y entrer, l'un des familiers du Spectateur, homme de beaucoup d'esprit mais professant un profond dédain pour ce qu'il appelait « les débris du parti légitimiste », avait essayé de me décourager par avance en me prédisant, sous les couleurs les plus sombres, le sort qui m'attendait dans la maison où désormais allait se poursuivre ma carrière :

« Ne vous attendez pas, m'avait-il dit, à trouver à V Union les habitudes cordiales du Spectateur; c'est dans un assemblage de vieilles perruques que vous allez vivre, un milieu pédant, gourmé, en défiance contre la jeunesse et l'esprit moderne. Certainement, vous ne vous y plairez pas ; avant qu'il soit peu, vous serez amené à chercher ailleurs une situation. »

Combien je fus détrompé!... Outre l'accueil véritablement paternel que je reçus d'hommes qui, pour moi, étaient presque tous des vieillards, et qu'on m'avait présentés comme figés dans leurs opinions, leurs préjugés et leurs rancunes, j'eus bientôt à me féliciter d'avoir une place parmi eux.

Quoique ayant appartenu pour la plupart à ce parti de l'ancien régime, duquel on disait, de 1815 à 1830, « qu'il n'avait rien appris ni rien oublié », ils avaient perdu tout espoir de le ressusciter, mais ils y étaient restés trop attachés pour ne pas le défendre quand il était attaqué et pour ne pas chercher à sauver du naufrage ce qui pourrait en être encore utilisé dans l'avenir. Ce qui caractérisait leur attitude vis-à-vis du despotisme impérial, c'étaient leurs aspirations vers la liberté, communes alors à toutes les feuilles d'opposition, à quelque parti qu'elles appartinssent.

Bientôt, je pus me convaincre que la rédaction de V Union n'était pas moins brillante que dans d'autres journaux de caractère plus moderne et plus répandus dans les milieux bourgeois. Les

grandes rubriques étaient tenues par des hommes dont la compétence égalait l'expérience et le savoir. La critique théâtrale avait trois titulaires : Théodore Anne, ancien garde du corps de Charles X, auteur de plusieurs drames et comédies joués sur les grandes scènes parisiennes où son nom apparaissait encore quelquefois ; le compositeur Sylvain Saint-Étienne, et enfin, Escande, un bossu à physionomie maladive, un neurasthénique, dirionsnous aujourd'hui, ce qui s'expliquait moins encore par sa difformité que par le tragique souvenir qui pesait sur sa vie. Rédacteur en chef du journal royaliste de Montpellier, VÊcho du Midi, il avait été la cause d'un duel entre un gentilhomme du pays, M. de Ginestous, et Aristide Ollivier, directeur du journal républicain, le Sufjrage universel, frère d'Emile Ollivier, et qui, dans ce duel, avait été tué à la fleur de l'âge.

Les variétés étaient signées d'écrivains déjà connus par leurs travaux : Armand de Pontmartin, Alfred Nettement, Lubis, un vieux champion du journalisme d'avant 1830 et l'un des plus actifs instruments de la coterie du comte d'Artois.

D'autres collaborateurs complétaient ce groupe que dirigeait honorairement le vieux Laurentie, et effectivement Henry de Riancey. Laurentie, alors âgé de soixante-cinq ans, rappelait leb grands épisodes du règne des deux derniers Bourbons ; il y avait ligure et acquis la réputation d'un ardent réactionnaire. Sous Charles X, il s'était signalé

par la plus violente opposition au libéralisme. Dans son intransigeance, il n'avait pas épargné les ministres les plus dévoues à la dynastie, lorsque dans leurs actes il croyait découvrir des avances faites aux libéraux. Villèle et Martignac avaient connu la violence de ses attaques et pour couronner son existence politique, il avait défendu le ministère Polignac avec la plus rare intrépidité. Ces souvenirs n'étaient pas faits pour lui donner un renom de sagesse et de tolérance. Mais, épave d'une époque féconde en péripéties, il n'en inspirait" pas moins le respect qu'on doit à un vieil athlète dont la défaite ne saurait faire oublier la vaillance.

Cette époque, tout dans sa personne la rappelait : sa lévite gros bleu boutonnée jusqu'au cou, sa haute cravate blanche nouée sur la nuque et dans laquelle le menton s'enfonçait, tout, jusqu'à la coupe de ses cheveux argentés ramenés vers les tempes et formant au-dessus du front ce toupet qui avait été longtemps à la mode.

Il abondait en souvenirs sur sa collaboration à une politique qui a été fatale à la France et sur les circonstances en lesquelles il l'avait défendue dans le journal la Quotidienne, fondé par lui et devenu, en 1847, le journal F Union par suite de sa fusion avec la France et VÊcho français, Mais je ne me souviens pas que ses paroles aient jamais trahi un regret de sa conduite ni qu'il ait jamais imputé à son parti la responsabilité de la

chute de Charles X. D'ailleurs, il n'était plus là, je l'ai dit, que comme l'emblème visible de la fidélité de la maison au drapeau du passé. Il me témoigna toujours une sympathie protectrice et affectueuse qui m'a laissé reconnaissant envers sa. mémoire.

La direction effective du journal était exercée par Henry de Riancey, écrivain plus laborieux que brillant, dont les écrits ont été aussi nombreux que variés, Famé des frères Riancey, qui n'avaient pas craint — alors que celui-ci atteignait à peine sa vingt-quatrième année — d'entreprendre une Histoire du monde, de la création à nos jours, sans se laisser effrayer par l'ampleur du sujet et qui forme neuf volumes qu'on ne trouve guère aujourd'hui que dans les bibliothèques publiques.

Riancey s'efforçait de rajeunir la rédaction de V Union en variant les rubriques et en ayant soin de ne rien dire qui l'exposât aux rigueurs de la législation sur la presse, dont le Spectateur venait d'être la victime. Quand je me rappelle ses conseils, je me figure qu'il voyait en moi une recrue pour le parti royaliste. L'accueil que m'avait fait Mallac procédait de la môme cause. Au personnel permanent de V Union, il convient d'ajouter l'administrateur général, colonel Mac Sheehy, vieux bonhomme raidi par l'âge, usant peu de s< 's prérogatives, quoiqu'il s'en montrât très jaloux, et quelque peu momifié dans ses fonctions.

Indépendamment des collaborateurs que leur

tâche attirait au journal tous les jours, il en était d'autres dont la collaboration était intermittente. Je me liai rapidement avec le plus jeune d'entre eux, François Lenormant, fils de Charles Lenormant, l'archéologue et l'historien, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeur à la Sorbonne et au Collège de France et directeur du Correspondant où l'avait placé son ami Montalembert.

Petit-neveu par sa mère de Mme Récamier, François marchait sur les traces de son père. A V Union, il publiait des articles d'archéologie et d'histoire qui déjà faisaient autorité et permettaient de lui prédire une carrière digne du nom qu'il portait. Mais sa vie devait être brève. Quelques années plus tard, après s'être marié, il est mort dans l'épanouissement de sa jeunesse et dans toute sa force intellectuelle, au cours d'un voyage qu'il avait entrepris en Orient, en vue de recherches scientifiques.

Il voulut me présenter à ses parents ; je fus l'objet, de leur part, d'une bonne grâce qui ne s'inspirait pas seulement, j'aime à le croire, du désir d'être agréables à leur fils. Le mardi gras 1858, ils donnèrent une fête à laquelle je fus invité. La comédienne Stella Colas, sociétaire de la Comédie française, y récita des vers, mais comme, avant que son programme fût épuisé, elle était obligée de nous quitter pour aller paraître sur la scène de la rue Richelieu, dans la cérémonie

du Malade imaginaire, où toute la troupe devait figurer, et comme, d'autre part, elle s'engageait à revenir, le duc de Noailles, qui était présent, lui offrit obligeamment sa voiture, afin de faciliter son prompt retour. Elle nous revint en effet une heure plus tard, et nous charma de nouveau.

C'est pendant l'intermède auquel avait donné lie*u son absence que je fus présenté à Montalembert. Il était alors en lutte contre le gouvernement impérial et dans le Correspondant, qu'il venait de réorganiser, il faisait campagne pour les intérêts catholiques. Ses longs cheveux grisonnants rejetés en airière, le sourire qui éclairait son regard, ses lèvres largement ouvertes sur la blancheur des dents, donnaient à sa physionomie une expression de volonté qui trahissait la combativité dont son âme était pleine. Des quelques paroles que nous échangeâmes, respectueuses et admiratives de ma part, bienveillantes de la sienne, je pouvais conclure qu'il ne tiendrait qu'à moi de m'enrôler dans la troupe qu'il commandait. Je fus profondément troublé par les perspectives que m'avait ouvertes ce rapide entretien ; on verra bientôt comment et pourquoi j'en restai là.

C'est aussi durant cette soirée que je lis la connaissance d'Albert Gigot, élève de Mgr Dupauloup, honoré de son amitié et qui fut après la guerre de 1870 préfet d'Orléans et préfet de police, et de Charles et d'Hilaire de Lacumbe. Us bril-

laient au premier rang parmi les jeunes disciples de Montalembert. Nos relations se continuèrent pendant quelques mois, puis elles s'espacèrent, mais quoique ensuite la vie nous ait séparés, nous ne nous sommes jamais rencontrés, les deuxLacombe et moi, sans nous rappeler avec plaisir les origines de nos anciennes relations, trop vite interrompues. Avec Albert Gigot, elles s'étaient déjà renouées quand il fut nommé préfet de police sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon. Je raconterai en son temps comment je fus mêlé à sa nomination.

Parmi les collaborateurs intermittents de V Union se trouvait aussi le vicomte Walsh. Il n'était pas le moins intéressant des personnages que j'y connus. Né sous le règne de Louis XVI, il avait rempli, en province, sous le Consulat, de modestes fonctions administratives. Il les avait conservées pendant la durée de l'Empire, puis sous la Restauration, à laquelle il s'était définitivement rallié ; si bien rallié qu'à la chute de Charles X, il avait donné sa démission et s'était consacré au journalisme et à la littérature. Directeur du périodique la Mode, il a écrit en outre de nombreux ouvrages, les plus disparates, consacrés les uns à des études religieuses, les autres à des souvenirs historiques ou mondains, qui, à l'heure où il les publiait, lui valaient un certain renom.

Il était aimable et accueillant, mais ce qui donnait surtout de l'agrément à son commerce, c'est

que dans le passé, il avait vu beaucoup de choses intéressantes et qu'il était riche de souvenirs. Ayant fréquenté tous les milieux politiques et quoique rattaché maintenant au parti royaliste, il était toujours en relations avec des personnages qu'il considérait comme des adversaires, mais auxquels il restait fidèle en raison des relations passées. Dans le nombre figuraient plusieurs de ceux qui étaient d-evenus les séides de l'Empire. Il en parlait volontiers et, dès qu'on le mettait sur ce terrain, il était intarissable. Le nom de l'un d'eux, Persigny, revenait fréquemment dans les évocations du passé auquel il se plaisait :

« Je l'ai connu bien malheureux, racontait-il, bien pauvre diable. C'est lui qui a poussé Bonaparte ; il l'a arraché à la vie désordonnée qu'il menait à Londres. J'ai prédit, en 1849, qu'il le ferait empereur, et je ne me suis pas trompé. J'ai continué à le voir, non pas parce qu'il est ministre, mais quoique ministre. Il est toujours utile, quand on est dans l'opposition, d'avoir par quelque côté de bons rapports avec le pouvoir et c'est ainsi que je l'ai fait dîner un jour, en 1852, avec Berryer et Falloux. Il espérait alors assurer à Napoléon l'appui des légitimistes ; c'était une illusion et quoique à ce dîner la conversation soit restée cordiale, il n'y a pas eu de suite. »

Il me suffit de rappeler ces propos pour démontrer l'intérêt des souvenirs de Walsh et l'utilité de son intervention dans le cas où l'existence du

journal aurait été compromise par la vivacité de certaines polémiques.

Avant d'en finir avec V Union, je veux donner un souvenir au vieux Neychens, le secrétaire de la rédaction, la cheville ouvrière. Ayant dépassé la cinquantaine, il appartenait depuis longtemps au journalisme, mais il était toujours resté dans l'ombre, confiné dans ses fonctions, et j'ai toujours pensé que c'est pour cette raison qu'il en voulait un peu à tout le monde. Sa spécialité consistait à être toujours de mauvaise humeur et à ne pas prononcer le nom d'un confrère sans placer immédiatement à côté une remarque plus ou moins malicieuse. Aucun d'eux ne trouvait grâce devant lui. En dehors du journal, il vivait très isolé; on le rencontrait, marchant à pas comptés, sur les boulevards, entre la chaussée d'Antin et la rue Le Peletier, mais toujours seul. Je n'ai jamais eu à me plaindre de lui, car, je ne sais trop pourquoi, il me prédisait des succès de carrière et me laissait entendre qu'il serait le premier à s'en réjouir. Malgré tout, cependant, il ne me fît pas oublier cet aimable Letellier, qui, au Spectateur, m'avait guidé à mes débuts.

Vers le même temps, Alfred Nettement — qui s'intéressait à moi — me conduisit chez l'éditeur Lecofïre, vieillard un peu lourd d'aspect, mais d'une intelligence très déliée et d'une bonté qui rendait singulièrement agréables les rapports qu'on entretenait avec lui. Il venait de fonder la Se-

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maine des familles, recueil hebdomadaire dont le titre indiquait le caractère et le but, et auquel je collaborai sur sa demande. Cette invitation en entraîna une autre, celle d'aller passer la soirée chez lui à ses jours de réception. Je vois encore, dans une vieille maison aux environs du Luxembourg, un vaste salon confortablement meublé, mais sans ombre de luxe, et autour de la cheminée, rangés en demi-cercle, autant de fauteuils qu'il y avait d'invités. Alfred Nettement était le Chateaubriand de ces réunions auxquelles malheureusement manquait Mme Récamier. Nous y étions entre hommes, le maître de la maison d'un côté de la cheminée et Nettement en face de lui. On passait ainsi une heure ou deux, les vieux parlant peu ou ne prenant la parole que sur la question du jour, et les jeunes, un peu intimidés, comme s'ils eussent craint, s'ils se fussent mêlés à la conversation, de s'attirer un avertissement, ainsi que cela se passe dans les Burgraves :

Jeunes gens, jeunes gens, vous faites bien du bruit ; Laissez les vieux rêver dans l'ombre et dans la nuit.

Ce qui caractérisa mon séjour de plusieurs mois au journal V Union, c'est qu'il constituait pour le débutant que j'étais encore, ignorant, dépourvu d'expérience et ayant tout à apprendre, un observatoire d'où je pouvais suivre, dans ses accidents quotidiens et dans ses manifestations les plus instructives, la vie sociale de Paris. Pour y pénétrer

et y circuler, il me fallait une clé et un guide. La feuille à laquelle je collaborais me procura l'un et l'autre par la pratique même de ma profession. Je demande à mes lecteurs d'aujourd'hui de rester avec moi à cette place d'où je pouvais tout voir, tout observer, et faire mon profit de ce que je voyais et j'observais et acquérir les connaissances qui me manquaient encore. C'est à la faveur de cette lumière que nous allons suivre ensemble les transformations matérielles et morales de la France en ce temps qui a été à vrai dire l'aurore de temps nouveaux, le prologue d'un spectacle qui pourrait s'appeler : les mœurs de l'empire.

Dès son avènement à la puissance impériale et probablement pendant qu'étant encore président de la République, il le préparait, Louis-Napoléon avait compris que le pays auquel il venait de rendre la sécurité aurait hâte d'oublier ses récents malheurs et de s'enrichir. Aussi à peine empereur, le lance-t-il dans les grandes entreprises financières.

C'est du commencement de l'Empire que datent les mœurs nouvelles de la Bourse et de la finance. Jusqu'à ce moment, c'est surtout dans la haute industrie, dans les établissements métallurgiques, dans la construction des chemins de fer que s'étaient édifiées les grandes fortunes, celles de Paulin Talabot, des deux Pereire. A partir de 1851, les affaires changèrent de physionomie, et

l'on vit apparaître le système des emprunts d'État, la création des valeurs à lots et à primes, l'émission sur une vaste échelle des titres au porteur. Ce marché aux papiers, qu'on nomme la Bourse, prit des développements considérables ; les capitaux, alléchés par d'innombrables chances de gain, par les gros intérêts, par le spectacle de richesses rapidement constituées, se détournèrent de l'industrie pour aller vers la spéculation. Des établissements financiers se fondèrent pour favoriser ces tendances; le jeu fut élevé à la hauteur d'une institution.

Il y eut alors des fortunes scandaleuses, des ruines éclatantes. On vit d'antiques patrimoines, fruit du travail de plusieurs générations, emportés en huit jours, des misères indignes de toute sympathie subitement transformées en opulences insolentes et imméritées. Des désastres retentissants ont marqué l'histoire de cette époque ; il est plus d'une fois arrivé que des entreprises, lancées sous le patronage public ou secret du gouvernement, sont allées finir tristement sur les bancs de la police correctionnelle, tandis que les actionnaires expiaient, par la perte partielle ou totale des capitaux qu'ils y avaient engagés, leur confiance et leur impatience de s'enrichir. On devait, sous la République, lors de la crise de l'Union générale, assister au même spectacle. Les affaires de Bourse se développèrent outre mesure; elles amenèrent la création de ce qu'on appelle la coulisse, c'est-à-

dire d'un personne- qui s'établit peu à peu à côté du parquet des agents de change, pour servir comme lui d'intermédiaire entre le marché et le public, véritable courtage marron qui déborda bientôt le courtage officiel et qui, tour à tour combattu, défendu, autorisé, toléré, finit par s'implanter définitivement dans nos mœurs, comme un élément nécessaire à la spéculation. Les débuts du nouvel état de choses lurent orageux et il fallut bien des années pour en faire une institution avouable, au même titre que les établissements financiers qui s'occupent généralement de l'émission et de l'exploitation des valeurs mobilières.

Indépendamment de ce changement dans les mœurs financières, Napoléon III s'était efforcé d'inspirer aux Français, surtout après son mariage, le goût des fêtes, du luxe et des plaisirs. Comme à cet Empire qu'il voulait brillant, il fallait une capitale somptueuse, il en commença la transformation par le développement des voies ferrées, l'application de Télectricité au télégraphe, l'ouverture de routes, les traités de commerce, il multiplia les moyens de communication entre les nations civilisées et la grande ville peu à peu métamorphosée. Cette transformation de Paris, déjà commencée quand j'y débarquai, fut la principale préoccupation des Parisiens, pendant la durée de l'Empire, l'origine de fortunes invraisemblables. Les noms du baron Haussmann et de l'ingénieur ^.Iphand en symbolisent le souvenir.

On y préluda par l'achèvement du Louvre. Puis on s'avisa que de nombreux quartiers avaient besoin d'être assainis. On les jeta bas. La petite Pologne, quartier des chiffonniers, disparut. A sa place, on ouvrit le boulevard Malesherbes et s'élevèrent l'église Saint- Augustin et des maisons monumentales formant de larges rues, de splendides avenues. Les mêmes transformations s'opéraient sur d'autres points de la capitale. Paris ne fut bientôt qu'un vaste chantier. On y avait attiré une armée de maçons. Les premiers projets à peine exécutés en engendraient d'autres. Les architectes élaboraient d'innombrables plans, des églises, des halles, l'Opéra, l'Hôtel-Dieu. Chaque jour voyait surgir une entreprise nouvelle. Une fièvre de construction s'emparait de tout un peuple. Les expropriations pour cause d'utilité publique se pratiquaient sur une vaste échelle. Chacun rêvait d'être exproprié. Les propriétaires de maisons tombant en ruines et de terrains vagues, les chefs d'industries expirantes se voyaient tout à coup au moment de tirer une fortune de ce qui menaçait de les appauvrir. Tout immeuble destiné à être exproprié triplait de valeur. Les jurys se montraient généreux, payaient sans marchander, ouvraient à la spéculation des ressources nouvelles.

Au début, des nécessités sanitaires ou stratégiques semblaient justifier les démolitions. Mais, bientôt, elles ne furent plus dictées que par l'ar-

bitraire et le bon plaisir, par des complaisances vénales. Il y avait en tout cela des favorisés, des heureux. C'étaient ceux qui, grâce à leur position sociale, leurs relations, étaient tenus au courant des projets de l'administration urbaine. Dès qu'ils avaient appris qu'un quartier devait être démoli et lorsque le commun des mortels l'ignorait encore, ils s'y transportaient, y devenaient à bas prix propriétaires des maisons et des terrains situés sur le tracé des voies projetées et, quand l'expropriation les atteignait, elle leur permettait de réaliser, sans risques ni périls, un gain considérable dont quelquefois ceux qui le leur attribuaient touchaient secrètement une part.

Le prix des choses nécessaires à la vie subit alors des variations ruineuses. Les immeubles nouveaux réunissaient toutes les ressources du luxe le plus raffiné. On employait à leur ornementation l'or et le marbre. Leur construction coûtait gros, d'où augmentation naturelle du prix des loyers. Les locataires, par voie de conséquence, mettaient dans leurs vêtements, dans leur mobilier, quelque chose de l'élégance au milieu de laquelle ils vivaient désormais. De là le goût des beaux ameublements, arrangés à la mode du jour ou inspirés des plus jolis souvenirs de la Renaissance et du dix-huitième siècle. Les meubles anciens atteignaient une valeur fabuleuse qu'ils ont d'ailleurs conservée. Les collectionneurs réalisaient d'énormes bénéfices ; puis, à côté de l'industrie

des vieux meubles, vraiment, authentiquement vieux, se créait l'industrie du vieux neuf ; ce fut l'origine de fraudes qui se pratiquent encore aujourd'hui et dont les chroniqueurs Edouard Fournier et Philippe Burty se faisaient déjà les historiens.

Parallèlement à ce développement d'un luxe effréné dans les habitations, se développèrent pour les Parisiennes et les riches étrangères des besoins de toilette. Ce besoin favorisa la création des grandes maisons de modes. La confection des robes, concentrée jusque-là dans les mains des femmes, passa aux mains des hommes. La rue de la Paix vit s'ouvrir les magasins d'un grand couturier, dont les salons devinrent tous les après-midi, sous prétexte d'essayage, des lieux de rendez-vous. Worth eut bientôt des imitateurs. Des affamées d'élégance, dépourvues de ressources, se prêtèrent au rôle de réclames vivantes, de lanceuses de toilettes excentriques qu'elles ne payaient pas, à la condition d'être les premières à les porter, d'en faire ressortir la séduction, d'en répandre le goût. Chaque grande maison de mode avait sa lanceuse attitrée.

Les robes à douze cents francs, les chapeaux à cent vingt francs apparaissent à cette époque. Les fabricants de ces merveilles, assimilés par leurs clients à des inventeurs de génie, en affectaient les allures inspirées. Ils poussaient à la vente en offrant de longs et ruineux crédits. On savait

dans le monde que Mme de X... devait quatrevingt mille francs à son couturier pour une seule année et qu'elle se trouvait hors d'état de le payer. En présence de si terribles besoins, la vertu des femmes faiblissait. Elles désarmaient devant l'homme généreux qui consentait à payer la facture, à défrayer le luxe de la maison dont on dissimulait au mari le véritable prix. La superbe comédie des Lionnes pauvres, jouée au théâtre du Vaudeville, éclata comme un tonnerre, fit la lumière, une lumière brutale et sans pitié, sur un fait qui n'était déjà plus une exception. Puis, quand Sardou donna au théâtre Maison neuve, on put se rendre compte du caractère étrange et nouveau que prenait dans certains milieux la vie conjugale.

C'est d'ailleurs en tout et pour tout que l'existence devenait plus coûteuse. Dupin, le président du Sénat, signalait à l'indignation publique « le luxe effréné des femmes ». La jolie Parisienne que l'opulence de son salon obligeait à ne se vêtir que de velours, de satin et de dentelles, ne se résignait plus à aller à pied ; à cette déesse, il fallait un char de triomphe, sa voiture pour faire ses courses et se montrer au Bois. Le train des maisons s'augmentait ; les gens qui dépensaient une somme supérieure à leur revenu ne se comptaient plus. La suppression de l'emprisonnement pour dettes favorisait les^ folles dépenses. La corruption des maîtres atteignait les valets. Les fournisseurs se

faisaient leurs complices pour gruger les maîtres.

En même temps, toute une population de filles galantes s'abattait sur les quartiers nouveaux. Devant la répugnance du bourgeois à habiter des maisons à peine achevées, encore humides de l'odeur des peintures et puant le neuf, on louait à ces dames peu difficiles et ne demandant que du luxe à bon marché. Les propriétaires les gardaient un an et les renvoyaient quand elles avaient essuyé les plâtres. Les lionnes pauvres, les lanceuses, les essuyeuses de plâtre sont des types contemporains de l'Empire et modernes au plus haut degré.

La vie de luxe développait le goût du plaisir, aidait à l'extension de la galanterie. Les industriels et les entrepreneurs dont la transformation de Paris préparait la fortune entendaient aussi jouir; le fournisseur prétendait imiter, égaler, dépasser son client. Il se mettait à entretenir des filles, faisait des folies pour elles. Parmi les hôtels grandioses qui s'élèvent dans le quartier de l'Étoile, il en est un qui perpétue encore aujourd'hui le souvenir d'une de ces passions désordonnées. Le terrain sur lequel il est construit fut offert par l'un des principaux entrepreneurs des reconstructions de Paris à une femme du demi-monde que plusieurs Parisiens ont connue à ses débuts dans une chambre meublée du prix de deux cents francs par mois. C'était un cadeau royal. Sur ce terrain, le protecteur lit construire pour L'idole un pillais,

une pure merveille, dont les peintres illustres embellirent de leur pinceau les plafonds et les murailles et où, grâce aux générosités de ce maçon enrichi, elle entassa une collection d'objets d'art, estimée à plusieurs millions.

On pourrait citer beaucoup d'aventures analogues. Mais celle-ci eut un dénouement qui mérite d'être retenu. On raconte qu'après avoir réalisé une opulente fortune, l'entrepreneur se ruina et, qu'en un jour de détresse, étant allé supplier la séduisante créature qu'il avait enrichie de lui prêter cent mille francs, elle le fit jeter dehors avec une rare indépendance de cœur. On a même ajouté que le malheureux, accablé par ce trait d'ingratitude et par son infortune, se suicida.

Tous les traits de ce temps restés dans ma mémoire ne sont pas aussi révoltants. En voici un tout à fait savoureux, mais qui n'est que ridicule. Une femme de condition obscure, dont le mari avait fait rapidement fortune, aspirait — devenue veuve — à jouer un rôle de grande mondaine, à avoir un salon. Mais, comment feraitelle?... Elle ne connaissait personne. Elle ne s'embarrassa pas pour si peu et un beau jour, avec une inconsciente audace, elle lança dans la société quelques centaines d'invitations : « Mme X... restera chez elle le... » La plupart de ces invitations lui furent retournées, quelques-unes avec d'impertinentes réflexions : « Et moi aussi. » Ou encore : « Qu'est-ce que cela me fait? » Mais elle ne se

découragea pas ; elle persista et finit par voir le Paris mondain dans son salon. Il est probable que la jolie fantaisie du duc de Morny, Monsieur Choufleury, jouée aux Bouffes, avec la collaboration non avouée d'Hector Crémieux et de Ludovic Halévy, fut inspirée par cet épisode qui prêta à rire et fut bientôt oublié.

Du reste, le Paris de ce temps est plus plein de fêtes que de drames. Le vice régnait tout-puissant, trouvait de nombreux moyens de s'épanouir dans la facilité avec laquelle on se procurait de l'argent. Des sociétés financières se créaient de toutes parts ; les actions faisaient prime, la Bourse montait comme le prix des terrains. Il semblait que tout le monde roulât sur l'or et voulût vivre en gaieté. Mais au fur et à mesure que s'écouleront les années et que se dramatiseront les événements en affectant un caractère prophétique, la corruption sociale s' étendant comme une gangrené se manifestera par des traits qui rappellent les décadences de nations et de cités dont l'histoire nous a conservé l'image. On pourra croire alors que la France est condamnée et qu'elle va périr. Mais ce n'est pas de la décadence de cette fin d'Empire que j'ai voulu présenter le tableau; c'est de la contamination qu'à mes débuts dans la presse parisienne et de l'observatoire qu'était pour moi le journal V Union, je voyais se dévoiler sous mes regards curieux et jamais lassés des spectacles qu'ils embrassaient.

AU JOURNAL « L'UNION » 9o

Singulièrement inquiétants, ces spectacles, pour les hommes d'âge et d'expérience, mais non pour les jeunes comme moi qui entraient dans la vie pleins d'illusions et de foi dans l'avenir. La pestilence qui empoisonnait certains milieux sociaux restait impuissante à en atteindre d'autres. Il y avait toujours des âmes qui résistaient à de funestes entraînements, se livraient avec ardeur aux œuvres de charité, pratiquaient leur religion, priaient et opposaient aux saturnales de Paris d'édifiants et saints exemples. Cette influence n'avait pas cessé de s'exercer. La France chrétienne était toujours debout, répandait toujours sur le monde ses trésors inépuisables, suscitant les vertus héroïques, le dévouement, l'esprit d'abnégation et le sacrifice. C'est par elle sans doute qu'après la tourmente fut fléchi le courroux de Dieu et qu'après le désastre de 1870-71, après la Commune, la patrie fut sauvée, bien que l'Empire expirant lui eût légué tout un héritage de mœurs et d'habitudes dont la République ne l'avait pas encore délivrée lorsque éclata la guerre de 1914.

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