‹ Souvenirs de musique et de musiciensChapitre 13 sur 15 · SANCTUAIRES MUSICAUX I · texte numérisé non relu

SANCTUAIRES MUSICAUX I

(l'une niouelle blessée à mort et sanglante, que ses compagnes escortaient de leur vol, pour la pousser, la sauver peut-être avec le vent de leurs ailes.

De l'Italie autant que de la Grèce, je trouvais dans les propos de l'artiste l'intelligence et l'amour. Ainsi j'espérais beaucoup du musicien et, sans rien connaître encore de sa musique, il me plaisait d'imaginer ce que pourrait donner une sensiliilité aussi vive, lorsque au lieu de se traduire en paroles, elle s'exprimerait par les sons.

Je ne lardai point à l'apprendre. Laparra me pria de venir écouter un drame lyricpie dont il avait écrit, sur un sujet espagnol, le poème et la [tartilion. ("/était au fond des jardins de l'Académie, dans un pavillon retiré (|u'on nomme San (Jaetano. Nous avons passé là bien des heures, lisant et relisant ensemble cette Habanera (\m tout de suite m'avait l'rappé. Heures brillantes du jour, surtout de certains après-midi de dimanche, où les rumeurs d'une foule italienne, allant et venant sous la fenêtre, se mêlaient à la vie populaire de l'Espagne, évo(iuée par les sons ; heures silencieuses des minuits romains, où le sombre éclat de la musique paraissait encore plus sond)re. L'œuvre peu à peu me devenait familière. Depuis, réalisée au théâtre, elle ne m'a point surpris. Elle m'a déçu moins encore et je n'ai fait ([ue mieux sentir, éprouvées par le temps et plus sûres, les raisons ([uc tout de suite j'avais eues de l'aimer.

On ne saurait assez le redire aux Romei, comme on appelait jadis les visiteurs ou les pèlerins de Rome :

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avides de la contempler, ils oublient de l'entendre. Qiii nie rendra les avrils romains, vibrants de musi(|ue autant que de lumière! Une fois, j'ai presque dû me défendre de leurs sortilèges. Sur la terrasse du Pincio. j'écoutais un orchestre militaire jouer l'ouverture de Léonore. Je reconnus à jicine le chef-d'œuvre l)eethovénien, ou plutôt je fus près de le méconnaître. Les choses, le temps et le lieu me le rendaient étranger, pour ne pas dire importun et contraire. Sous les palmiers, il me paraissait trop grave et la sombre héroïne n'arrivait pas à triompher de l'enchantement doré du soir.

Mais dans un méchant petit théâtre, le Trovatore ou Rigoletto me ravissait. De médiocres artistes chantaient cela pour de petites gens. Mais comme les uns et les autres comprenaient, sentaient cette musique ! En eux, en elle, quel mouvoment, quel feu, quelle vie ! Comme elle paraissait bien là, dans ce « milieu », ce qu'elle est en réalité : mm le produit de la méditation profonde, mais le jet de rimprovisation jjassionnée 1 A la sortie du théâtre, des voix jeunes et chaudes se répondaient sous les étoiles et le refrain du duc de Mantouc se mêlait au chant de la fontaine de Trevi, ruisselant devant le vieux palais qui reste rouge dans la nuit.

Qui donc entendra jamais les harmonies de Rome comme Louis Veuillot en respira le parfum ! Au Transtévère, une i)rocession passe, un malin d'été. Les robes rouges des enfants entourent le dais de soie blanche et d'or qui se lialance au soleil. Un régiment rencontre le

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collège. Il joue la marche i'Aïda. Par son éclat pareil à celui des couleurs, par sa joie qui répond à la joie de la saison et de l'heure, cette musique brillante et qui n'a rien d'égyptien, me paraît tout avoir de l'Italie sa mère et pour un instant, parmi tant de signes visibles, je reconnais le signe et 1 àmo sonore de sa patrie

Je sais, au pied du Palatin, une humble église de briques en forme de rotonde. Elle est dédiée « à saint Théodore, soldat et martyr «. Un soir, un paysan priait là, tout seul, à voix haute. Prosterné, le front contre le pavé, des pleurs, des sanglots même se mêlaient à sa prière. Soudain une musique lointaine se fit entendre Un piano mécanique jouait la fameuse mélodie du Trovnlore. ladieu de Manrique à Léonore, ai)rês le Miserere. Alors, malgré l'instrument vulgaire, malgré 1 imprévu presque l'imiiertinence de la rencontre, j'en ressentis la [)rofonde, l'émouvante beauté. Il me sembla que jamais l'admirable plamtc ne s'était accordée avec une plus simple, plus sincère et plus humaine douleur.

Les « Promenades dans Rome " sont fécondes, même pour un musicien Dans la solitude du Uœlius, nous le disions tout à l'heure, l'âme de saint Grégoire parle et chante encore. L'Aventin est également demeuré digne de lui. Le collège bénédictin de Saint- Anselme est peut-être le seul édilicc moderne (|ui ne déshonore pas les horizons romains. Il les regarde, les domine, et loin de les contredire, il s'accorde avec eux. Un jour de Pâques, j'entendis là de belles vêpres. Un i salut n grégorien les suivit.

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L'otlice prit peu de temps et fit peu de bruit. Le Bella -prémuni hostilia de \'0 salularis ne déchaîna pas le belli(|ueux tapage par où, dans nos paroisses parisiennes, ces trois mots ont coutume de se signaler. LeTantum ergo ne fut que celui de la liturgie, mais modulé, j'allais dire modelé par des voix qui faisaient presque de la forme sonore une forme plastique, tant elles lui donnaient de relief et de perspective. Un autre dimanche, j'eus l'honneur d'être l'hôte des rehgieux. Le repas s'achevait. Une cloche ordonna le silence. Quelques secondes ])assérent, et tout à coup, d'une voix uniciue faite de toutes leurs voix, les moines entonnèrent la prière d'actions de grâces. Il n'y avait pas là de mélodie, une psalmodie à peine, et, sur une seule note, longuement tenue, comme une coulée de lumière. A la fin, le robuste unisson descendit d'une tierce et, doucement, s'éteignit. Ce fut tout. 3Liis cela suifit pour m'apprendre ce que le moindre signe sonore peut avoir de noblesse et de puissance, de pure et sereine beauté.

Parmi des lettres anciennes, je retrouve, déjà vieux de près de vingt ans, ce billet de Lorenzo Perosi : « En vous souhaitant la bienvenue sur la terre italienne, j'ai le plaisir devons dire que j'arriverai à Pise jeudi pour vous voir ». Et moi-même je revois aussitôt ce jeudi d'octobre 1903, dans cette Pise moins pâle, mais aussi muette, aussi lasse, aussi belle que Desdemona sur son lit de mort : E tu, corne sei

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