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CHAPITRE III

Un soir, à rOpéra-Coniiqiic, un crili([UO musical à ses délnits avait pour voisin l'un des anciens, peut-être le doyen de leur profession eonn'nune, un des plus écoutés parmi nous, sinon des mieux écoutants, car il commençait alors, et même il avait depuis longtemps déjà commencé de ne plus entendre. A certain moment, le vétéran se pencha vers son jeune confrère et lui fit cette question : « Vous qui avez été au Conservatoire, pourricz-vous me dire en ([uel ton l'école moderne écrit pour le quatuor ? »

Ce soir-là, je reconnus avec humilité les limites de notre savoir et j'excusai les compositeurs qui tiennent en médiocre estime la critique nmsicale et ses jugements.

Peu d'années après, il m'nrriva de dîner en compagnie d'un musicien éminent, auteur de l'un des chefs-d'œuvre du répertoire contemporain. Des amis communs, nos hôtes, avaient pris soin de m'avertir que le maître n'épronvail cpi'une indulgence voisine de la pitié pour un pauvre chroni(|ueur, lequel s'y entendait à la nnisique — on me rap|)orta ses proiuts — à peu près aussi bien que

son garçon coiffeur. Le repas achevé, pour se confirmer dans cette opinion, il nie pria, non sans ironie, de me mettre au piano. La partition de son opéra, qu'on répétait alors, m'avait été communiquée en épreuves. Tout de suite et tout entière, elle m'avait semblé, comme elle me paraît encore, admirable. Je la savais par cœur. Je la jouai, je la chantai même, de mon mieux. Puis, de mon mieux aussi, j'en entrepris l'éloge, trop heureux, ajoutai-je, d'avoir bientôt l'occasion d'en renouveler, par écrit et publiiiuomcnl celle fois, le panégyrique. L'auteur alors changea de note et, me serrant les mains, s'écria : " Mon cher, quel musicien vous êtes !» — " Oh ! maître, simplement celui-là qu'un bien autre musicien (|ue moimême compare volontiers, dit-on, à son garçon coiiïeur. »

Et ce soir-là, ]iar un piquant retour, il me parut que, de leur côté, les criti(|ues musicaux auraient torldeprendre toujours au sérieux le dédain, ou la sympathie, des compositeurs.

iMassenet, lui, joignait à trop d'esprit trop de grâce, une grâce souple et caressante, pour témoigner jamais un autre sentiment que la sympathie, l'amitié même, à celui qui conserve un ancien portrait de l'auteur de Werther avec ces trois mots, dont le premier seul n'avait rien d'excessif : « A l'ami, au confrère, au juge ». Sa grâce était toujours la plus forte. Après la ré|)étition générale à'Esclarmonde, le « juge » - si juge il y a — reçut du soi-disant « confrère » le télégramme suivant : « Quelques personnes indiscrètes, mais dévouées, me pré-

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viennent que votre feuilleton sera un très joli éreintcnient. J'ai hâte de vous lire, car je suis certain du contraire. A vous fidèlement, J. Massenet )>. Librement écrit, le ieuilletoa parut. Aussitôt, après lecture, autre billet : » Comme au lendemain du Cidy comme après Magdelcine, je viens vous remercier. Toujours de même et toujours cordialement, votre fidèle et bien an'cctionnè, J. Massenet ». Et c'est ainsi que jusqu'à la fin, le prétendu juge et le vraiment grand artiste demeurèrent amis.

Ils relaient devenus peu après la représentation du Cid à l'Opéra Un soir, dans un salon, 3Iassenet fut prié de se mettre au piano. 11 y consentit, en me faisant l'honneur de m'inviter moi même à m'y asseoir avec lui. Nous jouâmes les ballets du Cid. 11 y apportait un éclat un brio merveilleux, avec des doigts de fée. Le surlendemain, je recevais un magnili([ue cxenqjlaire de sa partition. Sur la feuille de garde il avait tracé les premières mesures du ballet, tel que nous l'avions joué, avec ces mots : « En haut, vous. En bas. moi. Souvenir de la soirée du jeudi 3 décembre 1885 ». Rien de plus affectueux, avec un grain d'encens, que les dédicaces de Massenet, ou ses moindres lettres. Il terminait volontiers celles-ci par des formules de ce genre : « Voire fervent ami ». Chèrement à vous «. (1 En chère amitié > ; ou bien, sur le mode lyrique : « Ce matin je vous écris cela.. Pounjuoi 1 Pourquoi pas hier ?... Pourquoi pas toujours ? > Au coin de son feu, lisant un livre sous la lanqie, il interrompait sa lecture pour écrire à l'auleur : « Merci du bonheur que vous me donnez en ce

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momcnl » ; ou encore : « Je voudrais vous voir... tout de suite... pour vous exprimer la profonde joie que vous me causez ». On se disait à soi-même, comme Rossini : «Excusez du peu ». On faisait mieux que l'en excuser, sans trop y croire.

Il était fidèle, en amitié. Après vingt-cinq ans, il m'écrivait encore : " Ah ! la rue Saint-Guillaume ! Les « quatre mains « du Cid avec vous, devant les vénérés parents 1 » Et les « quatre mains « aussi des Scènes alsaciennes, cette « suite « charmante que tous les deux également, à nous deux, nous avons tant aimée, et que le souvenir d'un tel partenaire, autant que le charme de l'reuvre, me rend à jamais aimable ! Plus d'une fois, pendant et depuis la guerre, je les ai reprises, les quatre esquisses jàttoresques de Massenet. Elles tiennent dans le cadre d'un dimanche d'Alsace. Avec autant de couleur, elles n'ont pas moins de poésie et quelquefois elles ne nous émeuvent pas moins que certains contes, alsaciens aussi, d'Alphonse Daudet. Le second tableau s'appelle Ah cabaret, et le troisième est intitulé Sous les tilleuls Le (juatrième et dernier s'achève, à la nuit tombante, par une sonnerie — hélas ! alors lointaine — de clairons français. Les tilleuls 1 Les Allemands nous en ont-ils assez parlé, de ces arbres-là. comme s'ils ne poussaient, ne fleurissaient, n'enibaumaienl cpie chez eux ! Et (juant à nos clairons, le jour est enfin vemi où ce n'est plus seulement dans la musiriue de Massenet (jue l'Alsace a la joie de les entendre.

Après un 3Iass(Miot, un Saint- Saëns. D'autres encore avec eux, un Gounod, un Verdi. Tous, même les morts, vivent en notre mémoire. Pour oublier telle ou telle inimitié obscure, c'est assez, plus qu'assez, de tant d'illustres amitiés. Quand je veux me représenter l'auteur de Samson et Dalila, j'enlends mêle rendre présent, j'ouvre un portefeuille gonllé de ses lettres. Toutes témoignent de son intelligence, de son esprit ; plus d'une aussi de son cœur. Mais son amitié se prouve par des actes jdus que par des phrases. Elle se plaît moins aux. eU'usions qu'aux services. Elle tient toutes ses promesses, même les promesses électorales, (pii ne sont [)as comumnément les plus sûres. Grand voyageur, on a vu Saint-Saëns revenir à Paris, — de très loin, — pour apporter à certain candidat, battu d'avance, l'honneur, même inutile, de sa voix. Dès longtemps, (en inOO), il honorait un jeune critique musical, qui l'avait loué, d'une épîlre humoristique, en vers, dont voici (luebiues strophes :

J'aurais iiiitii' voir qncllu iiiini' Vous faites dans l'aii|>aili'nicnt Inlimc, que (livinenionl Votre barbe d'or illumine.

0 critique tro|) Jtienveillanl, Merci pour les feux d'arlilices Alluini's i»ar vos maléliccs Pour moi, dans un recueil savant.

C'est la paité, c'est la lumière. Que vous apportez dans ce lieu, Bondissant comme un jeune dieu A la rutilante crinière.

Et je me sens très orgueilleux Quand votre plume, trop sévère Pour d'autres, pour moi débonnaire.

M'entoure de mots radieux.

Saint-Saëns encore une fois m'est connu moins par ses propos, — nos rencontres étant trop rares à mon gré, — que par ses lettres. Un de ses liillels, vieux de queUjuc trente ans, montre qu'il se connaît lui-même. En 1892, il m'écrivait : « Oui, classique je suis, nourri de Mozart et de Haydn dés ma plus tendre enfance. Je le voudrais, qu'il me serait impossilde de ne pas parler une langue claire et liien é([uilibrée. Je ne blâme pas ceux qui fout autrement Comme Victor Hugo parlant de certaines innovations poétiques, je trouve certains procédés très bons — pour les autres ».

Elle abonde, cette correspondance, en anecdotes comme on jugements sur la musique et les nmsiciens. Un de nos confrères ayant prétondu (pio Chopin n'avait exprimé que l'amour malheureux : « Que fait-il donc », répond Saint- Saëns, « du célèbre nocturne en ré bémol ? « H s'étonne également qu'on l'accuse (Chopin), « d'avoir parfois point la vie mondaine. C'est à peindre comme autre chose, et si la peinture est bonne, cola sulht. Toile est Vfnvitalion

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à la valse, sur Imiucllo, dans lo Fveischïdz, on nous fait danser dos paysans, ce qui est alisurde. Par l)onheur, celte absurdité nous a valu l'orcheslration de Berlioz ».

A propos de Wagner : « Ne soyons pas ingrats pour le grand Richard ».

Sur Haensel et Gretel, de Humperdinck : « J'ai été choijué... de voir employer, pour des scènes enfantines, les procédés créés par Richard Wagner pour les entreliens des héros et des dieux. Disproportion entre les moyens elle but n'est pas le fait d'un chef-d'œuvre. Mais que le second taltloau néanmoins' est délicieux ! »

Un jour, nous avions ra[iporlé co propos de Gounod : « Sainl-Saëns ! Il avait ciiKj ans qu'il manquait déjà d'inexpérience ". Et Saint Saëns de répliquer en ces termes; « Permeltez-moi de vous dire (|ue ce n'est pas à cinq ans, mais à dix-huit ans, cpie je fus accusé si joliment par Gounod de manquer d'inexpérience. A cinq ans, j'avais encore, vous pouvez m'en croire, ([uchiue chose à apprendre. Maintenant c'est tout, que j'aurais à apprendre. Gar dans l'art comme dans les sciences, plus on avance dans la carrière, plus on s'aperçoit que ce que l'on sait n'est rien auprès de ce qu'il faudrait savoir.

« .le n'ai connu Gounod (|u'à son retour do Rome. Il voulait l)ien me donner dos conseils, et je me souviens de lui avoir soumis, vers ma ipiinziéme année, une symphonie lerrihloment inexpérimentée. Mais (îounod aimait à faire des u mots « et, comme ses mots étaient charmants, on ne saurait les lui reprocher ».

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Aulanl ([w dos opinions particulières, on iiuurrait extraire (le la correspondance d'un Sainl-Saëns une de ces idées générales dont parlait Brunetiére. Mais celle là, Brunelière assurément 1 eût réprouvée. Aussi bien ce n'est point ici le moment d'ouvrir, ou de rouvrir un déVtal esthétique et de montrer le grand musicien plus fidèle — houreuscmont — en théorie qu'en pratique, à la doctrine de l'art [mur l'art et d'une nuisique vdlonlairement insensilde. 11 sullil de reconnaître — et Saint-Saëns le premier s'en contentera — (jue dans son art les j)uissances de sentiment ne tiennent pas la première place, et que son œuvre méril(;rait pour épigrajibe ce précepte d'Auguste Comte : « L'esprit doit toujours être le ministre ilu cœur et jamais son esclave ».

Il Pour le sentiment, c'est un jeune homme qui... » Bien ne fut plus vrai de Gounod, de Gounud jeune, de (iounod toute sa vie. Le sentiment, plus que renlendement, était pour lui le mode préféré de la cnnnaissance, et toute connaissance, chez lui, se tournait en amour. Le mot de saint Augustin : " Ania et fac quod vis » est l'un de ceux que répétait volontiers l'auteur de Faml et de Mors et Vila. Son allection, qui me fut presque paternelle, date — je l'ai ra|i|ielé — de ma douzième année (Jue dis-je, elle est plus vieille encore, si j'en crois cette dédicace inscrite à la première page de Rédemption : « A mon cher Camille Bellaigue, que j'aime depuis l'enfance de son père ". Depuis mon enfance à mi»i et jusipi'à sa nxiit, il m'accueillit à son foyer, .l'y revenais sans cesse, avide d'y trouver la

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lumière ot la flamme et d'ouvrir à ses cliants, même à sa parole, mes oreilles, mon esprit et mon cœur. J'entrais librement dans le vaste atelier delà place Malesherbes. J'y ai passé de belles heures, de celles, disait Alphonse Daudet, qu'on voudrait fixer avec des épingles d'or. La voûte en était élevée, le décor discret, assez sondire. De hautes orgues occupaient le fond de la salle. Une large fenêtre éclairait un meuble à deux fins, table et piano tout ensemble, où Gounod avait gravé cette inscription : « Ilic laboravi quantum polui, non quantum volui », Car il eût voulu travailler luujouis. Plus il avançait en âge, plus il écartait de lui ce ijui s'appelle ou ceux qui s'appellent « le monde » et leurs inutiles pntpos. Que de fois il m'a répété : « C'est le par-lage ([ui me tue ». La parole de l'Apocalypse : » 11 se lit dans le ciel un silence d'une demiheure )i, lui paraissait belle entre toutes, trop belle pour la terre, et le faisait aspirer au ciel En attendant, et pour mériter le bonheur d'y entrer, et d'y retrouver Mozart, ce Mozart ([u'il ne pouvait entendre sans se sentir « l'esprit à genoux 1), il se résignait [tarfois au rôle d'auditeur et de conseiller nuisical.

Que de Marguerites, au roucl, à la fenêtre, à l'église, n'ai je [loinl acconqtagnées au piano devant lui ! u Soyez simple 1), criait-il à l'une d'elles qui chantait en minaudant la ballade du Roi de Thulé ! « Soyez sinqde, soyez peuple ! Balayez, balayez ! » Avant de commencer, une autre s'excusait : « Ah ! maître, j'ai si peur ! — Eh bien, et moi donc ! )> Un « bénisseur, » a-l-on dit de Gounod. Alors,

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c'est qu'on no l'avait pas entendu maudire. « Vois-tu, mon enfant, il sullit d'un interprète pour calomnier un chefd'œuvre ». Ses calonmiateurs avaient lieau ne pas savoir ce (pi'ds faisaient, il ne leur pardonnait pas toujours. Un soir je me trouvais avec lui à l'Opéra. Faust vêtait comme à l'ordinaire, assez mal traité. Tout à coup, n'y tenant plus, il m'entraîna sur la scène. « Viens, tu vas entendre. M Et j'entendis ceci : « Vous lâchez vos artistes à travers ma partition comme des veaux à travers un potager ». La com])araison d'ailleurs n'avait pas moins d'e.\actitude que de vivacité. Mais le succès, le respect de son œuvre n'allait pas chez Gounod jusipi'à lidolàtrie. Peu de semaines avant la représentation de Roméo et Juliette à l'Opéra, je le rencontre dans l'avant-scène de la direction i> Tu arrives à propos : Gailhard est en train de me demander un ballet pour Roméo. Ouel est ton avis ? » Comme je m'excusais : « Va, ne te gène pas. Je devine. Tu crois (jue je suis trop vieux et que le ballet ne vaudrait pas jfrand'chose ". Je me récriai, plus vivement. Le ballet fut écrit et n'ajouta rien aux beautés de l'ouvrage. Peu de tenq)S après, je rencontrai de nouveau Gounod. Il m'arrêta, me saisit par le bras, et brus(|uement : " Ils l'ont voulu, leur ballet, ils l'ont eu Tu avais raison : il est exécrable ».

Le plus souvent, lorsque l'artiste nous entretenait de son ait, c'était avec moins de rigueur, mais sans coiiq)laisance et sans vanité. Et l'homme ne parlait pas autrement de son âme. Il confessait ingénument ses faiblesses. Pour

les excuser, non pour les al)souflre, il alléguait le Iroultle, l'espèee de verlijre et d'égarenienl où le jetaient, chantant au dedans de lui-niênic, de si belles et surtout si tendres mélodies. 11 espérait que Dieu ne traiterait peut-être pas comme les autres celui ([u'il n'avait pas créé tout à fait seinltlable à eux.

Les autres pourtant, loin de les dédaif^ner, il les aimait. 11 souhaitait cpie son art ne leur lut point inutile. Dédiant au pape Léon Xlll l'oratorio de Mors el vila . il ex[irimait le vœu cpie son œuvre pût accroître la vie en lui-même el en ses frères : ad incremenluin vilœ in meipso et in fralribus meis. Un jour, pailant d'une ^rrève, et des ouvriers (jui l'avaient déclarée, il mesurait avec tristesse, avec com[»assion, « tout ce qu'on a enlevé de vérités à ces gens-là depuis un siècle ». Son éloquence trouvait de beaux mots charitables : « Nous n'enqiorterons là-haut (|ue ce que nous aurons donné de nous nièn)es ici bas ". Ainsi rien d'humain ne lui était étranger Inutile d'ajouter rien non plus de l'éniinin. Toute sa nmsi(|ue en jtorte le délicieux témoignage. (Juebiuel'ois, (piand il i»ar]ait d'elle, sans y penser et connue d'instinct, il la féminisait encore. Be4ili qui lavant stola.s suas in sanguine Agni. Un jour qu'il commentait devant moi celle i)hrase de Mors et vila : ti Tu vois «, me disait-il, « elles lavent, elles lavent du lin 1). Et ce n'était |)as des bienheureux, c'était des bienlieureuses qu'il voyait lui-mèuie, iavandièrescélesles, plonger leurs tuniques dans le sang de l'Agneau II eut toujours le goût, la passion du divin. Son teuvre religieuse

est d'un croyant, d'un théologien même, et mystique, autant que d'un artiste. Peu s'en était fallu jadis, on le sait, qu'elle ne lut d'un prêtre. Plus tard, il écrivait de Rome, de la villa Médicis : « J'ai les yeux sur Saint-Pierre et, j'espèrC; le cœur dedans ". Je conserve une Imitation ])ar lui donnée à ma mère, avec cette épigraphe : » A mon amie. M"' Bellaigue. Le Thahor est le mode majeur et le Calvaire le mode mineur. Tous les deux ont la même tonique, Dieu i .

Je m'arrête. J'en ai dit ou redit assez du maître que i"ai le jdus aimé. J'aurais beau dire encore, je ne serais jamais di^ne du salut que na^^ière, aux fêtes du cinquantenaire de 3//rei//e, à Saint-Remy de Provence, Mistral, en riant, m'adressa : <> Voilà celui qui nous a donné l'évangile de Gounod selon saint Jean >. .

Par l'apparence extérieure, par le caractère, comme par le génie, aucun musicien ne ressembla moins à Gounod que Verdi. Également beaux, les yeux de l'un et ceux de l'autre ne l'étaient j>as de la même beauté. Le regard de Gounod rayonnait plus loin, celui de Veidi pénétrait plus avant. Et comme le feu de ses prunelles, il semblait (pie la chaleur de son àme se concentrât plutéit ipie de se répandre. Rossini passe pour avoir dit de la musi(pie deVerdi : « C'est oune mousique avec ouncasijiw. » Sa nnisiipie peut-être: elle fut guerrière, héroïque même, lorsiprelle appela sa pallie à la liberté. Mais lui, le musicien, il se contentait d'un b'utic à larges ailes, comme en portait Mistral, comme en portent les j)aysans, au nombre desipiels le maestro

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d'Italie, autant que le poète de Provence, aima toujours à se compter. « In sono un paesano n, répétait-il volontiers. Paysan, Verdi l'était d'abord par l'amour de la campagne, parla passion de la terre. Il l'était encore autrement, à la manière aussi de Mistral, par une noblesse rustique, par une sorte d'instinctive et primitive simplicité.

Quand je vins h Milan pour y entendre son Olello — c'était en février 1B86 — je ne le connaissais pas luimême. La représentation fut retardée et je me promettais d'étudier au piano l'œuvre nouvelle. Mais on m'avertit que l'appartement de Verdi se trouvait au-dessous de ma chambre, et je m'abstins. Je fis du moins demander au maître la permission de lui présenter mes hommages. 11 me pria de l'excuser, et pour une raison (pi'on me rajqmrta de sa part : j'avais à juger son ouvrage, et son désir était ([ue rien, surtout son bienveillant accueil, ne pût gêner l'entière liberté de mon jugement. Il ajoutait (jue dés le lendemain de la « première », quelle que fût mon opinion, il aurait plaisir à me recevoir. J'attendis moins longtemps, et le soir même de la représentation, je pus témoigner à Verdi ma libre, très libre admiration. Oui, le soir même, et quel sitir ! Après quel trionqihe ! Après quel retour du théâtre à l'hôtel, parmi les llanibeau.v, les cris et les Heurs ! A l'hôtel, au théâtre, dans la rue, dans la ville entière, tout était enthousiasme, délire ii l'ilahenne, tout excepté le cœur du grand Italien. Pendant une quinzaine de jours, il me fut donné d'être son voisin, mainte fois son commensal, et déjà son ami. Plus lard, beaucoup plus lard, en

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réponse à certain article de journal, il m'écrivait avec autant de modestie que d'indulgence : « Oh ! la belle lettre ! la belle lettre que vous avez écrite à mon adresse ! C'est dommage seulement que vous n'ayez pas eu dans les mains un sujet plus important. Quoi qu'il en soit, je ne m'en plains pas. Vous et tous les critiques peuvent j)arler de l'artiste comme ils veulent, mais je vous remercie de toute mon âme d'avoir eu des paroles si nobles et si dignes pour l'homme... »

De l'homme que lui cet artiste, on ne parlera jamais trop noblement Les jours passés à Milan avec lui m'ont laissé de chers souvenirs. Ce piétendu paysan avait des manières de grand seigneur. A la fierté de son génie, il n'en mêlait pas l'orgueil, encore moins la vanité. Chaque soir à sa table, sa personne et son œuvre étaient Tunique sujet banni, par son ordre, de nos entreliens. In malin, devant moi, 1 envoyé d'un grand journal parisien lui demanda l'aulorisalion de publier un l'ragment à'Otello la prière de Uesdemona. En termes courtois. Verdi relusa net. Il n'eslimail pas. dil-il, que la place d'im Ave Maria fût parmi des annonces mondaines, et autres. En vain le journaUste allégua la complaisance ordinaire, en pareil cas, de nos musiciens français. Verdi, sans les blâmer, s'excusa de ne point suivre l'exemple de ses conlréres Et comme le solhciteur se relirait, non sans montrer quelque dépit : « Vous pouvez être sûr, me dit Verdi, qu'en revanche ils publieront la romance du Saule, de Rossini. Ils ajouteront même (|ue la musique de Rossini vaut mieux que la mienne,

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et ils feront bien ». C'est ce (|ui ne nian([ua pas d'arriver.

Autant que la réclame. Verdi Cuvait les honneurs oiliciels elles acclamations de la ibule. Pour l'y dérober, lorsqu'il nous emmenait, son fidèle Boilo et moi-même, au théâtre où triomphait alors la merveilleuse comédienne Eleonora Duse, il fallait arriver les premiers dans la salle, nous y cacher dans une loge obscure, et n'en sortir que les derniers. Arrigo Boito ! Parlant de Verdi, comment ne saluerais-je pas encore une fois sa chère, sa charmante mémoire ! Le maître et le serviteur ne faisaient. qu'un, si bien qu'à nous trois je me croyais toujours en tète-à-tète. C'est près de Verdi, par Verdi, que j'ai connu Boito, c'est pour ainsi dire en Verdi que je connnençai de l'aimer, d'une amitié que la mort seule, après trente ans et plus, a pu rompre. Alors, j'ai parlé de lui longuement, ou plutôt, par une suite de lettres admirables, le poète-nuisicien, |)lus grand artiste encore que musicien et (jue poète, a lui-même parlé de poésie, de musique et d'art '. On n'a pas oublié peut-être avec quelle élo((ucnce, avec quelle hauteur, et quellelargeur aussi, de l'esprit et de l'àme. L'un et l'autre se ressemblaient et s'égalaient chez cet honuue rare, (jui demeure en ma mémoire comme un parfait exemidaire, un type achevé de l'humanité supérieure.

Nous fiinies tous les deux, en été, les hôtes de Verdi en

1. Voir l'élude intitulée : Arrigo Boito. Lettres et souvenirs, (liais lins Échos de France et d'Italie; 1 vol. in- 16, Nouvelle l.ftiriiiiit' Niilionide.

sa villa de Sanl'Afïala. 11 m'écrivait, à l'annonce Je ma venue : « Oh ! gioja ! Oh ! gioja ! Oh ! giojn I Rien ne pouvait nous être plus agréable que la nouvelle de votre chère visite. Vous à Sant'Agata ! Mais c'est merveilleux ! 11 faut que je vous dise en toute franchise qu'au milieu de ce désert vous ne trouverez ni splendeur de maison, ni beauté de nature, ni poésie, mais de raffecliou et une cordiale amitié. »

11 était modeste, même pour son pays, le grand paysan. Autour de Sant'Agata, entre Milan et Plaisance, la nature, sans être belle, ne manque pas d'un cerlain charme, que lui prêtent la solitude, le silence et la plaine aux horizons lointains. La maison, ([u'cnlourait un vasle domaine, n'avait assurément rien de splcndide.Toul y respirait la siuiplicilé, mais l'abondance, une vie sans apprêt et sans faste, mais la plus large, la plus copieuse hospitalité. El la poésie mêuie ne faisait pas défaut à cette calme et grave retraite. Poésie géorgique, dont Verdi lui-même, agriculteur, éleveur de troupeaux, était le poète Poésie du grand parc et des eaux, brunes le soir, où voguaient des cygnes. Poésie des peupliers et des saules pâles, i[ui peut-être avaient inspiré la plainte de Dosdemona Poésie enlin des nuits de juin où le rossignol chantait au-dessus de ma terrasse, dans le feuillage, luisant de lune, d'un grand magnt)lia. A tant de poésie, la musi(iue parfois se mêlait. Musique modeiiie et française, que Verdi me priait de lui faire connaître. Musique aussi, — plus rarement, — du maître lui même. Il venait de composer, pour se diveilir, un Are Maria sur

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les notes d'une paiiimc étranfre ii(\osscin{scaloc)nmma(icfi). De là des harmonies rallinées, des accords imprévus et subtils, où le ijrand mélodiste, par fjageure peut-être et comme par déii, se complaisait en souriant. Mais une fois, une seule, et ce fut ma faute, la musique le fit souffrir et presque pleurer. Nous avions souvent prié notre hôte de nous conduire à Roncole, son village natal. Toujours modeste, oublieux et comme absent de lui même, il s'y refusa d abord. Mais enfin il y consentit. Nous partîmes. En chemin, j'observai qu'il se taisait. C'était dimanche, et l'heure des vêpres Nous entrâmes à l'église. Les fidèles s'y pressaient : paysans, paysannes surtout coiffées de mouchoirs éclatants. L'orgue jouait, un misérable petit orgue, à la voix cassée Mais cet orgue avait été le sien. A la place même de l'enfant dont je voyais errer sur le clavier les mains incertaines, un autre enfant, naguère, avait posé des mains déjà mélodieuses, dos mains prédestinées. Je le savais. El lui brusquement s'en souvint, et de s'en souvenir devant nous, avec nous, il ressentit je ne sais quelle pudeur. Je le regardai : son visage avait pâli, des larmes brillaient dans ses yeux. Il me toucha l'épaule et, tout bas : < Sortons, sortons », me dit-il. On l'avait reconnu. Le peuple, son peuple, sortit à notre suite et l'entoura. Tandis ([ue nous remontions en voiture, des cris éclatèrent : Evviva il maestro ! Evvivn Verdi ! Le retour, encîore plus (|ue l'aller, fui silencieux. Le soir, après le repas, le maître nous reprocha, doucement, de l'avoir entraîné, de l'avoii en quelque sorte contraint à retrouver, après si longtemps,

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