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la iiiL'inoiro el la vision de son passé, de lui-même. Boilo m'écrivit depuis, magnirujuement : " Nul n'a mieux compris, mieux exprimé que Verdi le sens de vivre. Il élait homme parmi les hommes el il osait l'êlre. On lui aurait ollert d'être un dieu, il aurait refuse, car il aimait se sentir humain et vainrjueur dans le cercle ardent de l'épreuve terrestre ». Mais déjà, dans l'humble église de Roncole, j'avais compris un soirrjue cet « homme parmi les hommes ». qui vivait d'une vie si pleine et si riche, n'était pas de ceux (jui se complaisent à se regarder vivre
A peine 1 avais-je quitté, que je recevais de lui ce billet : « A vous mes plus ardents remerciements pour votre visite, et mes grands compliments pour avoir pu supporter, même si peu de temps, la monotonie de ce desertisaimo dcserln. .Merci, merci encore, el veuillez permettre que Mathusalem vous embrasse ». Il avait alors passé quatre-vingts ans. Nous nous revîmes encore, à Paris, quand il y vint donner son Ffl/.s-<^///' étincelnnt. Mais ce devait être notre dernière rencontre. Il mourut en 1001. Sa mort fut brave ainsi que sa vie et que son art. Il repose à Milan sous une table de bronze encadrée et comme étreinte jiar une guirlande de chêne. Je m'y suis jdus d'une fois agenouillé. Sur un registre placé là, comme chez les grands de la terre, les passants laissent leurs noms et leurs " pensées «, — Vcgiin onesfo.-. Quel grande cite viene... 0 anima lombarda, corne ti stavi altéra ! On n'aurait qu'à choisir, pour la tracer sur ces feuillets, une de ces paroles de Dante. A propos de certaine page de Verdi, IJoito mécrivail encore : « Arle
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latina ! Arte divina I » II aimait aussi de répéter le préceptede Nietzsche : « Il fautméditerraniser la musique. » Boito ! Verdi ! 0 mes chers, mes grands amis latins, soyez bénis tous deux ! A votre hôte de Sant'Agata, de Milan et de Gênes, vousavez fait mieux comprendre et chérir davantage les chefs-d'œuvre et le génie même de la musique méditerranée
« Nucvos medilerraneos . <> Un autre musicien latin, un Espagnol, un Catalan, me remerciait un jour d'avoir trouvé dans sa musique des « nouveautés méditerranéennes ». Felipe Pedrell est son nom, et ses deux principaux ouvrages, ignorés du public français, s'appellent Los Pirineos et la Celestina. J'en ai parlé souvent avec admiration. Aux directeurs de nos théâtres lyriijues, je lésai signalés et recommandés, en vain Je crains fort de ne jamais les entendre. Jamais non plus je n'en ai vu ni je n'en verrai l'auteur. Mais autant que l'ailiste, l'homme, depuis vingt ans et par ses lettres, m'est familier. Pour celui-là, comme pour un Verdi, l'on ne saurait avoir de trop nobles paroles, si grande est la noblesse de son âme. A l'étranger, à l'inconnu qui l'avait compris il a témoigné constamment, avec une excessive gratitude, une sympathie qui m'honore. Il m'a fait partager ses plus intimes pensées, ses espérances comme ses déceptions, ses joies et — trop souvent — ses douleurs. Vn jour m'envoyant sa partition des Pirineos, il me priait d'accueillir ces < ([uelques notes fugitives, mais pleines de Dieu, d'amour pour la patrie, et de celte rehgiim de l'art en laquelle s'unissent tous ceux
((ui sont dignes de le comprendre... Béni soit Dieu qui nous a donné des cœurs pour sentir, pour aimer, pour espérer! »
Peu à peu la vie personnelle et familiale de mon correspondant cessait de m'ètre étrangère Au chevet d'une enfant malade et qui paraissait prés de guérir, il m'écrivait: « Dieu est venu me visiter, ô mon grand ami. Priez de toute votre àme, afin ([u'il ne relire pas de nous sa main sacrée ». Mais peu aiuès, une carie largement bordée de noir m'apportait ces mois, tracés au crayon et d'une main tremblante : i Felipe Pedrell vous demande deux prières : une pour sa fille morte ! et l'autre, hélas 1 pour votre malheureux ami qui reste seul en ce monde. » Quebiues mois plus tard : « ,ic reviens à la vie, qui m'échappait par la blessure de ma douleur, parce que j'ai pu revenir au travail (pii régénère n.
Autant que de la musique, le musicien se fit toujours de la critique musicale une idée, ou plutôt un idéal très pur. Il veut qu'elle « passe par l'âme d'un vrai poète, d'un divinateur, d'un élu du ciel, d'un super-artiste «. Elle ne saurait « être qu'une œuvre de désintéressement et d'amour » . Elle doit « agir par le cœur sur d'autres cœurs .. » Le vrai critique, le seul, est celui qui fait l'œuvre sienne cl la communique aux autres, qui la crée en quelque sorte une seconde fois, si bien que l'auteur et lui se comprennent, se pénètrent l'un l'autre au point de devenir deux êtres vivants en un seul être ". En est-il beaucoup parmi nous, mes chers confières, en qui de si hautes leçons n'éveillent quelque regret, peut-être quelque rcuioids I
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A son ami inconnu le vieux maître envoya plus d'une fois (le lenilres, de louchantes assurances : celle-ci, par exemple, (|ui vint me trouver un jour au jned de ces Pyrénées dont il a chanté la gloire : " Que ma hénédiclion descende sui' une maison hlanchc, au toil penchant, et sur tous SCS hahitants, ((ui sont une partie de mon âme». Entre tant de lellrcs ([ue je viens de relire, plus d'une commence par ces mots : « Amigo de todo mi afeclo ». C'est ainsi qu'à mon toui- je lui dédie cette page, où je souhaite, s'il vient à la lire, tpi'il- trouve encore une fois le signe lointain, mais sensible, d'une amitié qui répond à la sienne et l'égale.
fiounod avait raison de dire : « Il sullit d'un interprète pour calomnier un chel-d'ieuvre ». Mais par bonheur il n'est pas moins vrai rpie les chefs-d'œuvre peuvent trouver des interprèles (pii les honorent, qui les servent au lieu de les trahir. J'en ai connu, de nondireux. Plusieurs ont été mes amis, le sont encore. Morts ou vivants, c'est de ceuxlà seuls (|ue je me souviendrai. J'ouhlierai les autres, les calomniateurs
Le mol de Léonard n'est viai qu'à demi : u Cosa bclla morinl passa, ma non (Carte ». Un chant, une voix, est une « belle chose d'art », mais qui passe, et sans laisser de traces. C'estméme là tout le sujet des » Stances à la Malibran » et toute leur mélancolie. < Tu rcirardais aussi
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la Malibran mourir. » Une autre et non moins célèitre cantatrice, la Falcon, celle qui fut — un instant à peine, mais si beau, <lil-on — Alice, Rachol et Valentine. la Falcon s'est vue morte. Et pendant comliien d'années ! On sait l'éclat et la brièveté de sa gloire et comment, sa jeune voix s'étantun soir brisée, le reste — un denii-siécie au moins — fut silence. Autrefois, ayant à parler de Meyerbeer, j'avais souhaité d'entendre d'abord pailer de lui par son illustre interprèle. Elle alléiîua son ffrand àgo, sa r(>trnite et sa volonté même, favorable à son repos, de ne plus se souvenir. Mais le basard. l'été suivant, nous réunit, (j'élait sur les bords du lac de Genève, un dimanche, à la sortie de l'église Une vieille dame en descendait les degrés avec peine. On me la nomma. Je me (is présenter. Surprise, mais souriante, elle prit mon bras et me dit : « \h ! ce n'est plus ici l'escalier des Huguenots «.Sa villa touchait à la mienne. Elle me permit d'aller la voir et bientôt elle me pria de lui faire un peu de musi(iue. Depuis son malheur, elle n'avait pas eu le courage d'en entendre. Volontairement elle s'était exilée de son art. Et tout à coup, âgée et malade, voici qu'elle ressentait ensemble, passionnément, et le désir et l'eU'roi d'y revenir. iMoi-méme, je l'avoue, je craignais un peu de l'y ramener, et (|ue l'émotion fût trop forte. Elle, résolue et vaillante, se prépara, que dis-je, elle se para pour <e retour comme pour une fête. Je la trouvai dans son fauteuil, soutenue par des oreillers, mais coiffée de son plus Iteau bonnet, l'our sa " rentrée «. elle avait choisi Carmen. L'efl'el ne s'en lit pas attendre.
D'aclo en acte, do scèno en scène, le jTéiiio, hier encore ignoré, mais révélé soudain, l'animait, la ranimait tout entière. Cet art d'aujourd'hui, ([u'elle ne connaissait pas, la grande artiste d'autrefois croyait le reconnaître et s'y reconnaître elle même. Tous les deux, par mon humble entremise, ils venaient <'n (jue!({ue sorte au-devant l'un de l'autre. Quand J'eus l'rappé l'accord final, elle me dit seulement d'une voix haletante : « Merci... A demain. Nous recommencerons, si je n'en suis pas morte i .
Elle n'en devait pas mourir, et phis d'une l'ois nous recommençâmes. Pauvre chère Falcon ! Elle m'appelait gentiment le hienfaileur de ses dernières années. En son vieil ap|)arteiiienl de la (>haussée d'Antin, qu'elle n'avait jamais voulu ipiitler, j'aimais à la visiter. Désormais, elle ne craignait plus, avec moi, pour moi, de se souvenir. Elle évo(|uait ses débuts, dans le rôle d'Alice de Robert le Diable, et l'émotion, — l'on ne disait pas alors le " trac », — de ses vingt ans à leur entrée en scène. Elle se rappelait tout, même le pompier, i un petit blond s debout derrière un portant, et comme il la regardait, comme il l'écoulait. Un autre soir, elle chantait Rachel, de la Juive, pour la première lois : « J'étais très mince, pour ne pas dire assez maigre. Au dernier acte, quand vint pour moi le moment d'èlre précipitée dans la cuve, un spectateur, près de ma mère, dit à mi-voix : « Ça va faire un triste bouillon ». — <i En tout cas, monsieur, répliipia ma mère, il aura de beaux yeux ». »
(les yeux n'avaient ])as perdu leur éclat, ni ce lioiii
sa puretô. Et quoliiuefois, dans la mémoire et jusf|i]c dans les songes de Tarlisle à cheveux blancs, la tlaninic ancienne se rallumait. « J'ai rêvé cette nuit «, me dit-elle une fdis en souriant, " que je chantais le duo du quatrième acte des Huguenots, et j'y mettais une telle ardeur, que, ma foi ! j'en eus un peu de honte au réveil. «
Ainsi, comme la sainteté, l'art lui-même a ses « reli(|ues vivantes n. Et même quelquefois encore chantantes. Allioni. Viardot, (larvalho, Patti même et Nilsson, je n'ai guère entendu (|ue leurs dernières notes. L'Alhoni donuciit les siennes assise. Tout enfant, je l'avais déjà vue, en cette position, remplir, — oh ! oui. remplir, — au Théâtre-Italien, le rôle dePidalmadu Malrimonio segrclo. Trente ans après, à l'occasion de son anniversaire, elle chanta chez elle, pour des amis, et tftujours dans un fauteuil deux airs de Rossini : celui de la duègne, du Barbier (« Un vecchioUo cercn moglie >), et celui de la Cenerentola (-< Vna voltn Cera un rc i)).A l'un, tout en notes piquées, elle prêtait autiint de malice, (jue de grandeur à l'autre, en notes tenues Le second surtout recevait de cette voix profonde, énme et déjà comme lointaine, je ne sais quel accent d'autrefois, avec la mystérieuse poésie que nous trouvons aux premiers mots de nos vieux contes : ' Il y avait une fois un roi... »
Le souvenir musical a ses mirages sonores. Par moments, du fond du passé, des vnix féminines reviennent ensemble à mon oreille, et pour les écouter une à une il me faut dénouei' leur choeur hannonieux ■ Ce qui m'a sauvée,
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nie disait un jour 31 ""^ Viardot, c'est que j'ai toujours eu une voix affreuse ". Et sans doute elle exagérait. On assure pourtant qu'en son j^cnie sa voix n'avait jamais eu la plus grande part. Mais à cette voix, même vieille et brisée, ce génie arrachait encore des accents, des éclats, (pii fendaient le cœur. Non [)as tous les cœurs. Un soir, chez elle, M™^ Viardot venait de chanter — était ce Gluck, ou Schubert, ou Schumann ? - conune elle chanta jus(pi'à la fin. Toute fréniissanlo encore du dieu, elle restait debout. Autour d'elle, l'émotion générale prolongeait le silence, quand une aimable personne, croyant le moment venu de le rompre s'avança, le sourire aux lèvres, et dit simplement : « (>omme vous avez dû travailler, Madame pour arrivei' à un pareil résultat » ! Vous devinez le regard qui fut sa récompense.
En ses dernières années, bien ([u'eib; vécût fort retirée, f,lme Viardot m'exprima le désir d'entendre encore une fois Joachim, alors de passage à Paris J'eus l'honneur de l'accompagner au concert. En voilure, elle me parla du grand violoniste, à peu près son contemporain et souvent autrefois son partenaire. Elle évoqua le passé, des souvenirs de théâtre et de famille. Sim frère aîné venait d'avoir cent ans. (lomme je l'en félicitais : « C'est vrai, dit elle nous autres Garcia, nous avons la vie dure. — Hélas ! la Malibran exce|)lée. — La Malibran, mon cher, elle est morte d'un accident, (la ne compte pas. » Et rien tpi'à cette réponse, au ton surtout dont clic était faite, on sentait l'espoir, la volonté même de vivre encore. Sur
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l'estrade, un fauteuil avait été préparé pour M™e Viardot. Elle y prit place. Avant de commencer, Joachim s'inclina devant elle. Il lui baisa la main, et le puljlic les unit, elle et lui, chargés d'ans et de gloire, dans une seule et suprême acclamation
Un jour, il y a près de cinquante ans, j'entendis un conférencier fameux, un maître de ce genre oratoire, dire de M™e Carvalho, qui devait chanter après la conférence : « Elle est la grâce dans l'émotion et, si vous permettez, j'ajouterai : l'émotion dans lagriîce. » Le puljIic permit, et même il applaudit, non sans trouver peut-être que cela ne voulait pas dire grand'chose. Pourtant cela n'était pas si hête. Emouvante, la cantatrice, à tort qualifiée de chanteuse légère, arrivait à l'être par la grâce même et, veuillez excuser l'antinomie des mots, à « force de grâce » ; par le timbre aussi de sa voix, enlin et surtout par la sinqilicilé, par la pureté d'un style assez souvent impeccable. Elle aussi, je ne l'ai guère entendue et rencontrée qu'à la fin de sa carrière. Gounod bien qu'il se plût à reconnaître, et très haut, tout ce (jue ses œuvres devaient à leur première inler|n'ète, Gounod me disait plaisamment :, « N'oublie pas qu'elle a failli créer Mireille habillée en Suissesse. " La cantatrice était supérieure, et de beaucoup, à l'artiste. Et la femme était excellente, même la fenuue de ménage. L'été, je la voyais chez elle à Puys, }très de Dieppe. Autant que son art, sinon bien plus encore, elle aimait son jardin, son potager et sa cuisine. Elle a\ail le secret, ou la lecetle,
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de cerlains plais, qu'elle apprêtait elle-mèine. Que de fois ne l'ai-je pas surprise, le matin, vêtue d'un peignoir, et tournant une sauce comme elle filait un son, avec la même adresse et peut-être avec plus de plaisir. « Brûlée de plus de l'eux qu'elle n'en alluma », voilà ce qu'on ne dira jamais d'elle Froide, calme, sereine, alors même qu'on était ému par elle, —j'ai dit comment, — rien ne paraissait l'émouvoir. Avant le dernier acte de Faust, au moment de s'étendre sur son grabat, quelqu'un l'entendit soupirer : « Allons, encore un petit, moment et puis on ira faire dodo ». El comme je lui parlais un jour de Mozart, des Noces et de Chérubin, de l'adorable Chérubin qu'elle avait été naguère : « Oui, n est-ce pas ? c'est amusant ! c est amusant ! » Elle n'en dit pas davantage, u Voi che sapele.. » Qui saura jamais conunent il est possible de chanter ainsi Mozart, et de jiarler de Mozart ainsi !
Je n'ai fait qu'entrevoir la l'alli deux ou trois fois, en des circonstances banales. Mais je garde un souvenir assez vif de quelques jours i)assés avec Christine Nilsson. C'était au Mont-Dore, où des amis communs nous réunissaient volontiers. Un soir, il m'arriva de jouer au piano des fragments de la Flûte enchantée, où Niisson avait triomphé jadis. Elle vit, ou feignit de voir là ([uelque invite indiscrète, et, d'une voix sèche, avec un éclair dans les yeux, — ses yeux de la Reine de la Nuit : — * Vous avez beau faire, je ne chanterai pas. » Je ripostai, sèchement aussi, que je n'aurais garde de l'en prier, désireux (jue j'étais de rester sur mes souvenirs d'autrefois. .Mors, se levant tout