SOL VEMUS DE MUSIQUE
vie cL du caic'ielèro oe se ressentit, je ne dis pas des bassesses, mais des [letilesses, ridicules ou travers du métier.
C'est au printemps de 1885 qu'Edouard parut le premier à rOpéra, dans le njlc de Méjdiisto|ihélés. Peu de mois après, les deux frères créaient le Ciel, de Massenet plus que de Corneille. Jean s'y révéla tout de suite et déjà presijue tout entier, au moins à (juelques auditeurs. Peu de jours après, un de ceux-là, qui n'avait pas celé son opinion, vit entrer dans son cabinet le couple fraternel et reconnaissant. A leur stature, à leur carrure, on eût dit les Gémeaux de la fable.
Eiitie nous la sympathie fut prompte, et l'amitié, non moins vite, s'ensuivit. Mon admiration croissante s'y mêlait. De jour en jour, de rôle eu rôle, Jean de Reszké se montrait avec plus de sûreté, plus d'éclat, l'artiste supérieur à tous, et celui-là seul (jue d'un mol, à la Carlyle, j'appellerais volontiers le héros lyri(|ue. Hérouiue. tout rélait en lui : la force, la passion et la llamme, la vigueur de l'action théâtrale, l'anqjleur du style vocal et dramalifjue, la noblesse des mouvements et des attitudes. Mais ce n'était pas le héros ■ sans humanité » et je doute que jamais un iioméo, pailant ou chaulant, à plus de puissance ail uni plus de tendresse. Sa voix de baryton devenu ténor avait conservé de son ancienne < tessiture i' comme une base sohde où Ion eût dit qu'elle s'appuyait pour s'élever sans effort et sans péril aux noies les plus hautes. Otte voix, je ne sais troj! comment Picszké — soit dit en jargon
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technique — l' i émettait », ou la « posait n, ou la « prenait ». Ce que je sais bien, cest comme on était pris par elle, et comme elle charmait l'oreille, comme elle touchait le cœur. Elle excellait, cette voix, à lier la phrase, au lieu de la hacher, tenant toujours ^ l'archet à la corde >. Elocpiente, oratoire même, autant que mélodieuse, elle parlait, elle prononçait aussi bien iju'ellc chantait. Jamais elle ne sacritiait la clarté, la vérité de la parole, et de la parole Française, aux délices, pariuis lroiii[)euses, du son. Enfin par la minii([ue même, iïït-ce par un seul geste, par un jeu de physionomie, ([uel tragédien était ce chanteur 1 Un jour (pi'il répétait /?o?Meo, (le duo « de ralouelle »), le directeur de rO[)éra lui fit prendre une ceriaine pose. Elle était aUreusement banale, de convention et de théâtre. Gounod. lui, ne lit qu'un bond et qu'un cri : « Laissez-le, mais laissez-le donc ! Et surtout n'y louchez pas ! » Soirs incomparables, les plus glorieux peut-être de sa glorieuse carrière, où Roméo c'était lui, et la Patti Juliette, où Gounod me disait : « Comment veux-tu que je ne perde pas un peu la tête quand je conduis ce merveilleux attelage ! » Un geste de Reszké, dans Roméo justement, au dernier acte, demeure présent à mon souvenir, même à mes yeux. Il entrait, vêtu de noir. Dev.int le tombeau de Juliette il demeurait un moment immobile. Et doucement son manteau lui glissait des épaules, vaine et triste dépouille, (|ui semblait elle-même participer à l'accablement, au dénùment de tout son être.
Ainsi j'ai vécu delà vie théâtrale des deux frères, de leur
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vie en quelque sorte publique. Mais à ])artager leur vie quotidienne je ne prenais pas moins de plaisir. Ils menaient une existence familiale, très simple et très gaie, en un modeste appartement de la rue de l'Islv. Je les reconduisais le soir, après TOpéra. La « gracieuse, bonne et belle », M"'e Edouard de îleszké nous apprêtait olle-mémeun souper qui n'avait l'ien de frugal, car l'eslomac des deux frères était infatigable comme leurvoix.Et fort avant danslanuil, quelquefois jusqu'à l'aube, pour l'agrément des voisins, ou pour leur supplice — nous n'en avons jamais rien su — les trois amis, je vous jure, faisaient un beau tapage. Immense était leur répertoire. Partitions de tout genre, de toute épo([ue, de toute langue, y figuraient, car les Rcszké chantaient avec la même facilité le framais que l'allemand, l'italien, l'anglais, le polonais et le russe. Concerts deux fois admirables ; musique de théâtre et de chambre en même temps ; heures d'émotion dramatique et d'affectueuse intimité, que c'est loin, tout cela ! Paris n'a jamais connu le Tristan, l'Otello, (|u'il me fut alors donné d'entendre et d'accompagner, parfois de conseiller, et d'applaudir toujours. Que de rôles n'avons-nous pas étudiés, composés à nous trois ! Oue de détails, d'intonations, d'accents, proposés parl'un, corrigés par un autre. La comédie musicale, autant que le drame, avait l'honneur de nos séances. Edouard, comme son frère, en possédait les traditions, le style, et les chefs-d'œuvre de l'ancienne et rieuse Italie retrouvaient leur ampleur et le souille puissant qui les anime en passant par les grandes orgues de sa voix.
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Hors de leur maison et de la mienne, dans ce qui s'appelle « le monde », nos amis, nos hôtes étaient les mêmes. Rien n'altérait l'unisson de notre inséparable trio. Leurs envieux aussi — je parle de leurs camarades — nous honoraient d'une inimitié commune. Un de leurs plus médiocres rivaux ne s'avisa-t-il pas un jour de me reprocher, sur un certain ton, de n'avoir pour eux que des louanges, et des critiques pour lui ! « Me deaiaudez vous raison u, lui dis- je, « ou mes raisons ? » Avant d'être ténor, il avait été maître d'armes. Il choisit, nonobstant, ■' raisons », au pluriel. Elles étaient nombieuses. Jeles lui donnai toutes, mais je n'arrivai point à le convaincre.
Et maintenant, maintenant... Edouard est mort pendantla guerre, et de la guerre, en son pays alors encore esclave. Jean porte sans faiblesse le poids d'une paternelle et glorieuse douleur. En le revoyant cet automne, après une longue séparation, pounpioi me suis je rappelé, de si loin, le jeune cavalier en manteau noir ! Mais ce deuil-là n était que dethéâtre Hélas 1 encore mieux que le poète, celui qui fut lloméo pourrait dire aujourd'hui :
Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres Que Juliette morte au fond de son tombeau...
Parmi lesaniitiés artistiques, ou littéraires, ou mondaines seulement, ipii furent miennes, il en est peu dont la musiipie n'ait pas été, sinon l'ouvrière, au moins la compagne.
Consol.ntrico même, elle a su quelquefois atténuer de cruelles douleurs ou charmer de longs ennuis. En ses heures de martyre. Alphonse Daudet appelait la musique à son secours. Il savait i'fk'ouler et. lorsqu'elle s'était tue, c'était une musique pour moi de l'entendre parler d'elle. J'aimais, dans son appartement de la rue de Bellechasse, devant la fenêtre ouverte sur le jardin, nos tête-à-tête harmonieux. Jouée pour lui, par lui commentée. Y Arlésienne me devenait encore plus belle, tant il y ajoutait de couleur et de poésie. Il me contait les origines du drame, Tespoir de Bizet et le sien que l'événement avait trompé. « Le soir delà première représentation, me disait-il nous étions tous deux cachés dans une loge ^'otre œuvre sombrait, s'enfonçait devant nous, et nous avions la sensation de nous noyer nous-mêmes, avec des colliers de pierreries autour du cou. » Un non moins illustre auditeur me témoignait une égale indulgence. Grand artiste deux fois, sculpteur et peintre. Paul Dubois unissait à la maîtrise des formes plastiques l'intelligence et Tamourdes formes sonores II m'avait prié de chercher un jeune musicien, de préférence un élève du Conservatoire, qui consentirait;! lui consacrer une ou deux soirées par semaine. Je 1 informai que j'avais trouvé. Au jour convenu, je me présentai moi-même, trop heureux si je pouvais être, jeunesse à part, le musicien demandé. Je le fus tout un hiver. Paul Dubois était en ce temps-là directeur de l'Ecole des Boaux-Arts. Pour me rendre chez lui, j'aimais, quand la nuit était claire, à traverser la cour du Mûrier. Elle avait quelque chose de llorentin, comme le
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talent et la nature même du maître qui m'attendait. Elle l'aniionrait, elle me préparait à son aecueil et à ses propos. Avec moins de chaleur qu'Alphonse Daudet, Paul Duhois était doué d'une sensibihté ])rofonde. Il n'aimait ({ue les plus grands musiciens, les plus purs ; mais il les aimait bien, d'un respectueux et presque religieux amour. Gluck et Mozart, Haydn et Beethoven, chez Paul Dubois ainsi que chez le Père Gratry naguère, je lésai joués i pour les muses, et pour nous ».
Le grand peintre Hébert avait, comme Ingres, son violon. Son ami (iérôme lui disait gaîuient : « Allons, prends ton Vinaigrius ". Le vieil artiste ne quittait guère son pinceau que pour le prendre, mais il ne sy prenait pas très i)ien. Si les soli n'allaient pas trop mal, les ensembles étaient dangereux, même pour les partenaires. Delsart, l'excellent violoncelliste, et moi, nous avons gardé longtemps la mémoire de certain trio de Schumann, qui fut tout près de nous être funeste. 11 est vrai que c était dans le salon de la princesse Mathilde, et la « bonne Princesse », qui distinguait mal uuenlr'acte AcCannen d'une gavolie de Bach, avait toutes les raisons de ne pas se montrer diUicile
Un autre salon, celui-là de royale mémoire, entendit de meilleure musique. Il y a déjà bien des années cpic la douleur, puis la mort, ont fermé les portes de ce château delà iMuelle, où nous pourrions dire, en renversant la phrase célèbre de Chateaubriand que l'on a vu de simples femmes i)leuier comme des reines. La plus simple, et non la moins vaillante, portait alors dignement, dans l'ancienne
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résidence de Marie-Antoinette, cenomdTrard{|ue Louis XVI avait honore d'une juste faveur. De par un te! nom, de par le souvenir aussi de la jeune et pauvre reine, dont elle lui tant aimée, la musique ne pouvait man'|uer de régner à son tour en la magnifique demeure. Les plus illustres artistes de tous les pays s'empressaient de répondre à l'appel de l'excellente et généreuse M"'' Erard. Que dis-je, ils aimaient à le prévenir. Avec elle tout leur était commim. Par l'esprit et le cœur elle était de leur race et de leur rang. Pour les maîtres du piano surtout, un Liszt, un Ruhiustein, unPlanté, un Diémer, jouer chez M™' Erard et pour elle, était rendre un hommage en quelque sorte personnel àl honneur esthétique d'une maison qui n'était pas étrangère à leur gloire et même à leur talent. Dans l'admirahle décor de la Muette, la musique a donné de noldes l'êtes. Elle y paraissait encore plus helle. Je me souviens d'y avoir entendu le Stabat Mater de Pergolèse. Deu.x voix de femmes le chantaient. Les hautes fenêtres s'ouvraient à tous les parfums d un soir de printemps k Les marronniers du parc et les chênes antiques » formaientdcs dômes sombres. Les statues étaient blanches dans la nuit. Nuit presque italienne, où la musique d'Italie semblait moduler, avec les souilles mêmes dont elle était née, ses tendres et douloureux soupirs.
Toutes ces choses sont piissées Comme l'ombre et comme le vent.
Oui, les choses mêmes, après les êtres, sont mortes ici, ou près de mourir. Elles tond)ent, elles sont tombées entre