SANCTUAIRES MUSICAUX QI
des mains étrangères. Pour elles, c'est la pire mort. Quelquefois je longe avec mélancolie le domaine encore admirable, mais chaque jour plus menacé. Qunndo corpus morietur... Le dernier verset du Stabat, le plus triste, me revient à la mémoire et, triste moi-même, je regarde ces murs, ces pierres, (pii pour moi ne sont plus vivantes depuis qu'elles ne chantent plus
On chanta naguère dans le salon d'une amhassadriee où je me souviens d'avoir vu le cher Albert Vandal, qui n'était pas grand clerc en musique, s'émouvoir aux accents de Tristan. Dans le salon d'un homme de linance on donnait également à chanter. La Krauss y fut admirable en des fragments A'Ai'tnide. C'est là qu'une fois, une seule, je rencontrai le grand, le mélodieux écrivain qu'on peut bien nommer à propos de musi(|ue, Ernest Renan. Il trônait dans un large fauteuil. La musi(pie ayant fait silence, de jeunes et belles dames l'entouraient Avec des mines ed'arouchées, avec des airs d'inquiétude, pres(iue d'angoisse, elles le suppliaient de leur dire si vraiment, dans l'ordre intellectuel et moral, il n'existait aucune certitude, pas un seul point lixeoù leur esprit, leur âme surtout, [animula hlandiila, vagula), pût enfin se prendre etselixer. i Mon Dieu », leur répondit en souriant le doux maître, — et rien ipie ce ' Mon Dieu » m'étonna comme une involontaire, inconsciente ajlirmalion, — u Mon
ga souvEMKs ue mlsiqce
Dieu. Mesdames, dans l'élat acluol de la connaissance, il y aurait peut-être quelque chance pour qu'iuie chose fût, ou tout au moins parût, je ne dirai point certaine, mais probable. — El laquelle ? — C'est que Monaco fut d'abnid une colonie phénicienne. Oui : Hercule Monoikos, qui n'a qu'une demeure. " — Et là-dessus la musique, la vraie, reconnnença.
Plutôt qu'un salon, c'était presque un sanctuaire, intime et caché, qui s'ouvrait au rez de-chaussée du castel t de Cabrières : une salle aux voûtes surbaissées mais élégantes, blanches d'une blancheur d'ivoire, avec des nervures nouées à leur sommet par une rosace d'or. Des meubles anciens luisaient dans l'ombre : bahuts de bois noir, décorés aussi d'arabesques d or, présents de noces jadis offerts à des aïeules depuis longtemps endormies dans le Seigneur. J'ai passé là plus d'un soir, soirs de Provence, d'été, de musique, sous le charme de mon hôte vénérable et délicieux : (luelle paix, quel repos j ai trouvé prés de vous. Eminence ! En vous, quel artiste et quel auditeur ! Souffrez que je n'écrive [)as : quel élève, comme il vous plaisait de le dire avec une malicieuse humilité. Bien vieux était votre piano, le piano maternel. 3Iais sa vieillesse gardait, ainsi que la vôtre, une exquise l'raîcheur. Vous me racontiez son passé lointain. Sous mes doigts il le racontait aussi, d'une autre manière. Il n'avait pas oublié les mélodies de son âge. Et les jeunes harmonies elles-mêmes, à lui pas plus qu'à vous, ne faisaient peur. Il les traduisait et vous les cora-
SANCTLAIUES MLSICALX (JJ
preniez. Souvent, trop souvent, il m'arriva naguère de jouer II dans le monde », et de m'en repentir. Mais devant le cardinal de Cabriéres et pour lui, ce me l'ut un honneur, une joie, dont je ne perdrai jamais la mémoire.
Musique de Provence, voix de la terre et de la mer latines, j'en retrouverais encore et toujours d'autres échos. Napuèro, pendant tout un été, j'eus pour demeure un des navires de notre escadre de la Méditerranée. L'ami qui le commandait m'avait pris avec lui. Chaiiuc fois que je nie rappelle cette « camjtagniî », des sonorités, mêlées à des visions, me redeviennent présentes. Sans parler des mille chansons des eau.\, tout, dans la vie des marins, est musique. Rares sont les moments d'absolu silence et l'on peut, d'heure en heure, entendre passci- le temps. Matin et soir, deux coups de fusil, une sonnerie de clairons salue les ( coul(!urs » (|u'on hisse ou (ju'on amène. Les clairons encore sonnent les repas, les exercices et les corvées. Ils sonnent quand est « paré » le canot qui va nous conduire à terre. Le dimanche matin k la messe ; tous les soirs, avant la prière, ils sonnent, — je me tronqjc, ils sonnaient autrefois. La nuit, quand nous revenions, de tous les navires en rade une voix nous hélait au passage. Les cloches de bord « piquaient » au loin les heures taidives, et les cris des sentinelles : " Bon (piarl tribord 1 Hou ([uart bâbord ! » se croisaient à la surface des eaux.
Un soir, nos musiciens lépélaienl leur programme'du lendemain, jour de ftHe et de fête dansante à bord. La répétition avait lieu dans la rotonde où s'abritent les
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grosses pièces d'artillerie. La salle, aux parois de fer, était à peine éclairée et très chaude. Les hommes, des mécaniciens pour la ])lupart, noirs de graisse, de fumée et de charbon, la veste ouverte sur la poitrine en sueur, souillaient dans les tubes de liois et les cylindres de cuivre. Derrière eux on entrevoyait les canons accroupis, et les rellets de la lampe tremblaient sur leur torse énorme et sur leurs reins dacier. Mais le lendemain, dans le port d'Alger, quelle lumière et quelle gaîlé ! Qu'ils jouèrent bien, les marins, et par quel beau dimanche ! On dansait sur le pont, à l'abri d'un vélum fait avec les pa\illons de toutes les nations du monde, et là-haut, à travers le dais multicolore, on apercevait le ciel, dont l'immense pavillon d'azur enveloppait tous les autres.
Que de musique devant Barcelone, où s'étaient donné rendez-vous les escadres — fraternelles en ces temps lointains — de l'Europe entière. Quand les salves de fcte avaient cessé, les échos de la rade se renvoyaient les hymnes de tous les .peuples. Sil se faisait une heure de silence, Francis Planté, de passage à Barcelone, en profilait pour nous charmer.
Pendant les longues et toujours calmes traversées, les heures délicieuses entre toutes étaient celles du soir. Alors, il est vrai, nous n'avions plus d'autre pianiste que nousméme. 3Iais la musique, sinon le musicien, se faisait encore écouter. Nos soirées musicales se partageaient d'habitude en deux séances : l'ime chez le commandant, l'autre chez les < midships . Le chef d'abord ; après lui.
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ses plus jeunes olliciers. Je le vois encore, notre commandant, assis près du piano, vêtu de blanc, les cin(i galons d'or brillant au revers de ses manches. Il avait le sens et le goût de la musique, n'étant pas de ces marins qui, dans l'œuvre de Meyerbeer par exemple, préfèrent le troisième acte de V Africaine , parce qu'il se passe sur un vaisseau.
La nuit tombée, je descendais au poste des « aspirants ». George Sand a raconté ([uelque part ([u'un soir de juin, à Nohant, dont Liszt et Chopin étaient les hôtes, on lit porter le piano dans le jardin. Jusqu'à l'aube, les deux maîtres jouèrent tour à tour et les rossignols tantôt s'égosillaient à leur répondre, tantôt se taisaient pour les écouler. Il n'y avait sur notre navire ni virtuoses ni rossignols ; mais les hublots laissaient entrer les souilles du large et les clartés de la nuit. Pas de salle de théiltre, pas de tréteaux ni de ([uincpiets, pas de public indifférent et bavard. L'art et la nature seuls mêlaient autour de nous, en nous, leurs iniluences sacrées. Audessus du piano, juste à l'arrièie du navire, n l'œil » s'ouvrait tout grand, orifice circulaire qui, les jours de manœuvre ou de combat, livre passage au tube lancetorpilles, et sert, le reste du tenqis, de fenêtre principale au poste. Les étoiles traversaient le cercle tour à tour et la lune venait parfois encadrer son globe d'argent sous l'énorme paupière de cuivre Les jeunes hommes étaient assis ou couchés au hasard. Les uns sommeillaient sur des coussins ; d'autres fumaient. all(iilifs ; de quelques
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hamacs Jjercés doucement sortaient déjà des paroles de rêve. Le navire semblait se taire et ralentir sa marche pour jouir de la rausi([ue et de la nuit. Une mélodie s'élevait : « Le ciel est bleu. La mer est immobile et claire '. « Ou cette autre : « Ma bien-aimée est enfermée dans un palais d'or et d'azur '^. » Le murmure des vagues, comme un applaudissement léger, répondait aux notes de cristal et 1 on eût dit que les Sirènes reconnaissaient leurs chansons .
Dans la mémoire de chacun de nous il est des lieux consacrés, presque des lieux saints. Quand vient le soir de la vie, de la vie esthétique et de Taulre. nous y faisons volontiers, idéal ou réel, un dernier pèlerinage. Au lendemain du sacrilège allemand, j"ai voulu revoir l'égUse Sainl-Gervais. Une l'ois encore avec une émotion ravivée par le crime ennemi, j';d lu sur le marbre le nom de Charles Bordes, l'humble et grand artiste qui fut un de mes amis les plus aimés. En regardant la « tribune », par lui naguère harmonieuse, je méditais l'admirable parole de Beethoven : « Mon royaume est dans l'air m. Et je me disais que du haut de cette galerie aérienne, dans l'atmosphère de ces nefs, Charles Bordes avait sinon créé, tout au moins rélabh, pour nous l'ouvrir à tous, un royaume