‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 10 sur 73 · AGRA · texte numérisé non relu

AGRA

exerces à une foule de trucs et de tours; puis un pauvre vieux musicien de quatre-vingts ans qui pendant tiffin pinça de la guitare à nos pieds, en chantonnant sur Pair de Malbrouk s'en va-t-en guerre des paroles anglaises sempiternel lement répétées, et qu'il ne comprenait certainement pas, tout en les prononçant à merveille.

Vinrent ensuite des prestidigitatrices, bien plus intéressantes qu'un magicien vu à Delhi. C'était une famille entière : grand'mère, mère et filles, toutes vêtues de haillons, et malgré cela couvertes de bagues et d'anneaux. Leurs tours, de la plus grande simplicité, étaient exécutés par terre, à deux pas de nous, avec une surprenante facilité. Je me souviens tout particulièrement du suivant', ce fut la plus jeune des femmes qui le fit sous nos yeux. Elle prit trois poudres différentes de couleurs blanche, jaune et rouge, les mélangea dans un bol d'eau et avala d'un trait le liquide grisâtre résultant de cet amalgame. Quelques secondes après, elle reposait du bout des lèvres, sur un plateau qu'elle tenait sous sa bouche, trois petits tas bien distincts et absolument secs, de poudre rouge, jaune et blanche.

En quittant Agra, un assez triste spectacle nous occupa tout à côté de la gare. Un Hindou, précipité dans le fossé d'enceinte du fort, d'une hauteur d'au moins dix mètres, gisait au pied de la muraille, dans une mare de sang. Il y avait grand rassemblement et colloque vraiment extraordinaire entre les autorités anglaises, assez insouciantes du reste, et les parents du mort, des pèlerins de passage peu émus eux-mêmes du tragique événement. Ils expliquaient que pendant la nuit précédente leur malheureux compagnon, ne soupçonnant pas un pareil abîme, s'était avancé jusqu'à l'endroit où il avait été lancé dans le vide. N'est-il pas inconcevable en effet que pour leur propre sécurité les Anglais n'aient pas songé encore à garnir de barrières ou de luminaires les abords immédiats et si dangereux de la station?...

DHOLPUR. 5-

A bientôt des détails sur notre nouvelle résidence, toute proche d'Agra, la capitale du Maharana de Dholpur, où nous sommes les hôtes reconnaissants du prince et de son « résident politique », le colonel Dennehy. Notre ami G. L... nous avait chaudement recommandes à ce dernier, qui nous a écrit à Agra une lettre d'invitation tout à fait charmante en nous souhaitant de la part de Son Altesse la bienvenue dans ses États.

Le 14 à midi ies voitures du colonel nous ont déposés au pied du perron delà residencj'. Le colonel, homme d'une cinquantaine d'années, d'apparence très distinguée, nous serra cordialement la main et nous présenta aussitôt au jeune prince indien, qui nous attendait avec lui. Pendant le déjeuner qui suivit immédiatement notre arrivée, la glace fut vite rompue grâce à un accueil tout amical. Étaient présents : Locky Dennehy, le fils du colonel, M. Hewctt, un ingénieur anglais, et M. Deighton, le directeur de l'université d'Agra. Le maharana s'assit auprès de nous, mais ne toucha à aucun plat.

Ces nouveaux amis sont avec nous les hôtes de la residency. La maison est assez grande et construite, en style italien, sur une pente aride à l'écart de la ville indigène. Elle est entourée de quelques arbres, mais n'a aucune clôture. En bas il y a un salon de dimensions énormes, très gai et très confortable, entrecoupé de colonnes et tout embaumé du parfum de roses géantes : à droite deux petites pièces à l'usage du maharana, son cabinet de travail et son cabinet de toilette; à gauche deux autres pièces, un boudoir et une bibliothèque; au premier, la salle à manger, une chambre d'honneur et l'appartement du colonel. Dans un bâtiment annexe, composé d'un rez-de-chaussée seulement, se trouvent une salle de billard, et deux vastes chambres d'amis, dans lesquelles nous avons l'avantage d'èïrc casés. Elles ont des vérandas des deux côtés : l'une donnant sur l'annexe des serviteurs (et sur le sol de laquelle dorment nos boys), l'autre sur

58 DHOLPIR.

le jardin, où sont plantées des tentes volantes pour les invites surnuméraires.

Après tous nos campements divers, notre installation est tellement parfaite, que nous jouissons on ne peut plus de notre bien-être actuel. On paraît «le plus en plus désireux de nous garder; et je crois que nous ne nous ferons pas prier pour rester au delà du délai convenu tout d'abord

Camp île RassaT, 22 janvier.

Le colonel est vraiment un homme charmant, plein de vie et d'entrain. Irlandais de naissance, il a cette politesse naturelle et cette amabilité facile qui manquent souvent aux fils d'Albion ; il adore parler français et le parle du reste à la perfection. Depuis 1874 il réside à Dholpur. Quand il y arriva, le maharana d'alors venait de mourir; la maharani veuve, seule avec son jeune fils de dix ans (le maharana actuel), avait demandé au gouvernement anglais un tuteur pour son enfant autant qu'un directeur politique pour ses États.

Cest ainsi que le colonel Dennehy, officier distingué de l'armée des Indes, fut délégué à Dholpur, où, par le fait, il gouverne depuis lors cet État d'environ 2 5oooo ûmes, grand comme une petite principauté d'Allemagne et dont la famille régnante compte parmi les plus illustres et les plus anciennes de l'Hindoustan.

Bien que le maharana soit majeur, le colonel doit prolonger encore son séjour auprès de lui. Mais il s'occupe déjà moins

DHOLIH'R. 59

des affaires courantes, expédiées par les dignitaires hindous; et il commence à habituer le jeune prince à présider lui-même le conseil, malgré la préférence marquée de ce dernier pour des occupations moins sédentaires. Néhal Singh est en effet avant tout un sportsman convaincu. De petite taille, très mince, tout de muscles, il a la peau assez brune, les cheveux et les yeux d'un noir de jais, le nez busqué et le profil inférieur un peu fuyant. D'un caractère franc, affectueux et très bon enfant, il est tout à fait anglicisé par sa passion pour tous les exercices du corps, la chasse, l'équitation, le polo, etc., sports pour lesquels tous ses siniars (ses amis nobles) se sont enthousiasmés avec lui. H est du reste tout aussi Anglais par son excellent accent et sa prononciation parfaite que par ses vues et ses appréciations des choses en général. 11 est trop Anglais même peut-être aux yeux du colonel qui, en partant d'un point de vue très large et respectable, a tenu à lui enseigner par-dessus tout le respect de la religion hindoue et des traditions nationales, qu'une éducation européenne aurait pu lui faire oublier ou tourner en ridicule.

En ce moment une seconde passion rivalise chez lui avec celle du sport : c'est la musique. Il joue un peu de piano et chante des romances anglaises et françaises; mais il adore surtout le cornet à pistons, que lui enseigne un petit jeune homme blond, élève du conservatoire de Leipzig, très fort sur toutes espèces d'instruments.

L'année dernière, le rana (c'est ainsi que par abréviation il est d'usage d'appeler le maharana) s'est marié avec une jeune princesse de quatorze ans, qui habite avec la maharani mère le palais hindou de Dholpur. Toutes deux sont invisibles aux yeux des Européens. Le colonel lui-même n'a jamais vu et ne verra jamais la mère de son élève; dans toutes les audiences, un rideau l'a toujours séparé de cette souveraine inconnue, dont il a entendu seulement la voix, mais qui le connaît parfaitement.

6o DHOLPl'R.

Le rana, dont l'existence est partagée en deux moitiés bien différentes, passe ses nuits et prend tous ses repas au palais hindou ; le reste du temps il est à la residency. Un bien curieux spectacle est celui de son arrivée, au matin, dans ses draperies blanches, avec sa petite cour de sirdars et de serviteurs enturbannés qui tiennent en laisse ses grands lévriers. La toilette de transformation a lieu au milieu du péle-mêle de son appartement où sont entassés cartes, livres, fusils, fouets de chasse, flacons de parfums, bataillons de bottes et de costumes demi-anglais; et bientôt après il apparaît invariablement coiffé d'un turban liséré d'or, et portant au cou le collier serré de diamants, qui ne le quitte jamais....

Pendant les trois jours qui ont suivi notre arrivée, cela n'a été que parties de cheval et de chasse pour toute la compagnie, le rana en tête. Il est enchanté de mettre à la disposition de ses hôtes son écurie de cent soixante chevaux, et de les entraîner avec lui à la poursuite d'un cerf ou d'un sanglier. Rien de joli comme ces grands départs mouvementés du matin, quand devant le perron s'agitent dans un mélange multicolore les chevaux qui piaffent, les piqueurs, les chiens, les soldats d'escorte, les serviteurs hindous et musulmans, et, conspicuus inter omîtes, le rana caracolant en costume de chasse sur un de ses superbes arabes. Je ne crois pas qu'il soit possible de voir un cavalier plus parfait et plus élégant que Néhal Singh.

Le colonel nous avait avertis qu'il nous garderait le plus longtemps possible. Il est arrivé sans grande peine à nous retenir en organisant une grande expédition de chasse le long de la rivière, le Chumbal.

Sachez, en effet que le rana possède une petite flottille de bateaux plats sur lesquels sont construites des maisonnettes. Une ou deux fois par an on met cette flottille en mouvement pour une dizaine de jours. On monte ou Ton descend la rivière,

D1IOLPLR.

en établissant le plus souvent pour chaque nuit un campement nouveau le long des rives, tandis que du matin au soir les chasseurs poussent des reconnaissances particulières à l'intérieur du pays. Le rana a fait une partie de ce genre à Noël, il y a quatre semaines à peine. Nous devons donc considérer comme une amabilité exceptionnelle l'organisation en notre honneur de ce plaisir cynégétique.

C'est tout une odyssée qu'une expédition comme celle-ci ! On s'en rend compte dès le premier campement. Ainsi, croiriez-vous que nous formons une caravane de six cent huit personnes, je dis bien il'* cent huit, ni plus ni moins, car j'ai devant moi le relevé exact et détaillé qu'a bien voulu faire M. Umacharan Mukarji, le très obligeant professeur du rana. Le voici en résumé :

Khi koulis pour lialcr i<> bateaux,

.xi ouvriers divers, charpentiers, etc..

3o tanneurs pour dépecer le gibier,

45 hommes d'écurie.

2u conducteurs de chameaux et d'éléphants,

37 marchands de comestibles pour les Hindous,

H j hommes de troupe et de police,

3o hommes de la parde du colonel,

.% serviteurs du colonel et des hôtes étrangers,

</) personnes formant la suite immédiate du rana (fî sirdars, prêtres, domestiques et chikaris afghans),

8 invités,

1 le colonel,

1 le maharana.

ôo8 personnes au total.

Les animaux qui nous accompagnent se chiffrent à 137. Il y a :

4 éléphants, i3 chameaux, 20 chevaux de cavalerie.

6 chevaux de sirdars, |3 poneys de polo, 10 chevaux particuliers, 04 chèvres, 20 ânes,

U chiens du rana,

1 veau et 2 vache*, animaux sacrés de cette arche de Noè, et ipie le jeune pnnee indi-n doit contempler avant toute autre cho>e le malin a son réveil, pour assurer le bonheur de sa journée.

Page 1