‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 12 sur 73 · AURA · texte numérisé non relu

AURA

Lucknow, .| février.

Pendant notre nouvel arrêt de deux jours à Agra nous avons loge cette fois au bungalow du club, en face du club même, grâce à l'obligeance de M. Dcighton, qui nous avait inscrits comme membres temporaires.

Nous avons fait plusieurs connaissances, entre autres celle du frère de lord Durham, qui est en garnison à Agra, et qui nous mena aux Gardetts. Là bon nombre de ladies et de gentlemen étaient occupés au tennis sur des pelouses d'un vert éclatant et à côté d'un pavillon où était servi un aflcrnoon tea. Il y avait de jolies toilettes, de la musique militaire, un corso de voitures, quantité de bonnes d'enfants et de bébés aux boucles blondes. On nous invita de but en blanc pour le soir même à une sauterie chez, le général-commandant. Mais, loin de sauter autant que les autres, il fallut nous contenter de figurer comme piliers de porte, car ies dames anglaises, rares en comparaison du nombre d'hommes, laissent toujours prendre d'assaut leurs carnets en quelques secondes, à moins qu elles ne les aient déjà remplis d'avance au bénéfice de leurs cavaliers attitrés.

Le soir suivant, après avoir fait un excellent dîner au club avec M. Dcighton et plusieurs de ses amis, nous sommes allés en second pèlerinage au Taj, par un doux et poétique clair de lune. C'était fécriquement beau!

Le point le plus intéressant de notre second séjour à Agra a été notre visite à la prison. Le directeur, le docteur Tylcr, un ami du colonel Dennehy, nous conduisit lui-même dans tous les recoins de son domaine.

Rien de moins lugubre par exemple que cette suite de bâti-

ACRA. (x)

ments, de cours et de jardins, qui couvrent une surperficie considérable. Ce sont des constructions basses, en rez-de-chaussée, bien aérées et très propres, séparées par des pelouses, des platesbandes et des grilles, elles-mêmes tellement recouvertes de feuillages et de fleurs, qu'on a peine à les apercevoir. Tous les prisonniers sans exception travaillent, et on les prendrait pour des artisans quelconques, si Ton ne voyait çà et là les chaînes que traînent les plus suspects. A rapproche du directeur, les surveillants d'atelier (prisonniers eux-mêmes) donnent un signal, et tous les hommes claquent ensemble des mains, en signe de salut bref et retentissant.

C'est dans cette prison, où sont détenus en moyenne deux mille cinq cents individus, que se fabriquent d'après la manière des Gobclins les fameux tapis d'Agra, si connus de par le monde, et tant demandés au Louvre et au Bon Marché. M. Tylcr, qui en expédie à Paris autant qu'il peut en fournir, concluait le jour de notre visite une assez grosse affaire (toujours réglée d'avance) avec le voyageur d'une de ces maisons, qui vient aux Indes tous les ans.

Aux environs d'Agra, des monuments et des ruines importantes attendent le touriste consciencieux ; mais nous nous sommes dispensés, peut-être à tort, de les voir. C'est Fattipur Sikri, agglomération de palais ruinés d'Akbar, et Sikandra, le mausolée du puissant empereur, où l'on montre un pilier de marbre sculpté sur lequel reposait, dit-on, le célèbre Koh-i-Xur.

Nous avons quitté le bungalow avec un serviteur de moins. Charles s'est débarrassé là de son noble portugais, devenu impossible par des états d'ivresse trop répétés. Et de deux!

Durant le trajet d'Agra à Lucknow, nous avons dû changer de train à Tundla-Junction, au milieu d'un encombrement tel que nous n'en avions encore jamais vu. Plusieurs trains bondés de natifs, venant du pèlerinage d'Allahabad, et y allant, déver-

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saicnt leur contenu sur les quais; ce n'était pas chose facile que de se frayer un passage au travers des groupes serrés, parmi les files indiennes — c'est le cas de le dire — de vieillards, de femmes aveugles et d'enfants colportant des vases d'eau sacrée, ou dévorant à belles dents des cannes à sucre, en s'agitant et en s'intcrpcllant. Quoi d étonnant si des épidémies se propagent rapidement au moyen de pareilles agglomérations î

Nous voici maintenant dans de nouvelles contrées bien particulières de ces Indes immenses. Nous 'sommes au centre de provinces fertiles et populeuses, qui comptent onze millions d'habitants (dont dix millions d'Hindous , dans la capitale de l'État d'Oudh. Prospère et puissant au siècle dernier sous ses Nababs, vassaux des Grands Mogols, cet État fut érigé en 1810, en royaume indépendant par l'influence de la Compagnie des Indes, puis annexé par les Anglais en i83t>, à ia veille de la terrible mutiny.

Lucknow a été le théâtre principal des drames de 1 85y. Notre hôtel en témoigne tout le premier. C'est un grand bâtiment à vérandas en arcades, qui a servi de palais autrefois, et dont les murailles portent la trace des boulets et des balles. Tout y a pris un cachet de mélancolique délabrement, même les chambres, à l'aspect triste et froid, qui s'ouvrent sur un hall haut de deux étages, où le propriétaire actuel, qui a combattu lui-même pendant la révolte, préside les repas silencieux.

Les étrangers viennent donc ici en général comme pour visiter un cimetière. Quant à nous, nous emporterons des impressions bien différentes, car nous menons une vie toute mondaine, grâce aux recommandations de nos amis de Dholpur et d'Agra, grâce surtout à la sollicitude de M'* D..., notre aimable « tante » du Zambesi. Par elle nous avons été présentés d'emblée à la colonie militaire, une des plus importantes et des plus joyeuses

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des Indes; ses membres se voient tous les jours, aux mêmes heures, et dans les mêmes endroits de réunion, où Ton joue au tennis, où Ton danse et où l'on flirte aux sons entraînants des musiques de régiment.

Deux régiments favorisés tiennent garnison ici, le 10' hussards et le 33" d'infanterie, c'est-à-dire le régiment du prince de Galles et celui du duc de Wellington. Le premier des deux, du reste, est le régiment par excellence, the Régiment (comme disent les Anglais). Les officiers donnent, avant tous les autres, le ton de la vie élégante \ ce sont pour la plupart des garçons de fortune, qui mènent grand train de maison, habitent de jolis bungalows et ont quantité de serviteurs, de chevaux de voiture et de selle. En ce moment l'un d'eux ne possède pas moins de quatorze poneys de polo, sans compter ses autres chevaux. Leur mess, connu pour sa généreuse hospitalité, est ouvert à toute heure à leurs amis, et aux amis de leurs amis.

Le lendemain de notre arrivée, ils donnaient un superbe bal dans l'énorme local du club, le Chat ter- Manyl, ancien palais des sultanes favorites des rois d'Oudh, local qui se prête admirablement aux fêtes par ses salles à arcades blanches. Les honneurs étaient faits par la femme du lieutenant-colonel. Il y avait profusion de fleurs et de lumières, un excellent orchestre, des toilettes de bon goût, un grandissime souper et beaucoup de ces dark Jîirting corners que les Anglais affectionnent tant.

Depuis ce bal nous voyons fréquemment les officiers du io* hussards : c'est tantôt un tiffin chez le lieutenant-colonel en second, tantôt des rendez-vous aux casernes pour assister à la parade du matin ou visiter le quartier, dont les dortoirs admirablement tenus, la bibliothèque, la salle de théâtre, le complément indispensable d'épouses et de marmots, prouvent suffisamment à quel point est poussé le comfort du soldat anglais aux Indes.

Nous, avons assiste aussi à un grand polo-maich, supérieurement joué par le corps d'orticiers, depuis les lieutenants jusqu'aux lieutenants-colonels. Leur team passe pour le premier des Indes. Enfin nous venons d être invites au mess à un grand dîner de cérémonie, tout à fait raftiné, et magnifiquement servi par une légion de serviteurs en blanc. Les plumes du prince de Galles se retrouvaient partout, sur la vaisselle comme sur les très corrects menus français. La table était surchargée de fleurs et d'objets en vermeil, prix de courses, etc.. gagnes par les officiers; et au centre brillait un surtout en or, offert au régiment par le roi George IV. une pièce qui est, à ce qu'il paraît, assurée pour la modique somme de 5ooo livres sterling.

Dans le courant de la soirée, la passion du sport eut son mot à dire, et nous avons bien ri en voyant un corpulent lieutenant, monté sur sa jument favorite, sauter sans selle les tables et les canapés du grand salon au divertissement général.

Après des réunions de ce genre, on reste frappé de l'esprit de large camaraderie qui règne entre tous les officiers inférieurs et supérieurs, et qui semble effacer complètement la distinction des grades dans les relations de gentleman à gentleman.

Lucknow, février.

Nous sommes encore à Lucknow. Qui de nous l'eût cru? Mais aussi quelle série d'engagements depuis quelques jours

Plusieurs réunions d'après-midi au parc de Mohamed-Bagh ; trois dîners chez Mr* D...; seconde soirée dansante à Chat ter- Man\il; deuxième lunch chez, le lieutenant-colonel des hussards; dincr de quarante couverts au mess du 3'3f; autre dîner au mess du 2' régiment de Bengal Cavalry. Bref, nous sommes engrenés dans le courant d'une existence mondaine et sportive qui ne saurait être nulle part plus recherchée, et que rend particulièrement agréable ici le climat tempéré de l'hiver. Entrés par la bonne porte, nous recevons de tous côtés les invitations les plus inattendues, grâce à notre qualité d'étrangers.

Si notre hôtel ne se trouvait pas à sept ou huit kilomètres des cantonnements anglais (toutes les distances sont fabuleuses à Lucknow) et si nous n'avions pas à traverser journellement de longs quartiers indigènes, nous oublierions véritablement que nous sommes aux Indes. Ce sentiment s'impose du reste dès que Ton vit un peu dans un milieu aussi exclusivement anglais que celui-ci; où les moindres détails de repas, d'ameublement, de confort et avant tout les conversations, sont de purs échantillons de l'anglicanisme le plus absolu ; c'est à tel point, je vous assure, que l'on évite même d'aborder des sujets d'intérêt purement oriental.

Une fois les questions d'usage épuisées, comme celles-ci par exemple (nous les avons entendues je ne sais combien de fois, à chaque présentation nouvelle): « Whatdo y ou thinkofthe Taj?» — « How doyou like the hot weather? » impossible de parler autre chose que polo, lawn-tennis, courses ou racontars locaux. Jamais on n'entend aucune anecdote, aucun récit, aucun renseignement sérieux se rapportant au pays, à ses habitudes, à ses mœurs; tout au plus quelques vieux clichés de recommandations rabâchées, des conseils fantaisistes, qui sentent le parti pris, et des réponses évasives de : I think, I suppose, I fancy, qui manquent autant d'assurance que d'encouragement. Il y a

en résumé de l'incompétence voulue il faut bien l'avouer» et, primant tout, un souverain mépris de la couleur locale, même là où elle est le plus intéressante.

C'est vous dire que les vastes cantonnements anglais sont moralement aussi éloignes des centres indigènes que la Grande- Bretagne est matériellement distante des Indes; qu'il n'y a aucune fusion d'idées entre les éléments opposés dans leur isolement systématique, et que le dédain le plus accablant pèse sur tous les mélanges 'de races. Les souvenirs de 1857 seraient-ils encore si vivaces? et les Anglais visitent-ils les ruines poétiques de la Residency avec un ressentiment toujours égal ?

C'est ici, dans l'ancienne demeure du représentant du gouvernement anglais, que 1800 combattants ont tenu tète pendant près de cinq mois aux milliers de révoltés qui les assiégeaient. Pendant ce temps avaient lieu les horribles massacres de Cawnporc, où Nana-Sahib faisait égorger et jeter dans un puits, morts ou agonisants, des centaines de pauvres femmes et de jeunes enfants. Le colonel Campbell, qui nous pilota dans cette enceinte historique, était lui-même lieutenant au moment de la rébellion, et subit tout le siège. Il nous fit voir l'endroit où il resta étendu, blessé au milieu de tant d'autres, nous citant avec ce flegme étonnant, habituel à nos voisins d'outre-Manche, une foule de traits héroïques ; ressuscitant, pour ainsi dire, devant nous cette période de misères et d'angoisses.

Les ruines de la Residency et des habitations diverses qui en dépendaient sont restées dans l'état où les a mises le siège. Partout les murailles détruites par les boulets forment un contraste étrange avec la fraîcheur du parc magnifique qui a été créé pour les encadrer. Çà et là des pierres commémoratives servent de guide à travers ce cimetière de glorieux souvenirs, où maisons et tombes des victimes dorment sous le manteau d'une végétation exubérante.

Du haut d'une tour à moitié écroulée, on découvre une vue étendue sur Lucknow, ou plutôt sur ce qu'il est possibb d'en voir; car Lucknow compte encore parmi les villes qui n'ont pas d'horizon. Vue de là, elle apparaît comme une foret sans fin d'où émergent seulement par groupes les maisons et les bâtiments auxquels elle doit son nom de « cité des palais ». Voilà cependant un titre bien pompeux pour une ville dont les monuments, superbes sans doute en photographie, perdent de leur prestige quand on les soumet à un examen détaillé.

Ces monuments, le Kaiser- Bag h, Moti-Mahal, Jama-Musjid, etc. , sont peu anciens en somme, puisqu'ils remontent à l'époque fastueuse des anciens rois d'Oudh. Ils sont conçus dans un style hybride italien-hindou-arabe, qui s'étale en décoration de biscuit et en couleurs tendres sur des plâtres décrépits. Le plus grand délabrement règne partout, excepté au fort de Machi- Bawau, et à la halle imposante Vlmanbara, qui à présent sert d'arsenal.

Quant à la vieille ville indigène, elle est très pittoresque dans ses étroites rues marchandes avec ses boutiques d'orfèvres et de changeurs. Une foule à l'aspect original y circule, et nous remarquons des types tout nouveaux, auxquels une belle chevelure crépue et ondulée, une fine moustache et une petite calotte de mousseline transparente donnent beaucoup de ressemblance avec les belles têtes florentines de la Renaissance. Devant les grandes portes stationnent quantité de chevaux et de garis ainsi que des palanquins pour les femmes, mais des palanquins presque microscopiques, formés par une petite planche carrée suspendue par quatre cordes à un fort bâton de bambou. Les femmes s'accroupissent sur ces petits carrés, puis on les recouvre d'une toile de couleur, très serrée.

Là, dans la ville ancienne, on se trouve bien dans le Laknao d'Akbar, et loin du Lucknow moderne, dont l'orthographe,

estropiée pour les besoins de la prononciation anglaise, jure comme celle de tant d'autres villes hindoues1.

Avant-hier, nous sommes allés présenter nos respects au Maharajah de Balrampur, qui possède ici un palais. Nos amis, en Anglais qui ne doutent de rien, nous avaient assurés que nous serions parfaitement reçus et que nous verrions de fort belles choses. Si nous fûmes désappointés de ce côté-là, notre visite ne laissa pas que d'être assez amusante.

Le vieux rajah, auquel nous nous étions annoncés la veille, nous attendait devant son habitation, entouré de sa petite cour de secrétaires, de dignitaires et de serviteurs : autant d'Hindous à la mine curieuse et sardonique. Il était affaissé sur un siège sous un large parasol, et plusieurs éventails s'agitaient autour de lui.

Nous nous approchâmes avec force salams, pour prendre possession des fauteuils rangés en demi-cercle qui nous tendaient les bras. Mais jugez de notre perplexité et de notre confusion ! Le vieux prince ne parlait pas un mot d'anglais, et pour nous, naturellement, l'hindoustani était et restera lettre close.... Nous étions perdus sans l'aide, à jamais mémorable, d'un personnage de la suite, qui put nous comprendre. Il traduisit l'expression de nos compliments fleuris à Son Altesse, qui de son côté demanda nos noms et nos adresses, afin de les consigner scrupuleusement dans un gros registre. Ces préliminaires finis, on nous montra la maison, remplie de portraits du rajah en mille et une attitudes différentes, mais absolument dépourvue des « belles choses » tant vantées. Après quoi nous nous sommes rassis en cercle et avons recommencé nos compliments.

Au moment longtemps attendu des adieux, notre sérieux fut mis à une rude épreuve : le vieux rajah nous inonda de parfums,

i. On revient actuellement à un système plus vrai, qui fera écrire Mirul au lieu de Sfecrul, Punah au lieu de Paon ah, Jaïpur pour/o/wv, etc.

nous combla de cornets de bétel, et, prenant finalement des mains d'un serviteur un amas de longues chaînes mystérieuses, nous enguirlanda un à un, avec une majestueuse gravité, d'un collier d'étoupcs d'or et d'argent. Ce vieillard ratatiné, orné de lunettes et de gants de fil blancs, avait l'air si parfaitement drolatique, affublé de cette dignité souveraine, que nous manquâmes étouffer de rire... Et puis, nous voyez-vous partir triomphalement dans notre calèche avec nos chapeaux-casques et nos toisons d'or au cou !

Tout l'élément militaire de Lucknow est maintenant dans la plus grande agitation, car les courses du printemps viennent de commencer. Nous rentrons aujourd'hui delà deuxième réunion. Comme la première, elle a été fort intéressante, les poneys hindous, montés par des gentlemen, courant les steeples d'une façon remarquable. Le pesage est bien installé ; il y a des tentesbuffets, appartenant aux divers régiments, et une jolie tribune garnie de dames en toilettes à sensation, mais de plus ou moins bon goût, comme en témoigne la mise de certaine miss, que j'ai admirée en jupe de soie rose, tunique blanche et gants roses!

Ce soir nous partons décidément pour Bénarcs, où le choléra,

annoncé il y a quelque temps, a suffisamment diminué pour que nous puissions l'oublier. En partant, j'ai à enregistrer un grave embarras domestique. Je congédie Lalla, que j'avais cru fidèle et incorruptible. Il a retrouve dans cette Capoue un boy de sa connaissance qui l'a entraîné à se lier de trop grande amitié avec le brandy et autres liqueurs. Le malheureux est tombé pendant deux jours dans une rêverie profonde qui à la fin a tourné en un état d'ivresse impardonnable, suivi d'une « cachucha » désordonnée dans la cour de l'hôtel. Je n'ai pas assisté à ce dernier divertissement, mais on m'assure que j'ai beaucoup perdu à n'avoir pas vu mon Hindou, coiffé de son plus beau turban rose, les yeux hagards, une guitare à la main, gambader

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au milieu d'un cercle d'admirateurs attroupés, en poussant d'horribles petits cris de sa voix aigre et avinée.

Décidément, quand les sobres Hindous s'en mêlent, ils font bien les choses !

En dehors de Will, maintenant il ne nous reste plus que Sama. l'esclave d'Edouard, son « singe » comme il l'appelle. Ledit Sama est en cfl'ct un être parfaitement grotesque. Doté d'une épine dorsale démesurément longue, il a de toutes petites jambes, de grands pieds nus, et se donne l'air le plus ahuri du monde en mettant son turban rond toujours trop en arrière sur son crâne luisant. Sa naïveté soulève des tempêtes inénarrables et lui vaut des applications de mains et de bottes bien senties ; du reste ce remède semble avoir son eflet, car M. Sama se paye de la même monnaie sur les koulis qui ne marchent pas à son gré. Il a supplié d'être compris dans la disgrâce de Lalla, mais mas ter le punit bien mieux en le gardant...

Calcutta, \t> février.

Quand nous avons quitté Lucknow, il y avait encore des réjouissances en perspective : bals, théâtre d'amateurs, etc., plaisirs dont nous avons suffisamment joui pour le moment. Dire que pendant dix soirées consécutives nous avons endossé 1 habit noir et mis la cravate blanche! Qui eût cru que nos « queues d'hirondelle » seraient soumises à tant de fatigues dans ces lointains pays ?

BENARES. 79

A Bénarès, les décors ont change, et nous avons repris nos impressions de touristes.

Bcnarès, comme vous le savez, est la grande cité religieuse des Hindous, la ville sainte vers laquelle tendent leurs désirs les plus ambitieux. Son origine se perd dans la nuit des périodes védiques et préhistoriques. Bénarès était célèbre il y a 2 5oo ans, grande et vénérée avant Babylone, Athènes et Rome, avant la captivité des Juifs en Égypte. Son auréole s'est toujours maintenue glorieuse, aussi bien pendant le règne du bouddhisme, que Sakya- Mouni avant de conquérir l'Asie entière y fonda 600 ans avant Jésus-Christ, cjmme plus tard, quand le brahmanisme réactionnaire rétablit, à la place de doctrines plus élevées, ses grossières superstitions.

La ville actuelle de Bénarès date du temps d'Akbar, c'està-dire du seizième siècle. Elle contient un millier de temples et une armée de vingt-cinq mille brahmines, prêtres qui servent d'intermédiaires entre les croyants, les nombreuses divinités et les eaux sacrées du Gange.

A peine a-t-on posé le pied dans la ville sainte, qu'on rencontre à chaque pas les preuves matérielles de l'exagération des pratiques religieuses. A tout coin de rue se trouvent des niches, des renfoncements, des autels abritant des idoles enguirlandées et tout humides de récentes aspersions. Ce qu'il y a de lieux vénérés est inconcevable ! Sanctuaires publics où les pauvres déposent leurs offrandes, chapelles particulières des riches, innombrables temples, vénérés entre tous, et exploités par la caste rebondie des brahmines.

Parmi les endroits les plus fréquentés il faut nommer le puits Manikarnika, dont les Hindous boivent, en payant, les eaux corrompues, croyant ainsi se procurer le pardon de tous leurs péchés, même de l'homicide; ensuite, le Gyan-Bapi, ou puits de la science, demeure supposée de Sivn, et dont les émanations ne

tk-> HKNAKKS.

sont pas moins écœurantes; puis le temple d'or: Bisheswar. Pour y arriver, il faut se faufiler par des ruelles étroites resserrées entre de hautes murailles suintantes, traverser de petits carrefours tout trempés d'eau du Gange, se frayer un chemin à travers la foule compacte et remuante, en pataugeant dans la boue et en glissant sur des éparpillcmcnts de graines et de fleurs, qui partout jonchent le sol.

L'endroit le plus sacré du temple, où se trouve l'idole de pierre, n'est pas accessible aux mécréants -, mais on peut approcher de la porte et assister ainsi aux cris et à la bousculade de l'intérieur. Les femmes surtout font un tapage épouvantable, se piétinent et se poussent à qui mieux mieux.

Cette foule agitée serait encore supportable si l'on ne croisait constamment, errant à l'aventure, des bœufs, des vaches et des veaux sacrés, enguirlandés de feuillages et de fleurs, et habitués à la vénération générale. Vous devinez comme il est agréable de se trouver subitement acculé entre un grand pan de mur ruisselant et un quadrupède récalcitrant. Dans une des cours du temple en particulier, il y avait tant de bœufs, de fumier, etc., qu'il m'a été impossible d'endurer les émanations nauséabondes de l'endroit. Mes camarades ont résisté plus longtemps à l'infection, aussi ont-ils vu un bœuf sans yeux et sans oreilles, bien mieux enguirlandé que les autres !

Si vous saviez ce que ces spectacles d'idolâtrie tapageuse et grossière laissent dans le cœur de compassion et de dégoût !

Et le temple des singes, le Durga-Kund! Est-il un endroit au monde plus tristement ridicule?

Croirait-on que des centaines, que dis- je? des milliers de singes sont hébergés, religieusement entretenus et vénérés, dans les abords et dans l'enceinte d'un temple rouge, construit spécialement pour les descendants du dieu ILvutman ? On voit déjà aux alentours du temple une multitude de singes qui grimpent

liENAKES. Bi

sur les toits, sautent dans les rues et folichonnent sur les bords d'un bassin. Mais c'est bien pis dans l'intérieur de leur domaine. Ici l'effet produit sur tous les sens est absolument répulsif ; les ménageries les plus sales paraîtraient propres en comparaison de ce séjour vénéré, où se donnent libre carrière toutes les fantaisies de ces divinités dépourvues de l'éducation domestique la plus élémentaire. Je n'insisterai pas, mais je citerai comme bouquet de cette visite le mot suivant. Il nous a été dit par un des guides du temple, chargé par nous de faire accourir les singes en leur distribuant les sucreries d'usage.

Un gros vilain chimpanzé nous fixait furieusement en grognant au pied d'un arbre sacré où les dames de sa race ont coutume de s'établir pour donner le jour à leur progéniture. Comme il nous adressait sa plus atroce grimace, le guide, nous le montran:, dit avec le plus grand sérieux : « Look, sir, hc ts praying for youl » (Regardez, monsieur, voilà qu'il prie pour vous!)....

Pour les Hindous, le Gange est un aimant mystérieux qui les attire de tous les coins de leur vaste pays. Contempler ses eaux est un culte; s'y baigner, une adoration; mourir sur ses bords, la certitude de la félicité éternelle. Mais tout cela coûte, et les bataillons de brahmines veillent sans relâche.

Si l'on veut voir le fleuve sous son aspect le plus curieux, il faut longer ses rives dès le lever du soleil et pendant les heures matinales qui suivent. En s'installant sur des bateaux à plates-formes qui montent et redescendent le courant, on défile devant le panorama le plus étonnant qu'il soit possible d'imaginer. Aucun pinceau, assurément, ne pourrait le rendre en couleurs assez vives, et l'imagination la plus puissante resterait au-dessous de la vérité, en cherchant à se le représenter.

D'un côté s'étend une vaste plaine qui se perd à l'horizon. De l'autre les eaux du Gange baignent sur une longueur de plusieurs

Hz BKNARÉS.

kilomètres une succession de terrasses, d'escaliers, de platesformes et de balcons, qui soutiennent les bases massives et les hauts pans de murs de majestueux édifices, de riches palais et de pagodes aux dômes sculptés, hérissés de mats et d'étendards. Sur les pentes, sur les marches, grouillent au bord de Peau des êtres humains jeunes et vieux, vêtus d'étoiles multicolores qui brillent au soleil levant et se reflètent dans les eaux. Les types les plus v ariés se retrouvent là, et présentent un singulier mélange de teints clairs et foncés. A côté de pauvres vieilles, véritables squelettes ambulants recouverts de draperies grisâtres, des jeunes femmes et des jeunes filles étonnent par leurs manières si gracieuses et si chastes, que les regards les plus curieux ne sauraient les trouver en défaut de décorum. Enfin, de corpulents brahmines dont les innombrables comptoirs surgissent partout sous de grands parasols, semblables à des champignons monstrueux, se livrent, parmi toute cette foule, à leurs ablutions. La ficelle héréditaire en sautoir sur leur poitrine basanée, ils gesticulent et marmottent continuellement des prières. L'agglomération est telle partout, que même en avant des derniers degrés de granit et de marbre on aperçoit des radeaux et des espaces de perchoirs en bambou, où de nombreux fervents à moitié vêtus attendent leur tour de plongeon. L'animation est gaie, bruyante et même criarde.

Comme elle contraste avec d'autres spectacles qui apparaissent tout à coup, au détour d'une anse ou d'un escarpement. Là, sous des nuages d'épaisse fumée, s'allument des bûchers qui consument lentement des dépouilles humaines. A côté gît quelque long et mince paquet, ficelé dans une toile brunâtre et lié à une perche : c'est un pauvre cadavre dont il ne restera bientôt plus que de la pou.ssièrc noire, qu'emportera le courant du Gange. Cette tin de l'homme au milieu d'une foule d'indifl'érents qui rient et qu crient, a quelque chose de saisissant et de bizarre tout à la fois....

Tous les jours à Bénarès c'est le même spectacle. Des milliers d'Hindous se baignent, brûlent leurs morts et se livrent aux diverses pratiques d'une religion grossière, sous les yeux étonnés de l' Européen qui passe, au bord d'une eau qui lave et nettoie tout, hormis les péchés que leur superstition croit de bonne foi y laisser.

Notre voyage de Bénarès à Calcutta dura vingt-deux heures Pendant ce trajet le caractère du paysage et du climat se transformait rapidement; tandis qu'à Bénarès la végétation était encore semblable à celle de Delhi, Agra, Lucknow, au fur et à mesure que nous descendions le fleuve, nous voyions apparaître des palmiers en quantité toujours plus grande. Les débordements des eaux et de nombreux marais mettaient dans la campagne, partout cultivée avec soin, une note riante que nous retrouvions pour la première fois depuis Goa. De jolies routes rouges coupaient des plaines verdoyantes, des bois de bananiers et de palmiers envahis par des feuillages épais. La température devint aussi de plus en plus douce.

Nous nous en sommes surtout aperçus en débarquant à Calcutta. A six heures du matin, malgré des traces de pluie, l'air était lourd et tiède, et il était facile de pressentir que la journée serait très chaude. Le train s'arrêta sur la rive droite du Hougly, près d'un grand pont qui traverse le large fleuve, encombré à cet endroit de mâts et de cordages à peine visibles à travers un brouillard de vapeurs grises. Ce pont conduit de Howrah à Calcutta proprement dit. Sur notre parcours jusqu'au (ireat Eastern Hôtel, nos regards se sont arrêtés à chaque pas sur des indices de la civilisation moderne la plus perfectionnée : tramways, grands magasins, hautes constructions, squares, va-et-vient de gens affairés, comme dans nos villes d'Europe....

Doylc's Hôtel, Darjiling, 24 février.

Au Grcat Eastern, grande maison qui jouit d'une réputation assez peu justifiée, il y avait une telle affluence de voyageurs, qu'il nous a été impossible de nous y caser à quatre. Aussi avons-nous été obligés de nous séparer. Tandis que Louis et Charles sont restés à l'hôtel, Edouard et moi avons pris pension dans le boarding-house de M" Walters, Russell Street, n° 9.

A Calcutta les maisons de ce genre abondent et sont très recherchées. Les appartements y sont même retenus d'avance ongtemps avant les débuts de la saison, qui dure de décembre à mars. Russell Street est située au centre du quartier fashionable; ses maisons à portiques de colonnes, ses jardins ont fort bonne tournure. Vu de près cependant, l'ensemble perd de son effet, car les plâtres s'émiettent, et de grandes plaques d'humidité noire courent sur les murs.

De Russell Street au centre de Calcutta il faut compter dix minutes en voiture, à travers une immense plaine verte appelée Maïdan. Croisée de longues routes aux carrefours ornés de statues équestres, limitée d'un côté par le Hougly, de l'autre par Chaoringhi Road (avenue imposante que bordent des maisons de style italien), cette plaine du Maïdan couvre une superficie si énorme qu'elle contient le Fort-William, plusieurs casernes, deux champs de courses, un polo-ground, un cricket-ground et les Edcn Gardens, le rendez-vous du monde élégant. A son extrémité nord, elle touche au parc privé qui encadre, de ses massifs de palmiers et de ses pelouses de velours, les façades de Government House, vaste construction peinte en rose orangé, qui ressemble autant à Buckingham Palace qu'au château de

Wïlhelmshœhe, par ses couronnements de balustres, ses escaliers et sa coupole centrale.

Government House se trouve au milieu le plus vivant de Calcutta. Tout à côté sont les artères et les places principales : la grande rue, le Piccadilly d'ici, où sont groupés près du Great- Eastern les magasins luxueux, le quartier des bureaux et des banques, les somptueux bâtiments nouveaux de la poste, du télégraphe, etc. Sur le macadam et les trottoirs, le mélange de la foule est typique : on voit des marchands ambulants qui offrent mille brimborions à prix fort minimes, des équipages de haut îtyle, et de méchants garis, des dames en courses et des messieurs affublés de chapeaux hauts de forme, des bourgeois et des employés bengalis, vêtus de mousseline transparente, et marchant nu-tête sous de larges ombrelles.

Partout domine le cachet de grande ville, de capitale toute moderne, si spécial à Calcutta. Les indigènes eux-mêmes ont des allures indépendantes et semblent plus que rompus aux idées nouvelles; l'anglais est couramment parlé par tous; la vie devient facile et commode par la réunion, dans un centre restreint, des .ieux d'affaires, de promenades et de plaisirs....

Pour la première fois depuis notre départ, nous avons vécu du matin au soir comme en Europe, engagés par les devoirs du monde et liés à toutes les obligations de toilette; aussi notre temps s'cst-il écoulé avec une rapidité prodigieuse en visites et en courses chez les grands fournisseurs spécialement recommandés, que nos trousseaux endommagés nous obligeaient à fréquenter.

La saison tirant fortement à sa fin, nous avons profiti seulement d'une partie de nos lettres d'introduction, désireux de voir surtout M. B..., chef de la maison J. K. et C°; lord W. Beresford, le secrétaire militaire du vice-roi, et sir Ashley Eden, le lieutenant-gouverneur du Bengale.

Ce dernier nous envoya une série d'invitations, entre autres

pour une soirée musicale et une matinée à sa résidence de Belvédère. La soirée musicale eut lieu à la suite d'un grand dîner donné en l'honneur du Vice-roi, le marquis de Ripon. Ce fut forcément très ennuyeux, et le concert se termina de bonne heure, à cause du vice-roi et de lady Ripon, qui se retirèrent trois quarts d'heure après la fin du dîner. La seconde réunion fut soidisant une gardai-partf musicale, à laquelle tout Calcutta assista. Des amateurs jouèrent et chantèrent, parmi eux votre serviteur-, mais, en présence de cette assemblée froide et cérémonieuse qui remplissait les salons, aussi recueillie que s'il s'était agi d'écouter un sermon, il eût été cent fois plus agréable de se promener sur les belles pelouses du magnifique parc de Belvédère.

Lord Beresford a été très charmant. Sportsman enthousiaste, il est venu nous prendre plusieurs fois en mail pour nous conduire à des parties de polo, de paper-hunts ou au défilé aristocratique des Eden Gardcns, brillamment éclairés à la lumière électrique.

L'autre jour, il nous invita à déjeuner au palais et nous fit visiter les écuries du vice-roi, dont il est le grand écuyer. Nous avons vu là des chevaux superbes, des walers (chevaux d'Australie) qui servent de carrossiers, des arabes ou indiens pour la selle et le polo. Parmi ces derniers, il y avait de vrais petits bijoux, solides, résistants et élégants au possible. On croirait à peine que, la plupart du temps, ces merveilleuses bêtes se trouvent chez les agriculteurs indigènes, et s'obtiennent à des prix ridiculement minimes. Un de ces poneys, le plus joli, n'avait coûté que 70 roupies, c'est-à-dire environ H>o francs.

Par lord Beresford encore, nous avons été conviés le 20 à un grand diner, suivi d'une soirée au palais, la dernière réception de la saison. A huit heures cinq, nous montions le grand escalier du palais, au haut duquel un officier indigène des gardes du corps, coitVé d'un turban rouge, était posté immobile, et nous péné-

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trions dans la salle où se trouve un petit trône insignifiant. Un aide de camp en frac noir à boutons d or et revers bleu ciel, auquel nos noms étaient absolument inconnus, vint au-devant de nous, nous donna la main et nous dit: « lion» do you do ? » en regardant le plafond !... Tous les autres convives furent reçus de la même façon. A huit heures et demie, après trois formidables coups de gong, qui retentirent dans le palais tout entier, on vit au mouvement de rassemblée que lord et lady Ripon allaient enfin faire leur entrée.

Nous nous attendions, malgré tout, à quelque chose d'un tant soit peu solennel, et pour le moins à un défilé bien ordonné. Mais ce fut tout ce qu'il y a de plus ordinaire et de plus plat : le vice-roi, petit et trapu, reconnaissable seulement à son grand cordon bleu, se faufilant à travers un groupe de dames, apparut tout à coup à la porte de la salle à manger, tirant après lui sa compagne, tandis que la marquise de Ripon le suivait de loin au bras de son cavalier. A la table de soixante-dix-sept couverts, aucune place n'était assignée aux invités; de sorte que, sans lord Beresford, nous n'aurions pas su où nous mettre. Grâce à lui cependant, grâce aussi à lord Durham, que nous avons retrouvé avec grand plaisir, et à un aide de camp un peu moins empesé que les autres, nous avons passé une très agréable soirée, au milieu de beaucoup d'invités qui paraissaient royalement s'ennuyer. Le dîner fut bon et le coup d'reil général fort intéressant. Chaque convive avait derrière son tauteuil un serviteur enturbanné, vêtu d'une robeécarlate à galons d'or*, devant lui, un plat d'argent aux armes d'Angleterre et un menu imprimé à Paris. Toute l'assistance se leva quand le vice-roi porta le toast d'usage : a The Queenî »; puis on gagna les appartements du second étage, où eut lieu le bal.

Depuis cette dernière réception, la saison ne bat plus que dune aile, et tous les governmental people vont songer à leur

m CALCUTTA.

prochaine transmigration vers un séjour plus frais. De tous les résidents aux Indes, ils sont certainement les plus favorisés, et ne voient le pays que par ses meilleurs côtés. N'habitant les capitales de présidence qu'aux époques agréables de l'année, pendant les mois d'hiver, ils jouissent le reste du temps d'un climat délicieux dans les stations de montagnes. C'est ainsi que, de mars à octobre, le vice-roi s'installe avec toute sa cour à Simla, où le télégraphe lui apprend le résultat du Derby quelques minutes après que la course est courue à Kpsom. De même, les lieutenants-gouverneurs du Bengale, de Bombay et de Madras établissent leurs résidences respectives à Darjiling, dans l'Himalaya, à Punah et dans les Nilghcrries.

Les négociants, les particuliers suivent le mouvement autant que cela leur devient possible. Ceux de Calcutta rayonnent aux alentours, comme à Shamnagar où M. B..., notre ami, possède un joli bungalow au milieu de bois de bambous. De ces villégiatures de banlieue, les hommes d'affaires regagnent leurs bureaux en chemin de fer, ensevelis dans les plis de YEast India Ga\ette, tout comme les business-men^ aux prises avec le Times, voyagent entre Kichmond et Londres. De Calcutta, les familles se transportent de préférence à Darjiling, qui devient de plus en plus le sanitarium de la capitale.

C'est là que nous sommes nous-mêmes depuis hier, en attendant le départ du Xavarino, le steamer de la British India C% qui nous emmènera le 4 mars à Ceylan et Colombo. Les vapeurs des messageries sont tellement recherchés par les Anglais euxmêmes, que nous n'avons pu trouver de places pour aucun des prochains départs. Notre caravane est remise au complet par l'adjonction de deux nouveaux serviteurs. Charles a pris à son service un jeune hal/cast1 de Bénarès, et j'ai engagé moi-même,

1. On donne à tous les métis le terme généra! de hilfcssl. qu\ peut se traduire par • demi-san^' •.

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à des conditions beaucoup plus raisonnables que celles de Bombay, un brave et vieux Madrassi chrétien, nomme Andrew.

A bord du Navarino, 6 mars.

Le voyage de Calcutta à Darjiling s'accomplit en vingt-sept heures. On part à une heure et demie de l'après-midi, pour arriver le soir au bord du Gange; là on quitte le train et l'on monte sur un steamer pour traverser en biais le fleuve, et dîner à 'aise pendant le passage, qui dure trois quarts d'heure. Puis on reprend le chemin de fer pour toute une nuit (sur une très mauvaise voie cahotante), et Ton arrive à six heures du matin à Siliguri, la tête de ligne au pied des contreforts de l'Himalaya. Siliguri ne se trouve qu'à une faible élévation au-dessus du niveau de la mer; Darjiling au contraire est situé à 7000 pieds. 11 y a donc une hauteur considérable à parcourir. Récemment encore il fallait plusieurs jours pour y arriver; on y montait à cheval ou en voiture; à présent fonctionne un tramway à locomotive qui franchit la distance en huit heures. La voie a environ un mètre de largeur, et les convois comprennent quatre ou cinq wagons ouverts sur les côtés. Après avoir pris un léger déjeuner au buffet de la gare, on monte dans le petit train formé à côté du grand qu'on vient de quitter, et le trajet commence à toute vapeur.

La ligne suit la route des voitures et traverse d'abord, sur une longueur de douze milles, la région malsaine des plaines du Teraï; puis elle s'élève sur une montée qui devient de plus en plus ardue, au milieu d'un charmant paysage de bois et de forêts

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d'où Ton découvre de superbes échappées sur le lointain. Le petit train serpente là au travers d'arbres magnifiques, échelonnés sur des pentes que recouvre une végétation luxuriante. Parmi l'épais fouillis de lianes entrelacées se dégagent des milliers de fougères arborescentes, si hautes qu'elles passeraient presque pour des palmiers.

A Kursiong, un lunch est préparé pour les voyageurs, qui se trouvent ici à 4600 pieds, au centre du tea-district (la région des plantations de thé), dans une des stations les plus importantes du Sikkim

A partir de Kursiong, l'air devient beaucoup plus frais; la route, de plus en plus accidentée, surplombe déjà de bien haut les plaines et s'engage dans un terrain rocheux où la végétation se fait rare. Le train file avec une vitesse surprenante, malgré la montée rapide et la hardiesse des courbes longeant à pic de hauts rembiais, dont le pied se perd à des profondeurs vertigineuses.

A chaque brusque détour, le sifflet retentit formidable, et pour cause, car la voie est encombrée de chariots et de caravanes. Rien de comique comme la terreur des pauvres bêtes frôlées par le train; les bœufs se fourvoient la tète dans les jambes, les chevaux se cabrent et pirouettent, et donnent fort à faire à leurs conducteurs, qui pourtant, dès l'approche de la locomotive, essayent de les calmer en leur tournant la tête du côté opposé. Quelquefois le chauffeur se fait un malin plaisir de siffler plus fort que d'habitude, et les petits poneys entraînent alors sur les crêtes leurs maîtres sikkimois, qui risquent fort d'être précipités à quelques centaines de mètres plus bas.

Mais ceux-ci sont de bonnes natures, et semblent prendre tout en. riant.

1. L'ancien royaume Je Sikkim a été partapé en i».r7 en deux moitiés: l'une appartient a l'Angleterre et se limite un peu au nord de barjiling; l'autre est restée au rajah indépendant et se trouve enclavée entre le Sikkim anglais et le Thlbet.

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En débarquant à Darjiling, on se sent transporte dans un milieu tout nouveau : on est en plein clément mongol, entouré de types aux pommettes saillantes, aux yeux peu ouverts, au nez épaté, habillés de vêtements chauds, aux couleurs sombres. Des bandes joyeuses de petites filles et de petits garçons robustes, mais affreusement sales, stationnent à la gare et chargent sur leur dos les bagages qu'ils emportent sans sourciller, en les retenant au moyen d'une lanière qui prend son point d'appui sur la tête.

Nous nous sommes logés dans un cottage qui forme dépendance de l'hôtel principal, Doylc's. C'est une petite maison composée d'un rez-de-chaussée à fleur de terre et d'un étage de mansardes, sous un toit élevé et très pointu. Adossée d'un côté à la montagne, elle a sur le devant une terrasse qui commande une jolie vue sur tout Darjiling et ics mamelons, encerclés de cimes plus hautes, qui le portent.

On est là bien loin de l'atmosphère amollissante de la capitale. Mais aussi, quelle solitude ! A cette époque de l'année, tous les hôtels et les cottages particuliers sont fermés, et de rares visiteurs viennent seuls pendant quelques jours pour guetter au travers des nuages et des brouillards le panorama célèbre, sur le groupe géant du Kinchinjunga et des quatre pics qui entourent ce colosse de 28000 pieds (le point le plus élevé du globe, après le mont Everest).

Pour voir ces cimes fantastiques de l'Himalaya, nous nous sommes postés à six heures et demie du matin sur un point élevé, à côté de l'hôtel. A nos pieds se creusait une profonde vallée ; les flancs opposés disparaissaient dans une masse grisâtre de brumes, confondues dans le ciel avec des nuages plus clairs, qui erraient comme de gigantesques flocons sur toute l'étendue de l'horizon. Subitement, le soleil se leva, entouré de vapeurs, et bientôt des lueurs rouges percèrent en face de nous comme des traînées de feu, se dessinant d'une hauteur immense, en pointes angu-

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leuses.... C'étaient bien «des sommets neigeux, mais il fallait un effort d'intelligence pour le comprendre. On aurait cru plutôt à une trombe d'un nouveau genre, sans toutefois discerner si c'était la terre qui s'élançait vers le ciel, ou le ciel qui tombait vers la terre. A chaque instant de nouveaux pics émergeaient de la masse vaporeuse jusqu'à ce qu'une large chaîne apparût, nageant pour ainsi dire dans les airs au-dessus du rempart de montagnes noires qui semblait les séparer de notre monde.

C'était véritablement une vision féerique, sublime, poignante comme tout ce qui est surnaturel, réalisant les luttes du chaos et de la création, telles que Doré les a symbolisées pour sa Bible et son Paradis perdu. Mais ce ne fut aussi qu'une vision, car, quelques minutes plus tard, le soleil brillait de tout son éclat, et les nues s'étaient refermées en épais rideau sur ces neiges éternelles

Celui qui s'arrête à Darjiling doit voir encore deux curiosités de la région : le grand marché du dimanche et le temple bouddhique de Bhoutea Bousti. Il est situé au delà d'un village des environs, où les femmes travaillent sur le seuil des portes, à côté d'individus à mines goguenardes et de chiens agressifs.

Devant le temple s'élèvent de grands mâts ornés de drapeaux et de longues bandes de toile, couvents de caractères imprimés. Extérieurement le temple ressemble tout à fait à une maison de paysan. A l'entrée, un lama (prêtre) et un gamin, accroupis à terre, marmottent des prières qu'ils lisent sur de gros parchemins. Au fond du sanctuaire reposent sur une espèce d'autel, devant des idoles, des offrandes de sucreries, de graines et de victuailles qui répandent une odeur nauséabonde.

Mais le détail le plus curieux du culte est l'installation mécanique des moulins à prières. Ils sont composés d'un grand cylindre qui monte jusqu'au plafond et d'une série d'autres cylindres plus petits posés sur des rayons. Ils sont tous remplis à l'intérieur

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de bandes enroulées, sur lesquelles sont écrites des prières. Sur la demande des visiteurs, une vieille femme tire une corde et met en mouvement tous les cylindres, qui tournent sur eux-mêmes, au tintement de petites cloches. Du reste chaque bouddhiste du pays possède chez lui un moulin à prières portatif, quelque chose qui ressemble à une crécelle, avec le bruit en moins. C'est un cylindre monté sur un manche en bois, et auquel un poids pendant à une chaînette imprime le mouvement de rotation. Le manche en main, le fidèle tourne, et voilà la prière faite!

J'ai acheté à des indigènes une de ces ingénieuses machines ainsi que d'autres bibelots. Pour un bon prix ils cèdent sans aucune difficulté leurs propres ustensiles.

Le marché dominical fournit de bonnes occasions pour les acquisitions de ce genre, car de tous les alentours, même des pays éloignés du Népal, du Bhoutan et du Thibet, des familles entières s'y rendent par bandes. Vers le milieu de la journée l'animation atteint son plus haut degré, et Ton a de la peine à circuler à travers une foule qui cause, rit, crie et s'amuse à cœur joie. On retrouve là encore un mélange des types les plus divers et les plus extraordinaires, les uns aux cheveux noirs et épars, les autres à la tête presque rasée, d'autres portant la longue natte des Chinois. Les femmes sont couvertes de parures : boucles d'oreilles, diadèmes et colliers dans lesquels la turquoise brute joue le plus grand rôle.

On dirait même que cette pierre existe ici à l'état de caillou, à voir les indigènes des deux sexes s'en couvrir littéralement. Avec leurs colliers de turquoises entremêlées de grains rouges et supportant de gros médaillons ronds ou carrés, les femmes portent aussi des chaînes auxquelles sont suspendues leurs économies : des roupies d'or ou d'argent. C'est ainsi que chacune promène sa petite fortune avec elle.

Impossible, par exemple, de voir des gens plus malpropres et

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plus répugnants que ces montagnards vêtus de haillons graisseux. On est tenté de croire au dicton d'après lequel leur corps ne serait mis en contact avec l'eau qu'aux trois époques marquantes de la naissance, du mariage et de la mort. Les femmes augmentent leur laideur habituelle en barbouillant de goudron leur large figure, ce qui est tout bonnement hideux. D'après certains, elles le feraient pour se garantir des coups de soleil. D'après d'autres, pour mieux protéger leur vertu... Mais que peut signifier ce mot dans un pays où la polyandrie est à l'ordre du jour?

Nous sommes restés à Darjiling trois journées entières, encouragés à prolonger notre séjour parla présence d'aimables Italiens, le sénateur Mantegazza de Florence et deux jeunes gens de ses amis, qui chassent et se promènent tandis qu'il fait des études photographiques et scientifiques. Avec eux nous avons fait de bonnes tournées autour de Darjiling, le long d'excellentes routes à balustrades qui commandent de superbes points de vue, et jusque dans les profondeurs de la vallée de la Runjit, qui forme la limite entre les deux Sikkim.

A l'agréable chaleur du soleil pendant le jour succédaient des nuits très froides ; aussi plusieurs lourdes couvertures devenaient-elles nécessaires à l'entretien de notre calorique. Mon vieil Andrew gelait si bien le premier soir, que j*ai dû lui donner quelques pièces de ma garde-robe.

Le jour du bazar, le temps était superbe. Un orage formidable qui éclata la veille au-dessus de nos tètes avec accompagnement de terribles coups de tonnerre, de grêle et de neige, avait entièrement purifie l'atmosphère. L'air était tellement limpide que la chaîne du Kinchinjunga, si mystérieuse naguère, brillait sans le moindre voile. Les pics éternellement blancs semblaient écraser de leur majestueuse grandeur la nature prosternée à leurs pieds

SELIM TEA ESTATE. c>S

Le 27, au matin de notre départ, un épais brouillard régnait de nouveau ; aussi notre rapide descente ne manqua-t-elle pas d'un certain charme imprévu. Annoncés chez M. S..., un ami de M. B... et l'un des plus grands planteurs de thé du district, nous avons quitté le tramway à Kursiong ot suivi de là, pendant une heure et demie de marche, un sentier abrupt qui nous conduisit, à travers des bois de bambous et des tea-gardens, jusqu'au bungalow de M. S..., à 2000 pieds au-dessus de la mer. La maison est petite mais confortable : tout autour s'étendent des champs de thé sur des pentes raides, au delà desquelles on aperçoit les plaines qui mènent vers Calcutta. M. S... vit ici avec plusieurs jeunes gens qui l'aident dans la surveillance du Selim Tea Estate. Ils nous ont fait visiter les bâtiments d'exploitation et une partie des plantations.

A cette époque de l'année, les nouvelles feuilles, d'un vert tendre, éclosent sur de petits arbustes tournas qui ressemblent beaucoup à l'a/.alée, et qui sont symétriquement plantés en longues rangées. Tous les ans on les taille à la même hauteur, c'està-dire à 40 ou ?o centimètres. Les nouvelles pousses, cueillies au printemps, sont séchées légèrement, puis roulées en petites boules qu'on laisse fermenter. Ensuite on les sèche de nouveau en les faisant griller au-dessus de feux de charbon. Enfin on les trie suivant leurs dimensions, les petites feuilles donnant le meilleur thé, et les plus grandes le moins parfumé.

Dans le Sikkim les plantations de thé ont pris une grande extension, et l'on s'attend à un développement plus considérable encore, car les planteurs anglais comptent rivaliser avec les Chinois et même les dépasser, si faire se peut. Il est de fait que le thé indien est excellent; aux Indes on n'en boit pas d'autre. En Europe nous ne pouvons pas le juger à sa juste valeur, parce qu'il est toujours mélangé avec du thé chinois, qui lui enlève son arome particulier...

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