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les marchandises des Annamites et des Chinois. Sur les quais proprets et plantés d'arbres, on voit les bâtiments d'inspection et d'occupation militaire, sur lesquels flotte le drapeau tricolore. Quant au pays, il reste plat partout....
Saigon, i3 avril.
Arrivés devant Pnom-Penh dans la nuit du dimanche de Pâques, nous nous réveillons après le départ de nos Chinois, pendant que le bateau, assez éloigné de la côte, est en plein travail de déchargement et de rechargement. La nappe du fleuve est si large qu clic se confond presque avec l'horizon. La ville apparaît à gauche comme une vaste agglomération de huttes brunes bâties sur pilotis, dans la masse desquelles pointent çà et là les toits élevés de palais et de pagodes, ainsi que le phare superbe mais bien superflu, qui fut suggéré à l'initiative du roi pour la plus grande gloire de son règne et surtout le plus grand profit des entrepreneurs.
Gardant notre demeure à bord, puisque la capitale du Cambodge ne possède pas d'hôtel, nous allons à terre, au Protectorat français, faire une visite matinale au protecteur, chez qui habite en ce moment le gouverneur de la Cochinchine, M. Le Myre de Villers. La maison est une jolie construction blanche aux escaliers ornés de potiches de Chine. Elle est bâtie sur le bord d'une chaussée qui traverse la partie française de la ville et dans laquelle se trouvent le télégraphe, la ferme d'opium, les agences de navigation, etc.
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U gouverneur nous reçoit sur la présentation de nos cartes et veut bien nous inviter tous les quatre à dîner pour le même jour. En attendant, il n'y a qu'une chose à faire : la sieste à bord. Mais quelle sieste! A l'ombre, sur le pont, et vêtus du plus léger costume possible, nous sommes en nage! Dans l'air, pas le moindre siuftlc de brise, mais par contre une épouvantable puanteur de poissons secs qu'on entasse dans le bateau, et dont le chargement doit durer deux jours et deux nuits.
(xs poissons viennent par millions du grand lac du Cambodge. Il paraît même qu'à l'époque de la pêche c'est un spectacle des plus curieux que de voir à la surface du lac les agglomérations de sampans qui forment par leurs masses compactes une infinité de villages flottants. C'est ce même lac qu'il s'agit de traverser pour aborder à la côte de Siam, et pousser jusqu'aux mystérieuses ruines d'Angkor, la ville fameuse dont on n'a pu retracer l'histoire ni l'origine. La nécessité d'abandonner l'idée de ce voyage, qui est le seul vrai « clou » d'un séjour en Cochinchinc, est un grand crève-cœur pour nous; mais, avec le bas niveau actuel des eaux, Texpédition serait difficile, et tout le monde, le gouverneur en tête, nous l'a déconseillée.
Quand on a passé la plus grande partie d'une journée accablante presque en déshabillé, et qu'il s'agit, alors que le soleil brûle encore, d'endosser l'habit noir et de mettre la cravate blanche pour faire un trajet d'une demi-heure dans une chaloupe graisseuse, vous admettrez que l'honneur de dîner à la table d'un gouverneur paraisse lourd à porter.
Gênés dans cette tenue d'apparat, nous pestions en route contre nos modes, si absurdes dans les pays chauds, et aussi contre la malcchance qui, par exception, nous mit en retard. Par deux fois^ la chaloupe resta accrochée dans les sables, au point de nous ôter l'espoir de démarrer. Aussi fallait-il voir, au Protectorat, les figures consternées de l'entourage, témoignant plus que celle du
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maître lui-même, de son inévitable mécontentement. Ce dîner forcement cérémonieux nous a valu cependant, pour le lundi de Pâques, une audience chez Norodom 1% roi du Cambodge. Sa Majesté reçoit en général volontiers les étrangers, mais pour le quart d'heure elle passait pour assez maussade ^peut-être se trouve-t-ellc trop protégée?!.
Au rendez-vous pris au Protectorat, nous retrouvons K... et son compagnon, arrivés la veille par un vapeur de la nouvelle ligne Ruelîqui faisait son voyage d'essai. Nos absurdes costumes de cérémonie nous mettent en grande hilarité, car nos amis en particulier sont accoutrés de la façon la plus amusante-, ils portent pantalon blanc, habit noir, chapeau-casque, et tiennent en main des « en-tout-cas ».
Le protecteur et son interprète nous conduisent en voiture au palais, et nous traversons ainsi tout Pnom-Penh. Au delà de la rue française s'ouvre une large chaussée de boutiques annamites et chinoises-, puis viennent de misérables huttes cambodgiennes. Les types du pays ne rappellent en rien ceux de la race voisine; très fortement bâtis, ils ont de gros traits, et portent les cheveux courts derrière, mais hérissés en touffe sur le milieu de la tête. Les femmes se coiffent presque comme les hommes; et comme ils n'ont tous, en fait de vêtements, qu'un pagne autour des hanches, il n'est pas facile de distinguer par ce moyen les différentes classes de la population. En route, nous croisons plusieurs Cambodgiens, filant en modestes caleçons sur des poneys nains; il paraît que ce sont des princes, fils ou cousins du roi!
Les trottoirs se suivent jusqu'au palais, ainsi que des lanternes sur piédestaux. A l'entrée s'élève sur colonnes un pavillon à toiture retroussée. .Mais, une fois l'enceinte passée, on ne voit plus que des bâtiments d'aspect très ordinaire, et des hangars remplis d'esclaves fainéants. Dans les coins et tournants surgissent des Vénus en bronze de pacotille, supportant des candélabres,
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autant de sauvetages de l'Exposition de îNb;, comme la petite maison européenne où le roi donne audience, (l'est un pavillon en fer surmonté d'une horloge et flanqué d'annexés en pierre. Devant les grilles se tiennent maladroitement deux Cambodgiens costumés en sentinelles modernes; accoutrés d'uniformes bleus et de képis rouges, posés de travers, ils présentent les armes avec une nonchalante dignité. Le perron franchi, nous nous trouvons dans une sorte de vestibule converti en salon. Les portes en glaces sont chiffrées de grands N et de la couronne impériale. De gros sièges lourds, dorés, une table centrale dorée, et un colossal buffet doré aussi, dissimulant l'escalier, composent l'ameublement tapageur de cette pièce.
Après quelques minutes d'attente, un formidable bruit de crachement annonce l'approche du souverain. Son entrée n'est pas majestueuse, son air non plus. Figurez-vous un tout petit homme mince, presque diaphane, en culotte courte, bas bleu foncé et souliers vernis, en veste blanche surchargée de chaînes et de pendeloques, et portant comme couvre-chef une petite casquette de groom anglais, ornée du flot de rubans habitue), et d une lourde agrafe en diamants. Norodom se présente seul, nous donne à tous la main en souriant béatement, puis s'assied au bord de la table en face de nous. 11 est suivi d'une de ses nombreuses femmes, une Cambodgienne drapée d'une étoile jaune, très avenante de formes, sinon de visage, qui dépose devant le roi un coffret et un crachoir d'or, puis disparaît.
Arrive ensuite l'interprète; il s'approche en se traînant à quatre pattes et reste accroupi ainsi à nos pieds. Édouard prend la parole au nom de tous, et le voilà lancé dans un imbroglio de phrases superbes. 11 ne va pas jusqu'à exclamer comme le ferait un fils de l'Orient : « Nous, vers de terre! nous, cheveux! nous, poussière de tes doigts de pied, nous rendons hommage au maître du monde ! » Mais ce qu'il dit est sullîsamment ronflant,
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et agrémenté à profusion du titre de « Majesté — Majesté — Majesté » que Norodom comprend mieux que tout autre, et qui chatouille agréablement ses tympans.
Vous voyez le tableau : l'interprète tout tremblant, traduisant en murmures craintifs des compliments de haute fantaisie; le roi souriant et saisissant à chaque instant son bocal d'or, pour y projeter son auguste salive; le protecteur de plus en plus inquiet, et nous-mêmes, l'orateur en tête, nous mordant les lèvres jusqu'au sang pour conserver notre sérieux. Mais Sa Majesté paraît enchantée du speech ; elle ouvre une boîte enrichie de diamants, prend un cigare et nous offre des cigarettes roulées au palais, dans des feuilles de nénuphar. Son amabilité va même jusqu'à nous passer l'allumette flamboyante, mise en feu sur une autre boîte en or et diamants; puis elle veut savoir nos noms, nos diverses nationalités. Un secrétaire apporte à quatre pattes encre et papier et un porte-plume étincelant d'or et de pierres fines; à tour de rôle nous traçons nos parafes les plus élégants.
Ainsi se déroule cette audience d'un quart d'heure, très curieuse vraiment, à défaut de spectacles plus orientaux que Norodom I"nc paraît pas disposé à donner pour le moment. De nouvelles poignées de main nous congédient, et nous regagnons le Protectorat, puis le Xam-Vian, prêt à partir pour Saïgon....
J'ai écrit cette lettre à l'hôtel de l'Univers, où nous sommes rentrés hier. Nous y avons trouvé une dépêche de Batavia nous engageant à faire le voyage de Java sans crainte. Le premier vapeur des Messageries, le Natal, passera ce soir et nous le prendrons pour retourner vers Singapour. La chaleur est épouvantable, atroce aujourd'hui surtout, car le thermomètre marque 35 degrés à l'ombre. Nous n'avons même pas le courage de nous habiller, et je termine pendant une sieste prolongée....
Singapour, 17 avril.
A vrai dire, nous avons quitté Saïgon sans regrets. Pourquoi? Je ne le sais trop. Était-ce à cause de la laideur du pays, à cause de son climat fatigant, ou à cause de l'antipathie qu éveillent les indigènes ? C'était peut-être pour toutes ces raisons à la fois.
Ce qui nous a déplu aussi, il faut bien le dire, c'est le manque d'union parmi nos compatriotes. Il semble que les passions politiques, les rivalités de partis soient aussi vivaces à Saïgon que dans les centres les plus batailleurs de notre belle France. Mais ce qui nous a le plus choqués, c'est le sans-gêne avec lequel on parle devant des étrangers, quelle que soit leur nationalité, des affaires du gouvernement, critiquant ceci et raillant cela. Quand on a constaté de visu le degré de solidarité qui unit si étroitement tous les Anglais aux Indes, solidarité qui les porte à jeter un voile jaloux sur leurs faiblesses ou à les dissimuler soigneusement, on ne peut que s'étonner en voyant qu'un esprit si différent et si mesquin anime nos compatriotes en Cochinchine.
Saïgon frappe par son manque d'animation. On sent que ce n'est point un centre vivant, et il est facile de s'apercevoir que la colonisation y est incomplète, que les entreprises sérieuses restent à l'état de projet ; qu'enfin les capitaux nécessaires font défaut. Quand donc l'indifférence générale pour tout ce qui touche aux questions coloniales, l'horreur de l'expatriation seront-elles vaincues chez nous par les preuves déjà acquises de ce qu'il est possible d'obtenir dans un pays tel que l'Indo-Chinc ? Certes, il n'est que temps d'agir, car déjà les maisons de commerce des négociants anglais et allemands, sans parler des Chinois, gagnent de
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jour en jour du terrain, et ont dès à présent entre les mains une grande partie des affaires.
Comment se fait-il qu'en présence de résultats si minimes on puisse fonder sur l'avenir du Tonkin des espérances aussi grandioses ?...
Enfin, comme dernière remarque, il paraît évident, pour quiconque a visité d'autres colonies orientales et en a tant soit peu observé les rouages administratifs, que notre gouvernement est mille fois trop condescendant envers les indigènes. On a pour eux des égards inutiles, dangereux même, et c'est la conséquence d'idées humanitaires vraiment exagérées. Nous avons donné aux Annamites, c'est-à-dire à un peuple incapable de les comprendre, des droits civils et politiques beaucoup trop grands -, l'abus qui en résulte se traduit jusque dans la vie ordinaire et dans les rapports journaliers, par une attitude presque impertinente de la part de l'électeur indigène, auprès duquel le dominateur, a déjà beaucoup trop perdu de son prestige !
Les races asiatiques ne sont certainement pas encore en état de jouir des privilèges de notre grande révolution.
Quant aux relations sociales de la vie à Saïgon, nous n'avons pas eu l'occasion d'en juger; je crois cependant pouvoir dire qu'elles doivent être peu développées, par suite du très petit nombre de femmes qui composent l'élément sociable.
Sur le Natal nous avons trouvé, à côté du trio exceptionnellement agréable formé par le commandant, le commissaire et le docteur (pianiste de remarquable talent), une société de passagers tout à fait charmants. Presque tous Anglais ou Français des mieux placés en Chine et se connaissant parfaitement entre eux, ils retournaient en Europe animés d'un entrain et d'une gaieté des plus communicatifs. Il y avait le premier interprète de la légation de France à Pékin et sa femme, le consul d'Angleterre à
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Fou-Tcheou et sa femme; lady Hart, dont le mari, sir Robert Hart, est le tout-puissant directeur des Douanes du Céleste- Empire, etc.
Mis tout de suite en rapport avec les membres de ce groupe sympathique, qui nous gratifièrent aussitôt du surnom collectif des « quatre frères », nous avons passé sur ce bateau des Messageries deux journées si agréables que nous en souhaiterions beaucoup de semblables dans nos traversées à venir. Ce que nous avons récolté de cartes et de lettres d'introduction pour la Chine et le Japon est incroyable. On eût dit que chacun tenait à faire de son mieux pour nous assurer un bon accueil dans les endroits et chez les amis que nous devions être, de tous les passagers, les premiers à revoir. Lady Hart a été particulièrement gracieuse à notre égard , promettant de nous annoncer à son beau-frère à Shanghaï, ainsi qu'à son mari, pour lequel nous possédons déjà des lettres de Paris.
En débarquant à Singapour, nous étions en si bons termes d'amitié avec tous nos compagnons, que nous quittions le Natal à regret. Et puis, ils avaient l'air si heureux de regagner l'Europe, que cela nous faisait presque envie à nous aussi...