JAVA
Bultcnzorp, 24 avril.
Apres un arrêt à Singapour, facilité cette fois par un télégramme de Saïgon qui nous y assura un logis, YEmyrne nous emmena vers Java le 18 avril.
Nous nous étions déjà embarqués la veille au soir, mais sans pouvoir trouver à bord le sommeil désiré. Toute la nuit fut tapageuse, le tumulte étant occasionné en partie par trois Hollandais qui venaient de s'apercevoir que leurs koulis chinois avaient jugé bon de décamper avec une valise remplie de papiers et de valeurs. Nous n'étions qu'une dizaine de passagers, tous fort serrés dans les cabines exiguës et l'étroit salon de ce petit paquebot. Aucun personnage intéressant à mentionner, sinon un jeune couple anglais fort élégnnt, appartenant à la meilleure aristocratie, et naviguant vers les solitudes du bush australien. Ce ménage devait retrouver à Batavia le navire sur lequel avait été chargé à Londres un ameublement complet. La mer fut tout à fait calme comme elle Test généralement dans ces parages. De clairs nuages cachant le soleil et une brise excellente nous épargnèrent une chaleur trop excessive. Le premier jour, vers six heures, nous passions la Ligne en prenant notre bonne part des plaisanteries d'usage. On nous m ntra le petit îlot touffu que
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traverse 1 equateur, et, l'instant d'après, nous étions sur l'autre hémisphère.
Le 20 au matin nous arrivions devant Batavia. La côte, enveloppée de nuages, s'étendait devant nous, toute droite. On nous chargea, hommes et bagages, sur un tout petit vapeur, qui en vingt minutes nous porta à l'entrée d'un canal, dont les encaissements de maçonnerie se prolongent assez loin dans la mer. En remontant ce canal jusqu'à la douane, nous croisions à tout instant de grandes barques malaises, bizarrement peinturlurées de dessins fantastiques, et le long de la côte nous voyions çà et là des pécheurs, debout dans l'eau jusqu'à la ceinture et jetant leurs filets.
Un bien triste bâtiment, par exemple, que la douane! C'est un grand hangar fermé par trois pans de murs, sans tables ni quais, où grouillent des koulis malais autour de quelques employés blonds en uniforme. Après le groupement très difficultueux de nos colis éparpillés dans le désordre général, nous passions sans ennuis les formalités de la visite, un de nos compagnons de YEmyrnc étant intervenu en notre faveur. Ensuite, nous filions en karren (les fiacres d'ici) vers le Batavia nouveau par la route qui traverse le Batavia ancien, délaissé maintenant à cause des miasmes dangereux des marais qui l'entourent, et réservé exclusivement aux bureaux et aux entrepôts.
Dans cette vieille ville, on se croirait transporté en Hollande, tant les maisons, bâties il y a deux siècles et demi, rappellent les constructions hollandaises de la même époque, avec leurs fenêtres à petits carreaux, leurs toits en tuiles, leurs portes à rinceaux sculptés. L'illusion est complétée par d'autres constructions plus importantes, telles qu'un arc de triomphe flanqué de statues et le monument de la poste, qui élève son clocheton sous le ciel bleu de 1 equateur.
Mais bientôt la scène change et, après avoir passé devant des
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installations chinoises l'arrivant débouche sur le quai d'un canal borde de maisons gaiement encadrées d'une luxuriante verdure; c'est la ville moderne : Meester Cornelis. Là, au bord du canal, sur l'avenue déjà nommée, Molenvliet, longée par un assez primitif tramway, est situé l'hôtel des Indes, devenu notre quartier général.
Cet hôtel est sans contredit d'une organisation curieuse. Beaucoup plus vaste que les autres hôtels de Batavia, il occupe deux côtés et le fond d'un grand carré, au centre duquel se trouve un pavillon de bain, caché dans des massifs. Il n'y a ni clôture ni porte à ce grand carré qui est une sorte de place publique, sur laquelle donnent directement et de plain-pied les chambres des bâtiments en ailes. La maison du fond est ombragée de hauts arbres et reliée aux ailes par des passages couverts. Elle contient une grande salle à manger pour les tables d'hôte, et une vaste véranda dallée où sont alignées, le plus correctement du monde, trois rangées de fauteuils à bascule, soigneusement garnis d'appuitete au crochet. C'est là qu'avant les repas viennent se prélasser une cinquantaine de Hollandais plus ou moins ventrus, savourant leur bitter et leur genièvre. Dans les chambres, on trouve une certaine recherche d'ameublement qui prouve la surveillance d'une ménagère du nord. Il y a des gravures aux murs, de grands canapés de style allemand, d'énormes lits à moustiquaires blancs relevés en rideaux, et enfin, comme complément inédit, au beau milieu du matelas, une sorte de traversin de crin, recouvert de toile. Cet objet, compagnon de nuit indispensable à tout Hollandais, trouve sa place entre les jambes du dormeur, dont il a mission de rafraîchir les extrémités inférieures.
Quel surprenant ustensile! Il n'est guère plus commode, à notre avis, que le personnel indigène : ces spadas vêtus de blanc,
i. Il n'y a pas moins do aooorjc» Célcstiaux répandus dans Java.
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ornes de deux mouchoirs de couleur, l'un sur la tete et l'autre autour des hanches, auxquels la vieille civilisation néerlandaise n'a pas voulu inculquer encore la moindre notion de sa langue.
Tout près de l'hôtel se trouve le club principal, la a Harmonie », bâtiment à toit mansardé Louis XV, dont les salles claires et les terrasses, remplies de petites tables de consommation et de lourdes suspensions à gaz, rappellent bien les locaux analogues de la mère patrie ! Un peu plus loin on rencontre les principaux magasins, isolés dans des maisons libres, qui portent souvent des inscriptions françaises.
Dans tous les sens, jusqu'aux pelouses immenses du Waterloo et du Kom'ngs-Plain, s'étendent non pas les rues, mais les superbes avenues du Batavia moderne. Bordées d'arbres magnifiques qui se rejoignent au-dessus d'elles en dômes élevés, elles courent le long de bornes enchaînées, et de beaux jardins au fond desquels on entrevoit de blanches villas, encadrées de feuillages, aux teintes les plus variées. Çà et là sur les talus des canaux parallèles aux avenues, des indigènes se baignent et font sécher au soleil leurs vêtements bariolés.
Mais un calme général règne partout, et les Hollandais ne le troublent pas durant la journée. Vaquant à leurs affaires ou faisant la sieste, ils ne paraissent dehors qu'à la fin de l'après-midi, vers quatre ou cinq heures, quand recommence le mouvement général. C'est alors que circulent sous les ombrages, à l'étonncment du nouveau débarqué, de grands landaus, conduits par des cochers sans chaussures, en veste rouge et chapeau haut de forme galonné d'or, tandis qu'à l'arrière siègent des sais munis de chasse-mouches. A l'intérieur trônent de dignes dames et de graves messieurs, tous invariablement privés de couvre-chefs. Plus bizarres encore semblent les promeneurs-piétons, qui vont et viennent également décoiffés, avec une canne pour tout apanage !
Les visites ne se font aussi qu'à partir de ce moment, personne
Maison HOLLANDAISE de Batavia.
Photographie Je M. D. Charnay.
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n'étant présentable plus tôt. Selon les exigences hollandaises, la tenue nécessaire, pour tout individu qui se respecte, se compose alors d'un pantalon blanc, d'une redingote noire, d'une cravate noire et de gants blancs... Un peu province et cérémonieux !
Je vous prie de croire que nous ne nous sommes pas nécrlandisés à ce point pour aller, le jour même de notre arrivée, offrir nos hommages et remettre notre lettre d'introduction à Don Hoch Kdle Heer Doktor Levyaohn Norman, Rath van Indie, un des cinq membres du Conseil colonial et, partant, une importante personnalité.
La nuit est déjà tombée quand nous descendons de voiture devant la villa étincelante de lumières; nous sommes cependant les premiers arrivés à la réception hebdomadaire de M. et M"" L.... Ils nous souhaitent la bienvenue en excellent français, sous la charmante véranda dallée de marbre, décorée de vases et de plantes, qui s'étend devant leur habitation, et ouvre, par des portes à deux battants, sur les salons éclairés. Bientôt arrivent d'autres visiteurs; on nous nomme consciencieusement à toutes les personnes présentes, puis chacun prend un fauteuil à bascule. En quelques instants tous les sièges occupés sont en mouvement; c'est une oscillation à donner le mal de mer. Le spectacle paraît tellement extraordinaire que nous avons toutes les peines du monde à rester sérieux, obligés, malgré l'intimité de ces balancements, à des sourires de cérémonie et à une conversation guindée pour commencer. « Alors, monsieur, vous êtes donc arrivé ce matin ? » dit madame d'une voix un peu chantante, en prenant un élan avec la pointe des pieds. « Et combien de temps voulezvous rester sur Java ? » demande monsieur, les genoux en l'air, tandis que plusieurs demoiselles conversent en hollandais avec leurs voisins, la tête tantôt plus haut, tantôt plus bas que celles de leurs interlocuteurs qui suivent le mouvement général.
Des roulements de voitures, l'arrivée d'autres visiteurs mettent
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heureusement un terme à ce petit manège familier. Quel bonheur, pensons-nous, qu'il n'y ait pas assez de fauteuils pour toute la compagnie! Au bout d'une demi-heure, la réception bat son plein; la société de Batavia est réunie*, on cause debout, les hommes dans la tenue réglementaire décrite plus haut, les dames nu-tête, en robes de soie légèrement ouvertes. On parle de la réussite d'une importante vente de charité, et des nombreux amusements en perspective. Des spadas circulent, offrant sherry, madère et eau glacée.
M. L... nous ayant demandé de rester à dîner avec une dizaine de ses amis, nous acceptons avec empressement. A table,' la conversation s'engage, en notre honneur, exclusivement en français, que tout le inonde parle ici avec une facilité et une pureté d'accent auxquelles ne semblent pas devoir aisément se prêter les duretés de la prononciation hollandaise. Pour la première fois depuis longtemps, nous nous mêlons à des causeries intéressantes ; on discute voyages, curiosités locales, nouvelles d'Europe, pièces de théâtre, publications parisiennes, etc. Après dîner, nous entendons de très bonne musique, autre jouissance d'autant plus appréciée que les Indes anglaises nous ont bien sevrés à cet égard! Un officier et une très charmante baronne S.... jouent dans la perfection, à quatre mains, un choix nouveau de morceaux hongrois, et une demoiselle chante avec beaucoup d'ampleur plusieurs airs de grand opéra. Les bons musiciens et les virtuoses de talent abondent à Batavia.
Divers festivals se préparaient pour les semaines suivantes : un bal au palais du gouverneur, un grand concert, une représentation de charité au théâtre, donnée par les gens du monde, qui, entre autres pièces, devaient jouer en français : Le chapeau d'un horloger et Mon Isménie. Mais il nous a fallu renoncer à ces réunions, pour commencer nos pérégrinations à l'intérieur. Nous n'avons donc pu juger de « l'élégance? » des dames dans les
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grandes occasions; en tout cas nous connaissons suffisamment leur négligé de la journée. Jusqu'à la fin de l'après-midi, moment où elles arborent les robes européennes, ces dames ont presque toutes Pair d'être occupées à faire leur lessive. Pieds nus dans des mules ou babouches, elles portent une pièce d'étoffe javanaise à grands ramages bigarrés (le sarong des femmes indigènes) attachée en jupe très serrée, un caraco blanc appelé kabaya, et généralement les cheveux flottants sur le cou. Sauf la jupe, qui a de la couleur locale, ce costume a un aspect d'assez vulgaire nonchalance. Disgracieux par lui-même, il aurait besoin, pour devenir tant soit peu agréable à l'oeil, d'être rehaussé par l'élégance naturelle qui distingue la Parisienne.
Mais, puisque les visites ne sont pas autorisées avant la fin de l'après-midi, d*où vient, direz-vous, que vous soyez si bien renseignés sur cet accoutrement intime ? Voici : c'est que si les femmes ne reçoivent pas ainsi, elles ne redoutent nullement de se montrer le matin de loin ou de près, soit en voiture découverte, accomplissant quelque course pressée, soit mollement étendues dans les vérandas des maisons, jouant de la babouche comme des sultanes. Leur tenue négligée est même tellement reçue qu'elle est admise dans les lieux publics, comme aux tables d'hôte de midi et demi.
D'après ces petits détails généraux, vous jugerez que la vie hollandaise d'ici ne manque pas de sans-gêne, et vous vous imaginerez qu'il doit faire atrocement chaud pour motiver un pareil laisser-aller. Eh bien ! depuis Calcutta, Madras, Colombo, Saigon, nous n'avons certainement nulle part moins souffert de la chaleur qu'ici, et cependant les pankas, objets indispensables aux 1 ndes anglaises, sont chose inusitée, pour ne pas dire inconnue à Java; de plus, le gaz brûle le soir à profusion dans la plupart des maisons. Enfin, si nous visitons Java au meilleur moment (à l'époque où la saison sèche s'installe après la tiédeur des pluies),
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la différence de température ne doit pas être tellement appréciable, puisque tout le monde se livre même maintenant au maximum du confortable.
On peut donc sans crainte accuser les Hollandais de nonchalance, quand on compare leur existence au genre de vie des Anglais dans leurs colonies. Se figurerait-on en effet une rigide Anglaise drapée d'un sarong jusqu'à cinq heures du soir? ou un sport ing Englishman costumé publiquement en camisole et pantalon rose? Les enfants d'Albion abusent peut-être bien à tort et à travers des robes à traînes et des faux-cols de fer-blanc, mais cet excès de décorum vaut peut-être mieux encore que l'excès contraire.
Ah! vraiment, nous n'avons que trop vu de chevelures désordonnées, frôlant les nappes et les assiettes, pour nous réconcilier avec un négligé pareil!...
Pour les quelques semaines que nous passerons à Java, nous venons d'établir un plan de voyage d'après lequel nous verrons en trois excursions distinctes : i° la partie ouest de l'île, au sud de Batavia; 2° les provinces centrales, en prenant Samarang comme point de départ; 3° la partie ouest, en partant de Socrabaya. Une ligne de vapeurs, la Nederlandsch Indie Stoomboot \iaat~ schappj-, qui a son point de départ à Batavia, nous conduira vers ces deux ports.
En ce moment, nous sommes à Buitenzorg (prononcez Boitcnzorg), autrement dit Sans-Souci, le petit Versailles de Java, où réside habituellement le Gouverneur général des Indes Néerlandaises. C'est ici que viennent au plus tôt, par un trajet d'une heure et demie en chemin de fer, les voyageurs débarqués à Batavia et désireux de respirer un air meilleur, au pied des montagnes volcaniques, le Gcdch et le Salak. Nous avons trouvé d'excellentes chambres à l'hôtel Bellev uc, qui, à l'cncontre de la
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plupart de ses homonymes, justifie bien sa dénomination. Une de ses façades, longée d'une terrasse, commande un panorama superbe de plaines et de montagnes. En bas, on entrevoit le lit d'une rivière jaunâtre encaissée dans des bois de palmiers-, plus loin, les silhouettes bleues de volcans éteints, et au delà de cette chaîne montagneuse, un horizon de pics plus élevés, se découpant sur le ciel.
Notre premier soin fut de solliciter une audience auprès du gouverneur. Très grand, à barbe courte taillée a l'américaine, M. F. S' Jacob parle le français avec une rare perfection. Il nous reçut de la façon la plus bienveillante, et nous promit non seulement les passeports nécessaires aux excursions dans l'intérieur, mais aussi des lettres spéciales pour les résidents et assistants-résidents (préfets et sous-préfets) des provinces'.
Entre cette audience et le dîner au palais, nous avons eu le temps de nous familiariser avec les coins et recoins de ce charmant Sans-Souci tropical. La situation de la petite ville est extrêmement jolie et son aspect général demi-campagnard. Des villas sont groupées le long d'avenues magnifiques, plus ombragées encore que celles de Batavia, et bordant le grand jardin botanique qui passe pour être le plus complet du monde. Il est immense, rempli d'arbres admirables, sillonné de chemins bien entretenus, et pourvu de points de repos, de bancs, de kiosques. Cependant il a surtout le cachet d'une vaste pépinière, où les plantes sont rangées par catégories, et réparties par districts de palmiers, d'orchidées, etc. Dans la clôture d'ensemble sont enclavés le parc privé et le palais du gouverneur, bâtiment style Empire, n'ayant qu'un rez-de-chaussée.
Dans un quartier adjacent se trouve le kampong chinois, petite ville commerçante encombrée et peu propre. Plus loin, dans