‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 21 sur 73 · DE 14 AT A VIA A SAMAUANG · texte numérisé non relu

DE 14 AT A VIA A SAMAUANG

Quelle singulière existence aussi que celle du bord ! Pendant ce voyage de deux jours je puis l'étudier en détail, et sans me déranger, persuadé du reste qu'elle résume toutes les habitudes en vogue sur la terre ferme. De six heures à neuf heures on sert un premier déjeuner à l'anglaise-, à dix heures, une collation de bouillon ; à midi et demi, la rijstafd, ou repas de riz-, à quatre heures, le thé; enfin à sept heures et demie, le dîner.

Cette nomenclature gastronomique fait sans doute fort bon effet sur le papier, mais il faut expérimenter soi-même de quelle triste façon elle est mise en pratique! La rijstafel, par exemple, est le comble de l'impossible! C'est le repas de résistance de la journée et, comme l'indique son nom, le ri/ (bouilli au naturel) en compose le principal service. Chacun en prend largement dans une profonde assiette à potage \ puis des spadas défilent en procession, offrant par douzaines des ragoûts, des salades, des caris, des volailles déchiquetées, de petits légumes pimentés, etc. Le Hollandais se sert de chacun de ces plats en établissant sur sa provision de riz, ou au besoin sur une assiette supplémentaire, une empilade bariolée dont il fait un affreux amalgame, à coups de fourchette et de cuiller. On devinera le tableau du mélange et de l'absorption, car cela dure! Je viens d'observer un grave monsieur bien apathique quia mis, montre en main, vingt minutes pour vider son assiette !

En le contemplant, lui et ses mains graisseuses, j'ai compris une fois pour toutes pourquoi ici certain bol se trouve dès le début du repas à proximité de chaque couvert.

Un bcefstcak ou une autre viande noire, des fruits, etc., jouent le rôle de dessert à la rijstafel javanaise, pareille tous les trois cent soixante-cinq jours de l'année, et la même partout, sur les bateaux comme dans les hôtels et les maisons particulières.

Le côté désagréable du repas est rendu plus sensible par le fait que les aliments sont froids ou à peu près. Exprès? direz-

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vous. Du tout, mais simplement par négligence. Malgré deux cent quatre-vingts ans de domination européenne, les cuisines sont restées des modèles de simplicité. Quand le premier coup de cloche a retenti, les domestiques empilent sur la table depuis A jusqu'à Z tous les plats du repas tout entier, qui sont là à refroidir en attendant le deuxième appel. Quand on arrive affamé, la dernière parcelle de chaleur s'est exhalée des mets exposés ! Au dîner, c'est encore pis, parce que, depuis le moment où le potage a fait son entrée, les viandes rôties bâillent dépecées à coté des volailles écartelées.

Et ne pensez pas que le public hollandais juge nécessaire de faire la moindre réclamation ! Il respecte beaucoup trop la tradition, qui pour lui fait loi; puis il craint de bousculer les malheureux Javanais déjà si persécutés ! et peut-être n'attachc-t-il en réalité aucune importance à « ces petites choses ». Mais si cette digression vulgaire, dont je vous fais mille excuses, vous paraît superflue, il n'en est pas moins positif que, malgré une habitude acquise à happer Je peu de mets appétissants qui passent sous nos yeux, nous avons déjà diminué tous les quatre d'un bon poids. Votre serviteur se trouve particulièrement dans une situation précaire, en proie à de petits accès de fièvre intermittente et un dérangement complet de ses facultés digestives...

Aussitôt la rijstafcl terminée, nos Hollandais, vêtus jusque-là d une façon à peu près convenable, se livrent à un déshabillé général ; et bientôt, sur le pont et dans le salon, on ne voit plus que camisoles blanches, culottes et jupes à ramages, et chevelures défaites. La sieste a commencé ; elle est bien nécessaire du reste après de pareils engloutissements de nourriture empâtée. A l'heure du thé seulement les dormeurs se réveillent et traînent jusqu'à l'heure du dîner, que précèdent le bain, la toilette et la dégustation des inévitables liqueurs nationales.

Tout cela est réglé comme du papier à musique; fort heu-

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reusement l'aménagement matériel de notre bateau vaut mieux que rexistence offerte aux passagers. Nous apprenons d'ailleurs que c'est un bâtiment anglais, comme tous ceux de cette compagnie.

La première journée du voyage s'est écoulée sans que nous ayons vu terre, mais ce matin nous avons fait escale à Chéribon, dont le volcan, enveloppé de brumes, nous reporta vers Naples et le Vésuve. Depuis ce moment nous restons en vue du rivage ; le spectacle est ravissant. Partout la côte surgit en montagnes bleues, séparées de la mer par une ligne de végétation bien fraîche. De nombreuses barques, aux voiles déployées comme des ailes, le calme et la limpidité des eaux, nous donnent l'illusion d'un lac majestueux sur lequel nous voguons paisiblement

A bord du SinJoro, <> mai.

A Samarang, un canal s'ouvre comme à Batavia sur la mer et conduit jusqu'à la douane, à un quart d'heure de laquelle est situé l'hôtel Pavillon, vaste maison blanche parfaitement aménagée. Nous ne nous sommes arrêtés là que pour déjeuner, le train devant partir bientôt pour Soerakarta, autrement dit Solo.

Le trajet dura cinq heures, par un pays assez plat, qui se déroule en vastes champs parsemés de guérites en bambou, où se postent les gardiens des récoltes. A Soerakarta on nous case à l'hôtel Scholten, au fond d'une cour entièrement entourée de vérandas de bois, et traversée au milieu par un passage couvert formant salle à manger.

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Socrakarta et Djokjakarta, sa voisine, sont toutes deux les capitales des résidences de mêmes noms, auxquelles est réservée l'appellation exclusive de Vorstenlanden (pays princiers). Restes de l'ancien royaume de Mataram, elles représentent les territoires des seuls princes (soi-disant) indépendants qui personnifient encore l'autorité indigène au sein des populations purement javanaises. Ces deux souverains sont le Soesoehoenan, ou Empereur de Solo, et le Sultan de Djokjakarta, ou Djokja.

A tous deux les Hollandais ont assuré les revenus de leurs provinces et ceux des locations faites aux colons. Ils leur offrent même une pension comme gage d'amitié réciproque. Mais avant tout ils leur laissent à tel point le prestige extérieur de la domination, avec ses pompes et ses coutumes asiatiques, que pour les indigènes les souverains sont tout. Toutefois, leur rôle réel se borne uniquement à se préoccuper d'eux-mêmes dans leurs kratons (palais), car en réalité ils ne sont pas autre chose que des marionnettes fonctionnant au gré des résidents et de leurs « affectueux » conseils. Ces derniers ont l'honneur de faire parvenir à Leurs Altesses toutes les lettres, de peur qu'il ne s'en égare, et c'est une garde hollandaise qui a l'extrême avantage de surveiller les portes des palais. De plus, dans chacune des capitales, un fort et une garnison hollandaise protègent les augustes personnalités régnantes.

Quoi de plus habile et de plus diplomatique que ces égards respectueux qui entourent les représentants du pouvoir î En les choyant ainsi, ne peut-on pas d'autant mieux les exploiter au besoin ?

Du reste, le jeu réussit à merveille. Pour s'en convaincre, il suffit de voir les Javanais, fils de l'antique race indigène, se pavaner fiers et dignes sous les majestueux ombrages de leurs capitales, au cœur de leur vieux pays! Serrés dans de longs fourreaux bigarrés, portant des vestes ajustées à haut col, et les

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cheveux emprisonnés dans un mouchoir collant qui dessine un petit chignon sur la nuque, avec leurs Arma poignées recourbées passés dans la ceinture en travers de leur dos, souples et svcltcs, d'une élégance suprême et dédaigneuse, ils passent d'un air aussi fier et hautain que si les pâles commerçants occidentaux n'avaient jamais posé le pied sur leur territoire.

Notre grand objectif en venant dans des centres aussi originaux était de voir les kratons princiers et, si possible, les souverains eux-mêmes. Nous avons été assez heureux pour réussir dans les deux capitales.

A Solo, le lendemain de notre arrivée, 3 mai, le résident nous fit mander que l'empereur nous recevrait en audience le 6 mai à huit heures du soir. Devant retourner le 7 à Samarang pour nous embarquer vers Soerabaya, il nous restait trois jours pour visiter Djokja et les ruines fameuses de Boro-Boedoer; aussi partîmes-nous tout de suite pour Djokja. On y arrive en deux heures et demie de chemin de fer. La ville est beaucoup plus jolie que Solo et contient plus de maisons européennes. Deux avenues particulièrement belles forment un carrefour de berceaux merveilleux-, à l'angle de l'un d'eux se trouvent, entre autres, Phôtel Tjandjong-Tirto et tout près la Résidence. C'est une large maison à colonnes imposantes ; elle s'élève au milieu d'un jardin idéalement beau, dont les warringings colosses abritent une collection de divinités, protégées par des parasols et découvertes dans cette partie de Java, qui est si fertile en vestiges bouddhiques.

La ville indigène proprement dite est comme éparpillée dans les bois de bambous, le long de petits chemins taillés dans la verdure. Les huttes avec leurs fermetures rustiques ressemblent à des enclos de jardins zoologiques. C'est drôle et joli à la fois. Les enfants pullulent sur les voies, dans les portes cntrc-bâillécs, absolument nus, et affligés pour la plupart de ces plaies à la tète

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qui sont si fréquentes ici. Les femmes, vêtues de bleu foncé, paraissent plus hideuses encore qu'ailleurs, et les boules de tabac qu'elles chiquent comme les hommes sous la lèvre inférieure, ne contribuent pas à leur embellissement.

Au cours de notre promenade de découvertes, nous débouchâmes sur une place carrée, occupée au centre par deux arbres taillés en forme d'orangers monstrueux. C'était la cour précédant le kraton. Sous une grande halle ouverte, une trentaine d'importants personnages, nus jusqu'à la ceinture, étaient assis par terre et occupés à tirer à l'arc dans une cible ou espèce de rouleau sans consistance, suspendu de haut en bas à une corde entre deux poteaux, au milieu de la place. Chaque prince (le sultan était parmi eux, ainsi que nous l'avons su plus tard) avait sa flèche de couleur spéciale et son ramasseur. Tous tiraient ensemble, et chaque fois que partait la grêle de projectiles, on entendait les cris des ramasscurs se mêlant aux sons plaintifs des gongs, destinés à célébrer les exploits des tireurs.

Ce tir doit être hérissé de difficultés, car dans l'espace d'une demi-heure nous n'avons vu que deux flèches entièrement victorieuses, l'une fichée au centre même du rouleau mobile et l'autre dans la pomme qui le couronnait.

Au moment de notre départ pour les ruines hindoues, le résident, qui, quelques heures auparavant, n'avait semblé nullement désireux de nous présenter au souverain, nous fit savoir que le sultan nous accueillerait le lendemain soir à six heures. 11 s'agissait donc de ne pas manquer l'audience; toutefois il s'en fallut de peu, car l'expédition devint presque un second Ellora.

Au commencement, ça ne marchait pas trop mal et nous pensions pouvoir arriver au but dans les quatre heures réglementaires. Notre lourde voiture, véhicule de forme antique, attelé de six chevaux (mais quels chevaux ! de pauvres petites

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bêtes hautes comme des veaux !), filait assez rapidement, grâce aux hurlements du cocher et des deux sais qui criaient à tuetète : « Harrda, harrda, /«rr, brr!!.. » en faisant un vacarme épouvantable.

Les sais quittent tour à tour le siège de derrière, et courent à toutes jambes, pieds nus, sur les cailloux, vociférant et jouant du fouet; on eût dit un équipage de fous ou de révolutionnaires; jamais nous n'avons été conduits de pareille façon ! Bientôt, cependant, le ciel s'obscurcit et les premières grosses gouttes d'une de ces bonnes pluies javanaises tombent lourdement. Déjà au premier relais il faut abaisser, sous le grand hangar, toutes les toiles cirées de la voiture afin de nous garantir un peu du déluge. Les chevaux de rechange sont plus mauvais que les premiers. C'est en vain que le nouveau cocher et les nouveaux sais s'époumonent à leur tour; nos coursiers n'avancent qu'avec peine! Au deuxième relais on met un boeuf à la remorque, mais le bœuf, comme bien vous pensez, n'accélère pas la marche. Furieux, nous finissons par crier avec les autres « harrda! harrda! brr! » et nous cassons même nos cannes sur les échines des pauvres haridelles qui n'en peuvent mais....

C'est ainsi que nous continuons notre triste route pendant plusieurs heures, avec la pluie et les hurlements de nos automédons pour unique divertissement. Cependant la nuit noire est venue, ies chemins se détrempent de plus en plus; le cocher nous accroche à la balustrade d'un pont de bois et risque fort de nous faire rouler au fond de l'eau ; puis nous arrivons devant une autre rivière sans pont, et qu'il s'agit de traverser en bac. Mais les eaux ont monté, le courant est trop rapide et les bateliers refusent catégoriquement de nous prendre. Que faire? nous ne parlons pas un mot de javanais, et nos indigènes, suivant leur habitude, ne savent pas une syllabe de hollandais! Finalement notre cocher comprend que nous voulons à tout prix

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rebrousser chemin, et chercher un refuge à Magelang, la ville la plus proche.

De ce côté-là au moins il n'y a plus de rivière, et à dix heures du soir nous nous arrêtons triomphalement devant l'hôtel hollandais. Il est tellement bondé que nous sommes contraints de nous loger tous les quatre dans une même petite chambre. Heureux sommes-nous encore de l'avoir trouvée, car sept heures de carrosse et de vociférations javanaises, c'en était assez pour une journée !

Le lendemain, le temps était aussi beau qu'il avait été affreux la veille. Les rues de Magelang regorgeaient de monde indigène et de Chinois, rassemblés pour le jour du marché. Sur la route, une fraîche brise de printemps nous caressait le visage, et le soleil perçait de ses rayons dorés les épais feuillages des arbres, éclairant gaiement chevaux et piétons en marche pour la ville. Au bout d'une heure et demie de trajet, nous étions au pied du célèbre monument hindou.

Construit au neuvième siècle, le Boro-Boedoer a une hauteur de près de quarante mètres et une centaine de mètres de diamètre. Vu de loin, on le prendrait pour un immense amoncellement de pierres effondrées dans lequel seraient plantées des statues. Situé au faîte d'un petit monticule, il s'élève en pyramide à base carrée ayant sept étages de galeries découvertes, jusqu'à une coupole en partie détruite. Quatre escaliers, panant du milieu de chaque façade, montent jusqu'au sommet. Ce colossal trophée à ciel ouvert, sans voûtes, sans compartiments intérieurs et sans portes, est littéralement couvert de sculptures. Ses parois, ses couloirs sont autant de bas-reliefs finement travaillés détaillant l'histoire de tout un peuple, de ses mœurs et de sa religion. Ce ne sont que scènes multiples et compliquées, emblèmes de paix, d'agriculture et de commerce, sujets guerriers avec batailles et cortèges triomphants, souverains trônant et populations prosternées, divinités vénérées et fervents en prière.

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On parcourt ces galeries comme on feuillette le livre d'or d'une grande époque disparue dans la nuit des temps. De tous cotés se voient, dans l'épaisseur des murailles, des statues de grandeur humaine représentant Bouddha trônant les jambes croisées et souriant béatement au passant étonné. Quatre cents de ces statues subsistent encore aujourd'hui; sur l'avant-demière plate-forme seule, on peut en compter soixante-douze enfermées dans des niches de pierre arrondies, avec grillages à jour.

A deux pas du monument, au bout d'une superbe allée bordée de divinités et de monstres sculptés, à demi cachés dans des taillis émaillés de larges fleurs rouges, se trouve l'auberge-abri du gouvernement. C'est une maison bien primitive, faite en minces parois de bambou, et placée sous la garde d'un militaire pensionné. On nous y avait attendus la veille au soir. Qu'il eût été délicieux de saluer le lever du soleil dans cette solitude!...

Notre rentrée à Djokja s'effectua sans encombre. En route, nous avons rencontré une noce javanaise. Au milieu d'un cortège d'hommes en toilette étriquée, l'arme nationale au bas des reins, la mariée s'avançait dans un palanquin. Elle était parée de vêtements aux riches couleurs, et avait la figure empâtée d'une couche de safran ! Derrière elle venait à cheval le marié, brillant et fringant, mais barbouillé de safran jusqu'à la ceinture! Comme nous passions vite, ce ne fut qu'une vision. A peine étions-nous à l'hôtel Tjandjong-Tirto et habillés pour l'audience, que le lieutenant K..., chef de la garde du sultan, venait nous prendre dans deux voitures à poneys isabelle et cochers en robe carmin, pour nous conduire au kraton.

Sans pouvoir nous attendre à une réception brillante, nous espérions toutefois trouver une petite mise en scène suffisamment colorée pour satisfaire notre curiosité avide de splendeurs asiatiques. Mais, au lieu de ce que notre imagination avait revé,

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voici un mur sombre, une entrée pauvre, une cour noire et une seconde porte sombre devant laquelle dorment étendus quelques serviteurs à demi nus, faiblement éclairés par la lueur vacillante d'une méchante lampe; puis nous traversons une autre cour où nous apercevons à gauche les piliers du pendoppo (la salle des fêtes), et à droite, comme seul point lumineux de l'ensemble, le pavillon du sultan.

Nous faisons le tour d'un énorme paravent de verre, placé en lace de la porte, et nous voyons aussitôt Hamongkoc Boewon y II, en costume indigène des plus simples et sans le moindre bijou. Il nous donne la main en réponse à nos salutations. Décidément nous eussions préféré un peu moins de cette avenante intimité ! On s'assied et le lieutenant des gardes, en sa qualité de Hollandais impassible, transmet nos compliments avec beaucoup de lenteur. Le sultan nous sourit, et nous lui sourions aussi le plus bêtement du monde.

Pendant ce temps le prince héritier (âgé de vingt ans environ), accroupi aux pieds de son père, nous contemple avec de grands yeux curieux, attentif au moindre signe de son souverain, qui lui parle d'un ton sévère, et devant lequel il ne peut rien dire ni faire sans porter à son front ses mains jointes en prière. Il ne répond que par monosyllabes, répétant sans cesse la même parole de soumission, et rampe sur le sol pour changer de place.

Ces marques caractéristiques de l'adoration aveugle et du respect superstitieux de ce jeune prince, le premier d'entre les sujets du sultan et lui-même sultan présomptif, nous donnent bien l'idée exacte du culte absolu qu'inspire encore ici le souverain demi-dieu. Quel spectacle étrange pour nous, modestes Européens, assis là dans de majestueux fauteuils, que de voir ramper devant nous ce fils de race royale, antique et fière, que suivrait servilement un psuplc entier, si ce peuple se laissait fanatiser encore. N'était-ce pas bizarre aussi de voir ce futur

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souverain nous suivre timidement pour nous faire les honneurs du pendoppo et recueillir nos poignées de main avec un plaisir évident ?

Avant l'inspection de la salle des fêtes, assez difficile à admirer vu l'obscurité générale, mais dans laquelle nous remarquons cependant les plafonds de bois sculptés rehaussés de dorures, des serviteurs viennent offrir du thé. Ils le présentent au sultan et au lieutenant sur un service en argent aux armes de Hollande, sur lequel est gravée cette devise bien ironique pour le pauvre souverain: « Je maintiendrai » (quoi? mon obéissance?) On apporte

pour notre usage de la porcelaine moins royale. Fort jovial et très bien disposé, Hamongkoc Boewono nous fait voir encore les portraits de sa famille et celui de son père, auquel il a succédé en 1877. Sur quoi, il nous laisse prendre congé au bout d'une audience d'une heure qui paraît avoir beaucoup fatigué M. K... Le. lieutenant est en etfet si peu err état de nous comprendre dorénavant que nous ne cherchons pas à l'empêcher d'aller allumer un nouveau manille sur la terrasse de la « Harmonie » de l'endroit.

Nous avons joui d'un long repos le lendemain avant de reprendre le train qui nous ramena à Solo à une heure.

Véritablement nous marchions à la vapeur, d'après un programme des plus précis. Pour l'après-midi, ii s'agissait d'une excursion de plusieurs heures à la sucrerie d'un autre prince javanais, Mangkoe-Ncgoro, d'une visite au résident et de la réception impériale. Le lendemain, nous avions en vue l'inspection du palais de Mangkoe-Ncgoro et le voyage de retour à Samarang.

A peine sortis de wagon, nous roulions de nouveau en voiture à quatre chevaux sur de mauvais chemins entrecoupés de rivières jusqu'à la sucrerie en question, où M. F..., le directeur, nous accueillit avec beaucoup d'empressement. L'usine ne fonctionnait pas, mais nous avons vu avec grand intérêt les machines

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perfectionnées venues d'Angleterre et de Berlin. M. F... nous expliqua que la coupe des cannes à sucre commence en juin et qu'elle est suivie de la fermentation des tiges, etc. L'année dernière, le rendement en sucre raffiné a été de 32 ooo piculs, soit environ 2 millions de kilogrammes. Pour produire cette quantité, il a fallu un poids primitif total de '.J20000 piculs de cannes. Quand vous saurez qu'à part cette usine le prince Mangkoc-Negoro en possède d'autres, vous ne serez peut-être pas surpris d'apprendre que cet heureux mortel réalise annuellement des revenus de plus de 2 millions de florins.

De race non moins ancienne que le Socsoehocnan, ce prince possède aussi des Etats, enclavés dans l'empire, et il entretient même une petite armée à uniformes hollandais. Rival déclaré de l'empereur et spécialement protégé par les Hollandais, qui alimentent volontiers ces jalousies, Mangkoe-Negoro est le chef actuel d'une famille aux idées larges et modernisées, puissante par ses biens personnels et industriels.

Sans prendre le temps de dîner, ne sachant du reste aucunement ce que le résident ferait de nous avant ou après l'audience, nous nous présentions à sept heures et demie à l'hôtel préfectoral. Le résident nous attendait eu grande tenue sous les colonnes de la véranda, en compagnie de son épouse, une dame majestueuse qui se balançait sur un fauteuil. Elle s'appelait Gcrtrudc. Nous causâmes en français jusqu'au moment où le résident, un peu annihilé par sa moitié, lui dit : « Gertrudche, ik geloof dat tvij moeten vertrekken 1 - -, sur quoi « Gertrudche » donna les ordres pour les équipages. Est-ce joli : vertrekken! c'est l'infinitif du verbe partir; vertrekt, vertrokken, en sont les harmonieux participes! On les lit à tout instant dans les gazettes. Pour qui sait

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