Je crois qu'il nous faut partir
iOo SOLRAKARTA.
un peu d'allemand, ces mots incroyables ont Pair de signifier tout autre chose.
J'eus l'honneur de monter avec le résident dans son vaste coupé. Je le sondai pour savoir s'il pensait que nous verrions des bayadères; mais comme M. M... est un peu sourd, qu'il avait l'air de regretter beaucoup son souper, et qu'il ne voulait pas se compromettre, il m'enleva tout bonnement mon doux espoir.
Pour arriver au kraton, nous traversons une immense esplanade, ornée d'arbres taillés comme ceux de Djokja, puis nous franchissons plusieurs enceintes. La porte est assez bien éclairée-, des hommes de garde sont sous les armes; il y a quelques esclaves demi-nus de plus que chez Hamongkoc-lîoewono. Décidément, cela s'annonce mieux! Notre satisfaction augmente dès que nous mettons pied dans la cour intérieure, car nous voyons le pendoppo brillamment éclairé, et un murmure de voix humaines nous annonce que les assistants sont aussi nombreux que les luminaires. Notre entrée est aussi triomphale que grotesque ! Représentez-vous le résident, grand et puissant personnage coiffé d'un haut claque, se dandinant sous le parasol doré, insigne de sa dignité, que son porteur attitré tient au-dessus de lui, à bras tendu: autour de cet astre, notre constellation; puis tout à coup l'éclat formidable de la fanfare impériale hurlant l'hymne hollandais! Que nai-je fait encore un croquis de cette scène burlesque : oh ! ce bon parasol planant au milieu de la nuit, sous le ciel étoile !
Au centre d'une partie surélevée du pendoppo, nous apercevons l'empereur. Le résident s'approche, sans parasol désormais, et nous présente, tandis que nous nous confondons en profondes salutations. Puis l'çmpereur et le résident s'asseyent sur un canapé tout doré, et nous prenons place sur des chaises alignées.
l'akoe lioewono Sinopati Iugoîogo Ngabdoe R' rahman Sojîdin Panoto Como IX s'est fait beau et sa cour l'a imité. Il
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porte un sarong très serré de couleur foncée, une jaquette ajustée en soie jaune d'or à dessins de petites fleurs et garnie de boutons en diamants. Un turban bleu foncé, plaquant sur la tête, dessine une pointe sur son front et soutient une aigrette de fleurs en diamants. Un kriss superbe orné de brillants est accroché à son dos.
L'empereur est petit, fluet; à sa physionomie plutôt dure et revêche, on devine que son commerce ne doit pas toujours être facile. Entre lui et nous est accroupi le kronprin^ qui paraît avoir quinze ans. Son visage très clair de peau, aux traits fins comme celui d'une femme, se découpe en profil régulier. L'empereur cause; il entame le sujet « famille » et annonce au résident la naissance d'un nouveau rejeton, le cinquante-sixième! Puis il appelle auprès de lui une demi-douzaine de ses enfants présents à l'audience, de p.tits bonshommes qu'il gratifie du terme affectueux de tchou-tchous et qui se traînent jusqu'au prince héritier pour s'accroupir derrière ce dernier. Suivant la règle établie pour le costume de cour, qui donne au souverain et à son héritier seuls le droit d'être vêtus entièrement, ces petits princes ne portent qu'un sarong retenu par une ceinture, et des kriss aussi longs que la moitié de leurs corps. Ils ont le buste nu, des fleurs dans les cheveux, et des diamants aux doigts et au cou.
Sur une ligne parallèle à la nôtre, nous remarquons enfin une longue rangée de princes plus âgés et tous très parés; ce sont des fils ou parents de l'empereur; ils usent avidement des consommations qui sont offertes ici comme chez le sultan, et que servent des gardes en uniforme hollandais, ayant assez la mine d'agents de police. Certain vin blanc leur plaît tout particulièrement, et ils nous prouvent par leurs libations abondantes que les Javanais, quoique musulmans, absorbent volontiers les liquides alcoolisés. Ils ne dédaignent pas non plus les cigares qu'on nous apporte dans une belle boîte à musique en or, remontée pour jouer la valse de u Madame Angot». A Java on fume continuel-
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lement, chez les particuliers comme chez les sultans! Hollandais et Javanais sont autant de cheminées ambulantes, plus ou moins parfumées !
Promenant plus loin nos regards, en face de nous nous apercevons deux mamelouks géants, peints en rouge et bleu et supportant des torchères. Au delà, sur les confins des colonnades, qui tranchent sur un fond sombre, nous entrevoyons les poitrines nues d'une troupe d'hommes, de femmes et d'enfants, le ban et rarrière-ban de la cour impériale, massés derrière une multitude d'instruments de musique. A l'attitude de cette foule, à l'air guilleret de l'empereur, nous devinons qu'il se prépare quelque chose et nous sentons renaître notre espoir de contempler les bayadères impériales.
Notre attente en effet n'est pas trompée et nous pouvons nous dire très favorisas. Aussi sommes-nous tentés de serrer avec transport la main de cet aimable soesochoenan, par-dessus le ventre arrondi du résident, quand, sur un signal donné, s'ouvre derrière l'empereur une porte communiquant avec les appartements de ses femmes! Elle livre passage à neuf bayadères qui, les yeux baissés, s'avancent mélancoliquement, à la suite les unes des autres, jusqu'au bord de la plate-forme, descendent lentement les marches et se rangent en triangle en face de l'empereur. Puis elles s'asseyent sur les dalles de marbre, en contournant leurs traînes dans un pli gracieux, et portent plusieurs fois leurs mains jointes à leurs fronts. En même temps commence la musique de l'orchestre, le gamelang, musique dont il m'est impossible d'exprimer la plénitude et la variété de sons. C'est une étonnante symphonie d'accords justes et de notes discordantes, de miaulements de violes, de coups de tam-tam et de chœurs chantés, qui traînent comme des litanies. Il n'y a ni mélodie ni charivari accentué, *mais un mélange de l'un et de l'autre, et, comme accompagnement continu, un bourdonnement
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de cuivres qui tintent comme des cloches funèbres ou éclatent en joyeux carillons.
Le ballet est inauguré par la première bayadère. Son costume est semblable à celui des huit autres : elle porte un sarong à raies brunes et jaunes, dont la traîne part du devant de la ceinture-, un corsage sombre serrant la taille jusqu'au-dessous des bras et laissant les épaules nues-, sur la poitrine, une plaque de métal retenue par des colliers; au front, un large diadème doré allant rejoindre le chignon orné de fleurs, sur lequel s'élève une plume bleu ciel, recourbée en avant. Longtemps elle tournoie seule, glissant doucement à travers les autres avec des poses nonchalantes, des courbes de bras très étudiées; puis ses compagnes se lèvent et exécutent les mêmes mouvements avec une précision minutieuse et un ensemble parfait, sans jamais paraître se regarder entre elles.
Le tableau est si joli, si gracieux, que pour ma part je me complais à l'isoler des objets environnants qui gâtent cet aperçu de pur coloris asiatique. Faisant un paravent de ma main, j'écarte la collection de lampes à pétrole, les affreux mamelouks de plâtre, l'enfilade de nos habits noirs, les uniformes guindés de la garde, et il me reste un petit point charmant : le sol de marbre brillant sur lequel glissent les neuf bayadères avec les ondoiements de leurs traînes, sous les frémissements de leurs panaches et le scintillement de leurs pierreries Cest à se croire sultan soimême!
Mais (où n'y a-t-il pas de mais ?' ces danses mimées, qui exercent tout d'abord sur le spectateur un charme magique, deviennent terriblement monotones pour peu qu'elles durent. Pendant trois quarts d'heure pleins, ce sont les mêmes poses et les mêmes balancements cent fois répétés ! ! î Dans notre for intérieur, nous bâillons un peu, tandis que l'empereur, qui suit ie ballet avec le plus vif intérêt, braque son lorgnon à deux branches tantôt sur
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les bayadères, tantôt sur nos humbles personnes, dont il examine les traits avec une curieuse persistance.
Quand les neuf danseuses ont termine leurs évolutions, une autre danse recommence et dure une demi-heure. Cette fois, c'est une bayadère seule, agrémentée d'ailes dans le dos, qui mime et chante sur un rythme langoureux des vocalises nasillardes et peu varices. Pendant cet intermède l'empereur se fait apporter une viole du gamelang, ravissant instrument en ivoire sculpté, long d'un mètre et garni de deux cordes en cuivre. Avec un air d'amusante componction, il se met à en jouer lui-même et en tire une traînée de sons plaintifs qui ajoutent au tintamarre de l'orchestre autant de grincements nouveaux.
Mais le dernier mot n'est pas dit, car, la danse finie, viennent encore deux diminutifs de princes, habillés comme les tchoutchous et qui, pendant une nouvelle demi-heure, se livrent à une gymnastique si contorsionnéc qu'ils en ont l'air tout exténués, les pauvres enfants! L'empereur rayonnant nous fait savoir que ce sont encore de ses fils -, que dans le grand ballet il y avait des princesses ses filles; et que l'impératrice a dessiné elle-même tous les costumes!...
Nous comprenons tout juste son message, car le résident, complètement éteint, rêvant de a Gcrtrudche » et de son souper, ne dit plus mot; son désespoir devient presque intéressant quand le soesochoenan, s'accrochant à son bras, l'emmène pour faire avec nous le tour des salles, aux piliers soigneusement recouverts d'enveloppes en toile, et nous montrer l'installation du gamelang. Un pareil orchestre vaut bien un examen détaillé ! A voir ces instruments extraordinaires, on dirait autant de soupières, de casseroles et de chaudrons rangés en batteries symétriques dans des cadres et des montures de bois peints en rouge et or. Au cours de cette promenade, Edouard n'a pas de chance, ou plutôt il en a trop ! Comme l'empereur s'avance, son crachoir en or
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à la main, Édouard veut l'en débarrasser et remettre la coupe à une suivante. Horreur! il manque de lâcher le précieux objet en sentant son pouce en contact avec un crachat impérial maladroitement accroché sur le bord! Shocking!!!
C'est le dernier incident de cette longue audience qui a duré « trois heures » ! L empereur regagne sa plate-forme, et nous partons après avoir courbé nos échines un nombre de fois incalculable et serré la main à tous les princes de l'auguste famille. Nos pauvres estomacs crient famine, mais le résident ne paraît pas s'en douter. Déjà à moitié endormi, il écoute à peine nos remerciements et disparaît dans les profondeurs de sa voiture. A l'hôtel Scholten, tout est déjà fermé et barricadé; mais à force d'insistance nous finissons par obtenir un poulet froid, que nous dévorons à belles dents. Et voilà tout dit sur la fête chez le soesoehoenan ! Que ma narration vous soit légère!...
A bord du Sindoro, 17 mal.
Les menus faits abondent dans nos tournées javanaises.
Le lendemain de l'audience chez, l'empereur, nous nous rendions le matin au palais de Mangkoc-Negoro. C'est sans contredit le plus riche et le plus beau des trois palais princiers. En l'absence du prince, nous avons été accueillis avec une parfaite courtoisie par plusieurs de ses officiers, tous en costume national, et portant de très beaux kriss : c'étaient le commandant des légions Porjo Dimoprod; le major Gondo Sijworo et le capitaine de cavalerie Randoji Noto. Ils nous firent les honneurs des
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casernes et des écuries voisines du palais. Tout y est tenu dans la perfection : chevaux, armes, selleries, harnachements. C'est un plaisir que de voir comment est menée la petite armée du prince, composée de deux escadrons de cavalerie, d'un régiment d'infanterie et d'une batterie d'artillerie.
Nous avons vivement regretté de ne pouvoir être présentés au prince lui-même, car il reçoit les Européens avec beaucoup de plaisir et leur offre toujours des divertissements agréables. Je ne serais pas étonné que ce fût par suite de l'absence de Mangkoe- Negoro que l'empereur, sur de son succès et de l'effet de sa mise en scène, nous eût otïert le spectacle des bayadères, auquel le résident lui-même était loin do s'attendre ...
Toutes les curiosités de Solo épuisées, nous nous trouvions prêts à prendre le train pour Samarang, le dernier de la journée et le seul qui nous permît de rejoindre à temps notre steamer.
Nous voici à la gare, mais les bagages font défaut. Disparition complète de la voiture à bœufs et des domestiques expédiés de l'hôtel depuis deux heures. Le train siffle et part. Quel parti prendre? Abandonner le voyage dcSoerabaya et rester huit jours de plus à Solo, après avoir pris congé de tout le monde? Décidément non !
Après rapide réflexion, nous prenons la grande résolution de commander un train express spécial. Je dis « grande » parce que dans cet excellent pays de Java un train spécial, bien que prévu par les règlements, est toute une affaire, et une affaire chère : 570 florins, c'est-à-dire Jouye cents francs, pour un trajet de quelques heures! Mais il n'y a pas à balancer, et nous prenons gaiement la chose, tranquillisés enfin par l'arrivée de nos bagages et de nos serviteurs tout penauds! Comment s'étaient-ils égarés pendant trois grandes heures? Vous ne le saurez pas plus que nous : toujours est -il que nos domestiques ne pouvant s'entendre
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avec l'automédon du char à bœufs, doté de l'intelligence qui distingue cette classe de cochers en général, nos bagages étaient allés faire une promenade d'agrément dans une direction tout opposée à celle de la gare.
Après différents télégrammes administratifs, notre fameux train est prêt à quatre heures et demie. Il se compose d'une locomotive toute neuve, d'un fourgon, d'un wagon de deuxième et d'un wagon de première classe, et nous filons vers Samarang en moitié moins de temps que par les trains ordinaires. Notre trajet, qui fournirait matière à toute une odyssée, a fait assez de bruit dans Java! Il ne faut ici pas plus que cela pour mettre les populations en émoi, car jamais les trains ne vont de nuit, et les indigènes profitent de cette circonstance pour s'octroyer le monopole des rails, afin d'étendre dessus leur linge et d'y circuler librement.
Avec une locomotive neuve et des homicides en perspective, vous voyez la situation ! La rumeur publique nous a taxés de casse-cous et d'extravagants. C'était le moins qu'elle pût faire. Cependant nous n'avons causé la mort de personne, et s'il y a eu du linge à raccommoder, on n'en a rien su. Le plus drôle de l'affaire était de voir les foules ameutées dans les gares sur notre passage. On se pressait pour apercevoir la lanterne rouge de la locomotive, et devant notre coupé pour nous contempler nousmêmes. On nous offrait des fruits et des verres d'eau. A la dernière halte même, l'industrieux buffetier chinois avait dressé une appétissante table de quatre couverts, mais le pauvre homme en fut pour ses frais d'installation. Si l'on nous a pris pour des personnages, on a dû joindre mon brave Andrew dans le nombre, à moins de le tenir, lui, pour le plus important. Son haut turban, inconnu dans ces parages, et son air vénérable le désignaient tout spécialement à l'attention des curieux.
Deux jours après notre mémorable aventure, les journaux en
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parlaient à qui mieux mieux. J'ai coupé l'article de l'un d'eux; il est intitule : En dure grobak, ce qui veut dire « un camion dispendieux». On nous cite comme de simples voyageurs; mais ailleurs on nous a fait passer pour Anglais. Pouvait-il y avoir d'autres gens au monde pour inventer pareille excentricité? Du reste, nous avons déjà assumé toutes sortes de qualités et de nationalités. Et nos noms, nos pauvres noms ! les écorchct-on! tantôt ce sont : De Heeren Barchandy Henler, E. H. Kroffet et //. Kraffts; tantôt : de vier Heeren Krafft;ou bien encore (et c'est le plus joli) : « Vertrokken te Batavia, de Heer Bvonchard met dree h'uderen
En débarquant le 9 mai à Socrabaya, nous trouvions, dans la longue avenue parallèle au canal et dans les rues excessivement animées de la ville, des types nouveaux et fort intéressants, c'està-dire, au lieu des fiers et raides Javanais, des éléments mitigés de race madouraisc : beaucoup de Chinois aussi et des quantités d'individus à mines de prêtres musulmans, vetus de longs caftans et coiffés de turbans arabes. Ce sont, en grande partie, des indigènes retour de la Mecque, et jouissant aux yeux de leurs compatriotes d'un immense prestige et de nombreux privilèges.
A la gare, grande animation encore : ce sont des femmes ornées de fleurs parfumées, comme dans les centres religieux de l'IIindoustan ; des enfants habillés de vêtements criards et la figure entièrement badigeonnée d'une couche de blanc, qui leur donne de petits airs drôlets de clowns enfarinés; des matrones voilées, revenant du lointain pèlerinage ; d'autres femmes coiffées de linges bleu foncé comme certaines paysannes russes. Tout ce monde s'engouffra dans un train qui nous mena avec une vitesse d'escargot jusqu'à Malang, la tête de ligne.
Nous y avons trouvé un très bon hôtel et une atmosphère assez fraîche, mais si humide que le contenu de nos bagages moi-
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sissait à plaisir en quelques heures. Aux environs de Malang. on peut faire deux excursions recommandables, à Singosari et au Wendit. Dans le premier endroit on voit de curieux vestiges hindous. Ils paraissent d'autant plus pittoresques qu'ils sont perdus dans des bois de palmiers et sur des pelouses, aux carrefours de voies publiques. Deux grands blocs de quatre mètres de haut, formes en poussahs grimaçants, attirent spécialement les regards. Wendit est un joli lac entouré de bois; les Hollandais y ont installé un excellent bain fermé à eau courante.
Le 1 1 , nous remontions en chemin de fer sur la ligne de Soerabaya, pour débrancher à mi-route et prendre la direction de Pasocrocan et du Bromo, le volcan actif dont nous voulions faire l'ascension. A la bifurcation, nous nous trouvions dans le même compartiment que le résident de Soerabaya, que nous avions vu l'avant-veille. Si je vous en parle, c'est à cause de madame la résidente, qui, figurez-vous, voyageait nu-tête, en robe noire, sans la moindre dentelle ou le moindre fichu, avec des gants et un éventail pour tout attirail. Quoique née à Java, et n'ayant jamais encore fait la traversée d'Europe, elle parlait le français parfaitement. Son mari fut le seul, parmi ses confrères, qui nous offrit un semblant d'hospitalité, en réponse à l'allusion de gastfrijheit faite par le gouverneur général dans sa lettre circulaire. Encore n'était-ce pas très engageant, vu que l'état de sa résidence en réparation lui fournissait les regrets de ne pouvoir nous recevoir chez lui, ainsi qu'il l'eût désiré?...
A Pasocrocan, nous laissions à l'hôtel de la Marine nos principaux bagages avec Andrew et Henderson, et nous nous mettions en route pour l'expédition du Bromo qui devait nojs prendre trois jours, aller et retour compris. Tosari est l'endroit habité le plus voisin du célèbre volcan. Pour y parvenir il faut faire une heure et demie de voiture jusqu'au village appelé Pa-
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scrpan, et monter de là pendant trois heures à dos de poneys, très mal harnachés avec des brides en cordages et des selles couvertes de vieux tapis. Partis du bord de la mer par un beau soleil, nous avions à effectuer une montée de plus de 5ooo pieds jusqu'à Tosari seulement.
Le temps resta d'abord favorable, pendant que nous gravissions une route bordée d'arbres et de rizières; mais au fur et à mesure que nous avancions, le ciel se couvrit rapidement de nuages, et il se produisit un de ces changements subits qui surviennent fréquemment à Java. Une fois arrivés dans les régions des fougères et des caféiers, la tombée du brouillard commença, fine d'abord, mais se transformant bientôt en pluie épaisse. Dès lors il ne fallut plus songer à exiger de nos petits chevaux autre chose que la plus paisible allure, car la montée devenait d'un escarpement terrible, et nos poneys n'avançaient qu'en s'accrochant à des échelons qui facilitaient l'ascension tout en retardant la marche. Ne nous voyant plus les uns les autres, nous prîmes le parti de nous abandonner à nos montures et de nous croiser les bras en nous laissant philosophiquement tremper jusqu'aux os. Ce fut un trajet aussi lugubre que périlleux jusqu'aux cabanes et au petit hôte' de Tosari, perdus dans l'épais brouillard.
Là-haut nous nous déshabillâmes en un clin d'œil et, drapés à l'antique dans de chaudes couvertures, nous nous fîmes apporter des réconfortants, thé, rhum, etc., que nous savourions avec délices autour d'un billard et d'un harmonium de Paris fort bienvenus dans cet hôtel isolé. Nos huit jambes et nos huit bras s'attaquèrent surtout au dernier, chacun de nous se livrant à son tour à des combinaisons ultrafantaisistes de hautbois, cor anglais, trémolo-flûte, voix céleste, etc. Combien mieux que les rideaux moustiquaires, les couvertures de laine firent-elles notre affaire cette nuit-là, dans nos chambres à fleur de terre, recou-
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vertes d'une légère toiture, bien mince abri entre le brouillard et nous.
Le lendemain matin, grâce à Dieu, le temps était clair. Montés sur des poneys frais, et munis des provisions de bouche nécessaires, nous nous mettions en route avec le fils de notre hôtelière, un jeune Hollandais né à Java, et adorant son île par-dessus tout au monde. Les montagnes que nous côtoyions étaient presque entièrement dénudées, excepté dans certains endroits servant de pâturages au bétail. Après deux heures de pas, nous nous trouvions sur une crête, formant passage et col, à une élévation de fyzo pieds. Devant nous s'étendait une large plaine de sable, située presque verticalement au-dessous de nous, et au delà apparaissaient des cimes moins hautes, d'où partait un grondement sourd et saccadé. Nous étions sur la crête même de l'ancien cratère du colossal Bromo, converti maintenant en désert. En face, tonnait et fumait le nouveau volcan.
La descente et la traversée de la plaine du Dasar durent à elles seules près d'une heure; la première, malgré ses sinuosités, est tellement raide qu'il faut quitter les montures et les mener par la bride jusque dans la plaine. Ici la marche est sonore comme si le sol, miné partout, était sur le point de s'effondrer sous les pieds. A la distance d'un quart d'heure du cratère, un petit abri suffit à peine pour couvrir quelques chevaux. La végétation est pour ainsi dire nulle. Des pentes grisâtres, striées de blanc et de noir, descendent du bord de l'arête, à laquelle conduit une échelle très inclinée de 2 Ô0 marches, garnie d une balustrade.
Au fur et à mesure que Ton monte, les grondements s'accentuent, pareils au bruit d'un train infernal, ci des nuées noires s'élèvent en gros tourbillons, remplissant l'air d'une forte odeur de soufre et de poudre mélangés. On accomplit cette ascension avec l'anxieuse expectative d'un spectacle remuant ; mais, une fois arrivé au dernier degré de l'échelle, devant le banc hospi-
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ta'.icr qui attend le voyageur, l'illusion s'évanouit. Ce n'est donc que cela ? Un cône d'un quart de kilomètre de pourtour, creusé à 5o mètres de la crête, et laissant apercevoir dans le fond une petite flaque d'eau et des rochers au travers desquels s'échappent quelques jets de fumée, de bien maigre apparence vraiment pour former dans le ciel ces vapeurs sombres, qui s'y roulent lourdement
Au bas de la descente nous déjeunions de bon appétit, à Pombre de quelques misérables toulfes d'herbes, et nous faisions accepter sans difficultés aux koulis qui nous accompagnaient les restes d'un repas impur que des Hindous eussent rejeté avec horreur. Autre pays, autres mœurs. A Tosari, un brouillard épais dura de nouveau jusqu'au lendemain, mais cela n'empêcha pas la matrone de l'auberge de circuler en sarong et en camisole, tout comme si elle eût grillé sous le soleil de Batavia. Elle avait sans doute de chauds dessous?...
En regagnant Pasoeroean et le bord de la mer, le temps s'éclaircit, et nous permit de faire la promenade la plus charmante possible à travers les bois où la pluie nous avait si malmenés Pavant-veille. La végétation était admirablement belle : à l'ombre des hauts arbres se penchaient mille fougères géantes, et sur le versant des monts, au delà de gorges profondes, s'échelonnaient dans un contraste ravissant de lumière et d'ombre les superbes touffes vertes d'épaisses forets. Nous n'avions rien vu d'aussi grandiose que ce spectacle ; il était rendu plus parfait encore par l'éclatante lumière qui se répandait sur la plaine de Pasoeroean, sur l'Océan et les rives de Madoera, Pile voisine. Notre rentrée en voiture fut simplement idéale; une fin d'après-midi de notre mois de mai dans un cadre tropical ! Dans les villages, dans les faubourgs populeux, sous les magnifiques ombrages, au seuil des habitations rustiques, partout en un mot régnait l'animation si caractéristique de Java, avec
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ses troupes d'enfants joueurs, ses petites caravanes commerçantes, ses volatiles effrayés, fuyant à l'approche des voitures et des cavaliers.
bous le portique de l'hôtel de la Marine, nous retrouvions le 1 3 mai, à cinq heures du soir, cigare à la bouche, pieds nus, étendu en déshabillé de couleurs tendres sur un long fauteuil, le même monsieur que nous y avions laissé le r 1 mai à dix heures du matin, dans le même costume et la même attitude. Voilà, assurément, un personnage d'humeur peu changeante!...
Pour finir la journée, nous sommes allés voir une naine javanaise, exhibée sous le contrôle d'un imprésario chinois. Haute comme une botte, cette malheureuse était assise à terre sur un tapis, mais on ne voyait pas ses jambes tant elles étaient courtes. Sa grosse tête, parée de fleurs, faisait idiotement le tour des spectateurs, tandis que son petit bout de bras, long comme un canif, agitait convulsivement un gros éventail. Une danseuse populaire égayait la représentation par des cris et des mouvements exagérés. Hélas î elle ne ressemblait guère aux bayadères de Solo, et l'empereur ne l'eût pas regardée longtemps à travers son lorgnon. Mais les marmots, les femmes et les hommes de l'assemblée, correctement parqués par sexe, paraissaient très enchantés.
Le lendemain était un dimanche, et nous avons profité d'une superbe matinée pour nous rendre en voiture à un endroit très connu, appelé Blau-Water en hollandais. C'est un bain dans le genre du Wcndit. Des constructions, des terrasses et des vérandas s'élèvent au fond d'un bois séculaire, qui s'éclaircit d'un côté sur des plaines de ri/-, de l'autre il s'étend en hautes futaies, aux pieds desquelles reposent des fragments de divinités hindoues.
En nous approchant des longues racines tortueuses qui serpentent à terre, nous voyons une foule de gamins bruns nous
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suivre en poussant de petits cris sauvages. Aussitôt accourent à notre grande surprise, de tous les cotés à la fois, du haut des arbres, du fond des fourrés, une multitude de singes gris clair, évoques dans ce décor féerique comme les nonnes de Robert. Le ballet lui-même ne fait pas défaut, car, à la vue de bananes et de grains de mais, la congrégation des singes commence une série de sauts, de gambades, de courses et de batailles des plus extraordinaires. Les mères-singes sont les plus divertissantes, à cause du curieux manège quelles pratiquent avec leurs petits nourrissons noirs; après les avoir déposés à terre pour saisir leur part du festin, subitement et au moindre danger de querelle elles les empoignent prestement pour les emporter dans leur fuite, suspendus à leurs mamelles.
La piscine, longue de 3o mètres et large de 40, est remplie d'une eau de couleur bleu-indigo foncé, à reflets verdâtres. Quel bain délicieux nous prenons là dans ce coin ensoleillé! Le gardien nous sert ensuite une petite collation de café et de fritures de bananes, fort acceptable, que nous sommes en train de goûter en costume biblique, les reins ceints d'un linge blanc, quand apparaît tout à coup sur la terrasse un essaim de dames hollandaises venant pour un bain dominical. Notre premier mouvement est de chercher quelque trou pour nous y fourrer, mais, comme les dames ne paraissent pas le moins du monde choquées de notre simple accoutrement, nous nous conformons une fois de plus aux coutumes de céans. D'ailleurs les nymphes néerlandaises n'attendent pas que nous ayons disparu pour descendre toutes ensemble sur un radeau, les plus jeunes comme les plus âgées, et commencer leur navigation dans le bassin. S'il m'était resté une seule plaque dans ma boîte à clichés, j'aurais pu faire là un petit tableau unique en son genre et fort gai, je vous assure!
Le soir même de notre rentrée à Soerabaya, l'affiche du théâtre
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annonçait Hernani. Avant de passer la soirée à l'Opéra, nous avons fait un tour au jardin de « Société »,.où la musique donnait un concert. Il n'y avait que des familles hollandaises, qui se promenaient et causaient. Nos chapeaux, les seuls parmi les centaines d'auditeurs, créèrent la plus amusante sensation. Des bandes de mets/es (jeunes filles) tournoyaient, bras dessus, bras dessous, jabotant et étouffant de petits rires, tandis que les jonçens (jeunes gens) faisaient de belles rangées noires et blanches sur les chaises. A la porte du jardin se tenait en faction le porte-parasol du résident avec son grand instrument doré. A côté de cette foule européenne, cet emblème asiatique avait l'air si bouffon !
Hernani fut beaucoup mieux chanté que nous ne l'aurions cru; le ténor et la prima-donna auraient même été acclamés dans certaines villes de province de ma connaissance. Comme tous les autres artistes, ils font partie de la troupe italienne du signor Cagli, qui voyage depuis deux ans en Australie et aux Indes. Avantageusement connue dans ces parages, clic monte en ce moment Aida, avec grande pompe et force réclame!
Depuis quarante-huit heures nous sommes de nouveau sur le Sindora et en route pour Batavia, où nous nous embarquerons le 22 pour Singapour. Pendant ce dernier trajet le long de la côte javanaise, nous avons de nouveau abordé à Samarang, où un orage effrayant éclata au-dessus de nos têtes durant la nuit que nous passâmes à l'hôtel. Une grande foule présida au départ de notre vapeur; il y avait des officiers en grand uniforme, accompagnant des camarades; un bataillon de commerçants chinois, défilant avec force poignées de main et au son d'une musique, devant un jeune Européen s'embarquant pour Marseille ; puis le résident et deux régents coiffés d'une sorte de casquette de jockey, découpée par derrière pour laisser apparaître le petit chignon javanais cl le meud du mouchoir de couleur.
.;(, DE SOERABAYA A BATAVIA.
Puisque je parle de régents, je dois mentionner que ces personnages indigènes sont les premières marionnettes au service de la Hollande dans toutes les provinces autres que celles des « Vorstenlanden ». C'est avec eux exclusivement qu'ont affaire les résidents et les assistants-résidents. La mission des régents, chefs apparents de chaque province, consiste donc à s'entendre avec tous les chefs subordonnés, selon leur ordre hiérarchique, et qui sont tous des Javanais, jusqu'aux tvedanas des plus petits villages. Pour le peuple donc, l'autorité visible et palpable, l'autorité parlant et ordonnant reste indigène, tandis que l'unique désir de cette même autorité est de satisfaire les gouvernants réels qui ont le monopole des places et des fonctions administratives.
Le système est d'autant plus curieux qu'il remplit depuis sa création un double but politique et commercial. Comme, à rencontre de ce qui se passe dans d'autres colonies, l'initiative individuelle n'existe pas ou à peine, — excepté dans les Etats de Solo et de Djokja, et dans les concessions faites à des colons durant la domination passagère du gouvernement anglais au commencement du siècle, — c'est l'État lui-même qui exploite la production et revend les denrées au commerce d'exportation. Les indigènes donnent leur travail en guise d'impôts, ce qui permet d'obtenir la main-d'œuvre à bas prix ei de réaliser les bénéfices énormes qui font de la colonie hollandaise une précieuse vache à lait.
Cet état de choses a fait naître cependant un courant de réaction qui amènera avec le temps des modifications très progressistes, sinon radicales. ...