‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 23 sur 73 · DE BATAVIA A SINGAPOUR · texte numérisé non relu

DE BATAVIA A SINGAPOUR

A bord de YlnouiJJr, 3i mai.

A Batavia, Charles s'installa chez le frère d'une de ses parentes, le capitaine M..., et nous profitâmes du jeudi pour faire à M. Lcvysohn notre visite de digestion du dîner auquel nous avions été conviés trois semaines auparavant. M. Levysohn eut l'obligeance de nous inviter pour la rijstafel du dimanche suivant et nous proposa de nous montrer le musée, dont il a été un des organisateurs.

Ce musée est très intéressant : il contient une bibliothèque, une galerie de sculptures hindoues, une collection très étudiée d'objets ethnographiques se rapportant aux diverses peuplades de Célèbes, de Sumatra, des Moluques, de Bornéo, etc., de tout cet archipel hollandais, cinquante fois grand comme la Hollande elle-même. Il contient aussi un très curieux cabinet d'objets précieux où sont conservés des trophées d'armes, des kriss dor et d'argent, surchargés de pierreries; le tout composant un magnifique trésor d'art javanais. Ce cabinet est protégé par des grillages en fer, mais il est bien mieux préservé encore de toute tendance de vol par... devinez quoi? une espèce de poupée enfermée dans une petite niche près de la porte. C'est une antique divinité très crainte et respectée. Bien malins les Hollandais!...

Nous étions douze chez M. Lcvysohn. Madame apparut en sarong rouge et jaune, et en jaquette de mousseline sur un corsage décolleté. Quant au repas, c'était bien la vieille rijstafel de notre connaissance, mais chaude et agrémentée de plats européens. Bénie soit-ellc, car elle racheta pour nous bien des mauvais souvenirs!

Le 22 mai, huit heures du matin, VEmyrne quitta la rade de

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Batavia, bonde de passagers. Les cabines avaient été retenues plusieurs semaines d'avance. Il y avait beaucoup de Hollandais à bord, mais là au moins on pouvait se défendre de leurs manies. C'est même ce qui arriva dès le premier déjeuner. Comme deux « hecren » étaient entrés au salon en fumaillant et déposaient leurs bouts de cigares entre eux et leurs voisins de table, quittes à les rallumer après, le maître d'hôtel ne fit ni une ni deux : il empoigna dédaigneusement les tronçons économiques, en disant avec autorité : « On déjeune ici maintenant, messieurs, on ne fume pas! » La Hollande empocha le compliment aussi tranquillement qu'elle se Tétait attiré.

Je ne cite ces petits détails que pour donner une idée de tant d'habitudes spéciales prises par les Hollandais dans un pays où leur apathie naturelle se décuple sous l'action amollissante du climat. En effet, la recherche presque ridicule de tant de petits conforts, en même temps que l'oubli de beaucoup d'autres plus sérieux et plus utiles, donne une tournure spéciale à l'organisation de la vie journalière, de même que les rapports de blancs à indigènes se présentent là sous un jour tout différent de ce qui se voit ailleurs.

Quand on compare Java avec d'autres colonies, on reste surtout frappé de la façon dont les Hollandais ont cherché à utiliser les services des indigènes en évitant de travailler à leur transformation civile ou morale. Bénéficiant d'une sollicitude paternelle et amicale qui, en écartant systématiquement les mesures sévères, favorise avant tout le mélange des races, les habitants de Java, malgré deux cent cinquante ans de contact avec des Européens, sont donc restés Malais et Javanais comme ci-devant. Après tout ils n'en sont peut-être que plus heureux ! En tout cas ils ne donnent pas de préoccupation à ceux qui les dominent. Et Java résout ce problème si difficile qui consiste à être pour le pays exploiteur une source de vastes revenus!...

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