CHINE
Hongkong, ta juin.
L'arrivée à Hongkong est excessivement pittoresque. On longe pendant plusieurs heures des îlots rocheux, aux côtes très découpées, et l'on contourne presque la moitié de l'île anglaise avant d'entrer dans Victoria Harbour, qui est un des plus magnifiques ports du monde. 11 se ferme comme un énorme lac, encerclé de montagnes, baignant les majestueux quais de granit de Victoria, la nouvelle cité européenne, qui s'élève en amphithéâtre sur les pentes des collines de droite. Au bas se reflètent dans la mer les silhouettes de maisons à terrasses et à arcades; plus haut, sur le fond verdoyant des arbres et des broussailles, se détachent des tours claires et des villas disséminées, qui s'échelonnent jusqu'au tiers de la hauteur de Victoria Peak, dont le flagstaff annonce l'approche des navires. Ce premier aspect de la ville est gai au possible.
Les paquebots s'arrêtent au milieu du port, en face d'une tour carrée, la clock-tower, et sont entourés aussitôt d'une flottille de petits sampans en bois verni tout reluisant, que mettent en déroute les divers steam-laitnches qui abordent pour recevoir des amis et emporter au plus vite les nombreux sacs de la malle. Chacun de ces sampans constitue à lui seul une petite habita-
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tion distincte, domicile successif de plusieurs générations qui y naissent, s'y marient, y vivent et y meurent.
Tous les membres de ces familles se livrent à la manœuvre, les femmes tout d'abord, de fortes gaillardes solidement bâties et souvent chargées d'un nourrisson ficelé sur leur dos. Elles associent ce dernier-né à leurs moindres mouvements sans même paraître avoir souci de leur fragile fardeau. Elles empoignent vigoureusement caisses et paquets, et rament debout en s'aidant de grands coups de reins, qui balancent de la plus piteuse façon le pauvre marmot, sans toutefois paraître troubler son sommeil ou sa bonne humeur. Ce que c'est pourtant que l'éducation! Voilà des enfants qui n'auront jamais mal aux nerfs!
A terre, grâce à de grands policemen, de cette belle et virile légion formée de Sikhs du nord des Indes, on est débarrassé des innombrables koulis qui vous assaillent, et, après quelques pas, sans avoir eu à subir la moindre formalité de douane, puisque Hongkong est un port franc, on se trouve dans Quccn's Road. Ccst une rue de Rivoli en miniature, qui court parallèlement aux quais et concentre, le long de ses magasins européens ou chinois, le mouvement principal delà ville. Ses arcades régulières font penser à certaines piazzas d'Italie. Des rues ou ruelles transversales la coupent cà et là, ouvrant de jolies échappées sur le port et les bateaux, ou sur des pentes raides, taillées en gradins. Des marchands de rieurs oll'rcnt à chaque pas de jolis bouquets et de gros boutons de magnolias odorants; des jin-riki-shas passent au trot de leurs traîneurs, au milieu du va-etvient moins rapide de palanquins et de chaises à porteurs, véhicules particulièrement usités dans cette ville, où les montées et les descentes alternent constamment. Tout ce mouvement, toute cette animation paraissent d'autant plus considérables que la voie est assez resserrée.
A droite, Quecn's Road débouche dans un quartier plus spé-
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cialcment occupé par des boutiques chinoises; à gauche, au delà du luxueux hôtel de ville, grand bâtiment à corniches et chapiteaux Louis XIV, et au delà de belles pelouses où l'infanterie anglaise manœuvre en uniformes éblouissants de blan» cheur, elle se prolonge sur un parcours de plusieurs kilomètres, sous de beaux ombrages et toujours admirablement propre.
En parcourant cette grande artère, on admire ce cachet tout spécial de luxe imposant et de splendeur solide et vénérable que les Anglais savent imprimer à toutes leurs créations, même les plus lointaines. Ici, du reste, ils ont fait merveilles, car dans cette île de vingt-sept milles de pourtour, devenue colonie de la couronne en 1841, ils ont érigé sur un terrain des plus ingrats une cité superbe, remplie de monuments remarquables, et devenue maintenant, après avoir passé pour extrêmement insalubre, un des endroits les plus sains de la même latitude \
Le meilleur hôtel est le Hongkong Hôtel, situé dans Qucen's Road, tout près de la tour déjà mentionnée et des clubs anglais et allemand. Le premier est une sorte de bourse et de rendezvous international-, le second réunit une société très huppée et fort exclusive. L'hôtel, massif bâtiment de pierre fort agréable à voir après les constructions de même genre, toujours très malmenées par le climat des Indes, est administré par des Parsis. Leurs chapeaux pointus ne laissent pas que de surprendre dans ce milieu si différent de leur lieu d'origine. L'installation intérieure est confortable. Les chambres sont munies de cheminées pour les soirées d'hiver et donnent, à chaque étage, sur des vérandas à portiques en pierres. Mais Hongkong Hôtel jouit surtout d'une bonne réputation pour son dincr, le meilleur de la ville. 11 est intelligemment servi à des tables séparées par des
1. Calcutta et Hongkong sont situes sur le même deyré environ.
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boys, fraîchement vêtus de blouses blanches et qui font parade de belles tresses noires soigneusement nattées.
Le premier soir, après notre débarquement, nous avons fait table commune avec trois de nos compagnons de Ylraottaddy, M. et Mme S... et leur sœur. M . S. . . est un jeune officier aux Scots Grej's qui, suivant l'avis très en vogue des médecins anglais, a entrepris un long voyage en mer pour se remettre d'un rhumatisme articulaire. N'ayant que quelques mois de congé, il est allé d'une traite à Singapour et de là à Bornéo chez le rajah Brook, un de ses parents, personnage fort connu qui règne en souverain sur des territoires achetés par lui à un sultan indigène. Il va continuer avec ses compagnes jusqu'à Shanghaï sur Ylraouaddy, et après quelques semaines utilisées à voir le Japon, « to do Japan », il reprendra le chemin du retour.
Le lieutenant s'était mis en evening dress, et les dames avaient arboré des robes transparentes très élégantes ; cela parce que, après dîner, nous sommes allés au cirque, tout comme aux samedis des Champs- Élysécs !...
La troupe Chiarini nous était déjà bien connue des Calcutta, où nous Pavions vue à l'œuvre au Maïdan ; mais ici c'était chose spécialement amusante que de juger de la joie des milliers de Chinois qui assistaient à la représentation. La vaste tente qui entourait l'arène était littéralement bondée de spectateurs indigènes, tous très enthousiasmés, acclamant les écuyères au saut de leurs banderoles et les clowns enfarinés. Dans un coin du cirque on voyait, rassemblées sur le même point, une centaine de femmes chinoises engoncées dans de rigides vêtements de lustrine noire et paraissant très empruntées sous leurs coiffures tirées en ailes de papillon. Croirait-on qu'elles étaient séparées des messieurs de leur race parce que, mêlées au reste des curieux, elles n'auraient jamais réussi à se caser? Le Chinois, décidément, n'est pas né galant!
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Vu le nombre de l'assistance, vous devinerez rencombrement des chaises à porteurs et des jin-riki-shas à la sortie ! Le retour fut une vraie cavalcade carnavalesque d'hommes au trot, subitement arrêtes par longues files, et repartant en course folle, au grand plaisir de nos dames anglaises qui en étaient à leur premier essai de ces véhicules.
Les gens bien placés de Hongkong, moins pressés que de vulgaires touristes, ne vont pas autrement qu'en palanquin à quatre porteurs, coiffés de monstrueux chapeaux de bambou et revêtus de livrées. Quand ces chaises circulent le soir, ornées de lanternes de couleur, elles font de très jolis cortèges....
Ayant lié connaissance avec les personnes que nous désirions voir, nous nous sommes arrangés pour aller à Canton le 6 juin.
Le trajet de Hongkong à Canton dure sept heures. On sort des îles par des chenaux assez étroits afin de gagner un bout de pleine mer et entrer par le Bocca Tigris (les Dardanelles chinoises) dans la rivière de Canton. Les bateaux sont excellents et munis de cabines et de salons certainement bien mieux aménagés que ceux des grands vapeurs des Messageries ou de la Compagnie P. and O.
Un détail inédit surprend toutefois le voyageur Confiant qui met le pied sur l'un de ces river-steamers; c'est un porte-armes placé à l'endroit le plus apparent du salon et tout hérissé de fusils, de sabres et de pistolets menaçants, agrémenté d'étiquettes portant le mot loaded (chargé). Quand on s'embarque dans le Hongkong civilisé, la vue de cette artillerie flottante étonne, mais il surfit de jeter un coup d'œil sur l'entrepont où grouillent des centaines de Célestiaux et d'écouter le récit des attaques et des massacres opérés par les pirates de la rivière, — ou même par quelques-uns de leurs confrères déguises en paisibles passagers, — pour approuver pleinement ces munitions
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défensives. Même depuis 1870, certaines années ont eu à enregistrer des événements dramatiques, assassinats de capitaines et de voyageurs, pillages de bateaux, etc., si bien que maintenant les Chinois restent invariablement parqués, avec leurs fauteuils de joncs, derrière de solides grillages au bout de longs et étroits couloirs, où sont postés des surveillants attentifs.
On aborde à Canton après avoir traversé un vrai dédale de jonques et de sampans, massés en agglomérations brunâtres et formant comme une ville aquatique à deux pas de l'autre. Pour le coup, on se sent là bien en Chine, en présence de cette ville immense d'un million et demi d'habitants, plate et uniforme, au milieu de laquelle percent comme seuls points culminants les tours gothiques de la cathédrale des missions françaises. Tout près du débarcadère se trouve un hôtel, Punique du genre. Mais cette maison, bâtie sur pilotis, jouit d'une si triste réputarion que, pour l'éviter, tout visiteur venant à Canton se munit de quelque lettre d'introduction auprès d un des négociants européens de la concession de Sha-mine. Ceux-ci sont toujours très obligeants à l'égard des étrangers.
Sha-mine est un îlot artificiel, établi de 1859 à 18O2 à grands frais (323 000 dollars) sur un affreux banc de bouc, où venaient s'entasser des ordures de toutes sortes. L'Angleterre et la France ont payé ce pouce de territoire et ses aménagements, l'une pour quatre cinquièmes, l'autre pour un cinquième, et se sont partagé le terrain proportionnellement. Vous étonnerai-je en vous disant que, tandis que la portion anglaise de l'îlot est utilisée et couverte de constructions, la notre, quatre fois moins grande, continue à se présenter sous forme de terrain vague entièrement abandonné?....
A Sha-mine l'Europe tient à rester chez elle comme sur les vapeurs de la rivière. Deux ponts seulement relient la petite concession au continent. Ils sont fermés par des grilles et gardés