‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 38 sur 73 · LA GRANDE .MURAILLE · texte numérisé non relu

LA GRANDE .MURAILLE

Le 9 juillet, au lendemain de notre promenade à dos d anons, nous étions cruellement courbatus, d'autant plus que nous avions passé une très mauvaise nuit. Dans l'impossibilité de réussir à dormir sur les plates-formes murées1, grouillantes de cousins et d'autres insectes plus redoutes, nous avions été obligés, pour échapper à leurs morsures, de transporter matelas et couvertures sur le seuil de l'affreux réduit, la « chambre d'honneur » de l'auberge. On ne saurait se figurer combien sont épouvantables ces hôtelleries; le plus horrible serait d'être contraint de s'y nourrir à la chinoise!....

Le programme de la journée devait nous conduire, le long des montagnes, à la plaine des tombeaux et nous ramener pour la nuit à Sha-Ho. Nous avions expédié directement à ce dernier endroit Will et les carrioles, gardant deux ânes chargés des provisions nécessaires jusqu'au soir. Comme il avait plu la nuit (la première pluie depuis plusieurs mois), la poussière était abattue et la campagne avait pris un aspect de fraîcheur inattendu. Néanmoins le sentier était assez mauvais pour nous obliger à rester au pas.

Barthélémy, qui fait un bien piteux cavalier, en était enchanté. L'avant-veille, nous lui avions occasionné des peurs bleues en forçant son poney mongolien à prendre le grand galop et en le poursuivant à coups de baguette. Jamais je n'oublierai le spectacle de cette course : le poney à tournure d'ourson avec sa queue démesurée et sa tête renée à outrance; Barthélémy, les jambes ployées sous sa grande robe blanche flottante, tenant nerveusement bâton et éventail à l'ombre d'un immense chapeau de paille: un chapeau inénarrable! d'un mètre cinquante de pourtour, lié avec des rubans bleu ciel sous son menton dodu, battant l'air de ses larges bords souples et planant comme une

j. Elles sont bâties comme dos fourneaux: en hiver on les chauffe, et c'e st alors surtout que se réveillent toutes les bétes qui les peuplent.

:3o LES TOMBEAUX DES MIN G.

auréole au-dessus de la figure charnue de celui que nous avons

baptisé le « bon père ».

Nous a-t-il fait rire ce bon père avec ses histoires incongrues, ses explications embrouillées, mélangées de « la-la-la-la-la »,son air imperturbable et sa mine fùtée! Jamais il n'entendait au premier coup, sans doute pour mieux méditer sa réponse. « Barthélémy, disait l'un de nous, combien de lis jusqu'à Nan-Kaou ? » Pas de réponse. « Eh! là-bas, Bar-thé-lemy ? » même question sur un diapason plus élevé. Toujours pas de réponse; mais le chapeau auréole continuait à danser au-dessus de la queue de l'ourson. Enfin, d*unc voix de tonnerre: « Bar-thé-Ic-my, êtesvous donc sourd? » Et alors nous voyions se retourner sa grosse face qui nous disait un « hein? » avec un calme, une innocence, une naïveté tels, que nous ne savions plus s'il fallait nous fâcher ou éclater de rire.

Mais quand il riait, d'un gloussement de moine engraissé, il mettait le comble à notre joie.... Je l'ai bien souvent comparé au Père Gorenflot de la Dame de Montsoreau.

Sur ce, revenons aux Ming.

Treize de ces empereurs ont leur mausolée individuel à Shi- San-Ling (les deux premiers souverains de la dynastie étant enterres à Nanking, le dernier aux environs de Pékin). Le monument le plus important est la sépulture de l'empereur Young- Lo, qui régna de 1403 à 1424. Il est placé à peu près au centre du demi-cercle formé par les montagnes qui entourent la plaine.

Au delà d'une chaussée pavée, une première cour, puis un hall ouvert et une seconde cour, plantée de chênes et de pins, précèdent en ligne droite le grand hall central qui est érigé sur une terrasse de marbre blanc, à laquelle aboutissent des escaliers garnis de fines balustrades. Là les piliers sont plus beaux encore que ceux du temple du Ciel; on prétend qu'ils ont été apportés du Yunnan et de la Birmanie. Au nombre de 32, ils

LES TOMBEAUX DES iMING. 23x

ont 4 mètres de pourtour et 1 2 de hauteur. Simplement rabotés et lissés, ils sont exposés à Pair depuis quatre siècles et paraissent aussi secs que s'ils avaient été placés là d'hier.

Ce hall grandiose contient un autel avec brûle- parfums, flambeaux et vases à fleurs. On le traverse pour descendre dans une troisième cour boisée, et l'on se trouve alors en présence de la tombe même, espèce de tumulus couvert d'arbres, qui a une circonférence d'un demi-kilomètre. Un pavillon est adossé à ce tertre -, il est creusé d'une voûte centrale, qui monte en pente vers un pan de mur scellé, devant lequel est un double escalier, conduisant à une terrasse supérieure. Là s'élève un monolithe de marbre rose portant pour unique inscription le nom posthumede Young-Lo : « Tcheng Tsouwen-Houang-Ti >, c'est-à-dire : le parfait ancêtre et littéraire empereur.

Cette sépulture grandiose est d'une sublime simplicité.

La route que nous avons suivie pour gagner Sha-Ho est celle que doit prendre celui qui désire connaître dans toute sa grandeur l'impression produite par une vue étendue de la plaine. C'est la route directe de Pékin. Quand on la parcourt à rebours, on chevauche d'abord sur de larges pavés, puis en pleine campagne et à travers les lits pierreux de torrents desséchés, audessus desquels sont suspendus des ponts de marbre écroulés. En haut d'un petit tertre, un portail de marbre à trois arches ouvre sur l'avenue dite des Animaux, avenue fameuse de près d'un kilomètre de long, et que bordent de chaque côté des statues de granit gris deux fois plus grandes que nature. Espacées à une trentaine de mètres les unes des autres, ces statues représentent des guerriers, des prêtres, des chevaux, des éléphants, des chameaux, des unicornes et des lions; les mêmes animaux sont placés par paires couchés et debout.

1. Durant son règne, le souverain de la Chine n'a que faire d'un nom, puisqu'il est YEmpereur. C'est à sa mort qu'on le nomme pour la postérité.

2l2 LES TOMBEAUX DES MING.

Les vrais chevaux qui passent ont souvent peur de cette haie de pierres, et surtout la nuit par le clair de lune. Mais nos poneys de Ticn-Tsin devaient connaître par coeur leurs confrères séculaires, car ils allèrent fort tranquillement flairer eurs naseaux immobiles.

A la suite de cette étrange avenue vient un haut pavillon qui abrite un monolithe posé sur une énorme tortue; quatre piliers surmontés d'escogrifles entourent symétriquement le bâtiment. Enfin, après avoir traversé un autre lit de rivière, on arrive sur un nouveau tertre, que domine une arche à quintuple ouverture, faite en fin marbre blanc. Elle est longue de 3o mètres et date de 1541. C'est le véritable portail d'entrée de la plaine des tombeaux*. De là jusqu'au mausolée de Young«Lo il y a bien une distance de 4 kilomètres. Bien que je connusse en détail tout ce que nous venions de laisser derrière nous de curieux ei d'intéressant, l'impression que j'ai ressentie à cet endroit est une de celles qui, avec les souvenirs du Taj d'Agra, resteront toujours gravées dans ma mémoire. Placé au pied du portail, je regardai avec émotion et recueillement ces arches blanches qui coupaient le ciel bleu, l'enfilade des pavillons et des animaux de granit, et, détachés sur un fond d'arbres et de montagnes, les faîtes retroussés des treize palais funèbres, qui trônaient au milieu de leurs parcs dans la majestueuse solitude de cette nécropole unique au monde!

Après avoir traversé la petite ville de Tchang-Ping-Tchaou, qui par ses hautes murailles ressemble à une fortcresr.e, nous rentrions dans Sha-Ho, à l'auberge qui nous avait déjà reçus deux jours auparavant.

Tout le pays que nous avons parcouru entre ces deux étapes est fort intéressant. Les villages sont petits; les paysans, à l'air paisible et bienveillant, se reposent devant leurs maisons, où ils ont des installations de bancs et de tables comme celles de;

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