‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 5 sur 73 · AHMEDABAD · texte numérisé non relu

AHMEDABAD

vieux palais, de mosquées et de tombeaux groupés autour d'un lac artificiel. Au milieu de vastes cours, de grands arbres isolés étendent au loin leurs branches; de lourdes portes en cuivre massif et des parois de dentelle de marbre ferment les sanctuaires, où des sarcophages royaux reposent sous des baldaquins de soie et des guirlandes de Heurs aux acres parfums.

Quel contraste entre ces lieux solitaires et l'animation du passage à gué de la large rivière aux portes de la ville ! Sur le double fond jaune des sables et le bleu du ciel s'agite une véritable fourmilière d'animaux et d êtres humains : chars traînés par des bœufs, convois d'ânes chargés de sacs, hommes et femmes du peuple aux vêtements relevés, tandis que, le long du rivage, des centaines d'indigènes, accroupis sur le bord, lavent des linges de couleur et des vases de cuivre étineelants.

A Ahmedabad, les mahométans dominent déjà. A chaque pas dans les ruelles, le long des maisons malpropreâ, on reconnaît leurs longues barbes, leurs grandes chevelures, leurs pantalons collants et leurs hauts turbans. Vers le soir surtout, la circulation devient très difficile par les voies principales, devant les ba/.ars de toutes sortes, devant les boutiques de victuailles, devant les fruiteries et les étalages d'étoffes multicolores et de draperies voyantes, où cric et gesticule une foule compacte. Seuls Européens dans cette mêlée bruyante, nous excitons partout la plus vive curiosité, en nous frayant un chemin sous des centaines de regards légèrement ironiques.

D' Ahmedabad à Ajmir, le trajet en chemin de fer dure dix-huit heures, par la nouvelle ligne du Western Rajputana State Raihvay. Le pays est plat et aride; les wagons sont des voitures provisoires qui cahotent considérablement sur la voie étroite, dont 1 ecartement ne mesure pas plus d'un mètre. Aussi le voyage parait-il interminable quand, pour des gens logés comme nous sous les tentes de la gare de départ, la lassitude a

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déjà commence avant le lever du jour, grâce au tumulte nocturne des indigènes. Ils ont si peu la notion de l'heure et du temps, qu'ils prennent les gares d'assaut dès le milieu de la nuit, s'accroupissent dans les cours et sous les vérandas, criant et jacassant à qui mieux mieux.

Peu de chose à dire d'Ajmir. C'est une ville joliment située dans un bassin assez aride entouré de montagnes rocheuses. Les hautes murailles suivent les pentes du terrain et sont perdes de larges portes devant lesquelles une foule turbulente s'agite dans des tourbillons de poussière. De bonnes routes pavées conduisent de la ville à la plaine environnante, dans laquelle s'élève Miijo Collège, l'université où les nombreux rajahs du district de Kajputana viennent faire leur éducation. Autour des vastes bâtiments du collège sont disséminées de charmantes villas, résidences des jeunes princes.

Comme à Ahmedabad, la gare se trouve en dehors des murs de la ville indigène : tout à côté est placé le dak- bungalow, c'est-à-dire une de ces hôtelleries créées par les autorités anglaises, placées sous leur contrôle direct, et réglées par des tarifs spéciaux, pour le logement, la nourriture, etc. Tout voyageur a le droit d'y séjourner pour un maximum de quarantehuit heures; après ce délai il doit céder sa place aux nouveaux arrivants, s'il y en a. Dan • bon nombre d'endroits on ne trouve que cesdak-bungalows, et dans les villes où la concurrence existe ils sont même très préférables aux hôtels d'entreprise particulière, qui ne jouissent en général que d'une médiocre réputation. Aussi allons-nous, sur la foi de nombreuses recommandations, choisir de préférence les dak-bungalows dans les localités que nous visiterons.

JAIPUR.

Delhi, :() décembre.

Nous avons quitte Ajmir juste vingt-quatre heures après notre arrivée, c'est-à-dire au milieu de la nuit, pour débarquer le lendemain matin à Jaipur 'prononcez Djaïpour), capitale de l'Etat indépendant du même nom, une des multiples principautés de Rajputana. Nous nous sommes installés à l'excellent dak-bungalow, assez vaste construction composée d'un rez-de-chaussée seulement et placée au milieu de l'enclos planté d'arbres isolés qui entoure aux Indes toute habitation européenne et qu'on appelle compound. Les pièces sont larges, très propres, confortablement meublées et percées de petites fenêtres qui s'ouvrent tout en haut. Des cabinets de bain et de toilette accompagnent chaque appartement.

Notre première course fut une visite à l'agent politique anglais, le colonel Banneman, qui est le tuteur et premier ministre du jeune rajah de Jaipur. 11 mit aussitôt à notre disposition, pour tout le temps de notre séjour, une calèche de la cour et un sipahi.

Jaipur passe pour la ville des Indes la plus jolie et la plus complète. Nous n'avons pas encore vu en effet, et nous ne verrons sans doute rien de pareil à cette cité régulière, animée et brillante, vrai cadre des pompes de l'Orient, telles que l'on se plaît à les dépeindre Combien de descriptions paraissent outrées, quand on peut les comparer avec ia réalité! Cette fois cependant notre attente n'a pas été trompée; loin de là. Car nous avons marché de surprise en surprise. Figurez-vous, au centre d une plaine enclavée dans un demi-cercle de montagnes brunes, couronnées de forteresses blanches, une vaste cité qu'entourent de

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hautes et sombres murailles, percées de larges portes; à l'intérieur, de grandes rues coupées à angle droit, spacieuses comme des boulevards et bordées de constructions symétriques, décorées en rose et en blanc, qui tranchent gaiement sur l'azur du ciel; çà et là, entre les maisons, des bouquets d'arbres verts; puis au milieu des chaussées, le long des trottoirs, un va-etvient de bœufs, d'ànes et de chevaux fringants renés de brides aux vives couleurs, de types pittoresques vêtus de robes ouatées à grands ramages bigarrés. Ces robes, très serrées sous les bras, sont coupées de façon à laisser à découvert une partie de la poitrine brune, et tombent en jupe sur le pantalon étroit à plis. Les longues chevelures d'un noir de jais forment des boucles raides sous les oreilles; les moustaches menacent le ciel, et les barbes farouches se redressent, brossées à rebours. De tout petits turbans de nuance jaune, rose ou rouge couronnent le sommet des têtes, en tortillages serrés. A chaque pas, enfin, apparaissent ces Hindous de roman, aux yeux rêveurs, à Pair martial et mystérieux.

Au centre de la ville se trouvent le grand jardin verdoyant du rajah et son palais, qui s élève au milieu d'une infinité de cours, de passages et de bâtiments couverts de fresques fantastiques. En bas sont des salles de fè:cs aux colonnes de marbre, draperies et lustres de cristal ; puis un entassement incroyable de terrasses enrubannées, de balcons à pointes et de coupoles; enfin une plate-forme supérieure terminée par un dernier dôme, un petit chef-d'œuvre de marbre blanc sur colonnes aériennes. La vue enchanteresse qui se déroule de là-haut vaudrait à elle seule le voyage ; elle plane sur la masse disparate des bâtiments encombrés de serviteurs, sur les rangées d'ifs sombres, sur les bassins et les balustrades enguirlandées des parterres, sur les artères régulières de la ville et l'horizon de campagne et de montagnes.

JAÏPUR. .7

Un détail curieux de ce palais extraordinaire consiste en ce qu'il est éclairé au gaz jusqu'à sa pointe suprême, et qu'au lieu d'escaliers il a des pentes très douces que l'on pourrait agréablement gravir à cheval. Toute la décoration mobilière brille par un très mauvais goût; le pavillon du billard, isolé dans le jardin, est seul meublé avec tout le luxe et le confort d'une riche résidence anglaise.

Les écuries, par suite de l'absence du Maharajah, étaient à moitié dépeuplées, de sorte que dans l'arène, grande comme une cour de citadelle, tout entourée de galeries à piliers sans fermeture, nous n'avons vu que peu de chevaux. Suivant le système adopté partout aux Indes, les chevaux étaient attachés par la tête et par les pieds de derrière, ce qui les force à se « placer » beaucoup plus que de raison. Les palefreniers, au lieu de fourrage, leur donnaient une nourriture de bouillie sèche qu'ils leur mettaient dans la bouche avec la main....

Jaïpur est curieux, non seulement à cause de son aspect tout indien, mais aussi sous le rapport de son état de civilisation moderne, que révèlent des institutions pratiques fondées par le maharajah défunt. Ce prince (qui, soit dit entre parenthèses, comptait parmi ses faiblesses principales une passion pour le billard et les liqueurs fortes) a immortalisé son nom par des créations importantes, telles qu'une école industrielle, un musée, un jardin zoologique, etc. A l'école industrielle nous avons vu des bambins de tout âge en train de s'initier à différentes industries indigènes et européennes; nous avons parcouru des salles d'électricité et assisté à des cours de dessin des plus intéressants. Au musée nous avons visité à fond une collection, fort utile à connaître, des principaux produits industriels de l'Inde munis de leurs prix de revient. Enfin dans le vaste parc superbement tracé et planté, nous avons remarqué partout des becs de gaz, une installation zoologique aussi parfaite que celle d'un grand jardin

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d'acclimatation d'Europe, et une bande de jeunes Hindous se livrant avec animation à une partie de cricket....

Aux environs de Jaïpur, Amber, l'ancienne capitale, mérite une visite spéciale. En nous y rendant l'autre matin à huit heures, bien couverts de paletots, nous avons pour la première fois remarqué une forte rosée, répandue sur toute la campagne et les herbes qui recouvrent les ruines éparpillées devant la ville. Amber est dans les montagnes, à une heure de distance environ. On quitte la voiture au pied d'une montée, pour se mettre à dos d'éléphant. Deux de ces pachydermes, les premiers que nous voyions aux Indes, avaient été commandés par les soins du colonel Banneman. Ils avaient la tête couverte de peintures multicolores, et leurs grosses dents ornées d'anneaux en cuivre. L'un d'eux surtout, le favori du rajah, était superbe. Les éléphants s'agenouillèrent afin de nous laisser monter sur une petite plateforme à coussins, placée sur un tapis, et s'avancèrent guidés par des cornacs assis sur leur nuque.

Ceux-ci les conduisent au moyen d'un long crochet en fer, avec lequel ils les aiguillonnent tout en poussant de petits cris. Quant à l'agrément d'un trajet semblable, je déclare qu'il est très minime et qu'il ne ferait certes pas Pa flaire de dames au cœur sensible.

Les approches du vieux Amber sont imposantes au possible. Après n'avoir contemplé pendant quelque temps que l'étroite vallée et les arêtes des montagnes couronnées de murs crénelés, on aperçoit au sommet des collines de gauche une longue suite de murailles, de forts et de vieux palais. Tout cela est reflété dans l'eau claire d'un lac tellement transparent et limpide qu'il est difficile de distinguer la limite entre l'eau et le liane brunâtre de la montagne. L'ascension à dos d éléphant devient bientôt presque pirillcuse, et plus tard la descente ne l'est pas moins; mais la vue qu'on découvre de ces hauteurs vaut bien tous les

jaipur. :«)

balancements dont on a soutïert. Ici encore les palais couvrent d'immenses espaces, mais parmi leurs ruines et leurs misères architecturales subsistent quelques colonnades de marbre blanc et des décors curieux de mosaïque en verre, enchevêtres dans des rinceaux de plâtre. Dans un petit sanctuaire, où sont rassemblées des divinités grimaçantes, se fait journellement le sacrifice d'une chèvre.

La vue est, comme je viens de le dire, magnifique et sauvage à la fois. En face du palais en ruines, les murailles de la ville courent tout le long des cimes rocheuses, et s'abaissent subitement sur les deux pentes d'une immense découpure, qui semble faite exprès pour laisser apercevoir un horizon étendu de plaines et de montagnes....

Le 23 au matin, nous quittions Jaipur, emportant de cette ville originale une impression délicieuse-, 191 milles et un trajet de douze heures nous séparaient de Delhi, où nous voici maintenant logés dans deux grandes pièces du dak-bungalow. Notre campement, commandé d'avance par dépèche, est loin cependant de valoir nos habitations précédentes d'Ajmir et de Jaipur; et, le matin, de nombreux moineaux viennent régulièrement nous souhaiter le bonjour en voltigeant au-dessus de nos lits.

Notre soirée de Noël a été bien calme. Nous Pavons passée entre nous au bungalow, sans avoir été conviés en ville. Assis autour de la table, servie d'un christmas-dinner au Champagne, avec le turkey et le plumpuddiug traditionnels, nous avons bu à toutes les santés des absents, reportant nos pensées vers vous tous en Europe, qui étiez sans doute gaiement réunis devant maints arbres illuminés....

Lahore, \'r janvier. Civil Camp.

En fin de compte, nous avons passé à Delhi une semaine entière, c'est-à-dire beaucoup plus que nous ne le voulions dans le principe; mais les monuments, les marchands, des parties de chasse à la perdrix noire, des courses de poneys nous ont retcnus malgré nous. Ce n'est pas cependant que la ville soit bien agréable ni captivante sous le rapport de son aspect indigène; à ce dernier point de vue nous avons même été un peu désappointés, car la native ionm de Bombay, par exemple, a autrement d'allure et de cachet que les rues beaucoup moins peuplées et assez mornes de Delhi.

Le commissioner ■, le major Gordon Young, premier personnage officiel, nous fit un très aimable accueil, toujours grâce aux recommandations du gouverneur de Bombay, et nous donna toutes sortes de facilités en nous traçant lui-mèm." un petit itinéraire bien compris. 11 nous invita aussi chez lui à une soirée musicale, assez guindée du reste, à laquelle assistaient tous les Anglais et Anglaises résidant à Delhi.

C'est donc munis d'excellents renseignements et accompagnés d'un très bon guide, que nous avons visité les monuments grandioses de l'empire des Mogols, monuments qui font rentrer dans une ombre de ruines et de poussière toutes les mosquées et tous les tombeaux que nous avons vus déjà dans d'autres cités. Notre cicérone nous parut d'autant plus agréable que, par extraordinaire, il n'avait pas l'habitude exaspérante de la plupart de ses compatriotes, qui n'avouent jamais leur ignorance des choses, et ne peuvent donner de réponse catégorique à une question quelconque. Cependant il n'eût pas été de force à nous donner les renseignements historiques indispensables à connaître quand

on parcourt cette ancienne Rome de l'Asie, mais qu'il est facile de trouver dans les excellents guides que Kealing a publics pour toutes les villes du nord des Indes.

L'origine de Delhi remonte à l'année 1 400 avant Jésus-Christ. Jusqu'au treizième siècle de notre ère, les Hindous y furent puissints. A partir de cette époque eurent lieu les bouleversements qui se sont succédé rapidement dans le nord des Indes, c'est-àdire : la victoire des musulmans et leur premier empire jusqu'en 1400; l'invasion tartarc guidée par Timour, qui se fit proclamer empereur des Indes; le règne d'une dynastie afghane; puis en 1 5-2t> la victoire de Babor, le fondateur de cet empire mogol dont la gloire a duré jusqu'au milieu du siècle dernier, au cours des règnes successifs des grands empereurs : Humayun, Akbar, Jahangir, Shah-Jahan, Aurang-Zcb. Après eux vinrent de terribles guerres avec les Mahrattcs et lesJats; puis la décadence s'accentua, amenant avec elle un état de faiblesse dont profitèrent les Anglais en 1867, alors qu'à la suite de la révolution indigène ils capturèrent Delhi.

C'est donc de l'époque puissante des Mogols que datent les principaux monuments du Delhi actuel, fondé par Shah-Jahan. Agés de deux cent cinquante ans seulement, ils apparaissent dans tout le luxe et l'éclat d'une architecture respectée par le temps et même par les boulets de i85;. Aussi la vuede la Jama- Mitsjid, ou grande mosquée, toute construite en massives pierres rouges, est-elle grandiose; ses minarets et ses coupoles de marbre blanc dominent une immense cour rectangulaire bordée d'arcades, qui s'élèvent sur une terrasse d'une trentaine de marches majestueuses, taillées en vastes perrons. La mosquée s'appuie d'un côté à la ville ; ses trois autres façades sont libres et regardent des pelouses jaunies, ornées d'arbres en touffes, que les Anglais ont créées en rasant tout un quartier de maisons qui s'élevaient entre le fort et la ville.

Les arcades avec leurs muitiplcs échappées préparent déjà au panorama étendu dont jouit celui qui gravit les nombreuses marches d'un des minarets. Vu de là-haut, l'horizon paraît sans fin ; des toits plats et bas, des quinconces d'arbres se succèdent d'un côté à perte de vue, au pied des tours anglaises qui montrent çà et là leurs hauts pignons gothiques et qui sont comme les sentinelles de la conquête récente. De l'autre côté repose au bord de la large rivière jaune, la Jumma, la masse compacte du fort (résidence des empereurs jusqu'aux derniers jours de leur puissance} ; au loin régnent des plaines arides et monotones, semées des ruines du vieux Delhi.

Autrefois le fort était autant palais que citadelle; mais aujourd'hui il ne sert plus que de forteresse, et les restes élégants de l'ancienne demeure impériale font assez triste figure au milieu des canons et des uniformes anglais. Mais quelle majesté et quelle splendeur dans ce qui subsiste de l'ancien palais: la grande salle d'audience ou Detvan-i-Am, construite en pierre rouge, ouverte de trois côtés et où Ton voit remplacement du trône (petite terrasse surélevée dont les incrustations précieuses ont été pillées à la baïonnette), puis la Deivan-i-Kas, le Hammam et la Moti-Musjid : autant de monuments entièrement du marbre blanc le plus pur, aux lignes fines et nettes, qui se succèdent le long d'une vaste terrasse et surplombent le lit de la rivière. Les sculptures qui recouvrent ces marbres sont si délicates et si belles qu'on les croirait faites d'hier. Elles sont répandues partout avec une profusion, un luxe inouïs, que surpasse encore la riche variété de mosaïques en pierre de couleur. De charmants dessins de fleurs forment des lambris et des dallages comme on n'en peut rêver de plus somptueux, dans un heureux mélange de blanc et d'un coloris discret de bleu, de rouge et de vert, aux teintes légères et transparentes.

Ces sanctuaires de marbre et de mosaïques sont poétiquement

encadrés de parterres de roses, de sorte que l'ensemble général des fleurs, des marbres, des dorures et du ciel azuré laisse une impression exquise. Ici au moins on oublie cette poussière qui voltige partout en nuages gris sur les routes, dans les rues, jusque dans les jardins, au sein des bungalows, et dont l'effet moral est tel, qu'il gâte l'aspect d'une foule de choses, si belles sans cela!...

Je ne m'étendrai pas sur les détails descriptifs concernant la foule de monuments et de tombes que nous avons visités en dehors de Delhi : sépultures de Jahanara Begam, fille de l'empereur Shah-Jahan, du poète Mirza Jahangir, mausolée de l'empereur Humayun, une construction colossale formant église avec dômes et coupoles, élevée sur une terrasse dans un vaste jardin, et qui passe pour le premier modèle du style architectural arrivé à sa perfection au Taj Mahal d'Agra, etc. Partout on voit les mêmes contrastes entre les délabrements d'ensemble et les perfections du travail des détails.

Mais je manquerais à tous mes devoirs de touriste si je ne mentionnais plus spécialement le célèbre Kittab Miiiùr, situé à onze milles au sud de Delhi. C'est une tour haute de deux cent quarante pieds, toute couverte de sculptures et d'inscriptions arabes sur ses parois rouges. Autour d'elle reposent les ruines d'une grande mosquée ébauchée : cloîtres à colonnades, portails colosses, piliers hindous sculptés et adaptés au plan musulman; puis une mystérieuse colonne de fer plantée au centre des enceintes écroulées et dont l'origine remonte à 3 1 9 ans avant Jésus-Christ. Aux environs, les ruines se succèdent, vestiges solitaires des anciennes capitales successivement détruites dans ces lieux où se retracent les souvenirs historiques de l'Inde jusqu'aux âges les plus reculés.

Malgré l'intérêt des souvenirs architecturaux de Delhi, nous avons passé une grande partie de notre temps avec les différents

marchands qui assaillaient le dak-bungalow, ou que nous allions voir chez eux.

A Delhi il y a en particulier des bijoutiers et des marchands de châles fort riches et bien placés. Parmi ces derniers, les Manik Chund passent pour les meilleurs. Leur magasin est situé sur le boulevard le plus animé, Chandni Chowk. Au fond d'une petite cour, un escalier très raide et étroit conduit au premier, dans une pièce donnant sur la rue, où sont suspendus les portraits et les photographies de maints souverains : la reine d'Angleterre, l'empereur d'Allemagne, etc., ainsi que des cadres contenant des autographes et des certificats de haute importance.

On trouve là toute une famille composée d'oncles, de neveux et de cousins à moustaches entreprenantes, parlant assez bien anglais, remplis de prévenances, et offrant régulièrement aux acheteurs sucreries, raisins ou mandarines. Ce sont des types curieux, très amusants par leurs discours engageants et leurs regards malins. Marqués au front des signes habituels aux Hindous, ils portent les vêtements serrés sous les bras, les pantalons à plis horizontaux de tire-bouchons que j'ai- déjà mentionnés à propos de Jaïpur, et de petits turbans tout faits, généralement blancs ou rouges.

Que de séances chez eux! que de colloques interminables! que de déballages et de marchandages pour les costumes commandés, pour les broderies et les cachemires choisis!....

Depuis hier 3 1 décembre, nous sommes à Lahore.

Cette ville ne comptait pas dans notre plan primitif de voyage. Mais comme nous nous sommes annoncés chez M. et Mme M..., deux de nos copassagers du Zambesi, auxquels nous voulons faire une visite dans le nord de l'Himalaya, à Kasaoli, nous avons été tout naturellement amenés à pousser une pointe jus-

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