‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 55 sur 73 · Célèbre par les sépultures des deux plus grands shogun · texte numérisé non relu

Célèbre par les sépultures des deux plus grands shogun

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quels roulent des ruisseaux rapides, elle est bordée jusqu'à Nikko même, c'est-à-dire sur le quart du chemin total, par une double haie de conifères séculaires, dont les hautes branches se joignent en dôme imposant. Les hommes passent comme des pygmées sous les arches majestueuses de ces arbres gigantesques. Cette allée est fameuse non seulement par sa beauté, mais aussi par les souvenirs qui se rattachent à l'époque où elle voyait annuellement les défilés pompeux du prince-abbé de Nikko, ou de l'envoyé du mikado, allant en pèlerinage aux tombes des shogun.

A Ima-ichi, dernier grand village avant Nikko, le caractère montagnard de la contrée s'accentue. Une ravine coule au milieu de la voie; aux devantures des boutiques pendent des faisans, des geais, et même des peaux d'ours. Mais ces trophées, qui donnent une idée de la grande abondance du gibier dans ces parages, ne peuvent qu'augmenter les regrets du touriste-chasseur, auquel le gouvernement, aussi strict sur ce point que sur bien d'autres, ne permet pas de porter fusil en dehors des limites fixées aux ports ouverts. Les voitures s'arrêtent à Hachi-ishi dans l'unique rue montante et pierreuse de l'endroit, dont une maison sur trois abrite un marchand de bibelots de bois ou de photographies. Aucun véhicule ne saurait s'aventurer plus loin; leskuruma elles-mêmes restent stationnées là. Quand nous arrivâmes, la tcha-ya favorite, celle de Suzuki, était remplie de voyageurs étrangers; force fut donc de chercher ailleurs un refuge pour la nuit et de commencer par voir les environs de Nikko.

Dès le lendemain, nous partions à pied pour le lac de Chiuzen-ji, qui se trouve à 1 370 mètres au-dessus du niveau de la mer et à 800 mètres plus haut que Hachi-ishi.

Au sortir du petit village, notre promenade débuta par un coup d'oeil de toute beauté. Les dernières maisonnettes touchent à une pente inclinant vers le torrent impétueux du Daïya-gawa,

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qui coupe le paysage dans toute sa largeur et roule en cascatelles, au bas de collines de pins. A gauche apparaît, ressortant sur le fond clair des montagnes, au-dessus d'un coude forme par le torrent, un grand pont massif, tout rouge, d'un rouge de sang qui luit vivement sous les branches sombres des cryptomérias. C'est Mi-hasht\[c pont sacré, bâti en i638 sur l'emplacement où, suivant la légende, le saint Shodo Shonin fut miraculeusement secondé par le dieu Shinsa-Daïya. Quand le saint vint, au huitième siècle, explorer les montagnes de Nikko pour y élever un sanctuaire, il se trouva devant l'infranchissable torrent de Hachi-ishi. Après avoir prié en se prosternant, il aperçut sur la rive opposée un personnage divin, d'une taille gigantesque, qui lui lança par-dessus les eaux mugissantes deux serpents, l'un vert, l'autre bleu. Ces reptiles formèrent aussitôt une longue passerelle, semblable à un arc-cn-cicl, et disparurent dès que le saint eut heureusement traversé le torrent. Autrefois Mi-hashi était ouvert aux shogun et aux pèlerins à deux époques de Tannée. Actuellement il reste constamment fermé par des grilles placées à ses deux extrémités. Un pont ordinaire parallèle est l'unique passage qui donne accès dans la vallée.

Après l'avoir franchi, nous avançâmes bientôt vers des régions forestières où les momiji, ces jolis érables aux feuilles effilées, brillaient dans l'éclat de leurs parures d'automne. Plus nous avancions, plus la gorge se resserrait, creusée par le lit d'émeraude du Daïya-gawa, que nous traversions et retraversions sur des rocs et de petits ponts de fagots; plus aussi les flancs des montagnes devenaient abrupts et les feuillages variés. Un point de vue surtout nous émerveilla : c'était au sommet d'une première montée assez ardue, sur un plateau isolé au centre d'un vaste demi-cercle. Abrites du soleil par le toit d'une tcha-ya primitive, nous embrassions du regard un panorama grandiose. De tous côtés, en haut comme en bas, sur

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les cimes et les escarpements, ce n était qu'un éparpillement de gigantesques touffes répandues en bouquets roses, rouges, jaunes, ponceau, orange et vermillon, et tranchant sur l'azur du ciel en nuances variées à l'infini. Des cascades blanches s'échappaient par-ci par-là en larges nappes et couraient grossir le torrent qui serpentait au fond de la vallée circulaire.

Je doute que nulle part au monde il soit possible d'admirer un plus resplendissant tableau de beautés automnales.

A partir de là commença l'ascension sérieuse, vraie ascension de pèlerinage, sur les gradins de bois d'un escalier rustique, de cinq à six cents marches, pratiqué à travers des broussailles que dominaient les troncs robustes des chênes et des hêtres. Çà et là des points d'arrêt et des terrasses nous laissaient entrevoir le chemin parcouru. Au sommet, un joli sentier, passant près d'une cascade colossale, nous conduisit vers l'extrémité du lac, dont les eaux calmes se précipitent subitement à cet endroit dans un gouffre étroit et profond. La chute est superbe, une des plus hautes du Japon, et mesure une centaine de mètres.

Au bord du lac de Chiu-zen-ji, nous avons trouvé, non pas un village, mais un alignement de maisons fermées, parmi lesquelles deux ou trois tcha-ya seulement semblaient habitées.

Le calme était complet dans cet endroit solitaire! Pas une vague, pas un bateau sur la surface lisse du lac que nous dominions de nos chambrettes, et où nous voyions se refléter les collines et leurs manteaux multicolores. Dans l'unique rue, silence absolu. Notre présence et celle de nos koulis rendaient seules quelque animation à ce lieu désert; et il semblait difficile de se représenter le mouvement extraordinaire qui règne là dans les mois de juillet et d'août, quand des milliers de pèlerins accourus pour faire, après de pieuses abstinences, l'ascension de la montagne sainte de Nantai-zan, viennent remplir les huttes de bois et les transformer en véritables ruches.

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La montagne se dresse à droite du lac, derrière le temple que fonda Shodo Shonin, alors qu'après de grandes privations et plusieurs vaincs tentatives faites dans un espace de « quinze ans », il parvint dans ces régions inexplorées jusqu'au sommet mystérieux, qui était la demeure supposée des dieux et leur résidence de prédilection. Aujourd'hui le premier touriste venu peut faire l'excursion de Tokio à Nantaï-zan en peu de jours, muni des meilleures provisions que son cœur puisse souhaiter. A Chiuzen-ji, région toujours recouverte de neige en hiver, le froid se fait sentir dès que les rayons du soleil d'automne ont disparu derrière les cimes. Il fallut donc nous vêtir chaudement le soir, et nous servir pour la nuit de couvertures japonaises ouatées. Au matin, hélas! une malencontreuse pluie nous contraignit de renoncer aux belles promenades des environs, et nous repartîmes sans voir les sources chaudes de Yumoto.

Rentrés à Nikko, nous nous sommes voués à l'inspection approfondie des grands mausolées, perdus dans des bois touffus de pins, où Iyé-Yasu et Iyé-Mitsu, les premier et troisième shogun de la ligne des Toku-gawa, dorment de l'étemel sommeil.

Comme effet général, il ne faut pas croire que ces sépultures aient la moindre ressemblance avec les monuments semblables d'autres empires. Ici la symétrie fait complètement défaut, mais l'irrégularité des plans concorde admirablement avec le caractère sauvagement triste de l'endroit. Elle donne même plus d'importance aux bâtiments divers qui se succèdent sans qu'on les devine, au delà de tournants inattendus et d'escaliers imprévus, et qui, pour cette raison, ressortent davantage dans leur beauté individuelle. Tandis que dans les mausolées impériaux des Indes et de la Chine les monuments se dressent tout grands ou dominent dès l'entrée, ici, au contraire, les angles et les détours cachent

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le mausolée jusqu'au dernier moment et le font apparaître d'autant plus imposant dans son mélancolique isolement.

Des avenues magnifiques de cryptomérias conduisent aux deux temples et se confondent là avec les conifères qui les englobent. Passé les grands torii de granit, estampillés du blason des Tokugawa (un cercle renfermant trois feuilles en forme de cœur\ on voit d'abord des portiques rougeâtres, dont les niches sont ornées de statues héroïques grimaçantes ; des bassins de pierre renfermant Peau sacrée; puis de larges escaliers couverts de mousse, montant avec leurs lourdes balustrades vers des plates-formes et d'autres portiques qui ouvrent sur les cours des oratoires, entourées de bâtiments peints et sculptés. Au delà de ces oratoires seulement et après plusieurs révolutions de nombreux degrés, se trouvent les dernières chapelles, derrière lesquelles s élève la tombe, espèce de petit dôme en bronze, placé sur des marches au centre d'un encadrement de balustrcs.

Ces dispositions sont semblables pour les deux mausolées; celui du grand shogun Iyé-Yasu, mort en 1616, est réputé plus vaste et plus luxueux. Nous avons pourtant préféré l'autre, dont l'ensemble est plus impressionnant. Dans les oratoires et bâtiments de chacun, la décoration est d'une richesse qui défie la patience du plus habile pinceau. Ce sont des sculptures si merveilleuses et si compliquées, répandues en relief ou à jour sur les portes et les parois; des enchevêtrements si invraisemblables de fleurs, de dragons et d'animaux ; un coloris si brillant d'or et de nuances variées, qu'il faudrait rester pendant des heures en contemplation devant de telles somptuosités avant de pouvoir en analyser les principaux détails.

Grâce à un permis spécial, obtenu par les soins de la légation auprès du Ministère de l'Intérieur, nous avons pu visiter les divisions intérieures de ces oratoires magnifiques et certains objets précieux qui sans cela ne nous auraient pas été montrés. Deux

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hommes de la police étaient spécialement attachés à notre service, et dans les temples les prêtres nous attendaient en grand cérémonial, vêtus de leurs robes sacerdotales. Le premier d'entre eux venait à notre rencontre, nous remettait une petite feuille avec son nom, et après de profonds saluts nous confiait aux soins de ceux qui devaient nous montrer les choses préparées pour la circonstance et sorties des coffres-forts en notre honneur.

Dire que nous avons contemplé là des « trésors » serait exagéré ; je crois même qu'on nous en a fait voir le moins possible. Je mentionnerai cependant comme objets intéressants de vieux masques qui servaient anciennement pour les mimes religieuses, quelques beaux laques d'or et des souvenirs personnels de Iyé- Yasu, son armure et son palanquin, etc. Le permis eut surtout pour grand avantage de nous donner accès au pourtour de la chapelle de Iyé-Mitsu et dans l'appartement qui précède l'oratoire de Iyé-Yasu. Autour de la chapelle nous fûmes littéralement éblouis par les reflets des dorures ornant les parois sculptées, et par le brillant de la couche épaisse de laque noire recouvrant le sol. Cette ornementation étonnante était barricadée de parois de planches pour la garantir des intempéries; quel effet ne doit-elle pas produire dans le cadre vert à tonalité puissante des pins, quand aux grandes fêtes on la met à jour! Devant l'oratoire de Iyé-Yasu, nous avons admiré des murs et des plafonds qui sont tout bonnement exquis de tons d'or éteints et de couleurs fondues. On trouve comme une réminiscence de Versailles ou de Venise dans des caissons carrés, dans de hautes corniches et des séparations régulières de panneaux à sujets peints ou sculptés, dont tous les motifs sont traités comme des bijoux.

Les temples de Iyé-Yasu et de Iyé-Mitsu étant voués, l'un au culte de Shinto, l'autre au culte bouddhique, la tenue des prêtres était à noter. Le kannushi chef, qui nous promena, por-

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tait une robe de satin vert à cordons de soie violette et blanche, et tenait dans la main une sorte de palette en bois. Les bonzes avaient des surplis sombres, rehaussés de bandes brochées de soie aux mille ramages.

Nous avons passé à Nikko quatre journées entières, favorisés par un temps très agréable. Nous sommes allés voir le monastère de Sambutsu-do, dans l'enclos duquel est un ravissant jardin, dont la vue donne directement sur les montagnes de Chiuzen-ji. Dans l'habitation, dont les jolis appartements japonais furent occupés par les jeunes princes d'Angleterre, lors de leur visite, un bonze nous montra de précieuses peintures anciennes, montées sur rouleaux (maké-mono)^ sortes de missels relatant en détails d'une extrême finesse les exploits des shogun.

De jolies promenades aux cascades des environs occupèrent enfin nos loisirs, et nous rentrâmes à Yokohama comme nous étions venus. En route, nous avons croisé plusieurs bandes de touristes anglais, parmi lesquels se trouvaient trois dames, roulant en jin-riki-sha vers la tcha-ya de Suzuki, où nous avions fin par obtenir un charmant logement dans un pavillon séparé.

ïOKOhama, 10 novembre

A cette saison les maisons de thé, comme toutes les maisons "aponaises en général, perdent une bonne partie de leurs charmes par la difficulté qu'on a de les chauffer. Depuis la fin de l'automne jusqu'au renouveau, les Japonais se contentent des hibatchi ouverts qui leur servent de calorifères; ils s'accroupissent tout

D0N7.n DC MONASTÈRE BOUDDHIQUE DE SVMDUTJL'DO, A N'iKKO. Photographie de l'autour.

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autour pour se chauffer et étendent leurs doigts engourdis audessus des braises. Mais ce mode de chauffage, qui n'est que modérément commode, est surtout bien insuffisant.

Aussi ne saurions-nous trop apprécier le confort de notre habitation du Bluff, maintenant que nous avons terminé les excursions lointaines de notre programme, et que nous pourrons jouir de cette installation, à proximité de Tokio, où bien des choses intéressantes nous retiendront quelque temps encore.

Notre chalet commande de charmantes échappées sur la mer, les pentes du Bluff et le Fuji, dont le cône régulier, semblable à un large pain de sucre, resplendit de neige pendant plus de la moitié de Tannée. Au rez-de-chaussée nous avons une salle à manger et un grand salon, au premier les chambres à coucher. Suivant l'usage adopté pour les habitations européennes, une petite annexe fort simple contient la cuisine et des pièces pour les domestiques. Notre personnel est composé de Will, d'Ito, d'un boy et d'un cuisinier. Les concierges, autrement dit les momban, qui habitent une petite case de bois à côté de la grille d'entrée, sont à la charge du propriétaire.

Notre existence est fort agréable. Le matin nous montons à cheval, sur de très bons poneys chinois, pris au mois chez un loueur anglais du settlement. Quand pour le reste de la journée nous sommes « chez nous », nous conservons nos habitudes françaises, déjeunant à midi, dînant à sept heures. Nos relations de société se bornent encore presque exclusivement aux rapports que nous avons noués avec les aspirants et les officiers de la Victorieuse, le vaisseau-amiral dont la cuirasse blanche brille dans la baie en face du Bund. Ces messieurs nous ont fait les honneurs de leur navire, dont la tenue admirable nous a émerveillés, aussi bien que la discipline confiante des hommes.

Le mois dernier (entre nos excursions du Nakasendo et de Nikko), le vice-amiral et les officiers offrirent une matinée dan-

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santé très réussie au corps diplomatique de Tokio et à la société de Yokohama. Le bâtiment avait été décoré d'une façon charmante, et transformé en tente au moyen de larges toiles blanches sous lesquelles pendaient tous les pavillons du globe; le pont était converti en un véritable jardin de palmiers, d'arbustes et de plantes de toutes sortes, formant haies, parterres et massifs, au milieu desquels étincelaient des panoplies de sabres, de haches et de pistolets, ainsi que des pièces d'artillerie.

On nous présenta ce jour-là à différentes personnes que nous venons de retrouver pendant les courses d'automne. Terminées depuis avant-hier seulement, elles ont duré trois jours, et ces trois jours ont été un véritable carnaval. Comme à Hongkong, comme à Shanghaï, les courses sont l'occasion d'un holiday général, pendant lequel on ferme tout, banques, bureaux et magasins, pour aller sur la pelouse ou pour bénéficier d'un changement d'air dans quelque villégiature des environs. Tout le train habituel de la vie est suspendu durant le court règne du betting, et les indigènes eux-mêmes profitent plus ou moins par rayonnement de ces jours de fête.

Déjà plusieurs semaines auparavant, la piste sert de rendezvous matinal aux gentlemen propriétaires ou entraîneurs, qui courent ou font courir sous un nom d'adoption. Leurs chevaux sont des poneys chinois, japonais, ou croisés chinois-japonais, en grande partie de jolies bêtes qui passionnent la colonie entière longtemps avant et longtemps après les courses mémorables, qu'ils gagnent ou qu'ils perdent. Le champ de courses a été aménagé sur le Bluff, à un quart d'heure de voiture de notre chalet. Il a cela de particulier que l'ovale intérieur de la piste forme un vallon, et que par le fait les chevaux courent autour d'un vaste trou. La petite tribune de planches est assez modeste. Une terrasse-balcon la surmonte; elle est destinée au mikado, qui a l'habitude d'assister à une des deux réunions.

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Il vint à la seconde, et nous vîmes son cortège défiler devant nos fenêtres. Rien de bien majestueux, par exemple, pour un souverain oriental : un piquet de lanciers en uniformes bleus, à brandebourgs verts et shakos carmin; une berline attelée de deux chevaux, et quelques voitures de plus modeste tournure. C'était un peu maigre pour le « fils du Soleil « ! A la tribune, même simplicité. Deux sentinelles seulement étaient postées sous le balcon où siégeait le mikado, entouré de personnages vêtus d'uniformes sombres.

Ministres japonais, ambassadeurs étrangers, dames de Tokio et de Yokohama, nul ne manquait à la réunion.

La note gaie de la journée fut donnée par la mission coréenne. Venue à Tokio pour clore les négociations relatives aux difficultés déjà mentionnées, elle va de réception officielle en réception officielle, fort enchantée de voir tant de choses nouvelles pour elle. La mission est composée de huit personnages, des êtres assez primitifs, dotés d'une naïveté très réjouissante. Aux courses, ils arrivèrent conduits par un interprète, tout doucement comme un troupeau de moutons, et se groupèrent maladroitement dans la tribune, au beau milieu de l'assemblée. Leurs robes peu propres, de couleur verte, violette, blanche ou bleue, et leurs grands couvre-chefs en fil de fer (en forme de paniers à salade ou de garde-manger portatifs) attirèrent tous les regards, mais sans que cela les intimidât le moins du monde. Les courses les intéressèrent au plus haut degré et les rendirent tout rêveurs de gloire équestre. Ce fut à tel point que l'un d'eux, le personnage principal, brûlant de désirs irrésistibles, fit demander au mikado la permission de courir aussi.

Aussitôt le mikado et ses ministres s'empressèrent de le satisfaire et firent mieux encore : ils décrétèrent, séance tenante, la fondation d'un prix coréen-, deux jockeys entrèrent en lice et l'on mit à cheval l'ambassadeur triomphant! Le signal donné, les

chevaux partirent. Au commencement cela n'alla pas trop mal; mais bientôt le pauvre plénipotentiaire faiblit; la respiration lui manqua; il se crampo ina désespérément à la crinière de sa monture, et, tandis que les jockeys dépassaient au grand galop le poteau d'arrivée, il vint, tout étourdi d'une course folle, rouler sur le ga/on au pied de la tribune impériale. Robe et fil de fer gisaient piteusement à terre, tandis que les rires et les acclamations éclataient de toutes parts

Le 3 de ce mois était l'anniversaire de la fête de l'empereur'. Ce jour-là il y eut à Tokio diverses festivités : une revue des troupes de la garde, une grande représentation des vieilles danses de A'o, et un bal au Ministère des Affaires étrangères.

Dès le matin les wagons de première classe du train de Y'okohama étaient encombrés par des voyageurs civils, consulaires ou diplomatiques. Après la revue passée à cheval par le mikado, qui portait un uniforme chamarré d'or sur toutes les coutures, il y eut une réception au palais d'Akasaka, et un déjeuner auquel assistèrent les ministres. Suivant l'usage, chacun d'eux reçut ensuite, de la part du souverain, soigneusement enfermée dans une jolie boîte de bois blanc ornée de 1 ecusson impérial, la portion des mets qu'il n'avait pas consommée, ainsi que la coupe de porcelaine fine placée devant lui à table. Cette grande politesse de haut lieu signifie que tout objet oll'ert dans la maison de l'empereur ne doit revenir à aucune autre personne qu'au destinataire privilégié.

Ayant dîné chez M. B..., le secrétaire de la légation d'Angleterre, nous sommes allés avec lui au bal du Ministère, où avait eu lieu auparavant un banquet oll'ert à tout le corps diplomatique. Les abords du bâtiment (qui est une construction tout à

l. L'empereur csl ne en i:;52 a Kioto

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fait européenne, étaient envahis de jin-riki-sha. Quelques rares voitures stationnaient dans !a cour, tout illuminée de cordons de gaz et de lanternes multicolores. Au-dessus du perron, surveillé par des agents de police, un grand Welcome transparent accueillait les nombreux invites. Les salons, assez bas. mais bien ornés de fleurs et de feuillages, regorgeaient de personnages décorés, de ministres en habits brodés, d'officiers de marine en grande tenue et de dames en toilettes. Cependant les éléments nationaux étaient bien rares ou trop européanisés; car, les princesses espérées faisant défaut, il n'y avait que quelques dames japonaises en kimono gris-perle fort simples, à côté de Mme Inouyé, qui portait une robe de bal de dernier goût moderne. Aussi cette réunion cosmopolite avait-elle bien plutôt l'air d'une fête donnée par des Européens en Thonneur de quelques personnages japonais. L'orchestre et le buffet ajoutaient encore à l'illusion, tandis que le feu d'artifice, tiré dans le jardin, la complétait absolument.

La soirée fut égayée de nouveau par les inévitables Coréens. Aux courses leur tenue avait déjà causé passablement d'hilarité, mais dans cette salle de bal elle était bouffonne au superlatif degré. Les Coréens s'asseyaient par terre, le long des murs, et quelquefois au beau milieu d'un salon. Quelques-uns s'étaient pris de grande amitié pour les vins et les plats du souper; aussi ne quittaient-ils plus le buffet. Pinçant avec leurs doigts, et par-dessus la table, les morceaux qui leur plaisaient, ou les prenant sans vergogne dans les assiettes de leurs voisins, ils avalaient d'un seul coup des bottes entières de persil ou de cresson décoratif, et s'abandonnaient à des libations interminables. Vers minuit certains d'entre eux étaient complètement ivres, et s'en allaient dodelinant de la tête et de l'inséparable chapeau de fil de fer, en serrant avec effusion la main de quiconque acceptait ce privilège. Le concert de leurs soupirs digestifs n'était

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pas ce qu'il y avait de moins nouveau dans leurs manières.

A une heure du matin, un train spécial ramenait tous les Yokohamois, dont les oreilles tintaient encore de la polka de « Tout à la joie ■>, le dernier écho de la soirée....

Quelques jours après cet anniversaire, une fête bien japonaise, la fête des Chrysanthèmes, devait avoir lieu dans le parc impérial d'Akasaka. Tous les ans à deux époques, au moment de la floraison des cerisiers et des pêchers, et au moment de l'épanouissement des chrysanthèmes, le mikado fait avec l'impératrice et toute la cour une inspection minutieuse des jardins; il invite à cette occasion tous les Japonais de haute naissance, les légations, et par elles les « étrangers de distinction ». Ayant l'honneur de compter parmi ces derniers, grâce à l'amabilité de nos ministres, nous nous réjouissions de contempler, au moins une fois, une mise en scène brillante, de voir l'impératrice et ses dames d'honneur en robes écarlatcs, et dans les allées, sur les pelouses, des bandes d'enfants richement vêtus. Hélas! il n'en fut rien!

Après une journée chaude et superbe, le 8 novembre nous amène une pluie fine et tenace. Nous partons néanmoins pour Tokio, devant dôjeuner chez notre ami B.... Après déjeuner la pluie cesse, et tout le bataillon de la Victorieuse fait irruption dans la petite maison japonaise de notre hôte, apportant cette nouvelle : « La fête n'est pas contremandée ; il y a fête! il y a fête! » Tout joyeux nous nions en kuruma vers le palais d'Akasaka; mais là il y a silence complet : la fête n'aura décidément pas lieu.

Nos invitations impériales en poche, il nous semble dur cependant de rebrousser chemin sans essayer de parlementer. B... s'en charge; sa requête est transmise à la maison de l'empereur, et, par faveur spéciale, on autorise notre troupe à pénétrer dans

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le domaine impérial. On nous montre d'abord le palais, qui n'est qu'une demeure provisoire, en attendant la construction du palais nouveau. Nous y voyons des salles assez basses, aussi simples que celles de Kioto; elles ont des parois à coulisse et des carreaux de papier; des paravents et quelques meubles modernes sont perdus dans les coins. Mais le parc est beau; nous nous y promenons pendant deux grandes heures, sans jamais apercevoir de clôture, circulant au milieu de vallonnements variés, à travers des bois touffus, au sommet de petites collines, autour de lacs limpides, et jusque dans des rizières.

Les chrysanthèmes sont exposes dans des tentes oblongues , dont on relève à notre approche les draperies blanches, marquées du blason impérial. Les arbustes sont rangés d'après leur taille sur plusieurs lignes et par grosses touffes jaunes, rouges, blanches, roses ou panachées. Les pieds les plus élevés ont environ ira,5o. Chacun porte une multitude de superbes fleurs, aussi volumineuses que des dahlias ou de grosses pivoines. Les pétales sont droits ou recourbés, et frisés en mèches délicates. Les tiges, d'un beau vert, sont soigneusement écartées les unes des autres par des liens faits avec une adresse et une patience merveilleuses.

Les pieds les plus remarquables s'épanouissent séparément dans des vasques de porcelaine bleue et blanche, tandis qu'une tente spéciale abrite les trois merveilles de la saison : trois buissons monstres, de nuances différentes. Le plus fort a deux mètres de pourtour, et forme un bouquet admirablement arrondi de quatre cent treize fleurs! C'est magnifique. Cette année, toutefois, les chrysanthèmes passent pour n'avoir pas réussi et pour être fort inférieurs à ceux de la fête précédente, alors que les jardiniers présentèrent un pied orné de six cent quarante-deux fleurs!

Ceux qui n'ont pas vu les chrysanthèmes d'Akasaka ne peu-

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vent se représenter la beauté d'une végétation dont nous n'avons, en France, que de pâles reflets. Ici le chrysanthème est une fleur populaire et souveraine tout à la fois. Il compose 1 ccusson du mikado, et, tant que dure son éclat, une place d'honneur lui est acquise dans la maison du riche bourgeois comme dans l'échoppe du plus pauvre artisan

Tokio, 32 novembre

Habiter Tokio d'une manière indépendante n'est pas chose facile pour l'étranger qui ne fait pas partie d'une légation, qui n'est pas dans les emplois du gouvernement japonais, et qui par suite n'a pas le droit de s'établir dans la ville.

Il peut néanmoins se mettre dans « ses meubles » sans permission préalable, en louant une habitation à Tsuki-ji, la concession spéciale créée à cet effet. Il peut encore prendre quartier au Scyo-ken, petit hôtel à l'européenne, situé tout près de la gare. Mais les chambres y sont mal tenues, par un personnel peu surveillé; de plus, Tsuki-ji est une langue de terre mortellement triste, habitée seulement par des missionnaires et le ministre d'Amérique. Le plus commode pour un résident passager est donc de rester à Yokohama, quitte à se servir des trains nombreux qui vont à Tokio quinze fois par jour et en cinquante minutes de trajet. Cet arrangement paraîtra encore plus pratique à qui peut de temps en temps jouir dans la capitale d'une hospitalité aussi généreuse et aussi aimable que celle du chevalier Martin Lanciarès, le chargé d'à flaires d'Italie, qui reçoit les

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Français avec une bienveillance extrême. Plusieurs fois déjà, votre serviteur a occupé chez lui un joli appartement, dons une petite construction appelée la a Corvette », et dont bien des amis reconnaissants conservent le souvenir.

Nos journées devant s'écouler dorénavant de plus en plus à Tokio, il est temps que j'esquisse à larges traits la grande ville dont j'ai déjà si souvent cité le nom.

Avant de devenir la capitale militaire du Japon en i5qo, quand le shogun Iyé-Yasu y établit son gouvernement, Tokio n'était qu'une rude forteresse, entourée de villages épars. Pendant près de trois siècles, ses successeurs y siégèrent tout-puissants, et la ville atteignit sous leur impulsion son extension et sa richesse artistique, malgré les désastres qui, plus souvent et plus complètement qu'ailleurs, y anéantirent des milliers de vies humaines et détruisirent quantité d'habitations. En 1601, 1657, 1668, 1G98, des incendies réduisirent en cendres la ville presque entière. En 1 773, une épidémie lui enleva près de deux cent mille habitants! et les années 1703 et 1 855 principalement furent marquées par des tremblements de terre qui ruinèrent de fond en comble d'immenses quartiers. L'histoire de la métropole n'est qu'une série de désastres de ce genre, auxquels vinrent s'ajouter encore des typhons et des inondations.

Le mikado actuel, Mutsu-Hito, y niside depuis 186g, et il y a inauguré son règne sous le nom de Meî-ji. Puisse le souverain réintégré apporter autant de bonheur à Tokio que son gouvernement y a créé d'innovations!

Qu'on lise les jolis récits du comte de Beauvoir et du baron de H ubner, ils paraîtront presque comme des contes de fées, si on les compare avec les descriptions actuelles d'une capitale si rapidement transformée, le cœur du Japon d'aujourd'hui. Là où naguère encore les étrangers ne circulaient, comme à Kioto, que sous escorte respectable de yakunin, résonnent

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maintenant la trompe du tram-car et le sifflet des locomotives.

On va vite au Japon! plus vite que le train de Yokohama, qui prend et laisse en route une énorme quantité de voyageurs: cent quatre-vingt mille en un mois! A destination, le débarquement réserve bien des surprises au nouveau venu : tandis que sur l'asphalte du quai clapotent d'innombrables chaussures de bois, la foule se presse en masse jusque dans la salle des pas perdus, où siègent des marchands de journaux et de brimborions divers. Au bas de l'escalier, des rangées de jin-riki-sha attendent, et les coureurs vous hèlent, poursuivant souvent le voyageur qui trouve trop cher le tarif proposé'. Le quartier nouveau, Shimbashi, qui entoure la gare, a, lui aussi, un cachet très différent des autres villes japonaises. On y voit des constructions en pierre, des boutiques aux inscriptions anglaises; sa grande voie de Ghinza ressemble, à s'y méprendre, à un de nos boulevards modernes. A une demi-heure de là, on se trouve dans un autre quartier qui peut plus aisément encore faire oublier le Japon et l'Orient tout entier, le quartier des légations étrangères et des nombreux ministères : Nagata-tcho, un des points les plus agréables de la capitale, grâce à ses constructions espacées et ses jardins verts.

Tout près, cependant, se creusent les profonds et larges fossés, et se dressent les hauts talus couronnés de pins tordus du Shiro, l'ancienne enceinte fortifiée des shogun. Leur vieux palais n'existe plus ; détruit par un incendie en 1 87a, il va être remplacé dans la même enceinte par la nouvelle demeure impériale, projetée pour satisfaire à la fois aux traditions de la vieille cour et aux exigences de l'étiquette occidentale. Rien de frappant, par exemple, comme le contraste avec les vestiges d'une grande époque chevaleresque, à peine disparue : ces hautes et lourdes portes forti-

1. Rcplc pénérale, les Japonais débattent assez longtemps le prix des kunima,

iiK-nic p«.ur une simple course.

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fiées, ces ponts massifs, ces pavillons d'angle aux toitures retroussées et les salons des ministères japonais voisins.

A Tokio, où tout est immense, le Shiro, centre effectif de la métropole, couvre la superficie d'une petite ville avec son parc et ses casernes. Ici sont logées les troupes de la garde impériale, au nombre de quatre mille environ, soit la neuvième partie de l'armée actuelle, qui fut organisée sous la direction de deux missions militaires françaises, et pour laquelle le gouvernement adopte, depuis, des améliorations empruntées aux diverses organisations militaires de l'Europe. Autour du Shiro même se trouvent d'autres enceintes, celles de la citadelle proprement dite. Autrefois elles abritaient pendant six mois de l'année les nombreux seigneurs féodaux qui venaient là, sous l'œil du maître, et accompagnés d'une partie de leur clan, de leurs samuraï et de leurs artisans, faire acte de présence dans leurs yashiki, des domaines indépendants comme leurs fiefs réels.

Les yashiki qui subsistent encore sont entourés de bâtisses uniformes de bois noirâtre sur soubassements de solide maçonnerie, et n'ont d'autre prétention architecturale que des portiques sculptés. Mais la plupart ont été détruits par le feu ou démolis; d'autres sont remplacés par de larges espaces vides, étendus comme des terrains de manœuvre, ou par de nouvelles constructions publiques : bureaux d'administration, écoles et universités, dans lesquelles les carreaux de papier ont fait place aux fenêtres à guillotine.

Dans ces voies majestueuses, où l'on voudrait, ne fut-ce qu'un instant, voir renaître l'appareil fier et somptueux des pompes féodales, règne un morne silence. Le Tokio populeux et vivant commence seulement autour des fossés extrêmes, pour s'étendre jusqu'à des distances colossales, non pas comme une ville, mais comme plusieurs cités juxtaposées, avec des intervalles de cam-

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pagne et de cultures. Il y a des ponts et des canaux comme à Ozaka: des rizières et de petits bois semés de cabanes qui conduisent le passant dans quelque endroit du Tokaïdo ou du Nakasendo ; puis vient de nouveau une grande artère, coupée de rails, les rives de la baie, ou les bords du large Sumida-gawa qui traverse la métropole.

Tokio est tout un monde, d'un million d'habitants, répartis dans les basses maisonnettes de quinze districts principaux. Le plus grand mouvement anime ses grandes artères, dans lesquelles les enfants en particulier constituent la plaie de la circulation. Depuis les tout petits jusqu'à ceux qui en portent d autres (ou, à défaut de ceux-ci, des poupées géantes!), tous courent au beau milieu de la voie, se jetant entre les jambes des coureurs avec la plus grande insouciance et malgré tous les avertissements. Qu'on se représente en même temps les aveugles qui marchent en tâtonnant à laide de leurs bâtons, les femmes qui trottinent gauchement sur leurs planchettes, les jin-riki-sha lancées à fond de train, les koulis qui plient sous le poids de leurs charges, et l'on se dira que d'incessants miracles empêchent seuls les accidents.

Il faut cependant reconnaître que le calme et le sang-froid de la population lui sont un préservatif à cet égard, car personne ne s'impatiente, personne ne se querelle, et les coureurs s'arrêtent net, avec une habileté étonnante, au moment où leur véhicule, bien souvent chargé de deux voyageurs, est prêt à en heurter un autre. Us s'excusent même, le sourire aux lèvres, du dérangement qu'ils ont causé à ceux qui les dérangent. Partout urbanité, courtoisie et concessions mutuelles ! Quelle leçon pour nos grandes villes!....

Par suite des vallonnements sur lesquels est bâti Tokio, il est fort difficile, pour ne pas dire impossible, d'obtenir une vue

TOKIO. 3i7 d'ensemble sur la ville. Les meilleurs endroits à cet effet sont cependant Atago-Yama et Uyéno.

Atago-Yama est une colline située au sud dans le quartier de Shiba, vers le faubourg de Shina-gawa (côté de Yokohama) et à proximité des sanctuaires où les autres shogun reposent dans des mausolées non moins riches que ceux de Nikko. La vue s'étend principalement sur les forts de Shina-gawa et sur l'horizon par delà la baie de Yédo. Cet endroit est très recherché, les jours de fête, par des gens endimanchés en quête de la vue, qui gravissent les marches raides du haut escalier et qui se reposent devant les petits débits de thé, installations inséparables de tout rendez-vous populaire.

Shiba et Atago-Yama sont à un quart d'heure de course du quartier de la gare. Quant à Uyéno, il faut faire tout un voyage pour y arriver, et rouler à peu près aussi longtemps que pour se rendre à un autre but, célèbre parmi les célèbres, le temple d'Asakusa. Pour Tune et l'autre de ces courses, de bons coureurs, attelés en paire, ne mettent pas moins d'une heure entière! Vous jugez des distances. Tandis qu'à Shiba on se retrouve sous desombres pins, comme à Nikko, et dans un isolement presque aussi complet, à Uyéno l'art a aidé la nature en créant de magnifiques promenades sous des arbres séculaires, qui sont le plus bel ornement d'un parc rendu public. C'est là qu'au printemps défile tout Tokio, chacun venant en habits de fete s'extasier devant les floraisons d'avril.

On voit bien des choses à Uyéno : des échappées lointaines et charmantes sur un lac et sur des quartiers vallonnés de la ville; des quantités d'échoppes et de débits ambulants -, un jardin zoologique; un restaurant à l'européenne qui vit en bonne intelligence avec un antique Bouddha de bronze ; enfin les vastes bâtiments du nouveau musée et plusieurs tombes shogunales, bien dépoétisées dans ce cadre moderne.

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A la place du musée se trouvait, avant i N6.S., une merveille de l'architecture religieuse du Japon : c'était un temple bouddhique fondé par Ivé-Mitsu. Il était considéré comme le métropolitain de l'empire, et son grand prêtre était toujours un fils du mikado régnant. Vicissitudes des choses humaines : le dernier grand prêtre, porté un instant comme prétendant au trône impérial avant la victoire qui détruisit son temple, fut prosaïquement exilé en Allemagne pour y « faire des études » , et les sanctuaires ont fait place à des bâtiments de brique, où des expositions permanentes d'objets industriels, des cabinets d'histoire naturelle, etc., instruisent le • jeune Japon ».

Une des sections les plus intéressantes est celle où sont réunis en musée archéologique les vestiges soigneusement classés des diverses époques historiques, depuis l'âge de pierre jusqu'à nos purs. Armes, instruments, manuscrits, objets du culte, tout est aussi curieux à étudier ainsi que les costumes de cour, les armures, les vêtements de daïmio et de kugè (anciens nobles de haut rang, mais sans territoires), ou que les coiffures et les ornements impériaux, brocarts, soies et velours, qui pendent tristement dans des vitrines.

Parmi les objets d'art brillent des laques d'or dont la valeur est à celle des objets de l'industrie actuelle ce qu'est la valeur des tableaux des vieux maîtres par rapport aux reproductions populaires de la gravure et de la photographie. Le musée ne possède cependant qu'une quantité limitée de pièces remarquables, comparativement à celle qu'il aurait sans doute désiré acquérir. Car, troquées contre des billets de banque, elles ont pris le chemin de New- York, de Londres et de Paris à la suite d'amateurs fanatiques, devenus plus connaisseurs de l'art du vieux Japon que les meilleurs parmi les rares « Japonais japonisants » d'aujourd'hui.

Cette expression est moins impropre qu'on ne le croirait, car

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non seulement on ne fait plus maintenant les objets précieux que les artistes inimitables des siècles passés produisaient, dans le calme et patient labeur d'une existence entièrement vouée à leurs seigneurs protecteurs, mais encore on a perdu au Japon la notion vraie de Kart ancien. On se jette à corps perdu dans la fabrication d'objets dont la popularité trop vulgaire finira par dévoyer complètement le génie artistique si admirable et si original de ce peuple.

Une promenade vers Asakusa est une des plus intéressantes que le touriste puisse entreprendre, car elle le conduit par les centres les plus populeux de Tokio.

Au carrefour qui précède le grand torii d'entrée, — une traverse droite placée sur deux poteaux verticaux légèrement inclinés vers l'intérieur, — c'est une mêlée compacte de gens et de kuruma. Une fois l'enceinte passée, l'animation grandit encore sur une avenue dont les côtés sont garnis d'une longue rangée de boutiques. C'est une foire permanente où stationnent des photographes et des barbiers, des marchands de toutes catégories, des vendeurs de jouets, de vêtements, de chaussures, de thé et de riz, de graines pour les pigeons sacrés, devant les échoppes desquels se promènent dans l'après-midi des familles entières de citadins et de campagnards allant au sanctuaire de la déesse Kwannon.

La foule devient plus dense au fur et à mesure qu'elle se rapproche des marches qui conduisent sous de lourdes poutres rouges vers le coffre de bois, où chacun jette la monnaie d'usage; là elle se divise en file pour passer devant les autels et arriver jusqu'à une statue qui est la grande « attraction » du temple, avec la relique de la déesse — une relique pêchée au sixième siècle par un noble sur le rivage du fleuve. Elle représente le saint Bindsuru, secoureur attitré des malades. A toute heure

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du jour on peut voir des fervents mettre en contact avec cette idole la partie de leur corps qu'ils voudraient guérir. Aussi la statue est-elle déjà tout usée à force d'être ainsi frottée. On achète à une stalle adjacente de petits billets et des images de la déesse, vendus par les prêtres. Les uns prédisent aux familles la naissance d'une fille ou d'un garçon, les autres sont des talismans qu'hommes et femmes portent dans de petits bandeaux serrés autour de leurs bras!

Après avoir terminé ses dévotions au plus grand bénéfice des bonzes de l'endroit, le courant humain se déverse tout autour du temple dans les carrefours forains où mille plaisirs et distractions guettent les passants. Ce sont des saltimbanques et des prestidigitateurs, des chiens savants, des jeux de billard, des tirs à l'arbalète, des oiseaux dressés et des singes apprivoisés, des galeries de figures de bois, des tcha-ya et des marchands de gâteaux -, puis partout, à tous les coins et dans toutes les allées de cette fête perpétuelle, des photographes et toujours des photographes, dont les montres exhibent, en poses variées, les acteurs favoris, les guésha connues, et de paisibles bourgeois en attitudes d'emprunt.

C'est là, dans ce parc étonnant, qu'on voit en miniature la grande pièce que joue tous les jours et dans toutes les parties du pays ce peuple fataliste et superstitieux, frivole, avide de plaisirs et cependant si facilement satisfait ! Qui a négligé de parcourir les méandres d'Asakusa n'a pas observé la nation japonaise sous un de ses aspects les plus caractéristiques.

Le jour où nous y allâmes, nous nous sommes bien divertis dans une boutique où deux « femmes plongeuses », dévêtues jusqu'à la ceinture, égayaient une assemblée compacte par des tours aquatiques de haute fantaisie. A un moment donné elles disparurent complètement sous l'eau du bassin carré, tenant

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chacune un parapluie huilé; et, pendant un temps qui parut durer plusieurs minutes, on vit les deux parapluies tourner harmonieusement -sur la surface comme des toupies sur un plancher. Idée bien japonaise que celle-là! En ressortant, ces lemmes semblaient peintes en rouge, tant Peau était froide •

Tokio, H décembre.

A Tokio, les parcs et les jardins prives sont très nombreux. A leur sujet, je parlerai rapidement du yashiki de Mito et de la propriété d'un riche commerçant du quartier de Honjo.

Le yashiki de Mito appartenait avant la révolution au prince de ce nom. C'est un vaste domaine, situé au nord de la ville, sur le chemin d'Uyéno, et occupé actuellement par l'arsenal qu'y installa la mission militaire française. Le parc a été fort réduit par suite de la construction des bâtiments nouveaux, mais ce qui en reste mérite d'être vu, car les beaux arbres rares y abondent. Celui qui peut le visiter avec une permission spéciale du ministre de la guerre, y trouvera un coin charmant de nature vraie, un lac, un petit sanctuaire, auquel conduisent des ponts de pierre chinois; il y verra aussi un ravissant pavillon de thé qui sert aux officiers.

A Mito, comme au parc impérial de Fukiage, dans le Shiro, les beautés artificielles, étalées sur de pittoresques vallonnements, ont trouvé leur consécration dans une longue suite d'années. A Honjo, par contre, dans le jardin particulier de M. D..., la décoration à peine éclose prouve une origine aussi récente que

recherchée. Là-bas, ce sont sur un vaste terrain des sites agrestes et largement traités; ici, dans un espace réduit, un fouillis contorsionné et maniéré à faire crier la déesse Nature. De petits sentiers tournants, des ponts larges de deux pieds, jetés sur d'étroits ruisseaux ; des bassins resserrés dans des groupements de rocaillerie parsemés de conifères nains, dont les branches contournées traînent dans des directions anormales ; des /oro, petits monuments de granit en forme de lanternes massives, posés au-dessus de broussailles arrondies et de touffes basses, puis encore et toujours des pierres et des bouts de rocs gris, blancs ou roses, amenés de très loin et à grands frais : tels sont les ornements de ce jardin de Japonais opulent.

Le terrain, décuplé en apparence par ces arrangements lilliputiens, contient, en dehors de la maison d'habitation, plusieurs kiosques de plaisance : une cabane de pêche en bambou clair, une maisonnette de thé, composée de pièces contournées, et une grande construction à plusieurs étages, la gloire du propriétaire. Le luxe des matériaux employés à l'intérieur de cet échafaudage est incroyable. En bas, dans une grande pièce deux fois haute comme les appartements ordinaires et se terminant par une corniche sculptée, les impostes, les cadres de parois, sont des bois les plus rares et les plus chers, et le papier est remplacé par de la soie transparente. Même recherche luxueuse aux étages supérieurs dans les pièces qui, une par une, s'élèvent en tour jusqu'à une plate-forme.

Mais, chose bizarre, ces pièces se distinguent toutes par un mélange assez vulgaire d'ameublement chinois et européen : il y a des tapis criards posés sur les jolies nattes, de lourds cadres dorés placés sur les panneaux de boiserie délicate, etc., autant de choses qui prouvent une dégénérescence de goût et un commencement d'invasion de nos produits, pourtant si incompatibles avec le genre purement japonais.

L'inspection terminée, nous fîmes la connaissance du propriétaire de céans. Il nous attendait dans son habitation, où il nous fit servir du thé et des sucreries, et nous montra, entre autres curiosités, un joli éventail Louis XVI, qui lui avait été donné par l'ambassadeur d'Angleterre. Les paniers et les coiffures poudrées des personnages de l'éventail paraissant l'intriguer beaucoup, je lui expliquai qu'il y a cent ans on avait le bon goût de s'habiller ainsi en France. Il en fut très surpris, ne se disant pas sans doute que, du train où vont les choses dans son pays, nos petits-fils s'étonneront un jour tout autant des sabres et des queues mastiquées de 1S68!...

Nous avons appris que la création de sa propriété lui avait coûté plus de 400 000 francs. Si ce chiffre paraît grand à distance, on le trouverait bien plus fabuleux sur place, en voyant l'endroit restreint qui a englouti cette somme. Mais, au Japon, le luxe ne consiste pas tant dans la quantité ou la dimension, que dans la qualité et la rareté des objets. De même que le véritable artiste japonais ne se répète jamais, même dans les petits détails de son travail, le collectionneur et l'amateur de belles choses cherchent à tout prix des objets que d'autres ne possèdent pas. Il leur faut du nouveau, de l'inédit, et ils payeront de grosses sommes une fantaisie baroque mais inconnue, qu'ils auront suggérée, créée ou simplement achetée d'occasion. Tel bois, telle rocaille, telle plante habilement retroussée, atteignent des prix qui nous sembleraient tout à fait extraordinaires.

Dans maints autres endroits nous avons pu nous en convaincre, tant chez les horticulteurs-jardiniers, dont les pépi* nières forment de vastes faubourgs verdoyants autour de Tokio, que dans plusieurs autres propriétés que nous avons visitées avec grand intérêt. Le goût des plantes et des fleurs est si développé dans toutes les classes de la population que le nombre de ces horticulteurs est incalculable. Dans leurs enclos on voit

par plates-bandes des quantités d'arbustes verts, fusains, buis, thuvas et conifères variés, de formes tourmentées et vénérables malgré leurs petites statures; des pruniers et des pêchers nains, élevant en l'air ou inclinant leurs branchettes, qui en janvier se couvriront de fleurs. Dans les serres aux carreaux de papier sont conservées des plantes plus délicates, des palmicrs-sicca, des rochers agrémentés d'herbes et de mousses, et quantité de petits sujets rares et précieux, tendrement soignés par des mains habiles. Des vases baroques, d'élégants pots de faïence blanche et bleue, font encore ressortir les jolis détails de cette végétation étudiée. Quand on s'informe du prix de ces gentilles extravagances, il est d'autant plus élevé que l'objet est plus frêle, plus drôlet et plus original.

11 en est de même des ravissants cabanons des propriétaires difficiles; leur valeur augmente en raison directe du charmediscret de leur décoration. Ce sont des bonbonnières aussi étudiées qu'un bibelot de prix, mais toujours aussi vides que le veut l'usage. On n'y trouve ni les vases décoratifs, ni les broderies multicolores, ni les meubles somptueux de laque ou de bois, ni les objets de bronze ou d'ivoire dont nous garnissons nos appartements à la Japonaise ! Même chez les plus riches et chez ceux qui possèdent des trésors d'art ancien, ces trésors sont invisibles parce qu'ils restent renfermés dans des colïresforts, dont ils ne sortent qu'aux grandes occasions.

C'est dans des décors de ce genre, aussi dispendieux que simples d'aspect, que se déroule entre amateurs de cérémonies la plus complète de toutes, celle du tcha-no-shiki, de rigueur chez un hôte désireux d'oll'rir le thé suivant les vieilles traditions. Il faut des années pour en faire l'étude approfondie, et dans les familles qui en cultivent encore la tradition, on l'enseigne à la jeunesse, tout comme on lui montre à disposer les fleurs qui servent à l'ornementation des appartements.

Au Japon, jeunes gens et jeunes filles apprennent à placer un morceau de charbon sur le hibatchi de gala, et à courber dans un vase une branche de prunier, d'après des méthodes aussi précises que celles que Ton suit en Europe pour nous enseigner le piano, la danse, ou tout autre talent d'agrément

C'est aussi dans le quartier éloigné de Honjo, de l'autre côté du Sumida-gawa et du pont de Riogoku-bashi, qu'ont lieu, aux abords du temple d'Ekoïn, les combats de lutteurs. Renouvelés deux fois par an, au printemps et en hiver, ils durent dix jours. Ces combats jouissent au Japon d'un prestige aussi grand que les luttes de gladiateurs dans la Rome antique, ou, à notre époque, les courses de taureaux de Madrid. Grande est la foule qu'attire chacune de leurs séries, soit dans la capitale, soit dans les villes de province qu'ils visitent par troupes.

Leur cirque est une sorte de grand hippodrome construit spécialement pour la circonstance et couvert de toiles. Au centre se dresse une estrade carrée, dont la plate-forme sablée et surélevée est limitée par des poteaux supportant un grand baldaquin. Entre l'estrade et l'enceinte extrême grouillent, debout ou sur des gradins, des milliers de spectateurs mâles, à l'exclusion de toutes femmes, l'usage ne permettant pas à celles-ci d'assister aux représentations. Les lutteurs ont pour tout vêtement une ceinture de satin bleu foncé, munie de longues franges. Ce sont généralement des personnages très corpulents, ou bien des hommes vraiment superbes, bâtis comme des Hercules, et tranchant sur le public comme des géants sur une race dégénérée. Leur chevelure, pleine et longue (le dessus de la tête n'est pas rasé), est relevée en queue suivant l'ancienne tradition. Un juge en costume de gala, large pantalon, jupe de soie gris clair et surplis bleu-ciel à ailerons raidis — le vieux Uamishimo des samuraï, — se poste à côté des combattants pour suivre leurs

mouvements et annoncer les péripéties de la lutte, au moyen d'un éventail qu'il agite de différentes manières.

Quand deux lutteurs ont gravi les marches, les préparatifs et les essais commencent. Us sont interminables et faits avec un cérémonial très compliqué. Les combattants tout d'abord s'accroupissent, se regardent, puis se lèvent, font craquer les muscles de leurs immenses personnes, rafraîchissent leurs mains, s'accroupissent à nouveau et se contemplent encore. Tout à coup, ils se saisissent et on les croit engagés ! Mais c'est un faux départ, et ils recommencent leurs préliminaires avec une affectation d'artistes sûrs de leur public.

Le spectateur japonais attend patiemment le moment où enfin les combattants se trouvent dans les bras l'un de l'autre, engagés pour une lutte décisive. Un long murmure accueille alors cet enlacement définitif, et l'attention devient intense; mais la lutte ne dure pas. Le vainqueur, vite révélé, enlève son adversaire, le terrasse et souvent le jette par delà l'estrade, au milieu de l'assemblée. A ce moment les hourras éclatent de toutes parts, frénétiques, presque sauvages

Je ne sais si ce récit pourra donner une idée de l'impression saisissante de cette explosion d'enthousiasme. Quoi qu'il en soit, ces géants aux traits puissants, arqués de gros sourcils; ces luttes longuement attendues et terminées en un moment-, cette foule d'abord silencieuse, puis subitement secouée par un délire instantané : tout cela constitue un tableau émouvant du Japon actuel, qui a laissé disparaître tant d'autres scènes caractéristiques de son pittoresque passe.

Le jour où nous assistâmes à l'une de ces représentations, de nombreux combats se succédèrent ainsi, et la séance se termina par un long défilé des lutteurs qui devaient prendre part aux luttes des journées suivantes. Pendant cette parade de torses, ils se présentaient par bandes rivales, et formaient

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cercle sur l'estrade pour se livrer à une mimique pompeuse de bras levés, de jambes écartées, etc. Durant cette exhibition de leurs avantages musculaires, ils portaient de grands tabliers de velours, brodés et frangés d'or.

Ces curieux spectacles me donnèrent l'idée de faire ce que personne, sans doute, n'a encore essayé jusqu'ici : de photographier ces lutteurs au milieu de leur arène, sur leur estrade et pendant leurs combats. Tenter la chose de mon propre chef en entrant avec mon appareil dans l'enceinte, eût provoqué une curiosité des plus hasardées, et fort probablement un refus poli mais catégorique de la part des gladiateurs.

Avec leur extrême politesse, et précisément à cause de cette politesse, les Japonais sont tout ce qu'il y a de plus chatouilleux sur les moindres questions d'étiquette, et prennent vite une attitude de dédain glacial envers celui qui se passe des formalités désirées par les habitudes. Point n'est besoin de séjourner longtemps dans ce pays de sensitives pour s'en apercevoir. D'ailleurs la corporation des sumo (les lutteurs) jouit d'une considération spéciale, et ces favoris sont des personnages auxquels le peuple et la bourgeoisie adressent, non pas le « vous » , omayèy du supérieur à l'inférieur, mais Yanata de l'inférieur ou d'égal à égal.

Je passai donc par toutes les formalités voulues, résolu à me soumettre aux négociations les plus ennuyeuses. A cet effet, j'allai avec Ito à la maisonnette, voisine du temple, où habite le chef de la corporation, un vieux monsieur de soixante-dix ans. On nous fit entrer dans une petite pièce donnant sur une cour et un hangar, où avait lieu une séance d'exercices entre élèves et maîtres lutteurs. Ito entonna, avec le susurrement poli traditionnel, des explications qui me semblèrent éternelles, murmurant des compliments, disant des phrases aimables, aux-

quelles repondait de môme le vieux chef, tandis que de part et d'autre on buvait tranquillement le thé par petites gorgées, et que les pipettes succédaient aux pipettes. La bru, les enfants, se mêlaient à l'entretien, lançant nonchalamment les exclamations d'usage, les so\nies'ka? — snodtsne? — hé, hé! qui signifient : « Comment ? — Vraiment : — Oui, oui ! » et qui reviennent constamment dans le courant des conversations. Tous me regardaient avec ébahissement, et si les passants avaient pu écarter les parois extérieures, ils n'auraient pas manqué de se joindre au groupe des causeurs. En tout cas ma démerchc fut couronnée de succès; le patron promit ce que je voulus, et mit tous ses géants à ma disposition, pour le lendemain de la clôture des représentations, et avant la démolition du cirque.

La séance donnée en mon honneur ne dura pas quelques moments, mais presque une journée entière. Quand j'arrivai à l'heure dite, par un beau temps clair, pas de lutteurs! Il fallut les rassembler de tous les côtés à la fois, chercher les uns chez le coiffeur et attendre que les autres eussent absorbé leur go-en (riz) du matin. Puis il fallut se mettre en quête des ceintures bleues, et faire endosser à l'arbitre son kamishimo; enfin, rentrer dans les moindres détails comme si rien n'avait été convenu et expliqué auparavant. Ce que je n'eus pas besoin de réclamer, par exemple, ce fut la foule; et mon inquiétude au sujet d'une galerie indispensable de spectateurs se dissipa rapidement, quand je vis arriver de tous côtés autant de badauds qu'il en fallait pour composer une assistance des plus fournies. Tout marcha donc à souhait; les sumo répondirent de bonne grâce, mais non sans une certaine majesté, à mes désirs. Je les fis poser plusieurs fois dans les attitudes qu'ils prennent avant, pendant et après la lutte et, en fin de compte, je les priai d'accepter le cadeau d'argent que je remis, dûment enveloppé, au chef de la troupe.

Après le coup d'œil tout au moins original d'une représentation spéciale, donnée pour satisfaire une fantaisie européenne, la foule s'écoula dans la cour du temple en formant là, devant les vieilles sculptures du sanctuaire, un tableau non moins pittoresque que le premier. Des enfants ébahis étaient échelonnés sur les marches, et, au milieu de cette assemblée en mouvement, les hautes statures des lutteurs, perchés sur leurs guéta, semblaient autant de colosses venus d'un autre monde.

Quand j'allai, séance tenante, faire une visite de remerciements au vieux danna-san, il me fut impossible d'échapper chez lui à de nouvelles cérémonies*, je dus entrer dans la meilleure chambre, m'asseoir sur un coussin de soie, en m'adossant au toko-no-ma — la petite alcôve au kakémono — qui est toujours la place d'honneur; accepter plusieurs tasses de thé, et goûter d'une fricassée de poulet qui cuisait avec des oignons dans une poêle audessus du hibatchi. Ce plat, un des meilleurs de la cuisine japonaise et qu'on peut qualifier d'excellent, est connu sous le nom de tori-nabé.

Quand je partis, le vieux monsieur me fit cadeau d'une petite coupe en porcelaine, sans valeur du reste; mais ici, dans les offres de présents, c'est à l'intention qu'on regarde, et d'elle avant tout que l'on tient compte. Que n'imite-t-on en Europe cet exemple de simplicité sans prétention î

roKio.

Tokio. \(> décembre.

Les guésha abondent dans la capitale et y jouent un grand rôle, à part celui que leur crée Tan du chant et de la danse-, de tous leurs agréments, ce sont même pour certaines d'entre elles les moins réels et les moins rémunérateurs.

Quand on en convie quelques-unes en petit comité et surtout en compagnie de jeunes gens japonais, les soirées qu'on passe dans leur société sont des plus charmantes ; mais ces demoiselles deviennent assez timides quand elles se trouvent au milieu d'un grand nombre d'étrangers, dans des fêtes monstres comme celle que donna dernièrement le docteur R..., voyageur comme nous. Elle est à mentionner non seulement parce qu'elle a dû coûter une grosse somme, mais parce qu'elle était fort bien combinée, et offerte à Nakamura-ya, une célèbre maison de thérestaurant très aimée des Japonais. L'été, on s'y rend par eau en compagnie de guésha en toilettes élégantes, ce qui ne doit pas manquer de couleur locale par une belle soirée. L'hiver, la jin-riki-sha est le véhicule indispensable pour arriver dans cette partie lointaine de Tokio, proche d'Asakusa et du temple des lutteurs.

Notre hôte avait eu l'aimable pensée de mettre des pantoufles moelleuses à la disposition de tous les invités, obligés, comme de juste, de laisser leurs chaussures « au vestiaire ». En haut, dans une vaste salle nattée, les couverts étaient rangés en deux longues files éclairées par de grands flambeaux placés alternativement entre les coussins et les plateaux des convives. Tous les festins se règlent de cette façon. A six heures et demie, vingt-cinq guésha vinrent s'accroupir sur deux lignes parallèles aux nôtres

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et aidèrent à nous présenter les dix ou onze plats qui furent déposés à nos genoux. C'étaient des potages divers, des poissons cuits ou crus et des oisillons rôtis, chaque mets se 'trouvant coquettement servi dans de la porcelaine fine décorée de verdure.

M. R.... avait songé à nos appétits européens et commandé dans cette intention un second souper, que personne du reste ne refusa ; mais comment ne pas faire de rapprochement entre l'aspect désordonné de cet autre repas, dont les miches émiettées, les tranches de viande éparpillées, les bouteilles grandes et massives, juraient haut avec les arrangements mignons des petits plateaux de laque brillante où tout était si proprement et si soigneusement disposé r

Dans la soirée, les guésha débutèrent par un jeu d'ensemble sur les shamisen. L'ampleur harmonieuse de leur jeu était remarquable, surtout dans les notes basses, et les cordes vibraient chaudement, sans l'ombre d'un retard ou d'une hésitation, sous les petits grattoirs habiles qui les touchaient. Puis les danses et les cantilènes suivirent leur cours....

Les guésha de Tokio qui, soit dit entre parenthèses, ne prodiguent pas facilement leurs faveurs aux idjin-san, et ne le font jamais pour leurs beaux yeux, ont presque toutes des passions marquées pour les acteurs en vogue. Aussi ne peut-on leur faire de plus grand plaisir, et se concilier plus aisément leurs bonnes grâces, qu'en les menant, ou plutôt en les envoyant au théâtre.

J'insiste sur le mot envoyer, parce que ces demoiselles — en somme est-on moins exclusif en Europe? — ne se montrent jamais qu'à contre-cœur en compagnie d'étrangers. Nous en avons fait nous-mêmes l'expérience en allant l'autre soir retrouver au théâtre quelques guésha de notre connaissance, qui étaient assises dans leur loge depuis huit heures du matin. A notre grande surprise, elles nous firent prier de vouloir bien nous

mettre dans une loge voisine, notre admission dans la leur ne pouvant que porter ombrage à leurs relations dans la salle et sur la scène!...

Vous apprendrez par cela qu'ici, comme partout ailleurs, on se défie toujours un peu des inconnus, quelque poliment qu'on les reçoive; et vous apprendrez aussi qu'au Japon on peut aller au spectacle à l'heure où d'autres se lèvent en France.

Les représentations commencent, en eflet. dès le matin et durent toute la journée, jusqu'à huit ou neuf heures du soir. Dans une ville immense comme Tokio, une séance théâtrale devient même le but de tout un voyage. Les Japonais, qui raffolent tous des émotions scéniques, débarquent de bonne heure dans la rue où se trouve la salle de spectacle, et descendent dans une des nombreuses maisons de thé dont cette rue est bordée. Là ils achètent leurs billets, déposent leurs petits bagages, et, suivant l'arrangement de la représentation, viennent s'y reposer ou y prendre leur repas, quand ils ne sz le font pas servir au théâtre même.

Le programme de la journée fait alterner des drames et des comédies, des tragédies et des ballets. Les pièces historiques et leurs vieux costumes, étudiés avec un soin minutieux, ont toujours le plus de succès par leurs péripéties émouvantes de combats, de tortures, de suicides et de scènes larmoyantes. Les moments les plus palpitants sont alors toujours violemment acclamés dans le public par des cris ou des exclamations gutturales d'un effet étrange, qui sonnent rauquement comme : iach! iach! C'est le bravo japonais.

Plusieurs fois déjà les théâtres nous ont captivés, même pour des heures entières, ce qui prouve combien les spectacles sont habilement coupés. Un même après-midi nous a fourni trois scènes de morts différentes : un duel, un empoisonnement et un harakiri. Le duel avait lieu entre deux nobles du vieux temps,

qui dégainèrent de grands sabres; à chaque blessure apparaissaient, sur les vêtements des combattants, de larges fentes rouges, adroitement produites par des lils tirés à temps. L'empoisonnement fut plus réaliste encore, hideux même, car la pauvre victime, condamnée par une rivale, mourut en proie à d'épouvantables convulsions et à des vomissements de sang si bien joués que nous en avons éprouvé un réel écœurement. Quant au suicide par harakiri, ce fut une scène assez lugubre par elle-même pour qu'on eût raison d'y supprimer les derniers détails matériels.

Le harakiri était naguère reconnu, de par le Japon entier, comme la mort la plus honorable qui existât; elle exigeait une dose de courage considérable, puisque, pour se la donner, il fallait s'ouvrir le ventre horizontalement. Ce qu'il a été commis de ces suicides depuis des siècles est incalculable, soit par punitions et condamnations de haut lieu, soit par expiations volontaires, à la suite de meurtres accomplis ou de vengeances assouvies. Depuis l'abolition des sabres, et à la veille de la mise en vigueur d'un code inspiré par le code Napoléon, le harakiri est officiellement discrédite et aboli. Mais le principe qui l'encourage et le perpétue n'est pas détruit, et les harakiri de la scène ont toujours encore le don de passionner la foule des spectateurs.

Celui que nous avons vu, quoique simplement ébauché, donnait une idée très exacte de ces suicides et du cérémonial avec lequel tant de samuraï l'accomplirent. Le condamné volontaire se tuait chez lui, dans sa maison, entre son fils et sa femme qui pleuraient de desespoir. Impassible comme la fatalité, il fit de longs et calmes adieux, sans embrassements ; puis, agenouillé sur la natte, il découvrit sa poitrine, se porta un coup droit dans le creux de l'estomac, et, avec une expression admirable de douleur stoïque, chancelant déjà, il promena froidement de gauche à droite la lame enfoncée. Tandis qu'il s'affaissait en avant, le décor tourna sur un pivot central....

L'assistance, témoin d'une succession aussi rapide d'événements tragiques, restait comme frappée d'un morne respect. Elle s'électrisait, au contraire, à d'autres moments moins intéressants pour tout étranger; par exemple, à la vue de longues luttes et de batailles, alors que les héros victorieux prenaient des attitudes triomphantes, en louchant hideusement et en secouant la tête : attitudes et poses classiques qui provoquaient régulièrement une explosion de « iach! ;> sauvages.

Un ballet avait séparé l'empoisonnement et le harakiri. Il fut annoncé par le formidable roulement de planchettes qui précède les grands changements à vue. Trois hommes le dansèrent d'une façon ravissante; l'un des trois représentant une femme et minaudant à plaisir. Enfin, comme clôture de spectacle vint une comédie moderne. Cette fois, on était en plein Tokio d'aujourd'hui, devant une tcha-ya d'Asakusa; chapeaux de feutre et parapluies de soie égayaient le tableau. La causerie courante et journalière avait le dessus après le langage redondant des tirades dramatiques, et dans la salle on riait bruyamment des jeux de mots et des calembours. Une certaine servante de tcha-ya, type exact de celles qui accablent les consommateurs d'amabilités et de prévenances, nous fit tordre de rire, tant elle était supérieurement mimée par un acteur à voix ftûtéc.

Danjiuro, le grand Danjiuro, personnage presque plus fameux et plus populaire que ne le sont nos Got et nos Coquclin, avait paru à diverses reprises dans les parties dramatiques. 11 est de ceux pour qui brûlent maints cœurs féminins, et il possède plus d'un de ces grands rideaux à blasons, hommages d'admiration, que l'on tend sur la scène avant l'apparition des acteurs favoris. Intéressé par une perruque mirobolante que le célèbre acteur porte dans une pièce très ancienne, je me présentai le même soir dans sa loge; c'est un joli petit réduit, rempli d'habilleurs et garni d'une toilette de laque rouge, encombrée de brosses et de pom-

pons. Tel qu'un grand seigneur habitue aux compliments, il me reçut d'assez haut, mais il me permit néanmoins de revenir faire un croquis de son extraordinaire coiffure. Lui seul a le droit de la porter, comme de jouer la pièce qui la motive, et qui, par droit héréditaire, s'est transmise dans sa famille de père en fils.

Une autre fois le mélange de gaieté et de tragique fut d'un genre différent. La première pièce célébrait les épousailles d'un jeune samuraï qui se mariait avec une timide jeune fille sans le secours des prêtres (ce qui est l'habitude ici), et qui, au moment de ses noces, recevait une déclaration d'amour d'une autre jeune personne, follement amoureuse de lui.

La déclaration était faite, en présence de la fille, par son propre père, fort ému de l'événement. Ce dernier n'imagina rien moins dans cette extrémité que d'offrir sa progéniture comme « femme en second », assurant au futur qu'elle se contenterait de son affection pendant la deuxième quinzaine de chaque mois!... Mais le samuraî refusa froidement de se prêter à cet accommodement, et le père dut s'en aller désolé en courbant le front. Sur quoi, la salle entière cria ironiquement d'une seule voix : O'tots' san komarimasul « Voilà le papa bien dans l'embarras! »...

Dans la pièce suivante, on représenta une scène de tortures des plus émouvantes. Le prisonnier, un héros vaincu, placé à genoux sur des lames de bois aiguës, recevait sur ses cuisses des poids de pierre sans cesse augmentant. Pendant ce temps son jeune fils, attaché à une poulie, était roué à coups de verges. La scène abonda encore en détails réalistes : car l'enfant tomba inanimé aux pieds du père qui, les yeux hagards et les jambes ensanglantées, s'affaissa lui-même en criant vengeance, mais sans avoir trahi son secret. Dans l'assistance toutes les femmes sanglotaient, et plus d'une petite guésha s'essuyait les yeux du revers de sa large manche.

Plus tard on vit la famille éploréc du prisonnier accueillir avec transport ies promesses d'un ami qui se dévoue pour elle. Cet ami, le héros de la pièce, était personnifié par Sadanji, autre célébrité artistique. Intéressant au possible, au cours d'un long dialogue, Sadan)i entama subitement une tirade, superbe d'éloquence, qui finit par une explosion de sentiment d'une vérité poignante. Je regardai à ce moment un voisin japonais qui était resté indifférent pendant la scène de torture: de grosses larmes roulaient maintenant sur ses joues....

D'après ce court résumé d'impressions diverses, vous comprendrez l'intérêt vif et captivant qu'exerce le théâtre japonais, car sur la scène et dans la salle il fait assister à maints tableaux de la vie passée et actuelle du pays. Chez ces personnages qui représentent des générations disparues, avec leurs coutumes mystérieuses, leurs combats chevaleresques, leurs discours lents et pompeux, on retrouve le souffle qui agita le pays à une époque d'héroïques dévouements et de fanatisme cruel, quand le sang ruisselait des sabres à toute occasion provoquée par le point d'honneur.

La vue de ces spectacles rétrospectifs ferait même frissonner peut-être si l'on ne se disait que le peuple rieur qui vient les contempler n'a pas puisé sa gaieté uniquement dans sa grande révolution. Il en a joyeusement hérité de ses pères, de préférence à des traditions qu'il juge aujourd'hui inutiles et impraticables.

C'est ainsi que le théâtre éclaire l'étranger sur la philosophie et la force de résistance inouïes que déploie la race japonaise, vertus qui, tout en étant inhérentes à sa nature, se développent sous l'influence d'un système d'éducation morale qu'on ne peut s'empêcher d'admirer. Le stoïcisme des suppliciés de la scène n'est qu'une figuration de ce qui peut s'observer tous les jours chez ces Japonais qui guérissent de maladies réputées incurables,

ct qui endurent les plus grandes douleurs physiques sans proférer la moindre plainte. Le théâtre manifeste encore la froideur et l'impassibilité extérieures qu'on remarque dans les rapports journaliers, où les affections et les amitiés sont dissimulées sous des manières empreintes de la politesse la plus compassée. Les démonstrations apparentes, dont nous autres Occidentaux sommes si prodigues, sont ici incomprises et superflues. Une mè.'c n'embrasse pas son enfant, pas plus qu'un enfant ne se jette au cou de sa mère ou de son père. Des amis ne se serrent pas la main; des parents, des compagnons intimes se séparent pour longtemps, ou se retrouvent après des années, en se saluant imperturbablement, comme ils saluent le premier venu, selon les usages consacrés.

Dans une atmosphère si différente de la sienne, l'Européen se trouve placé entre deux alternatives : celle de réformer son propre caractère ou de perdre à tout jamais le peu de patience dont la nature l'a doté.

La patience et la possession de soi-même, voilà deux des qualités les plus caractéristiques du Japonais. Elles sont même de celles dont il n'admet pas l'absence chez autrui, et qui le portent à gratifier de l'épithète dédaigneuse de j'akamashi celui qui discute avec emportement, ou qui a la faiblesse de se fâcher. Yakamashi veut dire « fou » ; et pour le Japonais tout homme qui ne sait pas maîtriser sa colère est un être dénué de raison. 11 va sans dire que la plupart des Européens s'attirent ici ce qualificatif!....

TOKfO.

Yokohama, 36 décembre.

Dans nos tournées théâtrales, nous avons souvent été accompagnés par un Américain, le D'W. S. B... de Boston, avec lequel nous nous sommes liés de grande amitié. Presque aussi Parisien que les vrais enfants de Lutcce, il a puisé à Paris l'amour du bibelot, qui fait de lui un japonisant de première force et un de ceux que ce ravissant pays retiendra longtemps encore. Débarqué depuis bientôt un an, il habitait avec nous à Kioto la terrasse du Ya-ami Hôtel, et parlait alors de son prochain départ pour la Chine et les Indes.

Mais sa passion pour le Japon l'a emporté, et il s'est décide à y rester un temps indéfini, s'occupant même d'obtenir à Tokio, par les soins de sa légation, une maisonnette japonaise, où il pourra se livrer à l'aise au développement de ses goûts de collectionneur. Il a adopté un genre de vie auquel se prêteraient peu d'Occidentaux, mais qui est le seul admissible pour qui veut rester journellement en contact avec la civilisation nationale du pays. Tout à fait indépendant, se tenant à l'écart des réjouissances du monde étranger, n'allant à Yokohama que pour affaires, il s'initie de plus en plus aux mœurs et aux traditions japonaises; il se plaît à découvrir des choses dont les voyageurs ordinaires ne se doutent même pas, et à comprendre de mieux en mieux des délicatesses que maints autres foulent aux pieds, aussi inconsciemment ou avec le même parti pris que ces Japonais avides de progrès, qui reviennent d'Europe et d'Amérique imbus d'idées trop subversives.

Le désir d'isolement de cet ardent japonisant étonnera moins celui qui se sera rendu compte que, sur les hauteurs du Bluff,

au milieu d'une société essentiellement européenne, les résidents et commerçants étrangers concentrent leur activité dans un centre des plus restreints, évitant tout point de contact avec le monde indigène. L'élément anglais, qui prédomine ici comme partout, paraît même affecter plus que tout autre une indifférence absolue à cet égard, ce qui n'est pas sans surprendre et même indisposer le voyageur avide de nouveauté, et qui la cherche là surtout où elle a la réputation d'être plus piquante et plus inédite.

En dehors des relations que les affaires créent forcément, la plupart des étrangers ne demandent donc pas de rapprochement avec l'élément japonais, pas même pour l'étude de la langue, que personne ne se donne la peine d'apprendre et à laquelle on supplée par un baragouin aussi incohérent qu'incompréhensible. Ce baragouin est le pendant du pidgin des ports de Chine, avec la seule différence que les Japonais, domestiques, koulis ou marchands, ont livré leur idiome au mauvais traitement de l'étranger, tandis que les Chinois, plus exclusifs, ont pris la langue anglaise pour la malmener à leur façon.

Les résidents de Yokohama consacrent à tous les divertissements mondains d'Europe des loisirs que la clémence du climat favorise en toute saison : on danse et on dîne en ville; on joue la comédie, on organise des parties de campagne et des cavalcades, on se passionne pour les courses et le law n-tennis, où les dames brillent au premier rang! En un mot, on fait tout ce qu'il est possible de faire pour oublier ou faire oublier aux autres que l'on est au Japon, dans ce pays tant vanté et réputé si extraordinaire que bien des gens en Europe donneraient des mois de leur vie pour y passer quelques semaines.

Se doutent-ils, ces enthousiastes, que pour trouver le vrai Japon, ou ce qui en reste, il faut avant tout s'éloigner de Yokohama, ou bien que, s'ils veulent suivre le courant européen,

34o TOKIO.

ils doivent se préparer à rencontrer à chaque pas le pastiche de la sociabilité anglaise, dont le plus grand bonheur consiste dans des dîners cérémonieux auxquels on se rend en « grande tenue ». On a ainsi l'illusion de se retrouver toujours à la même table, ornée de verdure et de vases en cristal garnis de Heurs. Le menu est invariablement le même, depuis la Jîsh shrimp sauce jusqu'à la pheasant bread sauce, et les mêmes conversations guindées s'y répètent éternellement. Les dames sortent majestueuses avec le frôlement de leurs traînes de soie, tandis que les hommes s'asseyent de travers sur les chaises pour allumer leurs manilles et faire circuler les flacons. Après les gorgées habituelles de sherry, de port et de claret, les éléments momentanément séparés se retrouvent au salon, et les douces conversations continuent au-dessus d'un album de photographies ou du dernier numéro du Punch local, publication humoristique faite par un dessinateur de talent.

La maîtresse de la maison réclame alors la romance inéluctable, car la phrase perfide de Oh! do gire us a song ne fait pas plus défaut ici que dans la vieille Albion. Elle est immédiatement suivie de ces mélodies, telles que : In the gloaming, — I am nteary. etc., qu'adorent toutes les chanteuses, très charmantes d'ailleurs, mais souvent dépourvues d'oreille et de voix.

Si une romance inédite n'a pas le bonheur de plaire, les remarques recueillies par l'artiste se bornent régulièrement à ces mots distraitement prononcés : « IVhat a very s ad song! — Quelle triste chanson ! » Et l'approbation la plus enthousiaste ne va jamais au delà d'un Oh ! thank y ou so much! dit du bout des lèvres, avec le même ineffable sourire qui a accompagné les fausses notes de M" X..., les gazouillements de Miss Y... et la rêverie mélodieuse de MrtZ.... Ces dames sont vraiment bien bonnes de se donner ainsi en spectacle les unes aux autres. Mais elles le font avec une résignation si parfaite qu'on ne peut

TOKIO. 3.|i

s'empêcher de leur savoir gré de joindre leurs songs au programme d'une soirée, dans le but unique d'accompagner en sourdine les entretiens divers.

Nous n'avons pas l'intention, par ces critiques innocentes, d'offusquer les personnes hospitalières dont nous avons eu le plaisir de faire la connaissance: nous voulons simplement montrer une fois encore de quelle manière carrée et intransigeante John Bull sait implanter dans les contrées les plus lointaines les moindres détails de son home anglais. Là en réalité est tout le secret de la facilité d'émigration qui le distingue, mais qui, hélas! nous manque tant à nous autres Français et que nous n'acquerrons sans doute jamais!...

Il n'y a guère au Japon que le paysage et les excursions qu plaisent aux résidents étrangers et qui les passionnent. Par un heureux hasard, les settlements des ports principaux sont tout particulièrement favorisés sous ce rapport. A Yokohama par exemple, on peut rayonner de tous côtés dans des contrées ravissantes et se rendre en quelques heures à deux sites célèbres, qui vaudraient en eux-mêmes un voyage au Japon.

C'est d'abord Kamakura, la capitale des shogun de 1 192 à 1450, mais dont il ne subsiste qu'un village et quelques hameaux groupés autour de grands temples. A Kamakura se rattachent mille faits historiques et religieux, qui évoquent des souvenirs de batailles, d'assassinats et de suicides politiques. C'est ensuite Enoshima, l'île sainte. Entre ces deux endroits se trouve le Daï- Butsu, tant célébré par. les voyageurs en général, mais inférieur en stature à celui de Nara. Il a maintenant pour rôle spécial de servir de motif photographique aux pique-niqueurs qui aiment à se grouper dans ses vastes mains de bronze.

Enoshima a la particularité d'être ou de ne pas être une île, suivant la saison et les marées. A cette époque de l'année on peut

342 ENOSHIMA.

toujours traverser à pied la langue de sable d'un kilomètre qui relie au continent ce pittoresque rocher. Au bout de la plage de sable un torii de bronze s'ouvre sur une petite ruelle qui conduit par des degrés inégaux entre deux rangées de boutiques et de tcha-ya jusqu'à des gradins plus réguliers. Ils aboutissent à divers temples perdus sur la hauteur dans des retraites ombragées. La promenade est ravissante, car à chaque détour d'un chemin de ronde tortueux elle offre des sculptures inattendues, des sanctuaires à demi cachés par des arbres magnifiques et des points de vue superbes. Plus loin on descend par des escaliers le long de hauts rochers abrupts, recouverts jusque dans leurs crevasses d'une végétation toujours verte de lierres, de plantes grimpantes, de camélias sauvages. Des gradins plus rapides conduisent au versant opposé de l'île, en face de l'Océan, vers la grotte sacrée de la déesse Benten, but suprême de tous les pèlerinages à Enoshima.

A Kamakura, à Enoshimact sur les routes qui y conduisent, on voit des merveilles de vrai paysage japonais. Bien fortunés vraiment sont les voyageurs pressés et les résidents affairés qui trouvent là, à deux pas de Yokohama, de si jolis tableaux qu'ils peuvent se dispenser d'en chercher d'autres plus loin.

Nous venons de profiter des belles journées proverbiales de décembre pour nous isoler un instant dans ces sites charmants. Bien des gens {et particulièrement ceux qui veulent jouir en plein air de leurs vacances de Noël) choisissent cette saison de préférence à toute autre pour faire de courtes excursions. Ce Noël-ci d'ailleurs a été idéal et radieux, confirmant par une température exquise la réputation de ce climat tempéré et vivifiant, dont les nuits froides alternent maintenant avec des journées azurées, inondées de chauds rayons de soleil. Malgré de fortes gelées, nous avons actuellement le ravissant spectacle d'une végétation presque entièrement verte: les gros arbres et quelques buissons

ENOSH1MA. 343

seuls restent sans feuilles, pendant que de tous côtés les conifères, les bambous, les houx et les camélias avec leurs feuillages luisants ou leurs Heurs épanouies donnent, durant l'hiver, l'illusion des saisons disparues. Le Blutf et ses jardins ont conservé leur aspect d'il y a trois mois; leurs haies, leurs massifs et leurs bosquets sont éternellement brillants, et au milieu d'eux quelques rares capuchons de paille recouvrent les plantes délicates et frileuses. Dans la campagne et près du rivage, le long des deux baies qui encadrent Yokohama, sur les hauteurs et dans les vallons, ce sont les mêmes charmants tableaux de verdure entremêlée de grappes rouges et de gros bourgeons.

Voilà donc la revanche du Japon auprès de ceux qui lui reprochent de ne pas avoir de flore. Ils oublient qu'un seul de ses arbustes ou de ses buissons se couvre d'autant de corolles qu'il peut y en avoir d'éparpillées dans une de nos prairies, et que ces floraisons se succèdent sans interruption dans les haies et dans les bois. Camélias aux diverses couleurs, neige éblouissante des arbres printaniers, tapis roses et rouges des azalées, touffes épanouies des chrysanthèmes, sont autant de merveilles incomparables qu'on ne trouve que dans ce pays privilégié !

Noël est si vert dehors que chacun, à Yokohama, transporte une partie de cette verdure dans sa maison. Des arches de bambous donnent accès aux cottages, encadrés de guirlandes entrelacées; dans les appartements, les cheminées, les portes et les lustres sont ornés de gais festons, parmi lesquels figure aussi le légendaire mistletoe. Même en bas, dans le seulement à moitié délaissé, les lieux publics se décorent de feuillages, pour fêter le Noël des marins, dont les navires mouillés en rade ne se fleurissent nulle part....

Tokio. 5 janvier i»'.. ..

Si à Yokohama l'élément anglais s'implante en dominateur, à Tokio les légations portent bien au moins leur cachet distinct de nationalité. Elles ont pour ceux qui les fréquentent le grand avantage d'offrir, par leurs rapports constants avec les autorités gouvernementales, un courant d'idées et de renseignements spéciaux dont on est tout heureux de bénéficier.

La Russie possède, sans contredit, la plus belle résidence. C'est une grande et luxueuse construction de style italien, voisine du Ministère des Affaires étrangères. Le rez-de-chaussée a été richement meublé par un tapissier de Paris, et la maison entière est chauft'ée dans cette saison, nuit et jour, par des poêles organisés comme ceux de Pétcrsbourg ou de Moscou. Le parcjardin de la Russie est contigu à celui de l'Italie, dans la demeure duquel LL. MM. Umberto et Margherita contemplent les visiteurs du haut de leurs cadres dorés. A la légation d'Allemagne, le « Kaiser » occupe aussi la place d'honneur dans le grand salon d'une jolie villa de briques et de pierres.

Ces puissances sont toutes chez elles, sur leur terrain et dans leurs murs-, mais la France loge dans une petite demeure de location, bien à l'écart, placée au détour d'une rue, au coin de laquelle trône l'ambassadeur de Chine dans un yashiki historique. L'humble résidence est si masquée par tout ce qui l'entoure, qu'un Français errant dans ces parages est dans l'impossibilité absolue d'apercevoir son pavillon national, qui devrait cependant flotter dans les airs aussi haut que n'importe quel autre!....

Les ministres relégués là sont les premiers à déplorer une

TOKIO. rM5

pareille installation, et ne se sont pas fait faute de s'en plaindre. Mais on a tenu compte de leurs rapports tout autant que des demandes et des réclamations analogues faites à propos des terrains vagues de Sha-minc à Canton, ou du grand terrain que nous possédons à Yokohama sur le Bluff, au bord de la mer, et qui est resté jusqu'ici sans destination. A Tokio nous avons « refusé » autrefois remplacement le plus en vue de tout le quartier de Nagata-tcho, point élevé sur lequel a été bâti depuis le vaste Ministère de la Guerre. Et, tandis que nous paraissons manquer de moyens matériels pour nous installer selon notre rang dans la capitale d'un grand empire, la petite Hollande s'occupe de se créer un chez-elle, et l'Espagne ainsi que la Belgique (qui résident encore à Yokohama) suivront un jour ou l'autre son exemple.

Quant à l'Angleterre, il va sans dire qu'elle possède un domaine digne d élie. C'est un compound de plusieurs hectares qui fait face aux fossés du Shiro. Dans ce parc, de récente origine, tous les membres de la légation ont leur demeure individuelle, c'est-à-dire de charmants pavillons entourés de jardins et construits avec ce soin particulier que les architectes-inspecteurs savent donner à ces demeures privilégiées. Dans la villa principale, dont l'escalier-hall est surtout à noter, habite en ce moment sir Harry Parkes, une des figures les plus marquantes de l'Extrême-Orient.

Il est une des victimes les plus intéressantes qui existent du fanatisme chinois et japonais. En 1S68, il faillit être coupé en morceaux à Kioto, alors que, se rendant officiellement chez, le mikado, il vit son cortège assailli par des hommes à deux sabres qui, en un clin d'reil, taillèrent en lambeaux les premiers Anglais de la troupe. Mais ce danger, auquel échappa sir Harry, n'est rien en comparaison des supplices qu'il endura en Chine, quand, prisonnier de guerre et sourd aux interrogations de man-

darins féroces, il subit pendant plusieurs jours, enterré jusqu'au cou, les injures les plus ignobles qu'une foule abjecte pût lui infliger ! Sir Harry est revenu cependant de cet épouvantable cauchemar. Sa maison est servie exclusivement par un personnel chinois', et il reçoit l'ambassadrice aux pieds mutilés avec la même simplicité accueillante qu'il accorde à tous ses visiteurs.

Son salon, dont ses filles font les honneurs, est en ce moment le principal point de réunion à Tokio. Les mercredis on y rencontre des personnages japonais, tout le corps diplomatique et les principaux professeurs universitaires étrangers appelés par le gouvernement pour les cours de sciences, de langue, de médecine, de littérature, de législature, etc.

Nous avons commencé l'année dans la capitale, entraînés dans un courant officiel qui nous a mis en présence des plus puissants personnages du pays et de Leurs Majestés impériales.

Notre ministre, ayant eu l'extrême gracieuseté de penser à nous d'une façon toute spéciale, avait obtenu pour nous des invitations à la réception diplomatique du palais d'Akasaka, réception à laquelle ne sont admises que les légations étrangères, à l'exclusion même du corps consulaire. Elle eut lieu à dix heures du marin.

Au palais d'Akasaka, le portail de l'empereur était réservé à l'entrée des légations seules, tandis qu'une foule de jin-riki-sha et de chevaux de selle stationnaient devant l'entrée ordinaire, ouverte pour les fonctionnaires japonais. On se rassembla dans un salon d'attente, simple comme les pièces précédemment décrites du palais. Étaient présents : sir Harry Parkes, le doyen du corps diplomatique, en grand uniforme, le ruban bleu -ciel

i. Même au Japon, grand nombre d'Européens s'entourent de préférence de domestiques chinois ; ceux-ci se recommandent toujours par une régularité exemplaire.

et rouge de Saint-Michel en sautoir; avec lui son personnel, deux capitaines de navire, l'avocat de la Couronne en perruque frisée, les Misses Parkes en toilettes blanches brodées de dessins japonais en or; le ministre d'Amérique, en habit noir, et ses filles ; les chargés d'affaires d'Allemagne et d'Kspagne, en uhlan de Saxe et chevalier d'un ordre castillan; les autres représentants, en habits brodés; enfin l'ambassadeur de Chine, son épouse, trois secrétaires et attachés, en grands costumes nationaux, exhibant fièrement une tenue héréditaire que les Japonais ont répudiée. L'ambassadrice, qui, peu de jours auparavant, avait fait son apparition dans le monde officiel, portait un pantalon-jupe couleur arc-en-ciel, une tunique rose tendre, des fleurs et des pierreries dans la queue pointue de sa coiffure, et un diamant solitaire sur le front. La marche pénible de ses pieds invisibles faisait mal à voir.

Comme on défilait un par un devant le mikado, il était difficile de suivre les mouvements des personnes qui précédaient. Aussi, quand nous approchâmes, la légation d'Angleterre avait déjà disparu. Le doyen avait félicité Sa Majesté au nom des puissances réunies, et le mikado avait dit quelques mots à sir Harry Parkes.

Au moment où je me trouvai sous la traverse de bois poli ouvrant sur la salle d'audience, je vis la fille du ministre d'Amérique s'éclipser en faisant une grande révérence, et j'aperçus en même temps le couple impérial sur une plate-forme. A la droite du mikado se tenait un groupe de hauts dignitaires chamarrés de décorations; à gauche de l'impératrice, plusieurs princesses et dames de la cour en atours de cérémonie. Un silence absolu régnait, rompu seulement par le frôlement des bottines sur les tapis. Chacun passait en faisant trois profonds saluts, tandis qu'au milieu de l'immobilité générale le mikado seul répondait par de légers signes de tête. Tant que je pus rester à distance, et sentant bien qu'une fois engagé dans la série des révérences il

serait impossible de fixer autre chose que le sol, je contemplai ce spectacle exceptionnel, qui dans sa rigidité rappelait une exposition de figures de cire. Ce fut donc une rapide vision dont je me rappelle ceci : un souverain d'assez haute taille, en uniforme européen surchargé, nu-tête, le visage impassible mais plutôt doux, le menton garni d'une barbiche noire; une souveraine petite, la chevelure flottante, enveloppée dans les plis d'amples vêtements sombres. Mon passage devant ce tableau fut si rapide que je dus, en gagnant la porte, faire appel à ma volonté pour ne pas me retourner sur le seuil!...

Quant au cérémonial, on ne pourrait s'empêcher d'en constater le défaut complet; cette lacune choque dans le domaine impérial, quelque accoutumé que l'on soit déjà à toutes les innovations du gouvernement actuel. Je ne critique pas l'absence d'un trône, puisqu'un trône proprement dit n'a jamais existé au pays du Soleil-Levant; mais j'ai en vue cet apparat que l'on trouverait à la plus petite cour européenne, et qui manque ici totalement. Il n'y a ni gardes, ni huissiers, ni chambellans : tout au plus dans les antichambres quelques fonctionnaires en vêtements noirs européens, mal seyants. Entre les habits dorés des hauts dignitaires et le négligé de ces subalternes, rien d'intermédiaire.

Sans exprimer de légitimes regrets au sujet de l'abandon du faste national par les corps dirigeants (à quoi bon prêcher dans le désert?), qu'il soit permis de dire toute la déception qu'on éprouve en remarquant la manière pour le moins incomplète dont nos usages ont été copiés. Il serait à souhaiter que la devise « tout ou rien » fût appliquée ici, et que l'on ne se contentât pas, après avoir répudié un antique cérémonial tyranniquement raffiné, de s'inspirer de nos traditions d'étiquette occidentale, pour n'en parodier que des détails imparfaits. O décorum d'antan ! qu'es-tu devenu?

tokio. :MV

En quittant le palais impérial, nous nous sommes retrouves aussitôt au milieu des joies de la capitale en liesse.

Décidément le jour de Pan, avec ses fêtes et ses obligations multiples, n'a pas été inventé dans notre bon pays de France. Au Japon, on pratique félicitations et réjouissances depuis plus longtemps et d'une manière plus recherchée. Autrefois, quand le calendrier chinois était en usage, et que le premier de Pan coïncidait avec notre 10 février, sept jours de repos consécutifs consacraient le Shin-iwu. Mais actuellement trots jours de chômage sont seuls de rigueur. Boutiques fermées, affaires arrêtées, maisons décorées, les Japonais passent ces journées en visites cérémonieuses, en réceptions de famille, en amusements et même en pèlerinages. Pendant que 36 millions d'hommes se livrent à la gaieté et au « farniente », le mikado est Phomme le plus occupé de l'empire. Ses réceptions durent en effet les trois journées entières, car, lorsqu'il a agréé les félicitations des princes, des ministres d'État, des sanghis (membres du Conseil privé) et du corps diplomatique, les corps d'État, le Sénat, le Tribunal judiciaire suprême, les ministères et leurs administrations, le corps des officiers, etc., défilent devant lui.

Tout le jour de Pan les abords d'Akasaka et le quartier des Nagata-tcho fourmillent de personnages en tournées de visites, allant s'inscrire ou déposer les cartes les uns chez les autres. C'est un croisement presque continuel de voitures fermées, précédées de betto, courant de toute la vitesse de leurs jambes bleues et battant Pair de leurs larges manches; derrière les glaces apparaît la figure poudrée de quelque grande dame japonaise ou le bicorne d'un dignitaire blafard. Ce sont les équipages des légations, des officiers à cheval, en képi et grande tenue; puis d'innombrables jin-riki-sha, à deux et même trois coureurs, promenant des uniformes et des chapeaux à plumes, ou des habits noirs, des gibus démodés et de gros gants blancs.

35o TOKIO.

Certaines jin-riki-sha sont escortées par des agents de police, qui suivent deux à deux quelque grand personnage politique pour lequel on redoute encore le fanatisme des ennemis du nouveau régime.

L'ensemble de Tokio frappe cependant par son calme inusité et son manque de mouvement habituel. Le 3i décembre jusqu'à minuit, les grandes voies ont été illuminées et encombrées d'échoppes volantes; le i" janvier au soir, tout restera sombre. Devant chaque demeure le bambou et le sapin marient leurs rameaux verts. Des arbustes et des arbres entiers sont placés au seuil des demeures. Souvent ce sont des tiges arquées, traversées de franges de paille de riz et entremêlées de festons de papier blanc. Des faisceaux de paille tressée ou tordue, ornés de feuilles de fougère, de bandes de papier, de homards, d'éventails ou d'oranges, se retrouvent à chaque façade et dans chaque intérieur; ils représentent autant de symboles et de souhaits de richesse, d'existence longue, heureuse et sans tache. Même les plus pauvres et les plus humbles maisonnettes ont leur ornementation, faite au moyen de cordonnets et de franges, qu'on accroche en festons aux bambous plantés dans la rue devant les habitations.

Le jour de l'an avec son cortège de cadeaux donne aussi libre carrière aux jeux favoris de la jeunesse japonaise, les raquettes et les cerfs-volants, si bien que le passant circule dans un imbroglio de ficelles et de marmots, et que dans Pair voltigent et ronronnent quantité d'oiseaux fantastiques et de bonshommes grimaçants. Les jeunes gens, les pères de famille se mêlent à ces jeux avec les enfants et les fillettes enfarinées, vêtues de leurs kimono les plus voyants, coiffées d'aiguillettes et de pompons brillants, et qui, du seuil de leur porte, lancent par-dessus les promeneurs leurs jouets aériens.

Tels sont les plaisirs de la rue; mais que de cérémonies et

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d'usages curieux sans doute, dans les milliers de cases nattées inaccessibles aux regards investigateurs de l'étranger !...

Yokohama, 10 janvier.

Depuis le premier de l'an, Tokio et Yokohama ont repris leur physionomie accoutumée. Toutefois un aspect nouveau a surgi par suite d'une chute de belle neige épaisse. L'époque ingrate de fhiver japonais a commencé, et Ton ne voit plus que gens enveloppés de plusieurs kimono superposés et emmitouflés de gros cache-nez ; les femmes se protègent du froid par de jolis capuchons de crêpe qui encadrent leurs figures comme des coiffes de novices; seuls les malheureux koulis continuent à rester jambes et poitrine nues, en stationnant près de leurs petites voitures.

Le moment est venu où nous devons songer au départ. Nos places sont retenues sur YOceanic, qui, arrivant de Hongkong dans deux jours, nous emmènera vers San Francisco. Mais c'est le coeur gros que nous quitterons ce séduisant séjour!....

A bord de YOceanic, 23 janvier.

Isolés comme nous le sommes au milieu de l'Océan, les loisirs ne nous manquent pas pour lire, écrire et penser; mais jusqu'ici les meilleures intentions n'ont pu triompher, chez les sensibles, des rigueurs du temps et du roulis énervant du bateau. Pendant

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plusieurs jours je n'ai pu sortir de ma cabine. D'ailleurs, sur le pont, l'aspect monotone du ciel gris, de la mer houleuse, où l'on aurait vainement cherché une voile ou un mât, était peu encourageant. Toutefois depuis hier le temps s'est remis, et nous voguons sous un ciel bleu, en compagnie d'albatros qui nous suivent vers les rives des îles Sandwich.

La surprise de ce détour, sans précédent dans les voyages de notre ligne de bateaux, nous fut donnée seulement au moment de notre départ de Yokohama. Nos amis nous félicitèrent de cette bonne fortune et nous nous en sommes félicités nousmêmes, heureux de voir ces régions intéressantes, tant vantées pour leur climat et leur végétation; heureux aussi de rompre la monotonie d'un long voyage en mer, et comptant du reste sur un passage rapide et une halte rémunératrice à Honolulu. Mais toutes ces espérances sont autant de déceptions : car, après une traversée d'une lenteur désespérante, la perspective d'un séjour dans la capitale hawaïenne sera réduite à un arrêt aussi bref que possible, quelques heures à peine, soit le temps de débarquer des koulis chinois et de prendre du charbon.

C'est en effet à cause de toute une cargaison de Célcstiaux que nous allons nous promener aux tropiques! à cause de quatre cents individus qui grouillent en hordes brunâtres de chaque côté de l'entrepont, parqués pêle-mêle avec nombre égal d'autres Chinois, à destination de Victoria. Autrefois, les deux compagnies de steamers la Pacific Mail et YOceanic Steam Navigation (la première américaine, la seconde anglaise) réalisaient leurs plus beaux bénéfices en transportant d'innombrables koulis vers la Californie. Mais, depuis que les États-Unis ont promulgué leur célèbre loi restrictive interdisant le débarquement de travailleurs chinois en Amérique, les compagnies se sont vues réduites au simple transport des passagers et des

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marchandises. Aussi profitent-elles avec empressement des occasions exceptionnelles qui leur fournissent une cargaison asiatique comme celle-ci! Huit cents Célcstiaux à cinquante dollars par tète valent mieux assurément qu'une vingtaine de passagers à deux cents dollars.

Nous sommes très peu nombreux, en edet. Notre société se compose d'un ménage établi à Auckland (Nouvelle-Zélande), d'un jeune Anglais qui fait le tour du monde avec sa sreur, puis de deux autres Anglais, dont l'un est clergyman, et qui vient de se fiancer à Nangasaki, dans une tcha-ya, avec la jeune Anglaise déjà mentionnée; il y a encore un missionnaire américain avec quatre enfants, deux négociants de Hongkong, puis divers personnages muets et insignifiants. C'est un mélange de clergé militant, de touristes pressés et de commerçants utilitaires dont le sens réalisateur voit surtout la fortune à faire et le repos à conquérir. Par suite du nombre restreint de dames, on ne danse pas et on ne fait que peu de musique; mais on joue au whist, aux dominos, et on lit beaucoup. Les amateurs de sport, renforcés par les officiers du bateau, organisent de temps en temps une partie de cricket. Ils envoient une douzaine de balles goûter Peau de mer et gagnent de l'appétit pour le dîner de six heures et demie.

La question des repas joue naturellement le grand rôle avec celle de la distance parcourue, et au lunch d'une heure la conversation roule tout entière sur ces deux sujets, à défaut des entretiens plus captivants, que ne fournit plus, à la longue, un genre de vie aussi monotone.

Notre installation est bien diflérente de celle des bateaux des Messageries, de la P. and O. et d'autres compagnies. Le salon, situé au milieu, occupant toute la largeur du bateau, est très clair, car la lumière y entre des deux côtés à la fois. Il est meublé de grands divans circulaires et de trois longues tables

garnies de fauteuils tournant sur pivot; quatre portes donnent de ce salon sur des couloirs de dégagement, qui conduisent aux cabines. Au-dessus se trouvent un palier entouré de divans et un fumoir. Plus haut enfin est le pont des passagers, longé d'un bout à l'autre par une file de cabines, les plus agréables du bateau.

Dans ces dilférences de construction, il y a avantage et désavantage : avantage, parce que le salon est gai, à l'inverse de celui des autres bateaux, qui n'est en définitive qu'une sorte de longue galerie plus ou moins obscure, avec un piano au bout extrême et des quantités de portes interceptant mal les bruits de conversation ou de toilette venant des cabines ; désavantage, parce que le pont, réduit d'un tiers au beau milieu, ne forme que deux couloirs bas, sous la toile tendue, et manque tout à fait du confort de ces grands ponts où les fauteuils et les chaises longues se groupent comme dans une immense saile aérée.

Nous avons eu, non pas la semaine des quatre, mais celle des deux jeudis. En effet, le lendemain du 21 janvier ne fut pas pour nous le vendredi 22, mais un second jeudi 21, intercalé afin de nous mettre d'accord avec l'horaire de l'autre hémisphère. Que ne peut-on de temps en temps trouver dans la vie un supplément de jours qui ne comptent pas ? Et pourquoi ce bonheur vient-il quand il est le moins désiré ?

Le 2*3, nous nous trouvions au delà des Midway-Islands, sans les avoir côtoyées d'assez près pour les apercevoir. Ce sont des rochers sablonneux, inhabités, qui n'ont pu servir de point de ravitaillement pour les voyages de San Francisco à Yokohama, ainsi qu'on l'avait espéré. Pendant un temps on y laissa des dépôts de vivres et de combustibles; on y déposa même un homme qui y vécut solitaire en compagnie de son chien ; puis l'idée fut abandonnée et les rochers arides rentrèrent dans l'oubli.

Au cours de cette longue traversée, mes pensées se sont rc-

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portées vers le « vieux Japon ». J'ai fait plus intime connaissance avec les ouvrages si intéressants de Dubard, Beauvoir, Hubner, Bousquet, etc., et surtout avec les volumes précieux de Black's Young-Japan, histoire succincte des événements dont le Japon a été témoin depuis les premiers traités de 1 858. Plus on lit ces ouvrages, plus on est frappé de la manière saisissante dont les uns décrivent l'état de choses d'alors et dont les autres déduisent de cet état les bouleversements qui se sont produits; plus on reste stupéfait du changement radical qui s'est opéré dans une aussi courte période. On en arrive à douter que ce changement ait réellement été accompli dans ce pays par les hommes mêmes qui l'ont provoqué....

Voyez ces contrastes !

Naguère l'empire était fermé, cloîtré de par la loi et la volonté des dieux, avec un souverain invisible, trônant dans la réclusion; le shogun, en vrai maire du palais, dictait ses volontés aux grands vassaux, souverains eux-mêmes de leurs fiefs, exerçant droit de vie et de mort sur leurs samuraï, et par ceux-ci sur les castes inférieures. Chez ces privilégiés régnaient des mœurs patriarcales, à côté d'un code d'honneur sanglant et d'un dévouement aveugle à tout pouvoir hiérarchique. Chez le peuple dominaient une soumission et un respect absolus, bien maintenus d'ailleurs par la crainte des sabres, qui anoblissaient les mains mêmes de ceux qui les portaient. Enfin il y avait dans ce monde d'outre-tombe une opposition de faste artistique et d'habitudes modestes, de raffinement et de simplicité, qu'aucune autre civilisation n'a jamais égalée.

Aujourd'hui les étrangers sont établis dans cinq ports internationaux et réclament l'ouverture du pays entier; le mikado, dépouillé de ses attributs mystiques, se montre comme un simple mortel dans toutes les occasions, sans même obtenir les marques de respect public qu'un samuraï quelconque était autrefois en

droit d'exiger. Les grands et petits dalmio sont dépossédés de leurs apanages et de leurs armées; leurs clans détruits se confondent avec le reste de la nation; les membres de la caste militaire sont devenus simples employés du gouvernement ou abandonnés à leurs propres ressources 1 ; les sabres s'exportent par centaines de milliers et se dispersent en tous lieux; l'aristocratie en général est devenue commerciale et industrielle en se rabaissant au niveau de ces marchands si méprisés. La jeunesse étudie nos sciences et nos langues chez elle, en Europe et en Amérique, d'où elle revient transformée, après avoir vécu de notre vie, et peu disposée à s'accommoder, au retour, des vieilles habitudes de la patrie. Le gros du peuple gagne de jour en jour en indépendance d'esprit sous le nouveau souftle égalitairc; l'influence des nombreux journaux populaires et des réunions publiques augmente avec la perspective d'une représentation nationale prochaine. On a déjà parlé de république ! Enfin il se développe un désir d'assimilation à tout prix qui s'applique d'une façon souvent exagérée à tout imiter de notre civilisation, sans chercher à sauvegarder parmi des institutions nationales et des traditions vénérables ce qu'il serait peut-être utile d'en conserver.

N'est -il pas regrettable de voir un grand peuple prendre plaisir à se renier lui-même, quand il a créé une civilisation et un art empreints d'un caractère si original?

Non seulement il s'en est allé, le vieux Japon qui a fourni à des contemporains privilégiés le spectacle d'une organisation semblable à notre moyen âge, que nous étudions dans des livres, que nous essayons de retracer dans des monuments ou des

i. I! y en a qui sont heureux d'accepter un salaire île ces mêmes étrangers qu'ils eussent pu massacrer naguère; d'autres qui sont coureurs Jn. jin-nki-sua, et dans la bizarre obligation de trainer tel compatriote auquel ils auraient eu le droit de couper la tète une vingtaine d'années plus toi.

ruines, que nous reconstituons dans des tableaux, et dont nous recueillons les vestiges artistiques comme autant de souvenirs inimitables; mais le Japon d'hier a déjà disparu également pour faire place à celui de demain, sur lequel la civilisation moderne étendra peu à peu le coloris uniforme que va prendre bientôt l'univers tout entier

Qu'adviendra-t-il maintenant d'une révolution aussi fondamentale, qui est loin de répondre encore à l'attente de ceux qui ont bouleversé le pays, comme de ceux qui l'ont envahi pour y implanter leur commerce? Le gouvernement, entraîné dans d'énormes dépenses, lutte avec des difficultés financières très sérieuses. La pacification des esprits n'est pas terminée partout. Quant aux affaires, elles ne marchent pas d'une façon satisfaisante. On a accablé d'importations une nation qui a peu de besoins, qui, par conséquent, peut elle-même y pourvoir, et qui d'ailleurs cherche plus que jamais à les satisfaire chez elle. Lancé dans une voie d'imitation où se développe son génie d'application, où la satisfaction de son amour-propre peut se donner libre carrière, le Japon s'évertue actuellement à reproduire tout ce que lui a appris l'étranger. Il fait ses canons et ses fusils, frappe sa monnaie, installe des filatures et des raffineries, fabrique même jusqu'aux objets les plus insignifiants, qui lui sont devenus utiles depuis son contact avec l'Occident'.

Ouvrira-t-on résolument le pays à la libre occupation de l'étranger? Les réformes suivront-elles un cours rapide? Serontelles conduites dans l'intérêt de tous ? Voilà autant de questions que résoudra seul l'avenir, secondé par l'intelligence remarquable d'un peuple qui a devancé le temps dans son œuvre....

i. L'n collectionneur de notre connaissance est parvenu à réunir un nombre infini de marques différentes d'allumettes suédoises fabriquées an Japon.

Quant à ceux qui tiendraient à voir à peu près intact, au milieu de cette rage de progrès, un esprit éminemment conservateur, qu'ils viennent observer le rôle que joue la femme au Japon. Douce, patiente, élevée dans l'idée d'une affectueuse soumission, elle consacre au bien-être de son seigneur et maître le but de son existence ; toujours gaie et souriante, d'un dévouement naturel développé encore par l'éducation, elle exerce une influence, faible en apparence, mais qui pénètre cependant si loin dans tous les détails de la vie, qu'elle constitue sans aucun doute un des principaux aimants de ce pays occultcment dominé par elle.

Puissent les femmes du Daï-Nihon, en gardiennes fidèles des foyers, contribuer longtemps encore, par le culte des bonnes traditions du passé, au développement d'une venu que leurs fils risquent peut-être de désapprendre : l'orgueil légitime de la « nationalité » !

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