CHICAGO
breuscs traverses et aux fils enchevêtres! Et dans ce cadre spacieux on se fatigue de cette étourdissante animation de lourds véhicules, de tramways formant des trains entiers, tirés par des locomotives, de ce voile épais de brumes grises qui rappelle Londres et son atmosphère attristante. A Chicago, l'élégance, le raffinement font défaut, même dans le public des théâtres. Quelle différence avec Frisco, où semble avoir passé comme un souffle parisien!
L'événement de notre séjour à Chicago a été notre visite à la fameuse boucherie-manufacture de porcs aux Stock Yards. Un Anglais éleveur de bestiaux dans les ranchès de Cheyenne (occupation qui le retient aux États-Unis du printemps à l'automne, et lui permet de jouir de l'Angleterre le reste de l'année) nous avait donné pendant notre voyage commun jusqu'à Omaha une carte pour ses agents. Ces Stock Yards sont situés à plusieurs kilomètres du centre de la ville. Pour y arriver, on met une demi-heure en chemin de fer, ou cinquante minutes en cablecar. Nous avons choisi ce dernier mode de locomotion, croyant mieux juger de la ville; mais je constate avec mélancolie que nous avons tout bonnement suivi pendant trois quarts d'heure deux de ces rues ennuyeuses et interminables qui se coupent à angle droit.
Vus d'une tour panoramique, les Stock Yards, magasins d'approvisionnement de Chicago, s'étendent en une grande plaine divisée en une foule de petits enclos carrés, où les bêtes à cornes, les moutons et les cochons forment des taches noires, brunes et blanches. Au milieu se trouve le bâtiment des agences et, à droite, les lignes ferrées et les constructions des diverses Pig killing and packing mamifacturies . Suivez-nous dans l'une d'elles, celle de MM. Armour and C", et préparez-vous à un spectacle que la plume de Zola seule pourrait convenablement décrire.
Dans un seul et même hall on assiste aux derniers moments,
r>;io Chicago.
à la mort et au dépècement mécanique de milliers de porcs. Dès Pentrée, une atmosphère acre, chaude, chargée d'exhalaisons de sang fumant, vous prend à la gorge. On avance sur le sol gluant dans des mares rougcûtrcs et glissantes. Quelques escaliers conduisent à une partie surélevée-, là est un enclos où grognent les animaux destinés au supplice. Un homme, debout à l'entrée de l'enclos, saisit chaque porc par une patte de derrière, le suspend à un crochet de fer et le hisse, la tète en bas, jusqu'en face de l'égorgeur, campé dans un lac de sang. Le pauvre cochon pousse un hurlement suprême confondu avec le bruit des machines plus bas et brusquement étouffé par l'immense couteau qu'il reçoit en pleine gorge. Un gros flot pourpre jaillit, et l'animal glisse sur la barre de fer pour aller rejoindre une dizaine de confrères plus ou moins occis, dont les gigotements diminuent au fur et à mesure qu'ils approchent des engrenages où commence leur transformation. Arrivés là, ils sont lavés à l'eau bouillante, raclés, fendus, vidés, dépecés, passés de main en main sur de longues tables fumantes.
Je passe sur les détails divers de ces opérations, parce que je ne les ai pas approfondis moi-même, écœuré par cette épouvantable tuerie, suffoqué par l'air vicié de ce lieu de carnage, et croyant toujours voir le mouvement automatique de cet homme maculé de sang, qui, avec une précision mathématique, plonge et replonge son coutelas dans des milliers de corps pantelants....
On parcourt ensuite les autres parties moins répulsives de la manufacture, c'est-à-dire de longues voûtes sablées où pendent d'énormes quantités de viande fraîche et de jambons, la fabrique des saucisses diverses, les magasins de salaison et d'emballage en tonnes, enfin la boutique de détail où les ménagères peuvent acheter par morceaux le porc tué la veille.
MM. Armour ont abattu pendant l'année dernière cent cinquante mille têtes de bétail; ils comptent faire davantage cette