LAHORE
Delhi, ii janvier.
Le 2 janvier étant l'anniversaire du jour où la reine d'Angleterre a pris le titre d'Impératrice des indes, le lieutenant-gouverneur du Punjab a tenu ce qu'on appelle un durbar, c'est-àdirc une réception officielle de tous les hauts personnages et gentlemen indigènes de la région. Nous avons différé notre départ de Lahore exprès pour y assister.
La cérémonie avait lieu dans une immense salle de fêtes qui fait partie d'un grand bâtiment, Montgomery Hall, construit au milieu d'un très beau parc. Un trône était préparé au haut de quelques marches, recouvertes d'un tapis rouge brodé d'or. Le lieutenant-gouverneur en uniforme vint y prendre place, à midi sonnant, alors que tout le monde était rassemblé dans la saile, remplie aux trois quarts de personnages indigènes, et pour l'autre quart par les officiers et les résidents anglais. Les galeries supérieures, ouvrant par de larges colonnades, étaient réservées aux invités.
Le cérémonial a été très monotone. C'était une sorte de présentation individuelle de tous les Hindous, suivie d'un discours du lieutenant-gouverneur et de la distribution de quelques présents. Le défilé dura près d'une heure entière. Comme nous étions placés presque au-dessus du trône, nous pouvions voir admirablement tous les détails des salutations. Chaque personnage natif en s'approchant donnait son nom à un fonctionnaire anglais, qui le lisait à haute voix; puis, fléchissant une jambe, il tendait les mains au lieutenant-gouverneur, en lui présentant comme hommage allégorique une pièce d'or. Ce dernier touchait la pièce du bout de sa main droite gantée, qu'il portait ensuite à son front en
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guise de salut, tandis que le personnage hindou reprenait sa monnaie et s'éloignait à reculons avec force salams très profonds.
Ce même cérémonial fut strictement observé par toutes les personnes présentes, depuis le premier, un rajah placé sur un fauteuil tout près du trône, jusqu'aux dernier», parmi lesquels nous avons reconnu un riche marchand de Lahorc. Parfois il y avait bien des hésitations et des erreurs, évidemment de la part de ceux qui assistaient pour la première fois à la cérémonie ^ mais le fonctionnaire anglais se chargeait de remettre les timides dans la bonne voie en les saisissant assez cavalièrement par leurs pans de robe ou leurs larges manches.
Le discours fut lu deux fois : en urdu (dialecte du nord de l'Inde) par le gouverneur lui-même-, puis en anglais par son secrétaire. Après quoi on tira des salves pour la « Reine-Impératrice «, et Ton remit des présents, turbans, pièces de soie et de brocart, à ceux des personnages qu'on voulait distinguer. Enfin, et pour suivre la coutume indienne, on fit une distribution générale de petits cornets remplis de àt'tel, ce fruit que tous les indigènes mâchent en telle quantité que leurs dents et leurs langues gardent constamment la couleur brun-rouge du suc de ses feuilles.
A la sortie le coup d'oeil fut des plus curieux, grâce au mélange pittoresque des costumes, tout brillants de brocarts d'or, portés en grande partie par de beaux hommes, forts, au type énergique et imposant.
Partis de Lahore le jour du durbar à six heures du soir, nous sommes descendus de wagon le lendemain à cinq heures du matin à Amballa, station importante sur la grande ligne de Delhi.
La nuit était froide et noire, de sorte que le trajet de six heures qu'il fallut effectuer en dak-garis jusqu'à Kalka man-
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qua tout à fait de charme. Ces dak-garis sont d'affreuse, boîtes de bois, montées sur quatre roues et fermées sur les côtés par des parois à coulisses mal jointes, qui s'ouvrent constamment. On //irait des sigrums un peu perfectionnés, dans lesquels on trouve tout juste la place de s'étendre à deux. Les chevaux se relayent chaque demi-heure, et marchent un train d'enfer dès que leurs conducteurs ont réussi à les mettre en route.
A Kalka, il y a d'assez bons hôtels, qui fournissent les poneys nécessaires pour monter à Kasaoli. A partir d'ici, en effet, la route n'est plus praticable pour des voitures, et Ton se rend dans les montagnes à pied, à cheval ou à bras d'hommes dans des palanquins ouverts ou fermés. Des kouiis portent les bagages et les fardeaux sur leur tète ou sur des brancards.
Pour notre caravane de quatre sahebs et de quatre serviteurs, nous n'avons pas eu besoin de moins de huit poneys et de vingtquatre koulis! Je vous vois sourire, et cependant nos bagages ne comportaient que le nécessaire!
Aussitôt qu'on a quitté Kalka, la route devient très pittoresque. Elle serpente en lacets, assez raides par endroits, le long de flancs escarpés, dont l'herbe brûlée par le soleil n'est ombragée que par une végétation de gigantesques cactus. Après les pluies seulement toutes ces pentes deviennent admirablement vertes. Sur la route, on rencontre beaucoup de troupeaux de chèvres, des vaches à demi cachées dans les broussailles, quelques voyageurs, parmi lesquels plusieurs dames portées en palanquins, des cultivateurs chargés de foin, etc. Le terrain est cultivé jusqu'à une grande élévation, gagné pouce par pouce sur les pentes, au moyen d'une succession de gradins taillés en forme d'escalier.
En approchant de Kasaoli après trois heures de chemin, alors que la montée devient plus ardue encore, on salue avec plaisir une végétation de sapins, sous, les touffes vertes desquels s'abritent de petites maisons blanches perchées sur les derniers
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sommets. Kasaoli, choisi comme hill station de l'armée par son altitude de 7000 pieds et sa situation salubre, paraît tellement loin du reste du monde, qu'on est tout surpris d'y trouver, en présence de la difficulté des transports, une charmante colonie européenne pourvue de tous les conforts désirables. Une fois qu'on a dépassé le bazar indigène, dont les masures longent le chemin, on se croirait transporté dans quelque centre de villégiature purement anglaise. A coté de belles casernes qui occupent la partie Ja plus plane de la hauteur, s'élève une paisible église à tour carrée-, eà et là sous les pins sombres et le ciel bleu percent les cottages des résidents, jolies maisonnettes de bois à vérandas et pignons pointus, disséminées sur les espaces horizontaux qui ont été conquis dans les escarpements.
Le cottage de M. M... est un des mieux placés de l'endroit. Du haut de la terrasse de cette habitation la vue est splendidc ! Au bas se creuse une vaste gorge boisée ; puis viennent plusieurs lointains de montagnes, roses au premier plan, bleutées au second; au fond trônent les neiges éternelles de l'Himalaya, découpées en tramées de pics fantastiques! Ce n'est ni la Suisse ni les Pyrénées, mais cela tient de l'un et de l'autre, avec un charme grandiose en plus, le charme mystérieux des régions inexplorable?. Tandis qu'au loin brillent les neiges, des roses attardées fleurissent encore dans les plates-bandes. Bienheureux décidément sont ceux que leur carrière civile ou militaire amène dans des retraites comme celle-là.
Quatre jours ont vite passé pour nous dans un milieu aussi calme et vivifiant, grâce à des promenades, des parties de lawntennis, une inspection aux brasseries que M. M... a fondées, un peu de chasse, de musique et des réunions agréables avec les amis de notre hôte.
Par extraordinaire, Kasaoli même n'est pas sous neige cet hiver. Mais la route de Simla (la station de montagne» voisine
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qui sert de résidence d'été au vice-roi) a été tellement encombrée par de récentes tourmentes, que nous avons renoncé à y aller. Le trajet eût été assez, fatigant dans ces conditions, et peu rémunérateur en tout cas.
A Delhi nous venons de retrouver pendant trois jours notre installation du mois passé. Nous avons beaucoup fréquenté les officiers du 54' et diné de nouveau à leur mess au fort. Ces messieurs nous ont conviés aussi à un grand pic-nic offert par eux aux Hoshanara Gavdens, un beau parc très soigneusement tenu.
La partie a été assez réussie, malgré la pluie (la première que nous ayons eue depuis deux mois de ciel toujours bleu) qui vint contrecarrer les projets de jeux divers. Aussi resta-t-on réuni « intra muros » du commencement à la fin. La fête débuta par un lunch magnifique et se termina par un excellent dîner. Dans l'intervalle on se livra à toutes sortes de jeux à gages et à des parties de colin-maillard-, on dansa même valses, polkas et quadrilles. Tout ce que Delhi possède d'éléments civils et militaires élégants était présent.
Que direz-vous cependant quand vous saurez que ces réjouissances avaient lieu dans un mausolée de marbre, la dernière demeure de la princesse musulmane Roshanara ? La dalle funéraire, entourée d'une cloison à jour, reposait calme au centre d'une vaste salle à colonnes, tandis que les éclats de rire, les petits cris des ladics en joyeuse humeur, le cliquetis des assiettes et les flonflons de l'orchestre résonnaient tout autour!
Vous voyez que dans ce pays tributaire on soumet les tombes à toutes sortes d'usages! A Ellora on y couche, à Delhi on y festoie...
Avant de quitter Delhi, nous avons tenu à organiser, par l'intermédiaire de notre guide, une séance de iiautch, Delhi jouis-
sant d'une réputation spéciale pour ses danseuses. La scène s'est passée de nuit, au fond de la ville indigène, dans une pièce délabrée éclairée de torches. Assis le long du mur, nous avions devant nous une file de six nantch-girls groupées en avant d'un orchestre de dix-huit musiciens trois pour chacune;. Une à une les danseuses s'avançaient vers le milieu de la salle, tandis que se déchaînait le tintamarre infernal des instruments. Vêtues de la tête aux pieds comme les chanteuses de Bombay, drapées d'étoffes sorqbrcs et de longs voiles, couvertes de bijoux clinquants, tantôt elles tournaient sur place en faisant résonner lugubrement les gros grelots attachés à leurs pieds; tantôt elles glissaient lentement ou repassaient rapidement devant nous en prenant toutes sortes de poses étudiées, souvent provocantes, et accompagnaient leurs gestes de ce chant criard, de ces vocalises et de ces trilles nasillards que vous connaissez..
C'est une impression bien bizarre que celle de ces danses toujours pareilles et monotones, du rythme mordant de la musique, avec les bourdonnements des tambours et les gémissements des violes....
Iiholpur, 16 janvier.
Agra, où nous venons de nous arrêter deux jours, diffère beaucoup de Delhi comme aspect, car la ville indigène rappelle Lahore par ses petites rues étroites et tortueuses.
Quant au fort, il est bien plus imposant encore que celui de Delhi. Tout a fait isolé de la ville, cet immense enclos, maçonné