‹ Souvenirs de quarante ans dédiés à mes enfantsChapitre 11 sur 33 · ÉPISODES DE · texte numérisé non relu

ÉPISODES DE

Désigné, au début de la révolution par M. de Lamartine, pour être chargé de l'ambassade de France en Espagne, je me préparais à me rendre à mon poste, lorsque je reçus communication d'un journal espagnol, où Ton racontait que le peuple de Paris, après s'être emparé des Tuileries, avait volé tous les objets laissés par une infante d'Espagne. La famille royale, en quittant les Tuileries, y avait abandonné les objets les plus précieux, et, entre autres, les bijoux de l'infante d'Espagne, mariée au duc de Montpensier.

Je demandai donc à M. de Lamartine de m'autori-

ser à reprendre au moins les effets de la duchesse de Montpensier.

M. de Lamartine me répondit qu'il n'avait encore aucun pouvoir sur les envahisseurs des Tuileries, qui s'étaient barricadés et ne laissaient entrer personne ; mais il m'engagea à aller voir M. Marrast, maire de Paris. M. Marrast, ancien rédacteur du A'aiio?7a/, que je connaissais et qui était un homme d'esprit, médit : <c Ma foi, je ne connais pas du tout les gens qui occupent les Tuileries, et j'ignore complètement leurs actes et leurs intentions ; nous sommes, M. de Lamartine et moi, dans une position difficile qui ne nous permet guère d'engager un conflit, mais, puisque vous êtes vous-même décidé à vous rendre aux Tuileries pour parlementer avec les occupants, je vais vous donner un billet d'introduction pour leur chef, s'ils en ont, en votre qualité de représentant de la République en Espagne. »

Il écrivit immédiatement un billet, que je regrette de n'avoir pu garder, mais ma mémoire me permet de le reproduire textuellement. Il était ainsi conçu ; « M. de Lesseps est nommé ambassadeur delà République française en Espagne. Il voudrait reprendre

les objets appartenant à Tinfante d'Espagne. Comme c'est une étrangère, il est bon de respecter ce qu'elle a laissé aux Tuileries. Je vous prie donc de faire remettre à M. de Lesseps les objets que cette jeune personne demande. » Je prends ce billet, j'arrive au guichet de l'Échelle, par la rue du Louvre. Personne n'était entré encore. Je vois là des hommes en manches de chemise, tout en désordre, quelques-uns blessés, avec des bandeaux sur la tête, qui me demandent ce que je veux.

— Je suis ambassadeur de la République française en Espagne. Voilà un journal espagnol qui dit que vous volez l'infante d'Espagne.

— Croyez-vous que nous soyons des voleurs ?

— Conduisez-moi à votre chef, pour que je puisse lui parler... J'ai pour lui une lettre du maire de Paris.

Ils m'accompagnèrent dans la partie restée aujourd'hui intacte. Le peuple avait suivi, et me présenta à un M. Saint- Amand, capitaine de la garde nationale, qui se trouvait, en uniforme, dans le grand salon de la duchesse d'Orléans... J'avais avec moi le valet de

chambre du roi ; il tenait la liste, qui formait un gros

cahier, de tous les ohjets qui avaieat été laissés par la iamille royale.

M. Saint- Arnaud , prenant un air de dignité et d'autorité, dit, en voyant le cahier : a II y a là beaucoup de chose», » Je répliquai . immédiatement : « Mais lorsqu'il s agit de rendre ce qui ne vous appartient pas, le peu ou le beaucoup n'y fait rien. » Alors un homme du peuple prit la parole et dit : « Ce monsieur a raison. »

La foule s'approcha de moi, et, comme elle s'apprêtait à me conduire dans les appartements où les objets réclamés avaient été déposés, un jeune homme en blouse blanche, aux mains fines et à la figure distinguée, s'approcha de moi, me poussa, du coude et me dit à l'oreille : « Continuez comme vous faites ; tout ce monde est meilleur qu'on ne pense, » C'était un élève de l'École polytechnique, M. de Montaut, qui, depuis, est entré dans le corps des ponts et chaussées, et qui a été le premier ingénieur attaché à mon entreprise du canal de Suez, où je l'ai chargé de diriger une des divisions de nos travaux. Le. peuple, alors, ne s'occupant plus du capitaine de la garde nationale, me conduisit dans une des salles du rez-

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dô^cbaussée donnant sur la rue de Rivoli, où tous les objets appartenant à. la famille royale avaient été rangés et étiquetés sur des tables^ aveo beaucoup d*ordre, comme dans un magasin de curiosités* Eu parcourant les étalages, la liste à la main, je deman* dai où se trouvaient les bijoux, Targenterie, et, particulièrement, un magnifique album dont la couverture était enrichie de pierres précieuses et qui contenait des dessins des premiers artistes de France. C'était un cadeau de la famille, qui avait été offert à l'infante d'Espagne, à l'occasion de son mariage avec le duc de Montpensier. On me répondit : « Tels que vous nous voyez^ avec nos guenilles délabrées, nous avons mis tout ce que nous avons trouvé de plus précieux dans des ohaîrettes, nous nous sommes couchés dessus, et nous avons porté les bijoux et l'argenterie au Trésor du ministère des Finances, l'album à la Bibliothèque nationale. » Je m'entendis avec mou polytechnicien pour faire transporterie tout à l'ambassade d'Espagne, je donnai un reçu de ce qui avait été déposé au Trésor et à la Bibliothèque ; on fit venir des tapissières, et le déménagement eut lieu dans la nuit, sans aucun accident.

J'avais pris congé de M. de Lamartine, j'avais mes instructions, et, muni de recommandations pour les autorités des départements limitrophes de TEspagne, je parcourus toute la frontière, de Rayonne jusqu'à Perpignan, afin de m'assurer qu'aucune propagande révolutionnaire alarmante ne serait tentée en Espagne, suivant les conditions que j'avais faites, avant d'accepter ma mission et qui avaient été loyalement acceptées par M. de Lamartine et son secrétaire général, M. Bastide.

Nous ne savions pas de quel œil les autres États verraient la révolution qui venait de s'accomplir chez nous. Nous avions donc tout intérêt à entretenir avec l'Espagne de bonnes relations, ce qui, en cas de difficultés de la part des autres puissances, nous dispensait d'avoir une armée sur la frontière.

Ayant habité pendant huit années, comme consul général, en Andalousie et en Catalogne, dans un temps de troubles et de révolutions, j'avais eu d'excellents rapports avec la famille royale, avec le Gouvernement et avec les généraux de tous les partis.

Après avoir acquis la certitude qu'il n'y avait rien à craindre du côté de la frontière, j'allai prendre ma

famille à Barcelone. Nous nous mîmes en route,

dans les montagnes de Catalogne où il y avait eu la

guerre civile pendant vingt ans, et qui étaient encore

occupées par des bandes d'insurgés, de carlistes,

voire même de contrebandiers et de brigands. On

m'avait demandé si je voulais une escorte... — Elle

m'eût été plus nuisible qu'utile ! Je partis donc

avec mes enfants et ma femme ; de temps en temps,

des groupes de cavaliers s'arrêtaient à une certaine

distance. L'un d'eux se dirigeait vers ma voiture,

demandait des informations, et, dès qu'il m'avait

reconnu, il rejoignait au galop ses compagnons qui

disparaissaient.

C'est ainsi que je suis arrivé à Sarragosse, où m'avait précédé M. Charles Valois, premier secrétaire de l'ambassade, et, de là, à Madrid, le surlendemain d'une insurrection de deux régiments, dont le maréchal Narvaez, duc de Valence, président du conseil, était parvenu à se rendre maître, après avoir vu périr le général Fulgosio, gouverneur de Madrid, et plusieurs officiers de son état-major, accourus avec lui, au premier moment de la révolte. A peine installé à l'hôtel de l'ambassade de France, je suis réveillé, au

milieu de la nuit. On m'annonce une damé que Ton disait voilée et qui avait demandé à m'attendre dans mon cabinet ; je m'empressai de descendre et voici ce que médit cette dame, que je reconnus, dès qu'elle eut abaissé son voile : « Le général Moreno de las Penas a dirigé l'insurrection de ces jours derniers, les sergents des régiments révoltés ont déclaré, devant le conseil de guerre, que mon mari était leur chef. En conséquence, le conseil de guerre a jugé, séance tenante, que le général Moreno serait fusillé dans les vingt-quatre heures, s'il pouvait être saisi- » Sa femme venait me demander de le sauver, comme je l'avais déjà fait une fois à Barcelone, dans une circonstance semblable, en le faisant embarquer sur un navire de guerre français qui le transporta en France. Je répondis à madame Moreno que la situation de Madrid, dans le centre de l'Espagne, était toute différente de celle de Barcelone ; que j'allais réfléchir aux moyens de venir en aide au général 6t qu'elle revînt • me trouver le lendemain, dans la* journée. Dès qu'il fit jour, je me rendis chez le président du conseil, mon ami Narvaefc.Je fuè étonné, après avoir frappé à satporte, de le voif lui-inême, venant l'ouvrir, avec

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un air inquiet. Je lui expliquai en peu de mots l'objet de ma visite matinale. « Eh bien ! me rApondit-il, lorsque j'ai entendu sonner, je craignais que ce ne fussent des agents de police qui venaient m'annoncer la capture de Moreno, et, comme c'est un ancien compagnon d'école militaire et de notre grande défense patriotique de 1808, je craignais de me trouver dans la pénible situation de le faire fusiller. '— Ma foi, lui répondis-je, en lui serrant étroitement la main, nous allons nous entendre. » Il fut alors convenu que, dans la même journée, je profiterais du départ d'une famille française, qui devait se rendre à Bayonnè par la malle-poste, en pleine place publique ^u CorreOy pour la faire accompagner par notre général, ayant un déguisement et portant une malle. Des ordres seraient donnés pour que les agents de police fussent envoyés dans d'autres quartiers que celui do la place du Courrier. D'après la réputation de cruauté que beaucoup de personnes ont voulu faire à Narvaez, mon récit pourra étonner ; on a môme prétendu que, le jour de sa mort, son confesseur lui ayant demandé s'il pardonnait à ses ennemis, il aurait répondu : « Je n'ai pas besoin de leur pardonner.

puisque je les ai tous fait fusiller. » Ce propos esl une insigne calomnie, car j'ai peu connu de natures plus loyales et plus généreuses. Narvaez était toujours disposé à sacrifler sa vie, soit pour défendre son pays contre l'étranger, soit pour y maintenir Tordre intérieur*

Le départ du général Moreno eut lieu, comme nous Tavions concerté.

Quelques jours après, on m'annonce que mademoiselle Eugénie de Montijo, accompagnée de sa gouvernante, m'attendait au salon, pour m'entretenir d'une affaire très pressée et très importante.

Voici de quoi il s'agissait : à la nouvelle de l'insurrection de Madrid, et avant d'en connaître le résultat, un régiment de la garnison de Valence s'était soulevé ; mais ce mouvement ayant échoué, les autorités réunirent un conseil de guerre, et treize officiers, appartenant aux premières familles de la cour, avaient été condamnés à mort. Le capitaine général de la province avait envoyé la sentence à Madrid par un courrier qui devait rapporter la signature du président du conseil des ministres, pour procéder à l'exécution. La sœur d'un des officiers révoltés était venue demander

à mademoiselle Eugénie de Montijo, dont la mère était grande maîtresse de la cour, de la présenter à la reine Isabelle. Mademoiselle de Montijo s*empressa de conduire au palais sa jeune amie qui, après avoir imploré la clémence de la reine, tomba à ses pieds, sans connaissance. La reine, vivement émue, manda immédiatement auprès d'elle son premier ministre qui fut inflexible, déclarant qu'il serait obligé de donner sa démission, si, dans les circonstances où se trouvait TEspagne, la loi militaire n'était pas appliquée. Mais la reine, n'ayant pas encore apposé sa signature sur la sentence de mort, quitta le palais de Madrid et se rendit à la résidence d'Aranjuez, à une distance de deux heures de Madrid, où elle fut suivie par tous les ministres.

C'est dans ces circonstances que mon intervention fut réclamée ; je ne pouvais pas refuser, mais il me paraissait bien difBcile, sinon impossible, de réussir. Je fis chercher des chevaux de poste, je montai en voiture et, pendant le trajet, je cherchai les combinaisons, qui pouvaient faire fléchir la sévérité politique de Narvaez. Mon plan fut bientôt décidé. En arrivant au palais, je m'arrêtai dans une galerie don-

nant sur la salle ; les ministreB étaient assemblés pour se préparer à soumettre à la reine Tordre concernant la confirmation de la sentence du conseil de guerre de Valence. J'invitai un huissier à prévenir le premier ministre que j-avais à lui parler. Il sortit immédiatement, et, nous étant accoudés tous les deux contre la balustrade de la galerie, je lui dis simplement: oc Je viens prendre congé de vous, car vous comprenez que, les conditions de ma mission en Espagne ayant été acceptées par une assemblée souveraine, parce que je pouvais avoir une influence salutaire sur votre gouvernement, si Ton apprend que mademoiselle de Montijo, appartenant à l'une des plus grandes familles de TEspagne, a vainement sollicité mon intervention pour obtenir un généreux pardon qui, dans ma pensée, vous fortifie au lieu do vous affaiblir, je n*ai plus qu'à me retirer et je vous fais mes adieux. » Alors Narvaez, me regardant fixement et voyant ma résolution dans mes yeux, me prend la main, la serre fortement et prononce avec vivacité ces mots en espagnol : « Faea xisted, Fernando, con la cabeza de esta gente en su faltinquera, » (Allez-vous-èn^ Ferdinand, avec la tête de

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ces gens dans votre poche.) — Je n'eu demaudais pas davantage ; je serrai à mon tour la main de Narvaez et je repris la route de Madrid, où Ton m'annonça bientôt que la reine avait, sur la proposition de son ministère, signé la grâce des condamnés de Valence. Peu de jours après cet événement, je reçus une dépêche du consul de France à Bilbao, m'annonçant qu'un navire de commerce français, ayant reçu 45 passagers, réfugiés politiques, à la suite d'un mouvement révolutionnaire avorté, était parti du port au milieu de la nuit et avait été obligé d'y rentrer, le jour suivant, à cause d'une violente tempête. Les autorités mirent alors arrêt sur le bâtiment, en demandant le débarquement des sujets espagnols embarqués clandestinement, sans passeports. Le consul demanda un sursis, en attendant une réponse. Je racontai immédiatement le fait au maréchal Narvaez, en ajoutant que nous n'avions aucun droit de garder les réfugiés espagnols à bord d'un navire marchand qui ne jouissait pas du privilège de l'exterritorialité, exclusivement réservé aux navires de guerre, et que le sort de ces malheureux était à sa discrétion. Le président du conseil, mon ami Narvaez, n'hésita pas

à envoyer Tordre de laisser partir le navire français, avec tous ses passagers, pour sa destination de Bordeaux.

Cette situation personnelle m*a permis de rendre quelques services à mon pays pendant ma mission à Madrid, et j*ai pu, entre autres résultats, terminer une convention postale qui se négociait depuis soixante-dix ans, et, en restituant certains avantages aux nationaux, leur faire rendre les bâtiments et l'église Saint-Louis-des-Français, qui était séquestrée depuis la guerre de 1808.

Enfin, j*ai eu la satisfaction, lorsque ma mission a été terminée par un changement de résidence que je n'avais point provoqué, d'entendre ces paroles officielles de la bouche de la reine d'Espagne, dans mon audience publique de congé ; « Vous emportez mon estime et celle de tous mes sujets. » Si je rapporte de telles paroles, ce n'est point par vanité personnelle, mais parce qu'il peut en revenir quelque bien, pour mon pays et pour mes enfants.

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