ECRIVAIN ESPAGNOL
Le docteur don Jaime Balmès était profondément monarchique, mais il avait une trop haute intelligence pour que son esprit ne s'élevât pas au-dessus des passions politiques de son pays et de son parti ; il ne se faisait aucune illusion sur la décadence des vieilles monarchies, sur la nécessité des réformes sociales, non plus que sur la marche progressive de la démocratie dans toute TEurope. Il doit sa renommée H.\i mouvement libéral et régénérateur qui a comxnencé en Espagne, en 1832, et, qui, depuis cette
époque, ne s'est point arrêté, malgré les changements de gouvernements et de systèmes, malgré les troubles civils et les fautes de tous les partis.
Grâce à ce mouvement, TEspagne est sortie peu à peu de Tétat de marasme politique et social où l'avaient plongée les précédents gouvernements. La politique égoïste et tortueuse.de Charles IV, les malheurs venus à la suite de la guerre civile et étrangère, l'atonie commerciale et maritime résultant de la perte des deux Amériques, avaient préparé cet affaissement de l'esprit public, que les huit dernières années du régne de Ferdinand VII semblaient devoir conduire à son dernier période. Mais le système de compression à outrance, mis en usage par Ferdinand VII, produisît son effet ordinaire. La recrudescence de l'influence cléricale, l'interdit lancé contre toutes les universités du royaume, les idées libérales traquées sans relâche, la presse réduite au silence, sauf une exception dérisoire en faveur de la G&zette officielle de Madrid^ toutes ces mesures, loin d'atteindre le but qu'on s'était proposé, ravivèrent dans tous les cœurs le sentiment de la liberté. Le besoin d'émancipation et d'affranchissement était devenus!
ÉTUDE SUR DON JAIMfi BALMÈS 287
universel dans la Péninsule, lorâqu ôdata la révolulion française de 1830^ que, même sans la mort du roi Ferdinand, arrivée en septembre 1833, Tavéne* oient du régime constitutionnel n'aurait pas pu ôtre retardé plus longtemps dans la Péninsule.
En effet, avant cet événement, la reine Marie- Christine avait réussi à prendre la direction des affaires ; elle avait fait rouvrir les universités, accordé l'amnistie et donné le signal des réformes politiques. Sans cet heureux changement, le génie de Balmés, obligé de s'asservir à une méticuleuse et înintellif^enie censure, qui pi-oscrivait la liberté de penser ^tiSque dans son expression la plus réservée, serait ^^^té enseveli dans lii petite ville où il est né. On a *^^ilc dit, avec raison, que Ton doit à la révolution ^^"pagnole les travaux de cet homme éminent, travaux où l'on peut suivre, pas à pas, les différentes phases des événements contemporains dans la Péninsule.
Balmés a tracé de main de maitre Thistoire de l'insurrection d'Espartero en 1840 et du renversement de Marie-Christine, de la domination des progressistes et des modérés contre Baldomero Espartero, de
la chute de ce dernier, auquel manquaient la vigueur et Ténergie des hommes de progrès, et enfin du cabinet Lopez-Serrano, laissant tomber le pouvoir aux mains du vainqueur d'Ardoz, Ramon Narvaez, celuici doué, à rencontre de son rival, de toutes les qualités dont était privé son propre parti.
Balmès n'aimait pas la fraction parlementaire que Ton a comparée aux doctrinaires français ; il lui a constamment fait une rude guerre, sans toutefois se livrer à des diatribes ou à des personnalités que rejetait la distinction de ses sentiments. Ses principaux articles de polémique sont réunis dans l'ouvrage publié sous le titre d'Écrits politiques.
On a appelé Balmès le De Maistre espagnol ; ses écrits nous semblent avoir plus d'analogie avec ceux de Chateaubriand, dont le monarchisme libéral se rapproche davantage des opinions du publiciste espagnol. Balmès admirait le style et les pensée de Chateaubriand ; mais, dans ses écrits posthumes^ il déplore qu'un si grand écrivain ait appelé l'attention de l'Europe sur les faiblesses de sa vanité. — Coïncidence singulière : ces deux génies se sont éteints en même temps, au commencement de juillet 1848.