DIRECTION POLITIQUE
i'® dépêche adressée à M, Drouyn de Lhuys.
Rome, 16 Mai 1849.
Monsieur le Ministre,
Je vous ai annoncé, hier, par le télégraphe, qu'après m'être mis d'accord avec le général Oudinot, je partirais pour Rome, accompagné de M. de la Tour d'Auvergne, afin de m'assurer des dispositions réelles de la population romaine et de vous rendre un compte exact de mes informations.
Voici ce que j*écrivais ensuite, de Rome, dans la même journée, au général en chef :
« Dans la situation d'attente où nous nous trou- » vous, il me parait extrêmement important d'éviter, » dans ce moment, toute espèce d'engagements. Je » vois une ville entière en armes ; habitué à juger des » cités en révolution, je trouve ici, au premier abord, » Taspect d'une population décidée à la résistance, » et , rejetant tous les calculs exagérés , on peut » compter au moins sur vingt-cinq mille combattants )> sérieux. Si nous entrions de vive force dans Rome, » non seulement nous passerions sur le corps des » aventuriers étrangers, mais nous laisserions sur le » carreau des bourgeois, des boutiquiers, des jeunes » gens de famille, toutes les classes enlBn qui défen- )) dent Tordre et la société à Paris. Que cet état de » choses n'ait pas existé, il y a quinze jours, à l'épo- » que même où nos troupes se sont présentées pour » la première fois devant Rome, il est certain que, par » telle ou telle cause ancienne ou nouvelle, il existe » aujourd'hui ; il faut donc que nous en tenions » compte, que nous ne précipitions rien, que nous » n'engagions pas notre gouvernement contrairement
» au but qu'il a manifesté au commencement de » rexpédition, dont il vient encore de renouveler la » déclaration, et, en définitive, contrairement au vœu » de l'Assemblée nationale. Aussi, je croirais engager » très gravement ma responsabilité si je ne faisais pas j) tous mes efforts pour vous amener à suspendre » tous actes d'hostilité et toutes démonstrations sus- » ceptibles d'en produire, jusqu'au moment où je vous » aurai vu et vous aurai rendu compte de l'état des » choses, tel que je l'aurai constaté. Vous êtes d'ail- » leurs, mon cher général, dans les mêmes sentiments jo que moi. Je déclarerai, de toute façon, que nos sol- » dats ne reculeront pas d'une semelle. Votre atti- » tude, vos bonnes dispositions ne peuvent que » favoriser une conciliation honorable. Nous sommes » forts, attendons. »
M. de La Tour d'Auvergne, sur le compte duquel je n'ai pas tardé à avoir la même opinion que vous in*avez exprimée, partage tout à fait les idées que j'émets dans ce billet. M. de Gerando, homme de sens et dont on m'a fait l'éloge, au Ministère, avant mon départ de Paris, m'a confirmé dans ma conviction d'une résistance à peu près générale. En
VOUS parlant de résistance, ce n'est pas que je ne sois persuadé que nos braves soldats n'en viendraient pas à bout, mais le sang coulerait abondamment de part et d'autre; c'est ce que nous ne voulons pas, ni vous, ni moi.
A peine arrivé à Rome, les triumvirs m'ont fait connaître leur désir de me voir. J'ai été leur rendre visite. Je leur ai déclaré que j'étais envoyé par mon gouvernement pour chercher et dire la vérité sur Tétat des esprits dans la population romaine, depuis les événements du 30 avril ; que notre but était d'employer tous les moyens compatibles avec la dignité du pays et l'honneur militaire pour empêcher une lutte déplorable entre les Français et les Romains ; que, d'après les observations que j'allais faire, observ^ations dont le général Oudinot serait informé, j'espérais pouvoir bientôt signifier que tout acte ou démonstration d'hostilité cesserait de la part de l'armée française contre la ville de Rome.
Ce matin, j'ai envoyé au quartier général M. de La Tour d'Auvergne, qui a tenu le général en chef au courant de toutes mes démarches, de tous mes renseignements et qui m'a apporté la promesse de ne
gêner mon action par aucune démonstration hostile. J'ai donc été en mesure de donner, au nom du général en chef et au mien, Tassurance que les hostilités seraient suspendues, et de me montrer disposé à entrer en négociations.
J*ai émis confidentiellement Tidée de faire décider par TAssemblée nationale qu'une dôputation, choisie dans son sein, irait au quartier général pour traiter et viendrait me demander de me joindre à elle. J'ai l'espoir que cette idée sera adoptée ; j'ai déjà reconnu, par moi-même, les dispositions favorables dos triumvirs, du président de l'Assemblée Nationale, d(^ plusieurs députés et de quelques hommes influents dans la population. Ce résultat me paraît assuré et ne nous compromet pas, puisqu'il a pour but de nous faire négocier avec le pouvoir exécutif d'un gouvernement que nous ne devons pas reconnaître ofiQciellement ; il a été amené par des démarches qui ne m'ont pas laissé un moment de repos. Lorsque je me présenterai, avec une députation de l'Assemblée, au quartier général, il y aura lieu de conclure un arrangement. Je viens de rédiger un projet dont je vous transmets une copie. J'irai,
demain matin, en discuter les bases avec le général Oudinot, et probablement, avec M. d'Harcourt, dont on me fait espérer Tarrivée. Vous jugerez, monsieur le ministre, s'il concilie les intérêts si compliqués que nous avons à ménager, s'il réserve au gouvernement de la République toute sa liberté pour suivre, selon ses intérêts et les circonstances nouvelles, une politique claire et décidée.
Une colonne de douze mille hommes, infanterie, cavalerie et artillerie, sous le commandement de Garibaldi, est sortie aujourd'hui, à cinq heures du soir, pour aller combattre les Napolitains. Veuillez agréer, etc,
Signé : F. de Lesseps.
P.-îS. — J'ai visité, en compagnie de M. de La.Tour d'Auvergne, dans deux hôpitaux, des soldats français de notre coips expéditionnaire, blessés dans l'affaire du 30 avril. Ils sont au nombre de vingt-six. Je leur ai promis de leur faire rejoindre leurs camarades, dès qu'ils seraient guéris. Nulle part, ils ne pourraient être mieux soignés. Des dames romaines des premières familles leur donnent, jour et nuit.
l'assistance la plus touchante et ont établi leur domicile dans les hôpitaux. La princesse Beljoioso est à leur tête.
2* dépêche à M. le Ministre des Affaires étrangères, à Paris.
Rome, 18 mai 1849.
Monsieur le Ministre,
IJno conférence a eu lieu au quartier général de Tannée française, entre M. le général Oudinot de Reggio. M. d'Harcourt et moi. J'ai lu et commenté ma dépèche n° 1 . Mes premières démarches ont été approuvées, ainsi que le projet qui doit serv-ir de base aux négociations. Ce projet subira certainement des modifications de détail qui n'en dénatureront pas l'esprit.
A mon retour à Rome, j'ai appris que l'Assemblée avait, à l'unanimité, décidé qu'une commission de trois membres serait désignée pour en faire partie, MM. Sturbiuetti par 125 votes sur 130, Audinot de Boulogne par 100 votes et Cernuschi, milanais, par 67. Ce dernier qui eût été un très bon choix,
comme les deux autres, n'a pas accepté par délicatesse ; il est entré dans ma pensée qu'il était préférable que la députatîon fût composée d'Italiens originaires des États romains. Son remplaçant a été nommé dans la séance d'aujourd'hui : c'est M. Agostini.
Avant la séance qui a précédé le vote d'hier, j'avais, dans mon salon, plusieurs personnes, entre autres le député qui devait présider, M. Charles Bonaparte. On ' chercha à établir une distinction entre mes intentions et celles de mon gouvernement et du général Oudinot ; l'on me demanda comment il serait possible de détruire les préventions qui existaient, à ce sujet, dans la population romaine. Je leur dis alors que rien n'était plus facile, puisque vous veniez de m'écrire, en date du 10, en donnant votre approbation à la conduite du général Oudinot, qui avait cru devoir faire partir de Civita-Vecchia un envoyé du Saint- Père, dont la présence produisait un effet fâcheux et gênait notre action. Je n'ai pas besoin de vous assurer, monsieur le Ministre, que je ne dis que ce que je suis obligé de dire, pour sortir du pas le plus difficile peut-être dans lequel nous ayons été engagés
depuis longtemps; que, pour le reste, je suis très réservé vis-à-vis de tout le inonde et que, si j'écoute les hommes de tous les partis, de toutes les conditions, de toutes les nations, qui viennent à moi, depuis cinq heures du matin jusqu'à minuit, et reçoivent naturellement un bon accueil, c'est pour accomplir aussi bien que possible la mission que vous m'avez confiée.
Demain, commenceront probablement les négociations ; je pars pour le quartier général afin d'y préparer M. le général en chef, avec lequel je suis dans les relations que m'assuraient d'avance son patriotisme et la loyauté de son caractère. Je ne manque pas de me concerter avec lui pour tout ce qui est relatif à nos communes instructions.
M. de Forbin-Janson sera porteur de cette dépêche et de la précédente. M. d'Harcourt l'a autorisé à se rendre auprès de vous, à vous donner, surtout ce qu'il a vu et sur la situation actuelle de Rome, des renseignements qui peuvent nous être utiles.
J'avais prié M. Mazzini de me remettre une note sur la manière dont il envisageait la situation actuelle de Rome. Il s'est rendu avec empressement à mon
désir ; j'ai Thonneur de vous envoyer une copie de sa lettre que vous trouverez sans doute remarquable. Veuillez agréer, etc.
F. DE Lesseps.
Anneau à la dépêche iv 2.
Monsieur,
Vous me demandez quelques notes sur Tétat actuel de la République Romaine, je vais vous les fournir, avec cette franchise qui a été, pour moi, pendant vingt années de vie politique, une règle inviolable. Nous n'avons rien à cacher, rien à déguiser. Nous avons été, en ces derniers temps, étrangement calomniés en Europe ; mais nous avons toujours dit à ceux auprès desquels on nous calomniait : Venez et voyez. Vous êtes maintenant ici, monsieur, pour vérifier la réalité des accusations ; faites-le. Votre mission peut s'accomplir avec une liberté pleine et entière. Nous Tavons saluée avec joie ; car elle est notre garantie.
La France ne nous conteste sans doute pas le droit de nous gouverner comme nous l'entendons, le droit de tirer, pour ainsi dire, des entrailles
du pays, la pensée qui règle sa vie et d'en faire la base de nos institutions. La France ne peut que nous dire : « en reconnaissant votre indépendance, c'est le vœu libre et spontané de la majorité que je veux reconnaître. Lâée aux puissances européennes et cherchant la paix, s'il était vrai qu'une minorité s*opposàt chez vous aux tendances nationales, s'il était vrai que la forme actuelle de votre Gouvernement ne fût que la pensée capricieuse d'une faction, substituée à la pensée commune, je ne pourrais pas voir avec indifférence que la paix de l'Europe fût mise continuellement en danger par les emportements et Tanarchie, qui doivent nécessairement caractériser le règne d'une faction. »
Nous reconnaissons ce droit à la France, car nous croyons à la solidarité des nations pour le bien. Mais nous disons que, si jamais il y eut un gouvernement issu du vœu de la majorité et maintenu par elle, ce gouvernement, c est le nôtre.
La République s'est implantée chez nous par la volonté d'une assemblée issue du suffrage universel, elle a été partout acceptée avec enthousiasme. Elle n'a rencontré d'opposition nulle part.
Et remarquez bien, monsieur, que jamais l'opposition ne fut si facile, si peu dangereuse, je dimi même, si provoquée, non par ses actes, mais par les circonstances exceptionnellement défavorables dans lesquelles elle s'est trouvée placée à son début.
Le pouvoir sortait d une longue anarchie de pouvoirs , inhérente à l'organisation intime du gouvernement déchu. Les agitations, inséparables de toute grande transformation, et fomentées en même temps par les crises de la question italienne et par les efforts du parti rétrograde, l'avaient jeté dans une excitation fébrile qui le rendait accessible à toute tentative hardie, à tout appel aux intérêts et aux passions. Nous n'avions pas d'armée, pas de puissance répressive. Conséquence des dilapidations antérieures, nos finances étaient appauvries, épuisées. La question religieuse, maniée par ^des mains habiles et intéressées, pouvait servir de prétexte auprès d'une population douce d'instincts, et d'aspirations magnifiques, mais peu éclairées.
Et cependant, aussitôt le principe républicain proclamé, un premier fait incontestable se produisit : l'ordre. L'histoire du gouvernement papal ne détaille
pas ses émeutes ; il ii*y a pas une seule émeute sous la République. L'assassinat do M. Rossi, fait déplorable mais isolé, excès individuel, repoussé, condamné par tout le monde, provoqué peut-être par une conduite imprudente, et dont la source est restée ignorée, fut suivi de Tordre le plus complet.
La crise financière atteignit son apogée ; il y eut un instant où le papier de la République ne put, par suite de manœuvres indignes, s'escompter qu'à 41 ou 42 7o- L'attitude des gouvernements italiens et européens devint de plus en plus hostile. Difficultés matérielles et isolement politique, le peuple supporta tout avec calme. Il avait foi dans l'avenir qui sortirait du nouveau principe proclamé.
Par suite de menaces obscures, mais, surtout, du manque d'habitudes politiques, un certain nombre d'électeurs n'avaient pas contribué à la formation de l'Assemblée. Et ce fait paraissait affaiblir l'expression du vœu général. Un second fait caractéristique, vital, vint répondre d'une manière irréfutable aux doutes qui auraient pu prévaloir. Il y eut, peu de temps avant l'installation du Triumvirat, réélection des municipalités. Tout le monde vota. Partout et toujours, Télé-
ment municipal réprésente l'élément conservateur de l'État. Chez nous, on redouta, un instant, qu'il ne représentât un élément rétrograde. Eh bien! L'orage avait éclaté, l'intervention était initiée: on aurait dit que la République n'avait plus que quelques jours à vivre; et ce fut ce moment que les municipalités choisirent pour faire acte d'adhésion spontanée à la forme choisie. Pendant la première quinzaine de ce mois, aux adresses des cercles, et des commandants de la Garde Nationale, vinrent se joindre, deux ou trois exceptées, celles de toutes les municipalités. J'ai eu l'honneur, monsieur, de vous en. transmettre la liste. Elles proclament toutes un dévouement explicite à la République et une profonde conviction que les deux pouvoirs, réunis sur une seule tête, sont incompatibles. Ceci, je le répète, constitue un fait décisif. C'est une seconde épreuve légale complétant la première, de la manière la plus absolue, et constatant notre droit.
Aujourd'hui, au miheu de la crise, en face de l'invasion Française, Autrichienne et Napolitaine, nos iînances se sont améliorées, notre crédit se refait; -notre papier s'escompte à 12 7o; notre armée grossit
chaque jour; et les populations entières sont prêtes à se soulever derrière elle. Vous voyez Rome, monsieur, et vous connaissez la lutte héroïque que soutient Bologne. J'écris ceci, dans la nuit, au milieu du calme le plus profond. La garnison a quitté la ville hier soir. Et, avant Tarrivée de nouvelles troupes, à minuit, nos portes, nos murailles et nos barricades étaient, sur un simple mot passé débouche en bouche, garnies, sans bruit, sans forfanterie, par le peuple en armes.
Il y a, au fond du cœur de ce peuple, une décision bien arrêtée : la déchéance du pouvoir temporel investi dans le Pape, la haine du gouvernement des prêtres, sous quelque forme mitigée, détournée, qu'il puisse se présenter. Je dis la haine, non des hommes, mais du gouvernement. Envers les individus, notre peuple s'est toujours. Dieu merci, depuis Tavènement de la République, montré généreux; mais l'idée seule du gouvernement clérical, du Roi-pontife, le fait frémir. Il luttera avec acharnement contre tout projet de restauration. Il se jettera dans le schisme, plutôt que de la subir.
Lorsque les deux questions se posèrent devant l'As-
semblée, il se trouva quelques membres timides qui jugèrent la proclamation de la forme républicaine prématurée, dangereuse vis-à-vis de l'organisation européenne actuelle ; pas un seul pour voter contre la déchéance. Droite et gauche se confondirent. Il n*y eut qu'une seule voix pour crier : le pouvoir temporel de la Papauté est à jamais aboli.
Avec un tel peuple, que faire? y a-t-il un gouvernement libre qui puisse s'arroger, sans crime et contradiction, le droit de lui imposer un retour au passé ?
Le retour au passé, songez-y bien, monsieur, c'est
le désordre organisé ; c'est la lutte des sociétés secrètes
à recommencer ; c'est l'anarchie jetée au sein de l'Itaf
lie ; c'est la réaction, la vengeance inoculée au cœur d'un peuple qui ne demande qu'à oublier; c'est un brandon de guerre en permanence au cœur de l'Europe ; c'est le programme des partis extrêmes remplaplaçant le gouvernement d'ordre républicain, dont nous sommes aujourd'hui les organes.
Ce n'est pas la France qui peut vouloir cela, ce n'est pas son gouvernement, ce n'est pas un neveu de Napoléon. Cela n'est pas, surtout en présence du
double envahissement des Napolitains et des Autrichiens.
Il y aurait, aujourd'hui, dans la poursuite d'un dessein hostile, quelque chose qui rappellerait le concert hideux de 1772 contre la Pologne.
Il y aurait, au reste, impossibilité de réalisation, car ce ne serait que sur des monceaux de cadavres et sur les ruines de nos villes, que le drapeau renversé par la volonté du peuple pourrait se relever.
J'aurai Thonneur de vous présenter, monsieur, quelques autres considérations sur la question, demain ou après-demain.
Votre bien dévoué.
Signé : Joseph Mazzini.
Particulière.
M, Mazzini à M. de Lesseps.
Rome, 17 mai 1849.
Les courriers, porteurs des correspondances habituelles, qui sortentdes portes Angelica, viennent d'être repoussés par les Français, sur l'ordre du général. Que signifie cette cessation des hostilités, si nous continuons à être cernés et entravés dans tout ce qui peut
nous servir à informer les provinces et à préparer nos moyens de défense contre les Autrichiens et les Napolitains ? Quel effet cela doit-il produire sur nos populations, si ce n'est celui de croire que la trêve n'est, pour nous, qu'un mot vide de sens ? Cet état de choses ne peut durer, songez donc que nous avons notre territoire envahi, et qu'il faut nous d.éfendre. Les courriers ont été arrêtés au pont d'Acqua Traversa. Voyez si vous pouvez porter remède à tout cela. Je connais le pays, et je sais que toute négociation sera impossible, si cet état de choses se prolonge.
Signé : Joseph Mazzini.
M, de Lesseps à M. Mazzini.
Rome 18 mai, — lo beares du matin.
J'ai reçu, hier fort tard, en rentrant, votre billet. L'incident des courriers s'arrangera immédiatement.
On pourrait induire de quelques paroles, prononcées hier à la Chambre, que l'on chercherait à faire une distinction entre la conduite et les intentions de mon gouvernement. Je dois avoir la loyauté de vous déclarer que, si les pouvoirs aveclesquels nous allons traiter
ont une telle idée, ou si un langage qui en serait la conséquence était tenu soit contre le président de la République française, soit contre les ministres qui m'ont envoyé à Rome, soit contre l'honorable et brave général Oudinot, toute négociation serait rompue à rinstant.
On a accusé mon gouvernement d'avoir une arrièrepensée ; s'il l'avait eue, il ne m'aurait pas chargé d'une» mission d'humanité et de vérité, que je remplirai avec dévouement jusqu'au dernier moment, etpourlaquelle j ai déjà éprouvé que je puis compter sur votre haute intelligence. Je ne doute donc pas de réussir, puisque le résultat que nous cherchons peut être exposé au grand jour.
J'ai envoyé votre note à M. Drouyn de Lhuys. Je vous en remercie.
F. DK Lesseps.
P. S. — Je vous autorise à faire de ma lettre Tusage que vous voudrez.
Af. de Lesseps à M, le Ministre
des Affaires étrangères.
Rome, le it mai 1849.
M. de la Tour d*Auvergne, que j'expédie à Paris et que je vous prie de me renvoyer immédiatement, vous donnera des informations, qui me semblent indispensables dans les circonstances actuelles, pour y conformer notre politique. Il est impossible à ma correspondance de vous les fournir, car, dans ce moment, mon rôle est uniquement un rôle d^action et laisse peu de temps au travail. Les pièces ci-jointes forment les éléments des renseignements que M. de la Tour d'Auvergne est tout à fait en mesure de vous fournir. J'ai en lui la confiance la plus entière et je pourrais diflBcilement trouverun agent du Département plus capable de me seconder. Les documents qu'il vous remettra sont les suivants :
1*" Projet d'arrangement, tel qu'il a été modifié, à la suite des discussions qui ont eu lieu avec les commissaires de l'Assemblée romaine.
2® Note explicative, remise aux commissaires ro-
mains, et tenant lieu de procès verbal de la conférence.
3' Lettre qui m'a été adressée, le 19, par les membres du Triumvirat.
4** Copie des lettres particulières échangées, le 21 mai, entre le général Oudinot et moi.
5"* Extrait de correspondance avec M. Mazzini.
6" Lettre du commandant Espivent, premier aide de camp du Général en chef, et lettre du général Oudinot, au sujet d'un caisson d'ambulance offert aux hôpitaux de Rome, en reconnaissance des soins donnés à nos soldats blessés dans l'affaire du 30 avril.
7" Note adressée au Triumvirat.
8* Déclaration collective, communiquée à TAssemblée romaine et au Triumvirat.
9** Réponse du Triumvirat.
Il résulte des deux derniers documents que le parti, jugé le plus convenable à nos intérêts, est de laisser la population romaine, qui semble favorable à notre projet d'arrangement, manifester ses sentiments, de manière à ramener les hommes qui la gouvernent à la véritable appréciation de leurs intérêts. J'ai cru devoir insister auprès de l'honorable général Oudinot pour
que la suspension d'hostilités fût maintenue et pour que le gouvernement de la République ait ' tout le temps devoir clairet de se décider, d'après les informations sur l'exactitude desquelles il peut compter.
Mais, quelle que soit la solution, je ne crois pas que notre corps d'expédition soit suffisant, à cause de l'augmentation des travaux de défense et de l'armement général de la population de la ville. Après m être concerté très intimement avec le général en chef de notre armée, après avoir parcouru la ville avec son premier aide de camp, M. Espiven^, qui est ici, depuis deux jours, à ma disposition, j*ai la conviction qu'il est urgent de faire partir, de Toulon et de Marseille, de vingt à vingt-cinq mille hommes. Ce chiffre n'est pas exagéré. Dans la supposition d'un arrangement avec Rome et de l'entrée amicale de nos troupes, il serait à désirer que nos renforts fussent déjà en route, avant cet arrangement, pour lequel je ne vois pas la nécessité de se trop hâter. Si nous faisions venir de nouveaux soldats, après l'occupation de Rome, pour prévenir les difficultés intérieures qui pourraient se présenter, cet appel, au milieu d'une population qui nous aurait reçus en amis.
MISSION A ROBOS 63
pourrait peut-être contribuer à aggraver les diflBcultés . En étant très forts avant de rien entreprendre de définitif, on terminera beaucoup plus vite sans perdre du monde ; on évitera des difficultés et Ton nous mettra phis promptement en mesure de faire rentrer nos troupes en France. 11 ne faut pas perdre de vue que Taccroissement et la concentration de l'armée française, à Civita-Vecchia et à Rome, n'affaiblissent pas notre force intérieure, car, le jour où notre drapeau sera placé haut en Italie, nous n'aurons plus d'émeutes à réprimer, et, dans tous les cas, il faut considérer que nous n'avons plus affaire à des soldats du pape, mais à des soldats romains.
Je suis d'avis de maintenir le général Oudinot; surtout ne lui envoyez point de nouveau matériel de si^e. Ce sont des troupes qu'il lui faut; avec elles, l'Autriche craindra de nous faire la guerre, tandis qu'avec un matériel de siège nous paraissons décidés à foudroyer Rome, ce à quoi, dans aucune circonstance, je ne prêterai jamais les mains. Et, si les intentions du Gouvernement n'étaient pas telles que je me crois autorisé à les interpréter, je n'hésite pas à vous prier de me rappeler, car, si je ne devais pas continuer à avoir
ma liberté d'action et à m'inspirer des circonstances, au milieu delà crise la plus compliquée, ma positionne serait plus tenable. Je continuerai donc à agir sans hésiter et malgré tous les obstacles matériels et personnels, jusqu'au moment où M. de la Tour d'Auvergne vous aura donné, de vive voix, les détails qu'il est impossible à ma correspondance de vous fournir et où vous m'aurez fait savoir, par le télégraphe, le jour de son arrivée, par un simple oui ou par un non, si je suis d'accord avec vous.
C'est avec une intention bien arrêtée que j'ai changé l'article 3 du projet d'arrangement. J'ai cherché à le réduire à sa plus simple expression, en écartant tout ce qui n'était pas question du moment, et en évitant les deux écueils qui m'avaient été signalés : celui de reconnaître la République Romaine et celui d'éveiller les susceptibilités de Gaëte, en faisant allusion au conflit élevé entre le Saint-Père et les libertés romaines. J'avais jugé, après un mûr examen, qu'en maintenant cet article tel qu'il était, nous rendions impossible, dés le début, nos tentatives de conciliation.
Signé : F. de Lesseps.
P. S. — Je viens du quartier général. J'ai lu à M. d'Harcourt cette dépêche. Il proteste contre l'inaction de l'armée, sans toutefois s'opposer à l'exécution de mon opinion, acceptée par le général Oudinot, Je vais toujours de l'avant. Vous jugerez qui des deux a raison. Nous sommes d'ailleurs dans les meilleurs termes de cordialité, si ce n'est d'entente cordiale.
Dès le 16 mai, je m'étais entendu avec le général Oudinot, pour rédiger le projet suivant, approuvé par M. d'Harcourt, que j'expédiai au Ministère, en prévenant • qu'il subirait certainement des modifications.
Article premier. Aucune entrave ne sera plus apportée par l'armée française à la liberté des communications de Rome avec le reste des Etats romains.
Art. 2. Rome accueillera l'armée française comme une armée amie.
Art. 3. Le pouvoir exécutif actuel cessera ses fonctions. Il sera remplacé par un gouvernement provisoire, composé de citoyens romains, et désigné par l'Assemblée nationale romaine, jusqu'au moment où, les populations appelées à faire connaître leurs vœux, le sénat se prononcera sur la forme de gouvernement
qui devra les régir et sur les gaïunties à consacrer en faveur du catholicisme et de la papauté.
Je reconnus bientôt, à ma première conférence avec les autorités romaines, que ce projet ne pouvait même pas être discuté sans inconvénient, etque l'art. 3, relatif à la démission du pouvoir exécutif, donnerait lieu à des débats interminables. D'ailleurs, une pareille clause, vivement désirée par le général en chef, ne me paraissait ressortir clairement ni de mes instructions ni des discours de M. Drouyn de Lhuys, qui avait, dans la séance du 7, défié l opposition de trouver la preuve d'une sommation quelconque faite au gouver-nement de se dessaisir de son pouvoir, La première proclamation du général Oudinot, rédigée, comme on Ta vju, par le ministre lui-même, était d'ailleurs fort explicite à ce sujet, puisqu'elle disait : « Nous, nous concerterons avec les autorités existantes potur que notre occupation momentanée ne vous impose aucune gféne. » Je reconnus en outre, après m'être bien renseigné sur les dispositions réelles des esprits, que ma mission étant spéciale et s 'appliquant seulement à une conciliation entre l'armée française et les populations romaines, il était prudent de réserver, dans
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toute leur intégrité, les questioios relatives au Saiut- Père, ei de ne mêler ni sa personne sacrée^ ni le cathûlicissoe, à des discussions publiques dont on ne pouvait pas calculer les écarts. Il était donc plus politique de renfermer ces discussions en dehors des limites d'un arrangement partiel^ préliminaire indispensable des négociations géoérales, qui se poursuivraieiït plus tard entre les divers gouvernements.
Une nouvelle rédaction fut donc convenue entre le génàral Oudinot et moi. Les trois commissaires, élus par l'Assemblée constituante romaine, furent chargés de la discuter avec nous. Ils vinrent me trouver; mais, comme ils m'annonçaient que TAssanblée ne leur avait pas donné d'autre pouvoir que celui d'entezMire et de référer, je jugeai peu convenable d'établir avec eux des conférences au quartier général. Ils furent seulement chargés de soumettre à l'asaemUèe les trois propositions suivantes :
Abtiglx premier. Les Etats romains réclament la protectkm firatemelle de la République française.
Art. 2. Les populations romaines ont le droit de se prononcer librement sur la forme de leur gonarverofefigbent.
Art. 3. Rome accueillera rarmée française comme une armée amie. Les troupes françaises feront conjointement le service de la ville. Les autorités romaines fonctionneront suivant leurs attributions légales.
C'est avec une intention bien arrêtée que j'ai changé Tarticle 3 du projet d'arrangement. J'ai cherché à le réduire à sa plus simple expression, en écartant tout ce qui n'était pas question du moment et en évitant les deux écueils qui m'avaient été signalés, celui de reconnaître la république romaine et celui d'éveiller les susceptibilités de Gaëte, en ne faisant aucune allusion au conflit élevé entre le Saint-Père et les libertés romaines. J'avais, en outre, jugé, après un mûr examen, qu'en maintenant cet article comme il était d'abord, nous rendrions impossible, dès le début, nos tentatives de conciliation.
Le premier projet ne parlait pas de l'occupation de Rome par l'armée française, le second en fait mention expresse, d'après l'opinion qui m'avait été exprimée par le général Oudinot et par M. d'Harcourt. Bien que mon avis fût contraire à l'occupation militaire de Rome par l'armée française, pour des motifs que
j'exposerai plus loin, je ne voulus pas me refuser à en faire la demande, malgré la crainte que j'avais de ne pas voir réussir cette proposition, et ne voulant pas commencer par me séparer des personnes dont je recherchais le concert. C'est ainsi que je fus amené à proposer que le service de la capitale fût fait par nos troupes, conjointement avec les troupes romaines. Cependant, nous avions déjà l'exemple de Civita- Vecchia qui n'était pas encourageant pour persévérer dans ce système.
Le triumvirat me ût connaître, par une note en date du 19, que nos propositions n'avaient pu être acceptées, parce qu'on n'y trouvait pas de garanties suffisantes en faveur des libertés et de l'indépendance des États Romains, et que l'occupation militaire de Rome était contraire, dans ce moment, à l'opinion de la population. On déclarait, en même temps, que les opérations du siège et du resserrement de la place, continuées par l'armée française, opérations que Ton croyait contraires à l'esprit de la suspension d'armes, n'avaient pas peu influé sur la décision de l'assemblée. On terminait en annonçant l'envoi, pour le lendemain, d'une contre-proposition,
sur laquelle on fondait des espérances d'arrangement.
Le 22, cette contre-proposition ne m'ètant pas parvenue, je dus signifier aux autorités romaines, d'accord avec le général Oudinot, que nous croyions avoir épuisé tous les moyens de conciliation, et nous accompagnions notre note d'une déclaration de rupture de négociations, à la suite de laquelle nous nous engagions à notifier, huitjoui's à l'avance, la reprise des hostilités. J'avais calculé, avec le général Oudinot, que ce délai m'était nécessaire pour recevoir de Paris, au moins par le télégraphe, une réponse à mes premières dépêches.
Mais le même jour, le 22, le pouvoir exécutif romain me répondit que, si la contre-proposition annoncée n'avait pas été officiellement transmise, c'était parce que de nouvelles bases de négociation avaient été, pendant les deux jours précédents, l'objet de communications verbales entre le Président de l'Assemblée Nationale romaine, le général Oudinot et le Ministre des États-Unis. Je m'informai immédiatement, auprès de M. le Général en chef, de la vérité de cette assertion. Il s'empressa de m'écrire la lettre suivante :
« L'Ambassadeur des États-Unis ( M.Cass, fils du Général) était venu, hier, à mon quartier général, et m'avait exprimé le désir de contribuer, dans des conditions non officielles, à faire comprendre au gouvemement romain la nécessité de mettre un terme aux calamités qui pèsent sur la population. J'ai répondu à TAmbassadeur des États-Unis, que j'étais associé à ce vœu, que je préférais la paix à la guerre, mais que je réclamais, avant tout, une solution immédiate. J'ai ajouté que, si Ton nous contraignait à la guerre, le succès n'était pas douteux. Je n'ai point, d'ailleurs, confié à M. TAmbassadeur des Etats-Unis le soin de faire des propositions en mon nom. Je recueille volontiers, à titre de renseignements, les opinions individuelles, et c'est de coiiC(3rt avec vous seul que je fais connaître à Rome les conventions qui me semblent compatibles avec les droits et la dignité de mon pays. »
M. le général Oudinot, regrettant beaucoup que la démarche de M, Cass, à laquelle il n'avait pas attaché d'importance, eût servi d'excuse au retard apporté par les triumvirs dans leur réponse à mon
ultimatum, se rappela que Tagent américain avait, en effet, laissé entre ses mains un papier qu'il avait à peine lu. Ce papier me fut remis ; il contenait les propositions que je transmets ci-après.
Article premier. La République romaine, bcceptant les délibérations de l'Assemblée française qui autorisent Tenvoi de troupes en Italie, pour empêcher Tintervention étrangère , sera reconnaissante de l'appui qu'elle recevra.
Art. 2. Les populations romaines ont eu le droit de se prononcer librement sur la forme de leur gouvernement et la République française, qui ne l'a jamais mis en doute, se plaira à la reconnaître solenellement , lorsque la Constitution, votée par l'Assemblée nationale, sera sanctionnée par le vote général.
Art. 3, Rome accueillera les soldats français comme des frères; mais les troupes ne l'occuperont que lorsque, menacé de près, le gouvernement de la République leur en adressera la demande. Les autorités civiles .et militaires de la République Romaine fonctionneront suivant leurs attributions légales. La République française ga-
ranlit plus spécialement le droit qu'elle reconnaît à TAssemblée constituante de terminer et de mettre à exécution la Constitution de la République. »
Ce projet était entièrement de la main de M. Charles Bonaparte, vice-président de l'Assemblée romaine, qui m'en donna ensuite un second exemplaire. Dans celui qui avait été remis au général Oudinot par M. Cass, ce dernier avait introduit un quatrième article où il était question de le faire intervenir comme signataire, en qualité de ministre des États-Unis.
On comprendra qu'en présence de mes instructions, je me sois abstenu de discuter des propositions où il était question, presque à chaque ligne, de la République romaine que je n'avais pas été chargé de reconnaître. Je ne voulus même pas qu'elles fussent, de ma part, l'objet d'une communication écrite.
Cet incident me fît soupçonner que le pouvoir exécutif romain, me voyant décidé à suivre invariablement la ligne que j'avais adoptée dès le principe^ cherchait à agir en dehors de moi sur l'esprit du général en chef ; d'un autre côté, je savais qu'un parti.
peu confiant dans les intentions de la France et disposé à repousser tous les essais de conciliation, cheiThait à me présenter aux yeux de la population romaine comme un obstacle, comme une cause d'agitation ; on disait hautement, dans les clubs, que jetais un nouveau Rossi. L'irritation, produite par les meneurs sur quelques fanatiques, fut cause d'une scène scandaleuse qui troubla une réunion des Français à l'ambassade de France. Trois hommes, revêtus de Tuniforme des gardes nationaux romains, furieux de ne pas m'y rencontrer et d'avoir manqué ce qu'ils appelaient leur coup, se livrèrent à toutes sortes de provocations contre M. de La Tour d'Auvergne, premier secrétaire de ma mission, chargé de me suppléer.
La plainte que je portai contre eux fut d'abord accueillie par les autorités romaines avec peu d'empressement. Il faut ajouter qu'elles n'avaient pas connaissance des intentions criminelles qui m'avaient été secrètement signalées. Ce fut seulement le lendemain, après la découverte d'une nouvelle tentative, et après avoir entendu les détails que leur donna spontanément M. le colonel Lavelaine de Maubeuge,
dans un moment où je me trouvais en confi»reiice au quartier général, (lu'elles s'émurent et firent arrêter un des coupal^ies, le naïunié Colin, Français. Ce dernier se trouvait enfermé dans un cachot, au château Saint-Ange, lors de mon départ de Rome, le 1" Juin.
Le général en chef ne cessait de m'écrire qu'il fallait en finir promptement, et, quoique nous fussions parfaitement convenus qu'il était indispensable, en l'absence de toute instruction postérieure à mon départ de Paris, de gagner du temps et d'attendre, au moins pendant huit jours, des réponses aux lettres que j'avais expédiées par M. de Forbin-Janson, il m'envoyait messages sur messages, me disant que tous les généraux le pressaient, qu'il avait bien confiance en moi, mais que personne ne partageait mes espérances et qu'on les prenait pour des illusions. Il ajoutait que, dans l'opinion du général de division Vaillant, le st&tu quo poiiait atteinte à la dignité et aux intérêts de l'armée.
Voici ce que je lui répondis, le 23 — « Je vous ai communiqué, à l'avance, toutes les dépêches que j'ai adressées au Gouvernement, depuis mon arrivée à Rome, et aujourd'hui j'ai envoyé à Paris, par M. de
La Tour d'Auvergne, un rapport général que j'avais discuté avec vous hier, et contre lequel, en définitive, vous ne m'avez pas fait d'objections. Le général Vaillant ne m'a pas fait plus d'objections que vousmême, lorsqu'il est venu conférer avec moi, de votre part, et vraiment je ne comprendrais - pas qu'il y eût, d'hier à aujourd'hui, un changement de front aussi complet que celui que m'annoncent vos lettres successives. Ma conduite a été invariable jusqu'à présent, et comme, d'accord avec vous, je viens de faire partir M. de La Tour d'Auvergne, pour Paris, avec mon rapport qui réserve toute l'initiative du Gouvernement, jusqu'à l'arrivée de sa réponse, il m'est impossible de changer d'avis, sans un motif puissant. Cependant, comme ma mission ne peut s'exercer, si je suis tiraillé de tous côtés, je suis tout disposé à déclarer aux autorités de Rome que je me retirerai au quartier général si, d'ici à huit jours, une solution ne nous est pas présentée, soit par l'acceptation de nos premières popositions, soit par un contre-projet qui en changerait la forme sans en dénaturer l'esprit, » Quant à des illusions, je n'en ai d'aucune espèce. Je m* attends à tout de la, part de tout le monde, et je
sais parfaitement résister à toutes les insinuations officieuses, qui auraient pour but de me faire dévier de la ligne que j'ai adoptée.
» L'honneur militaire m'est aussi cher qu'à vousmême, monsieur le Général, mais je tiens aussi grand compte des instructions écrites et verbales de mon gouvernement et de l'opinion publique de la France. Voulez-vous, oui ou non, entrer dans Rome par la force, et commencer l'attaque sans y être provoqué et sans ordre formel? Une fois aux portes de Rome, dont vous aurez détruit les murailles à coups de canon, comment occuperez-vous la ville ?
» Faut-il prévenir, dès à présent, les familles françaises établies à Rome, qu'elles peuvent se retirer, si elles craignent les conséquences d'une prochaine rupture ? Et prendrez-vous sous votre responsabilité les conséquences qui résulteraient, pour elles, du sang versé afin d'obliger, par la force, un peuple à se faire protéger ?
» Signé : F. de Lesseps. »
Les considérations que je viens de développer et les dispositions de l'Etat-major de l'armée, manifes*
tées par la correspondance du général Oudinot, m'imposaient donc l'obligation de m'établir, pendant quelque temps, au quartier général. Je m'y rendis le 24. Le Général en chef mita ma disposition une chambre dans la villa Santucci, où il était lui-mèm'e logé et me fit le meilleur accueil.
De là, je m'empressai, après lui en avoir donné connaissance, d'adresser à l'Assemblée constituante un message donnant des explications sur notre projet d'arrangement, dont nous maintenions les clauses, ^ y ajoutant toutefois un article ainsi conçu : m La République française garantit contre tcrate invasion étrangère les territoires des États Romains occupés par nos troupes. »
Cet article n'était que la reproduction d'un ordre, envoyé par le Général en chef à ses chefs de c(ht)S, lorsqu'on annonça la marche des Autrichiens dans les Etats romains, ordre qu'il m'autorisa à copier sur son registre de correspondance. Seulement, il me prévint qu'il l'avait tenu secret jusqu'à présent, et que, du moment où je jugeais utile d'en consigner l'expression dans notre projet d'arrangement avec les Romains, il n'a^'ait aucun motif pour s'y oj^oser.
MISSION A humij: 79
M. le général Oudinot me promit, de nouveau, de patienter, en attendant la décision suprême du gouvernement de la République, mais il restait préoccupé des observations des généraux sur l'inaction de Tannée. Il fut convenu que j'expliquerais, en Conseil, la situation i>olitique dans laquelle nous nous trou-» viens. Les chefs qui assistèrent à la réunion fm^ent les généraux de division Vaillant, Rostolan, Regnault de Saint-Jean d'Angely, les généraux de brigade Gueswiller,Le Vaillant, Molliére, et deux autres dont je n*ai pas recueilli les noms, l'Intendant en chef de Tannée, le colonel de Tirion, chef d'Etat-major.
Je donnai lecture d une partie de mes dépêches au Ministère ainsi que des documents qui les accompagnaient, en déclarant que j'étais décidé à m'opposer formellement à toute reprise d'hostilités contre Rome, avant l'arrivée des ordres du gouvernement de la République, me fondant sur le texte des dernières instructions envoyées au commandant en chef de l'armée, par la dépêche télégraphique du 10 mai. Plusieurs généraux prétendaient qu'une simple attaque sufiBrait pour faire ouvrir les portes de la ville, qu'il s'agirait, tout au plus, d'abattre un pan de mu-
raille et qu'il n'y aurait pas de résistance sérieuse. Je soutenais qu'ils étaient dans l'erreur ; qu'une fois les hostilités commencées, on serait entraîné à répandre beaucoup de sang et à détruire des édifices; que la résistance serait longue ; qu'il faudrait faire un siège en règle; que nous finirions certainement par en venir à bout, car rien ne résistait à une armée française, mais que je ne prendrais jamais la responsabilité de malheurs faciles à prévoir, et que le Général en chef n'avait aucune instruction qui l'autorisât à assumer, lui-même, cette responsabilité, en présence de mon opposition.
Le général Oudinot soumit à la délibération du conseil la question suivante :
« Est-il convenable d'abandonner les négociations et de recommencer l'attaque de Rome, sans s'arrêter aux conclusions de M. de Lesseps et sans attendre de nouvelles instructions? »
La majorité se montra d'abord disposée pour l'attaque immédiate; cependant, le général MoUière, connu par ses exploits en Algérie et le plus jeune des membres du conseil, n'avait pas encore parlé ; il fut appelé à donner son avis ; il dit qu'il regrettait, comme mili-
taire, de ne pas pouvoir se prononcer pour l'action, ainsi que le faisaient ses collègues ; mais que son opinion, quelque timide qu*elle pût paraître, étaitconformo à la mienne, et qu'il lui semblait difficile de ne pas m'accorder les huit jours que je demandais, en attendant les directions du ( louvernement. Ce langage porta la conviction dans tous les esprits. Il fut décidé que le statu quo serait maintenu.
Pendant mon séjour au quartier général, je n'ai pas cessé de continuer à entretenir, par l'intermédiaire de mon secrétaire particulier, M. Leduc, des rapports journaliers avec les autorités romaines et quelques personnages influents.
J'adressai, le 24 mai, l'avis suivant aux Français résidant à Rome :
« Pendant ma courte absence, le pavillon français continuera de flotter sur mon hôtel ainsi que sur les établissements publics français et même, si vous le désirez, à la fenêtre de chacune de vos habitations. Adressez-vous à M. de Gérando (chancelier de l'ambassade) pour toutes les réclamations que vous aurez à me faire passer. Je l'autorise à assister, d'une manière efficace, tous ceux d'entre vous qui n'auraient pas de
moyens d'existence. Soyez prudents et réservés avec tout le monde ; confiez vous à ma vigilance qui ne perd pas, un moment, de vue vos intérêts et ceux de notre pays.
V Envoyé extraordinaire et Ministre de la République française f en mission à Borne,
Signé : F. de Lesseps.
Message expédié du quartier général français à l'Assemblée constituante romaine, — 24 mai.
» M. le Président, je vous ai fait connaître, ce matin, » les motifs de mon absence momentanée de Rome. » Ici, vous pourrez facilement correspondre avec moi, » si vous le jugez à propos, ou me demander des expli- » cations. 11 y auramoins de temps perdu, car, me trou- » vaut continuellement avec l'honorable général Ou- » dinot, nous communiquerons, sans intermédiaire et » sans délai, et nouspourrons pluspromptementpren- » dre une décision. »
» Je commence aujourd'hui par vous donner spon- » tanément une explication sur l'art. 2 du projet d'ar- » rangement que j'avais commencé à discuter avec » MM. Sturbinetti, Audinot, et Agostini. Nous disions » que les Romains ont le droit de se prononcer libre-
» ment sur la forme de leur gouvernement. Quelques
M personnes ont prétendu que cet article n'était pas
» assez explicite, que nous nous réservions le droit de
» vous imposer, parla force,' un gouvernement quel-
» conque et que notre but était de faire renaître le
» passé dans toute sa vigueur. Je comprends qu'avec
» un peuple qui a une imagination aussi brillante que le » peuple de Rome, il est difficile, dans un moment de
» surexcitation, de le faire revenir à ses sentiments na-
» turels de sympathie, égarés par un malheureux ma-
» lentendu, sans le ramener à la vérité par des faits
» et non par une simple assertion. Aussi, je dois vous
» dire, à l'occasion de l'art. 2, que ,si nous n'avons pas
» parlé du Saint-Père, c'est que nous n'avons pas pour
» mission d'agiter, dans ce moment, cette question.
» En déclarant, dans l'art. 3, que nous ne voulons pas
» nous mêler de l'administration du pays, nous avons
» la ferme intention de ne pas contester aux popula-
» tions romaines la libre discussion et la libre décision
» de tous les intérêts qui se rattachent à l'administra-
» tion de leur pays.
» En un mot, notre but n'a pas été de vous faire la
» guerre, mais de vous prévenir des dangers de toute
» nature qui pourraient vous menacer. Vous conser- » verez vos lois, votre liberté.
» Il est encore faux que nous ayons jamais eu la
» pensée d'inquiéter chez vous les étrangers et mémo » les Français qui ont combattu contre nous. Nous les » considérons tous comme des soldats à votre service ; » et, s'il y en avait de cette catégorie qui ne respec- » tassent pas vos lois, c'est à vous de les punir, » puisque nous n'avons jamais songé' à détruire par » nos armes votre gouvernement.
» Cette lettre vous sera remise par mon secrétaire » particulier. Je n'ai pas besoin de vous recommander » de veiller à sa sûreté, pendant son séjour à Rome, » ainsi qu'à son retour, en le faisant accompagner » par un des dragons qui sont mis à ma disposi- » tion.
» M. le général Oudinot m'a chargé de vous dire » que les sentiments que je vous exprime sont entiè- » rement les siens. Il est également d'accord avec » moi pour ajouter à notre projet d'arrangement » le paragraphe suivant que je vous ai fait con- » naître.
» La République française garantit contre toute
» invasion étrangère les territoires des Etats ro- » mains occupés par ses troupes « Veuillez agréer, etc.
« Signé : F. de Lesseps. »
Le bon effet, produit dans rétat-major de Tarmée par le conseil tenu le 24, commençait déjà à disparaître; le 26, les velléités d'attaque et les plaintes contre l'inaction de l'armée reprenaient de la consistance. Pour calmer cette impression, j'écrivis à M. le Ministre des Affaires étrangères la dépêche suivante:
te mai.
Monsieur le Ministre,
Peu d'heures après le départ de ma dépêche d'hier, j'ai reçu, du Triumvirat, une note qui me demande, au nom de l'Assemblée Constituante, certaines déclarations ou des éclaircîissements préalables qui puissent démontrer, aux yeux de la population romaine, que nous ne voulons pas lui imposer notre amitié et notre protection, en commençant par lui tirer des coups de canon, et lui renverser, en cas de résistance, ses murailles et
ses monuments. Ceci constitue l'esprit du document dont je ne puis pas vous envoyer, dans ce moment, la copie, à cause de son étendue. Je vais y répondre. Mes deux lettres d'hier matin, envoyées à rAssemblée Nationale, ont porté leurs fruits et l'opinion publique commence à se prononcer fortement en faveur de l'arrangement que j'avais proposé. Seulement il faut que, de notre côté, nous ne blessions pas Tamour-propre des Romains, en parlant de siège, de coups de canon et en témoignant un trop grand empressement, pour faire faire à notre armée l'entrée à Rome, qu'elle désire, suivant moi, avec trop d'impatience. Ce côté de la question est aujourd'hui ma plus grande diflBculté. et m'occupe c(mstamment; je vous prie de vouloir bien vous concerter, avec M. le Ministre de la Guerre, afin que, dans le cas d'un retard imprévu dans la réussite des négociations, notre armée ne soit pas exposée à compromettre, par une impatience très légitime, du reste, de sa part, le grand but que nous nous proposons. Le seul inconvénient qu'il y aurait (et il est grave) à conserver, pendant plus.de quinze jours encore,
nos positions actuelles, serait l'approche de la saison des fièvres. J'ai bien l'espoir que nous pourrons terminer, avant de nous trouver placés dans l'alternative que, pour mon compte, je ne crois pas obligatoire, d'attaquer ou de faire décimer notre armée par les maladies. Cependant, comme il faut tout prévoir, je vous soumets la question suivante, que je vous serai obligé de faire résoudre, sans perte do temps, par le Gouvernement de la République :« L'armée française, campée dans la j)artie N.-O. de la ville, c'est-à-dire, dans celle où les émanations sont les plus dangereuses, en été, se trouvera-t-ello forcément dans l'obligation de rester en place ou d'attaquer Rome et d'être amenée, par conséquent, à la foudroyer, pour lui donner une preuve bien patente de notre amitié pour elle et de notre volonté de la protéger? » Je ne le pense pas, car il y aurait, sans doute, un terme moyen qui permettrait d'attendre et qui consisterait à changer le campement de nos troupes; à en placer, par exemple, la plus grande partie à Albano ou à Frascati, lieux toujours fort sains, ainsi que Icuirs environs. Ce changement
(le front n'impliquerait, de notre part, aucune idée de reculade, puisque nous nous trouverions toujours à portée d'entrer dans Rome, quand nous y serions appelés par le vœu bien exprimé de la population, vœu qui sera d'autant plus général et empressé que nous témoignerons moins d'impatience et que nous respecterons la juste susceptibilité des habitants d'une ville, qui ne veulent pas être embrassés par force. D'ailleurs, cette susceptibilité disparaît de jour en jour; le général Oudinot et moi, nous ne négligeons rien de ce qui peut contribuer à faire réussir la conciliation. Seulement, il est important qu'il reçoive, le plus promptemerit possible, de nouvelles instructions, car lui et les officiers généraux placés sous ses ordres sont encore sous l'impression de celles qui se rapportaient uniquement à l'entrée, pacifique ou violente, de nos troupes à Civita-Vecchia. On comprend qu'au début de l'expédition, il fut nécessaire d'occuper, de gré ou de force, dans l'intérêt bien entendu des populations romaines, un point qui devait seiTir de base à toutes nos opérations; mais, une fois établis là, il était et il doit être convenu
que toutes nos démarches doivent tendre à rassurer le reste des États romains et particulièrement les habitants de Rome.
Que le Gouvernement décide sans retard et no me
laisse pas plus longtemps entre Tenclume et le marteau.
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, etc.
F. DE Lesseps.
P. S. — Une députation romaine est arrivée, hier soir, au camp du général en chef et lui a ofiFert, au nom du Triumvirat, une provision de cinquante mille cigares et de deux cents livres de tabac pour l'armée française. Cette députation a été parfaitement reçue. Le général Oudinot a dit d'excellentes paroles ; j*en ai ajouté, de mon côté, quelques-unes qui avaient surtout pour but, d'après une observation d'un des députés, de faire comprendre que les intentions de notre gouvernement étaient absolument conformes à nos déclarations, et qu'il n'a jamais eu l'arrièrepensée de violenter, dans l'avenir, les populations romaines.
Le 29 Mai.
Monsieur le Ministre,
J*ai l'honneur de vous transmettre, sous les N"*' 1 et 2, les dernières communications qui ont eu lieu entre les autorités romaines et moi. L'importance de ces documents disparait d'ailleurs devant la déclaration que je vais envoyer aujourd'hui à Rome, et qui, après m'étre concerté avec le général Oudinot, nous a paru nécessaire, non seulement à cause de la marche des Autrichiens, mais aussi pour donner au parti de la conciliation une occasion décisive de faire triompher son opinion dans l'Assemblée Constituante.
M. de Rayneval est venu, avant-hier, au quartier général; j'ai eu avec lui une très longue conférence, à la suite de laquelle il a été convenu qu(» nous nous passerions réciproquement une note. Je vous prie de vouloir bien parcourir cette» correspondance, dans laquelle chacun de nous a développé avec conviction les principes qui l'avaient dirigé .
MISSION A HOMK 91