‹ Souvenirs de quarante ans dédiés à mes enfantsChapitre 3 sur 33 · ANNEXE N · texte numérisé non relu

ANNEXE N

Rome, S5 mai. Le Triumvirat à M. d(5 Lesseps.

Nous avons eu rhonneiir de vous fournir, dans notre note du 16, quelques renseignements sur l'accord unanime qui a présidé à installation du gouvernement de la République romaine. Il nous faut, aujourd'hui, vous parler do la question actuelle, telle qu'elle est posée de fait, sinon de droit, entre le gouvernement français et le nôtre. Vous nous permettrez de le faire avec toute la franchise que réclament lurgence de la situation et les sympathies internationales qui doivent dominer entre la France et l'Italie.

Notre diplomatie, c'est la vérité: et le caractère donné à votre mission. Monsieur, nous est une garantie que la meilleure interprétation [possible sera toujours donnée à tout ce que nous aurons l'honueMir de vous dire.

Permettez-nous, Monsieur, de remonter, un instant, à la source de la situation actuelle. A la suite dc^ conférences et d'arrangements qui eurent lieu sans que le gouvernement de la République romaine fût

appelé à y intervenir, il fut, il y a quelque temps, décidé par les puissances catholiques européennes : 1** qu'une modification politique aurait lieu dans le gouvernement et dans les institutions de l'Etat romain ; 2** que cette modification aurait pour base le retour de Pie IX, non comme pape, ce qui ne rencontrerait pas d'obstacles chez nous, mais comme prince et souverain temporel ; 3** que si, pour atteindre ce but, une intervention combinée était jugée nécessaire, l'intervention aurait lieu.

Nous voulons admettre que, tandis que, pour quelques-uns des gouvernements contractants, le seul et unique mobile était un rêve de restauration générale et un retour absolu aux traités de 1815, le gouvernement français ne fut entraîné dans cet accord, que par suite d'informations erronées, tendant systématiquement à lui peindre l'état romain comme livré à l'anarchie et dominé par la terreur, exercée au nom d'une audacieuse minorité.

Nous savons de plus que, dans la modification proposée, le gouvernement français avait l'intention de représenter une influence plus ou moins libérale, opposée au programme absolutiste de l'Autriche et de

Naples. Il n'en est pas moins vrai que, sous la forme despotique ou constitutionnelle, sans ou avec des garanties libérales aux populations romaines, la penijîée dominante, dans toutes les négociations auxquelles nous faisons allusion, a été un retour quelconque vers le passé, une transaction entre le peuple romain et Pie IX, considéré comme souverain tempo- ^^J- Nous ne pouvons pas nous dissimuler, Monsieur, q^ie oe fut sous l'inspiration de cette pensée que fut conçue et exécutée l'expédition française. Elle a eu P^vir but, d'un côté, de jeter l'épée de la France dans ^^ l>alance des négociations qui devaient s'ouvrir * ^^me ; de garantir, de l'autre, la population romaine ^e tout excès rétrograde, en posant, toutefois, pour condition, la reconstitution d'une monarchie constitutionnelle en faveur du Saint-Père. Ce but, Monsieur, résulte pour nous, à part les informations précises que nous croyons posséder sur le concert antérieur, des proclamations du général Oudinot, des déclarations formelles des envoyés successifs au Triumvirat, du silence obstinément gardé, toutes les fois que nous avons cherché à aborder les questions politiques et à obtenir une déclaration formelle du fait constaté dans

notre note du 16, que les institutions, par lesquelles se régit, en ce moment, le peuple romain, sont l'expression libre et spontanée du vœu inviolable des populations légalement interrogées. Le vote, au reste, de l'Assemblée française, vient lui-même implicitement à l'appui du fait que nous affirmons. En face d'une pareille situation, et sous la menace d'une transaction inadmissible et de négociations que l'état de nos populations ne provoque nullement, notre rôle. Monsieur, n'était pas douteux : résister. Nous le devions à notre pays, à la France et à l'Europe entière.

Nous devions, pour remplir un mandat loyalement donné et loyalement accepté, maintenir à notre pays l'inviolabilité, autant que cela nous était possible, de son territoire et de ses institutions, unanimement acclamée par tous les pouvoirs, par tous les éléments de l'État.

Nous devions conquérir le temps nécessaire pour en appeler de la France mal informée* à la France mieux informée, pour éviter, à la République sœur, la tache qui lui serait échue si, précipitamment entraînée par des suggestions étrangères, elle était presque, à son insu, complice d'une violence à laquelle nous

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ne saurions trouver l'égale, si ce n'est on remontant à 1772, au premier partage de la Pologne.

Nous devions à l'Europe de maintenir, autant qu'il était en nous, le principe fondamental de toute vie internationale, l'indépendance de chaque peuple en tout ce qui concerne son administration intérieure. Nous le disons avec orgueil, car, si c'est avec enthousiasme que nous résistons aux tentatives <le hi monarchie napolitaine et à notre éternelle (umemie, l'Autriche, ce n'est qu'avec une profonde douleur que nous nous voyons contraints de résister aux armes françaises; nous croyons avoir bien mérité, en suivant cette ligne de conduite non seulement de votre part, mais des peuples européens.

Vous connaissez. Monsieur, les événements qui se sont produits depuis l'intervention française. Notre territoire a été envahi par le roi de "Naples, quatre millesoldats espagnols ont dû s'embarquer, le 17, pour nos côtes, dans un but d'invasion. Les Autrichiens, après avoir surmonté la résistance héroïque de Bologne, se sont avancés sur la Romagne et sont, aujourd'hui, en pleine marche sur Ancône. Nous avons battu et repoussé, hors de notre territoire, les

forces du roi de Naples. Nous en ferions de même, c/est notre foi, des forces autrichiennes, si l'attitude du corps expéditionnaire français n'entravait pas notre activité.

C'est à regret que nous disons cela, mais il faut enfin, Monsieur, que la France sache ce que l'expédition de Civita-Vecchia, conçue, disait-on, dans un but de protection, nous coûte.

Il est douloureux d'avoir à affirmer des choses pareilles; mais nous affirmons. Monsieur, que de toutes les interventions, dont on cherche à nous accabler, l'intervention Française est celle qui nous a été la plus fatale. Contre les soldats du roi de Naples et les Autrichiens, nous pouvons nous battre, et Dieu protège les bonnes causes. Nous ne voulons pas nous battre contre les Français. Nous sommes, envers eux, en état, non de guerre, mais de simple défense. Mais cette position, la seule que nous voulions avoir, partout où nous rencontrons la France, a pour nous tous les inconvénients, sans aucune des chances favorables de la guerre. L'expédition française. Monsieur, nous a, dés l'abord, forcés d'opérer un mouvement de concentration de nos troupes qui a laissé

notre frontière ouverte h l'invasion autrichienne, et Bologne et les villes de la Romagne désarmées. Les Autrichiens en ont profité. Après huit jours d'une lutte héroïque, soutenue par la population, Bologne a dû succomber.

Nous avions acheté, en France, des armes pour uousdéfendre ; ces armes, au nombre de dix mille fusils au moins, ont été séquestrées entre Civita-Vecchia t;l Marseille,; elles sont en vos mains. D'un seul coup, vousnousavezenlevédixmillesoldats, cartout homme armé est un soldat contre les Autrichiens. Vos forces ■''ont sous nos murs, à une portée de fusil, disposées comme pour un siège. Elles y restent sans but, sans Programme avoué. Elles nous ont forces d'entretenir 'a ville en un état de défense qui obère nos finances. Elles nous forcent d'y garder un chiffre proportionné ^'^ troupes, qui pourraient sauver nos villes de l'occupation et des dévastations autrichiennes. Elles t^ntra^ent notre circulation, nos approvisionnements, nos courriers. Elles tiennent les esprits dans un état d^ surexcitation qui pourrait, si notre population était V£V^\i\s bonne et moins dévouée, entraîner des consé- ^^vjences nuisibles. Elles n'engendrent pas l'anarchie,

ni la réaction, car l'une et Fautre ne sont pas possibles à Rome : elles sèment l'irritation contre la France, et c'est un malheur assez grave pour nous, qui étions habitués à l'aimer et à espérer en elle.

Nous sommes assiégés. Monsieur, assiégés par la France, au nom d'une mission de protection, tandis que, à quelques lieues de nous, le roi de Naples emporte, en fuyant, nos otages et que les Autrichiens égorgent nos frères.

Vous avez, Monsieur, présenté des propositions.

Ces propositions ont été déclarées inadmissibles par l'Assemblée, et nous n'avons plus à nous en occuper aujourd'hui ; vous en ajoutez une aux trois qui ont été rejetées. Cette proposition nous dit que la France protégera, de tout envahissement étranger, toutes les parties du territoire romain occupées par ses troupes. Vous devez sentir vous-même, Monsieur, qu'il n'y a rien là qui change notre position. Les parties du territoire occupées par vos troupes sont de fait protégées, mais, si c'est pour le présent, à quoi se réduisent-elles ? Si c'est pour l'avenir, n'avons-nous pas d'autres voies ouvertes à la protection de notre territoire qu'en vous le livrant tout entier ?

Lie nœud de la question n'est pas là : il est dans l'occupation de Rome. Cette demande forme, jusqu'ici, la condition première de toutes les propositions présentées. Or, nous avons eu l'honneur de vous le dire, Monsieur, cela est impossible ; jamais le peuple n'y consentira. Si l'occupation de Rome n'a pour but que de la protéger, le peuple vous exprimera sa reconnaissance; mais il vous dira que, capable de protéger Rome par ses propres forces, il croirait se déshonorer à vos yeux, et faire acte d'impuissance en déclarant qu'il lui faut, pour se défendre, quelques régiments de soldats français. Si l'occupation n'a pour but, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'une pensée politique, le peuple, qui s'est donné librement des institutions, ne peut pas se résoudre à la subir. Rome est sa capitale, son palladium, sa ville sacrée. Il sait fort bien qu'à part ses principes, à part son honneur même, il y a, au bout de toute occupation de sa ville, la guerre civile. Il se méfie de toute insistance. Il prévoit, une fois les troupes admises, des changements dans les hommes et dans les institutions, qui seraient funevStes à sa liberté.

Il sait qu'en présence de baïonnettes étrangères,

rindépendaiice de son Assemblée, de son gouvernement, ne serait plus qu un vain mot. Il a sans cesse Civita-V(»cchia devant les yeux.

Sur ce point là, monsieur, croyez-le bien, sa volonté est irrévocable. Il se fera massacrer, de barricade en barricade, plutôt que de se soumettre. Les soldats de la France veulent-ils, peuvent-ils massacrer un peuple de frères qu'ils viennent protéger, parce qu'il n'entend pas leur livrer sa capitale ?

Il n'y a, pour la France, que trois rôles à jouer dans les Etats romains.

La France doit se déclarer pour nous, contre nous, ou neutre.

Se déclarer pour nous, c'est reconnaître formellement notre République, et combattre, côte à côte, avec nos troupes contre les Autrichiens.

Se déclarer contre nous, c'est écraser, sans motif, la liberté, la vie nationale d'un peuple d'amis, et combattre, côte à côte, avec les Autrichiens.

La France ne peut pas faire cela. . Elle ne veut pas risquer une guerre européenne pour nous défendre comme alliée. Qu'elle reste donc neutre dans la contestation qui se vide entre nous et nos ennemis. Hier

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encore, nous espérions plus d'elle, aujourd'hui nous ne lui demandons que cela.

L'occupation deCivita-Vecchia est un fait accompli, soit. La France croit que, dans l'état actuel des choses, il ne lui sied pas de se tenir éloignée du (*hamp de bataille. Elle pense que, vainqueurs ou vaincus, nous pouvons avoir besoin de son action modératrice ou de sa protection. Nous ne pensons pas comme elle ; mais^ nous n'entendons pas réagir contre elle.

Qu'elle garde Civita-Vecchia. Qu'elle étende même

5es cantonnements, si le nombre de ses troupes vient

à le réclamer, aux localités salubres qui se trouvent

sur le rayon de Civita-Vecchia à Viterbe. Qu'elle

attende là l'issue des combats qui vont se livrer.

■'^oiites les facilités lui seront offertes ; tous les

'-^^rrxoignages de franchci et cordiah» sympathie lui

^^^nt donnés ; ses officiers visiteront Rome ; ses sol-

^^ts auront tous les soulagements possibles. Mais que

î^a neutrahté soit sincère et sans arriére-pensée.

Qu'elle le déclare en termes explicites. Qu'elle nous

laisse libre de jeter nos forces dans la mêlée. Qu'elle

nous rende nos armes. Qu'elle ne ferme pas, avec ses

('roiseurs, nos ports aux hommes des autres parties

de l'Italie qui veulent nous venir en aide. Qu elle s'éloigne surtout de nos murs, et que, l'apparence même de rhostililé cesse entre deux peuples qui, plus tard, nous n'en doutons pas, sont destinés à s'unir dans la même croyance internationale, comme ils le sont, aujourd'hui, dans une même forme de gouvernement.

Agréez, monsieur, etc.

Les Triumvi7*s,

Mazzini, Armellini, Saffi.

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