MEMORANDUM
*^^rti de Paris sous l'impression de l'affaire du 30 ^vï^il, et venu pour traiter avec les populations romai- ^^^î je n'ai pas besoin de rappeler que je n'ai ni
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voulu, ni souflFert que Von pût jamais séparer ma cause de celle de mon gouvernement et de Thonorable chef de l'armée française.
Pour arriver à persuader que les dispositions du ' gouvernement de la République et de son général étaient les mêmes, avant le 30 avril et après, je ne me dissimulais pas tous les obstacles que j'avais à surmonter. Aujourd'hui, j'ai réussi.
Je suis disposé à signer immédiatement, sauf quelques modifications, et le rejet de l'article 3, relatif à la reconnaissance de la République Romaine, le contre-projet envoyé par le triumvirat et approuvé par l'Assemblée cx)nstituante romaine aussi bien que par les sénateurs et conservateurs de la municipalité de Rome, dans la conviction que cet acte affermit à jamais, en Italie, l'influence française, maintient l'honneur sans tache de notre armée et de notre glorieux drapeau.
Signé : F. de Lesseps.
Quartier général de la villa Santucci.
30 rrîai 1849,
M. Espivent me rendit bientôt, par l'ordre du général, le dossier qu'il n'avait pas eu le temps de lire, parce qu'il était trop occupé des détails de son service et des ordres à donner à l'armée. 11 ajouta, cependant, que je m'expliquerais plus tard dans la salle du conseil, où se réuniraient les généraux dont les campements étaient rapprochés du quartier général.
A quatre heures, les officiers généraux étaient réunis. La lecture que je fis des derniers documents, les observations, puis^H^s dans le péril et l'urgence de la situation, le manque d'ordres, de la part du Gouvernement de la République, dont les instructions télégraphiques du 10 devaient nous servir encore de règle, rien ne put changer la détermination du général Oudinot. La manière doïit elle se manifesta rendit impossible toute discussion, et me mit dans la nécessité d'opposer mon caractère officiel à des emportements que je déclarai ne pouvoir supporter.
Une scène semblable se renouvela, dans la nuit, en présence d'un de mes amis, le capitaine de frégate Chaigneau, commandant le Magellan, Mais ma fer-
meté, appuyée d'un geste de ma maiu tenant la poignée de mon épée, sur une menace de me faire arrêter, eut heureusement pour résultat de faire révoquer, au dernier moment, sur toute la ligne des avant-postes, les ordres déjà donnés pour une attaque immédiate.
Cependant, comme je craignais que ces ordres n'arrivassent pas à temps pour prévenir des engagements déplorables, je fis connaître à Rome, où je me rendis immédiatement, que Ton ne devait pas s'inquiéter de nos mouvements, destinés seulement à nous assurer des positions dont les armées étrangères, en marche sur Rome, pourraient s'emparer. Sans cet avis, on n'aurait pas occupé pacifiquement le Monte Mario. L'aide de camp envoyé pour contremander cette occupation arriva trop tard. Je revins dans la nuit au quartier général.
Le 31 au matin, le général Oudinot, ayant su que je faisais mes préparatifs pour retourner à Rome, me fit prier par un de ses aides de camp de passer chez lui avant départir; je répondis que c'était mon intention, parce que j'avais une dernière note à lui remettre à lui-même. Le général me dit qu'il regrettait vive-
ment ce qui s'était passé entre nous; je ne le^ laissai pas achever et je pris la main qu'il me tendait. Je lui annonçai que j'allais me rcîndre en ville, pour y terminer la négociation, d après la base de notre projet annoté. Afin de lui montrer que je prévoyais le cas où, conformément à notre ancienne et constante opinion, je ne stipulerais pas l'occupation immédiate de Rome par l'armée française, j'eus la précaution de lui lire la note suivante dont il garda l'original.
« Il est utile, jusqu'à ce que toutes les passions soient calmées, d'éviter le coi>tact de l'armée avec une population que tant de causes laissent encore en effervescence.
« L'air de Rome est insalubre, l'été.
^< Le séjour à Rome d'une partie quelconque de ^otre armée, ainsi que je n'ai cessé de le déclarer, dès ^^ l>remière conférence qui eut lieu avec M. d'Har- ^cnjx*t, pourrait nous engager dans les questions inté- ^^^^^Jixes romaines plus que nous ne voudrions et ^^Xïi promettre notre Gouvernement. M. de Rayneval 'A ^té d'avis que le service militaire, fait par nos ^^^^vipes en même temps que par les troupes romaines, Ivii Semblait on ne peut plus nuisible à nos intérêts.
« Le malaise général provenant des embarras du trésor, les comptes à rendre pour remploi de sommes immenses dépensées sans contrôle, sont autant de difficultés insurmontables pour le Gouvernement actuel, s'il se consolidait et pour tout autre pouvoir qui lui succéderait. L'administration, ayant intérêt à se justifier, vis-à-vis de la population, des embarras dans lesquels elle se trouvera nécessairement, par suite de toutes les mesures révolutionnaires qui ont été prises, cherchera sans doute à en faire attribuer les effets à une occupation française. Cette occupation forcée pourrait, en outre, avoir pour résultat d'entretenir contre nos soldats une irritation et des désirs de vengeance que le moindre incident pourrait dévolopper d'une manière fâcheuse. N'est-il pas plus à propos d'attendre que de pareils sentiments aient disparu ? Alors la population ira elle-même au devant des Français pour les conduire à Rome ; ce ne sera peut-être qu'un retard do ijuelques jours. Nous avons beau déclarer que nous ne nous mêlerons pas de l'administration de Rome, une occupation militaire de la ville nous y mêlerait, dans ce moment, malgré nous, et nous ferait assumer une part
deresj)onsabilité qu'il est désirable, je le ré{H,»te, de lais^or toute entière aux autorités locales. Une fois pntrt:*i=^ à Rome, dans les conditions de Toblif^ation et de \i\, force imposée, pouvons-nous réjK>ndre que la forcro ne sera pas encore nécessaire plus tard pour nous -y maintenir, et que nous serons libres de nous retire* r, lorsque notre but politique s(»ra rempli et que la France aura besoin de nippcder ses soldats ? Il me paraît inutile de m'appesantir davantage sur cette situation, ainsi que sur les autres circonstances RÎ^ves que je n'ai fait qu'indiquer rapidement.
F. DE Lesseps.
Quartier général de ia villa Santacci.
'^^ fi. — M. de Rayneval m'écrit deCiaëte, à la date du 2S, que, d'après des correspondances de Rome, cetto ville est décidée à se défendre. Il ajoute : Let* ^^^orf*« ne se soucieraieiit pas d'affronter les jjérils «U-y^^ réaction dont Us comptent que nous leur ^P^y^Qnerons les frais. C'est ainsi quej'avais jugé les ciios^j,^ dès le premier jour de mon (*ntrée à Rom(». Je suis bien aise que cette opinion, si peu conforme à tout
ce qui avait été dit jusque-là, soit confirmée par les nouvelles de Gaëte.
Le général me remit un billet au crayon, dans lequel Taide de camp, envoyé auprès du commandant de la colonne chargée de prendre position sur le Monte-Mario, prévenait qu'il n'était pas arrivé à temps pour contremander le mouvement. Ce billet était destiné à rassurer les autorités romaines sur nos dispositions. Il me servit, en effet, pour expliquer aux Triumvirs le mouvement sur Monte-Mario.
A mon arrivée à Rome, j'avais trouvé les membres du pouvoir exécutif fort émus de l'occupation de ce point stratégique important. De nombreuses plaintes leur avaient été adressées à ce sujet de tous les quartiers de la ville, qui commençait à s'alarmer.
Je leur fis comprendre que c'était un malentendu. Il me promirent de ne rien négliger pour calmer la population.
Je leur remis une dernière proposition que j'avais étudiée avec un grand soin, et que je croyais être l'expression, aussi fidèle que possible, de mes instructions et des intentions du Gouvernement, telles que les attestaient du moins les paroles prononcées, à la tri-
bune de TAssemblée Nationale, par les ministres, dans les séances du 16 avril, 7 et 9 mai.
Mes propositions ne répondaient pas aux espérances des Triumvirs, parce qu'elles ne faisaient pas mention de la République Romaine que je ne pouvais pas reconnaître, et qu'elles ne garantissaient contre l'invasion étrangère que les territoires occupés par nos troupes. Elles furent, cependant, acceptées par eux comme une nécessité. M. Mazzini me dit que, si rassemblée les accueillait, ce serait la preuve que j'aurais inspiré une grande confiance dans les intentions du Gouvernement ; car si ces intentions n'étaient pas telles que je lés annonçais, il y aurait le plus grand danger pour les Romains à souscrire à mon projet. £n effet, ajouta-t-il, les positions dont nous allons ^ous faciliter, à votre choix, la possession autour de Sourie, et la faculté que vous vous réservez de ne repo lisser nos ennemis extérieurs que dans le cas où ils ^^^^draient vous toucher vous-mêmes, livrent notre ^rjw\^lence politique à votre bonne foi.
L'Assemblée Romaine, réunie le même jour, extraordinairement, en comité secret, adopta mon projet, à l'unanimité, moins trois voix.
Ce résultat me fut annoncé par la lettre suivante des Triumvirs :
« Monsieur,
« Voici le résultat de la longue discussion de la Chaftnbre :
« Article premier. L'appui de la France est assuré aux populations des Etats Romains* Elles considèrent l'armée française comme une armée amie qui vient concourir à la défense de leur territoire.
« Art. 2. D'accord avec le Gouvernement Romain, et, sans s'immiscer en rien dans l'administration du pays, l'armée française prendra les cantonnements extérieurs convenables, tant pour la défense du pays que pour la salubrité des troupes.
Les communications seront libres.
Art. 3, La République Française garantit, contre toute invasion étrangère, les territoires occupés par ses troupes.
Art. 4. Il est entendu que le présent arrangement devra être soumis à la ratification de la République Française.
Art. 5. En aucun cas, les effets du présent engage-
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ment ne pouront cesser que quinze jours après la comnmnication officielle de la non-ratification.
» Je ne vois pas que les légers changements de rédaction, apportés au projet, puissent être sujets à objections. Si cela est, il ne reste plus qu'à arranger les moyens, la forrn^ de la communication. » Il est impossible de tirer, ce soir môme, une députation de la Chambre, pour l'envoyer au quartier général; mais nous pourrions obtenir que le Sénateur de Rome, Sturbinetti ( Président de te Municipalité ) fit partie de celle que nous formerions demain.
» Les bases une fois admises, on élirait tout de suite des plénipotentiaires qui se rendraient au camp pour s'entendre sur les détails, choix des cantonnements, première conséquence de la convention, invitation au général en chef et à son état major de venir habiter Rome avec une garde d'honneur, etc., etc.
» Croyez, Monsieur, à l'estime profonde de vos dévoués.
» J. Mazzini, a. Saffi, Armbllini. »
Nous ne crûmes pas devoir fixer à l'avance le nombre d'hommes qui formeraient la garde du général en chef; nous convînmes seulement que, par la clause qui établissait la liberté des communications entre la ville et ses cantonnements extérieurs, il serait loisible au général de faire, tour à tour, passer par la ville tous les corps de l'armée.
Je fis ensuite préparer trois expéditions de l'arrangement, qui furent immédiatement signées par les Triumvirs, autorisés à cet eflTet par l'assemblée romaine et par le corps municipal.
Le général, auquel je donnai lecture du projet, déclara, lorsqu'il fut question des cantonnements, qu'il ne signerait pas.
Il refusa d'entendre aucune explication et, comme il prenait un ton qui ne me convenait pas, je dus lui répondre avec une énergie qui coupa court à toute discussion.
Comme j'avais la conviction que ce projet satisfaisait à toutes les nécessités, aussi bien que le précédent, approuvé par le général, qu'il n'en dénaturait pas l'esprit, et que, sous plusieurs rap-
port:^ nous devions même le préférer, il m'était ^n3x>ossible de céder, surtout lorsque je savais que ^^^*^^ntion du général Oudinot était de profiter d^ 1^ rupture des négociations, sans attendre les o^*^*"^^s officiels de Paris, car je ne doutais plus d^ ^^iDn entente secrète avec les membres de notre Ô^^^^^^^ernement appartenant au parti réactionnaire. 1^ Xïie rappelai le vote de TAssemblée Natio- "0^*^^ du 7 mai, qui avait déterminé ma mission ; \^ "Venais encore de relire les paroles prononcées ^ ^^ tribune, le 9 mai, par le Président du Conseil, ^'^près lesquelles je devais être lexpression fidèle, exacte^ de la pensée de VAssemblée et de celle du Gouvemementy quant au but, quant au caractère que devait, jusqu'au bout et à travers toutes les éventus^lités, 'conserver Vexpédition française. Je connaissais tous les moyens de défense de la ville, j'étais certain qu'avant d'avoir reçu tous nos renforts et un matériel complet, nous ne pourrions pas réussir à l'emporter d'assaut ; que la résistance serait énergique et générale. La suite de mon séjour à Rome n'avait fait que me confirmer dans l'opinion que j'avais exprimée à ce sujet, dès le 15 mai, le jour
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même de mon arrivée. Je voyais notre Gouvernement engagé de la manière la plus déplorable, nous devions, jusqu'à nouvel ordre, obéir aux prescriptions formelles de la dépêche télégraphique du 10 mai, qui autorisaient l'entrée à Rome, si Von était d'accord avec les habitants et qui permettaient Tattaque si Von. y était contraint^ et dans le ca«, seulement^ où i Von aurait les chances de succès les plvis positivesi
Pouvais-je donc déchirer moi-même ma convention
et me dispenser de la soumettre au jugement de mon
' Gouvernement qui, en définitive, m'avait exclusive-
I ment chargé de négocier avec les autorités romaines
1 et de conclure avec elles des ^rangements partiels ?
Enfin, je considérai que l'essentiel était d'empêcher une attaque immédiate et imprudente ; que mon arrangement provisoire aurait pour résultat de la suspendre, au moins pendant quelques jours, et de laisser au Gouvernement le choix de la paix on de la guerre. J'avais d'ailleurs prévenu, par une dépêche du 22 mai, M. le ministre des Affaires étrangères que, si l'on se décidait à adopter une ligne autre que celle que je croyais être la conséquence du vote du 7 mai, je demandais à être rappelé.
MISSION A ROMB 151
Mù par ces considérations, je pris le parti de ne pas
m 'arrêter àropposition du général Oudinot. Je si*
gnm, en sa présence, et je laissai, sur sa table, un des
trois exemplaires de la convention. Je lui dis que
yallstis envoyer le second exemplaire à Paris par M. le
coloixel Lavelaine de Maubeuge ot que le troisième
resterait entre les mains des autorités romaines.
rt^xtré à Rome, dans la nuit, je reçus, le lendemain
^^trî:in, le 1*' juin, une lettre du général Oudinot qui
protestait contre l'arrangement conclu avec la ville.
^^ Triumvirat m'envoya ensuite copie d'une com-
^^ï^ i cation par laquelle le général Oudinot regardait
corrixxie non avenu ce que j'avais fait. Je répondis
^^ > I)Our ce qui mo concernait, je^maintenais l'arran*
gem^ut^ sauf la ratification de mon Gouvernement, et
^^ 3 e me disposais à partir pour Paris. Voici les do-
cuxxi^nts concernant les derniers incidents de ma
fission.
Rome, 1*' juin 1840.
Monsieur le Ministre,
^a dépêche du 29 mai était accompagnée d'une d^ ^*^^Tation, en forme d'ultimatum, adressée, de con-
cert avec M. le général Oudinot, aux autorités romaines. Le résultat que j'espérais a été atteint : neuf heures avant l'expiration du terme fixé, j'ai reçu du président de l'Assemblée Constituante et des membres de la Municipalité, composée de tout ce qu'il y a de plus distingué à Rome, des réponses très satisfaisantes ; le pouvoir exécutif chargé de s'entendre avec moi et de mener à bonne fin l'arrangement proposé, m'envoyait en même temps un contre projet. Ce document, en marge duquel j'ai mis immédiatement mes observations, était de nature à être pris en considération et me prouvait que les personnes décidées, peu de jours avant, à entraver tout essai de conciliation, n'étaient plus maîtresses de la situation. Les pièces cijointes, mentionnées dans un bordereau et les explications verbales que vous pourrez recevoir de M. le colonel de Maubeuge, vous apprendront comment la conduite, bien imprévue et bien douloureuse pour moi, de M. le général Oudinot, a contrarié mes opérations et a été sur le point de les faire échouer... Malgré une opposition et des difficultés auxquelles je devais être loin de m'attendre, un arrangement a été convenu entre les autorités romaines et moi.
'*ai l'honneur de vous transmettre un des trois origiiaaux, dont le second est resté entre les mains du Triiimvirat et le troisième a été gardé par M. le général Oudinot. Vous remarquerez que j'ai supprimé larticile 2, du précédent projet, où il était question du droit; clés populations romaines de se prononcer sur lafoï-x»g(jQ leur gouvernement, droit que, d'ailleurs, ilno\:i^sgejpait difficile de contester, mais dont la re- CQï^Txaîssance, d'après les observations de M. deRay- ^^^H.1 ^ avait fortement augmenté les susceptibilités de
^ ^ position au quartier général serait fausse, elle
^ïiit également à Rome. Je considère donc ma
^^s\on comme étant terminée, ou tout au moins,
forcément suspendue et je vais recommander à M. de
Gérando les intérêts des Français restés à Rome. . .
Mes préparatifs de départ ne seront pas
longs, je suivrai de très près le porteur de cette dépèche.
Veuillez, agréer, etc.
Ferdinand de Lesseps.
Le Triumvirat à M. de Lesseps.
Rome, somaf.
Monsieur,
Nous avons reçu la déclaration du 29 mai que vous nous avez fait l'honneur de nous adresser, L'Assem* blée, à laquelle copie a été pareillement adressée, ayant confirmé sa première décision, qui nous déléguait tout pouvoir pour traiter, c'est à nous qu'il appartient de répondre. Nous le faisons, Monsieur, avec empressement. Si nous ne nous sommes pas hâtés de répondre à votre note du 26, c'est que ne contenant pas de proposition de la part de la France, ni une discussion sur celle que nous avions eu l'honneur de vous communiquer, elle ne paraissait pas réclamer de réponse urgente.
Nous avons soigneusement examiné votre déclaration, et voici les modifications que nous croyons vous soumettre. Comme vous le remarquerez d'un coup d'oeil, elles portent beaucoup plus sur la forme que sur le fond.
Nous aurions bien des développements à donner à l'appui des changements que nous proposons, chan-
gements réclamés, croyez-le bien, Monsieur, non seulement .par les caractères du mandat que nous tenons de TAssemblée, mais aussi par le vœu bien explicite de notre population, en dehors duquel il ne pourrait y avoir de convention définitive et efficace possible. Mais le temps presse et il faut renoncer aux détails. Nous aimons mieux, d'ailleurs, nous enfler à votre loyauté et à la vive sympathie que vous avez si souvent exprimée pour notre cause et ses destinées- Ce n'est pas de la diplomatie, permettez-nous de le répéter. Monsieur, qui peut se faire entre nous. C'est un appel dépeuple à peuple, franchement et cordialement exprimé, sans méfiance comme sans arrièrepensée. Plus que toute autre nation, la France est faite pour l'entendre et pour le comprendre.
Cet appel à la cessation d'im état de choses anormal et qui, entre la République française etnous, après surtout la déclaration de votre Assemblée, et ces sympathies nouvellement exprimées par le peuple français à notre égard, deviendrait, en se prolongeaat, absolument inconcevable, nous vous l'adressons aujourd'hui. Monsieur, pour la dernière fois, avec toute la puissance de conviction et de désir qui vit en
nous. Qu'il vous soit sacré, Monsieur, car il résume les convictions inébranlables et les désirs ardents d'un peuple petit, mais brave et honnête, qui se souvient de ses ancêtres, qui n'a pas oublié qu'ils ont fait quelque chose pour le monde, et qui, combattant aujoud'hui pourune cause sacrée, celle de son indépendance etde sa liberté, est bien irrévocablement décidé à suivre leurs traces. Le peuple. Monsieur, a le droit d'être compris par la France et de trouver en elle un appui et non une puissance hostile. Il a le droit de trouver en France, fraternité et non une protection, dont la demande, aujourd'hui, serait interprétée par l'Europe môme comme un cri de détresse, comme une déclaration d'impuissance, l'avilissant à ses propres yeux, et le rendant indigne de cette amitié de la France, sur laquelle il a toujours compté. Ce cri de détresse ne lui sied pas. Il n'y a pas d'impuissance pour un peuple qui sait mourir ; et il serait peu généreux, de la part d'une nation grande et fière, de méconnaître le beau sentiment qui inspire ce peuple.
Il faut, Monsieur, que cet état de choses cesse : il faut que la fraternité ne sou pas, entre nous, un simple mot, sans résultats pratiques ; il faut que nos cour-
riei^^ , nos troupes, nos armes puissent librement circuler ^^ur toute retendue de notre territoire. Il faut que les rt omains ne soient plus condamnés à regarder avec soi:ii:>^on des hommes qu'ils étaient habitués à regarder coiXi:i:ïQe des amis. Il faut que nous puissions nous déîe3.cix*e, avec toutes nos ressources, contre les Autricbi^ x:is qui bombardentnosvilles. Ilfautqu'onne puisse pl'-"^^ méconnaître, nulle part, les bonnes et loyales int^iritions de la France. Il faut qu'on ne puisse pas ^^^^ , en Europe, qu'elle nous ravit nos moyens de dèf exîse, pour nous imposer plus tard une protection 9^i sauverait notre intégrité territoriale sans sauver ^ cjxae nous avons de plus cher au monde, notre bonne lax* et notre liberté.
I^stites cela. Monsieur, bien des difficultés s'apla- ^^^^>xit, bien des liens sympathiques, affaiblis aujour- ^ *^^J-î, se resserreront, et la France aura conquis droit <ionseil envers nous, d'une manière bien plus ^^^^^^ce que par l'état apparent d'hostilité qui subsiste ^^^J^^xird'hui entre nous.
"*--«es cantonnements qui nous paraîtraient, dès ^Jourd'hui, convenables, seraient sur la ligne qui
s'étend de Frascati à Villetri. Le préambule à la déclaration peut être adopté tel quel.
Agréez, etc.,
Les Triumvirs^
G. Armellini, J, Mazzini, Saffi.
Le général en chef m'écrivit pour me refuser sa coopération. Il ne me communiqua pas ses nouvelles instructions, évidente conséquence du revirement politique de notre Gouvernement, mais il m'écrivit, dans la soirée du 31 mai.
« Votre convention est contraire aux instructions » que j'ai reçues. — Je ne lui donnerai point mon » assentiment et je suis forcé de le déclarer aux » autorités romaines. Quand le ministère aura fait, à » la suite de la mission de M. de la Tour d'Auvergne, » connaitre ses intentions, je m'y conformerai scru- » puleusement. En attendant, j'ai le regret d'être dans » l'impossibilité de concerter désormais mon action » politique avec la vôtre. »
Signé : Oudinot.
Voici ma réponse :
A M. le Général Oudinot.
Rome l*'juin 1849.
Monsieur le général en chef,
J'ai suivi, avec dévouement et abnégation personnelle, les directions du Gouvernement de la République. Le jour où vous m'avez fait, en présence de témoins, des scènes scandaleuses, que mon sang^froid seul et ma détermination bien arrêtée ont empêchées de convertir en lutte violente, le jour où, me mettant complètement à l'écart, vous avez répondu à ma confiance, en ordonnant secrètement à tous vos chefs de corps de commencer les hostilités à Timproviste et dans l'ombre de la nuit, ce jour-là, mon parti a été pris irrévocablement.
J'avais laissé entre vos mains, avant-hier, à huit heures du matin, et à trois heures du soir, et à six heures du matin, le 30, trois notes dont j'envoie également les copies à M. le ministre des Affaires étrangères. Ces documents prouveront que, devinant vos projets, je vous avais mis en demeure de ne pas les
exécuter. Vous avez bien voulu supposer qu'ayant adressé un ultimatum aux autorités romaines, la déclaration que je vous avais faite que ma mission serait terminée, et que les hostilités pourraient recommencer, à partir du moment de Texpiration du terme fixé, était absolue et indépendante de toute circonstance nouvelle. Mais je vous ai dit, en temps opportun, et je vous répète que, neuf heures avant la fin du délai (qui était de vingt-quatre heures), les autorités romaines avaient répondu à notre ultimatum ; qu'elles m'avaient envoyé un contre-projet que le simple bon sens, les principes élémentaires de la diplomatie et, plus que tout autre mobile, l'humanité, nous commandaient de prendre en considération.
Vous avez à peine eu le temps de jeter les yeux sur cet écrit, ainsi que sur les lettres de la Muni cipalité de Rome, du président de l'Assemblée Constituante et du iPouvoir exécutif romain. Vous m'avez renvoyé le dossier par votre premier aide- de-camp, M. Espivent. Ce dernier m'a prévenu que vous étiez trop occupé des détails de votre service, et des ordres à donner à l'armée, pour l'examiner avec attention ; vous avez ensuite réuni les généraux
Vaillant, Regnault de Saint-Jean- d'Angely, MoUière, l'intendant en chef de Tarmée et votre chef d'étatmajor, le colonel de Tinan. En leur présence, malgré vos cris et vos gestes menaçants, j'ai donné, avec calme, lecture de toutes mes pièces ainsi que de mes notes de la journée, à vous adressées. Mes représentations étant devenues inutiles, ayant formellement refusé de m'associer à vos projets d'attaque nocturne, sans avis préalable aux autorité3 romaines, acte inouï qui aurait peut-être fait massacrer la colonie française de Rome, je me suis retiré. Je tiens à constater ici que toutes les personnes présentes à la réunion ont observé, envers le représentant ofBciel de la République, l'attitude la plus convenable,
La réflexion et des conseils énergiques et éclairés vous ont permis de révoquer, au dernier moment, vos ordres de recommencer les hostilités. Mais ces ordres ne sont pas arrivés assez à temps pour empêcher l'occupation de Monte-Mario^ où vous n'avez pas rencontré de résistance, parce que j'avais pu, à l'avance, faire connaître à Rome, par mon secrétaire particulier, M. Leduc, que l'on ne devait pas s'inquiéter de vos mouvements, destinés seulement avons
assurer des positions, dont les armées étrangères, en marche sur Rome, pourraient s'emparer contre nous. Sans cet avis et sans mon retour^ à Rome, le tocsin eût été sonné, la garnison et la population de la ville, jusqu'aux femmes du Transtevère, armées de leurs couteaux, auraient fait Tassant de Monte Mario; je sais que nos braves soldats s'y seraient maintenus, mais les conséquences d'une attaque et d'un assaut acharnés auraient atteint au cœur notre patrie.
Parti du quartier général après vous avoir remis ma'demière note, et éclairé sur les inconvénients à craindre de l'entrée immédiate de l'armée française à Rome, où vous auriez pu compromettre les intérêts que j'avais à défendre, j'ai rédigé seul un nouveau projet d'arrangement, entièrement conforme aux directions que j'avais reçues du gouvernement de la République. Ce projet, adopté après quelques discussions par le pouvoir exécutif, a été approuvé à l'unaninùté (moins trois voix) par l'Assemblée Constituante.
Je vous en ai remis, avant de le signer, un exemplaire accompagné d'ime déclaration; j'avais commencé par vous donner lecture de mes instructions du 8 mai.
MISSION A ROMB 163
Qiaa.ntà votre déclaxation, M. le général en chef, (le oonsidérer comme non avenu l'arrangement qui a été r^^^lîèrement signé, hier, entre le Pouvoir exécutif et moi, c'est à notre gouvernement de prononcer, et, sxiî vaut l'usage, vous ne pourrez l'enfreindre sur aucu-xi point, avant la ratification ou la non ratification.
L'envoyé extraordinaire et ministre plénipolentJ^îr€? c3e la République française, en mission à Rome.
F. DB Lessem.
P- -ST. — Le Triumvirat me transmet, en communia
cation.^ la copie d'une lettre que vous lui avez adressée
ce matin et sa réponse. La démarche que vous avez
faite est déplorable, parce qu'elle met au grand jour
un dissentiment politique dont notre Gouvernement
était seul juge et qui, provisoirement, devait rester
entre nous.
Le Triumvirat à M. de Lesseps,
1er juia 1849.
^^xas avons reçu ce matin, à 6 heures et un quart, ^ne- Sorte de protestation du général Oudinot contre
notre convention d*hier; nous vous en donnons copie, en y ajoutant également copie de notre réponse. Au nom du Triumvirat ,
Signé : Joseph Mazzini
Le général Oudinot aux Triumvirs.
Ail quartier général, le 81 mai 1849.
Messieurs les Triumvirs,
J'ai eu l'honneur de vous faire savoir, ce matin, que j'acceptais, pour mon compte, Vultimatum qui vous a été transmis, le 29 de ce mois, par M. de Lesseps.
A mon grand étonnement, M. de Lesseps m'apporte, à son retour de Rome, une sorte de convention en opposition complète avec l'esprit et la base de Vultimatum. Je suis convaincu qu'en les signant M. de Lesseps a dépassé ses pouvoirs.
Les instructions que j'ai reçues de mon Gouvernement m'interdisent formellement de m'associer à ce dernier acte ; je le regarde comme non avenu et il est de mon devoir de vous le déclarer sans retard.
Signé : le Général Oudinot de Reggio.
Les Triumvirs au général Oudinot.
Rome, 1" Jain. Monsieur le général,
Nous recevons à Tinstant, avec étonnement et regret, votre dépêche du 31 Mai.
Le désaccord, entre le général en chef de Tannée expéditionnaire et le ministre plénipotentiaire de France, est un fait auquel nous étions en droit de ne pas nous attendre ; ce désaccord se produisant au sujet d'une convention, dont Tesprit répond entièrement aux vœux explicites émanés dernièrement de l'Assemblée française et aux justes sympathies de votre nation, est un fait très déplorable, et qui peut produire de graves conséquences, dont la responsabilité ne nous appartient pas.
Nous espérons que, pour le bien de Rome et pour rintérêt moral de la France, ce désaccord ne tardera pas à disparaître.
Pour le Triumvirat,
Signé: Joseph Mazzini.
M. de Lesseps au Triumvirat,
i" Juin, 10 heures du matin.
Messieurs,
En réponse à la communication que vous m'avez adressée ce matin, contenant une lettre du général en chef de l'armée française et votre réponse, j'ai l'honneur de vous déclarer que je maintiens l'arrangement signé hier, et que je pars pour Paris, afin de le faire ratifier. Cet arrangement a été conclu en vertu de mes instructions qui m'autorisaient à me consacrer exclusivement aux négocisitions et aux rapports à établir avec les au-torités et les populations romaines..
Veuillez agréer, etc.
F. DE Lesseps.
En conséquence, je prévins M. le Ministre des Affaires étranj^^ères que, par suite de ce qui venait de se passer, ma position serait fausse au quartier général, qu'elle le serait également à Rome et que,
par conséquent, je devais considérer ma mission comme terminée, ou, tout au moins, suspendue.
Je faisais déjà mes préparatifs de départ, lorsque M. de Gérando, chancelier de Tambassade de France à Rome, me remit en lettre ouverte^ de la part du chef d'état-major de l'armée française , une dépêche télégraphique ainsi conçue :
Le Ministre des Affaires étrangèi^es à Af. de Lessep», à Rome.
Paris, t9 Mai 1849,4 heures du soir.
« Le Gouvernement de la République a mis fin » à votre mission.
» Vous voudrez bien repartir pour la France, T^ aussitôt que vous aurez reçu cette dépêche. »
Les ordres du Gouvernement me trouvaient préparé à les exécuter, sans perte de temps.
Parti de Rome, le 1", à trois heures du soir, j'arrivai, le 5 au matin, à Paris.
M. de Tocqueville avait remplacé M. Drouyn de Lhuys.
Lorsque je me présentai — chez lui — il me dit qu'il n'avait pas eu le temps de prendre connaissance de ma correspondance et qu'il n'était pas bien au courant de la question romaine. Je me mis à sa disposition pour fournir toutes les informations que l'on croirait pouvoir me demander. Ni M. Odilon Barrot qui, avant mon départ, m'avait dit, à l'occasion du vote de l'Assemblée qui blâmait l'attaque de Rome : Voxis avez à nous sauver^ nous comptons sur vous, ni aucun des membres du Gouvernement n'a témoigné le désir de m'entendre. Le silence leur était nécessaire pour traverser l'intervalle entre l'Assemblée nationale et l'Assemblée législative, où les réactionnaires allaient dominer, et le Prince Président, qui préparait, à cette occasion, son coup d'État, m'accueillit avec sa bienveillance habituelle, sa sympathie pour l'Italie et une apparence d'indijfférence pour notre situation intérieure. Il n'en contresigna pas moins, pour maintenir le silence prescrit sur Rome, le décret d'examen de ma conduite devant Je Conseil d'État, en vertu de
J'ajrt- 99 de la Constitution, qui déférait au Conseil d'JÉtat les hauts fonctionnaires, dans des cas dont j'ai été le seul exemple. Cet article n'a pas été reproduit dans les Constitutions suivantes.
LiO Gouvernement ne m'a jamais fait connaître ses griefs, mais M. Odilon Barrot, qui s'accommodait de toutes les circonstances pour conserver le pouvoir, éliada complètement la question sur laquelle il était appelé à se prononcer. Que lui demandait-on? D'expliqxjL^r le brusque rappel de l'agent chargé de négocier a^^-ec les Romains et l'ordre de rentrer à Rome d^ vive force.
A.1X lieu de produire les motifs encore inconnus de
ces deux décisions prises, le 29 mai, M. le Président
du Conseil a détourné la discussion, et, pour se
soustraire à des interpellations embarrassantes, il
s est a.ttaqué à mon traité du 31 qui, par sa date, était
hors de cause. Il faut considérer que la dépêche télé-
P^Phique du 29 mai, contenant mon ordre de rappel,
est parvenue au quartier général douze heures après
lasigxxature de ma convention, et que le général Ou-
û^ï^oi n'avait pu s'en prévaloir, comme l'a afiBrmé
faussement M. Odilon Barrot, pour justifier son refus
d'y adhérer ; n'oublions pas non plus que la date du 29 mai marquait le passage de l'Assemblée Constituante à l'Assemblée Législative.
lime parait nécessaire, pour la vérité de l'histoire, de résumer et de réfuter les principaux griefs résultant du discours de M. Odilon Barrot ;
1* Uai*rangement jy^ovisoire du 31 mai compro^ mettait Vhonneur de la France et la dignité de nos armes.
M. Odilon Barrot m'a reproché d'avoir voulu engager mon pays dans une voie compromettante ; ai-je besoin défaire remarquer, après l'exposé des faits que je viens défaire, que je me suis toujours attaché, avec grand soin, à réserver au Gouvernement toute sa liberté, et que je me suis bien gardé de l'engager dans l'œuvre de participation que je croyais utile aux intérêts de la France, pour le présent et pour l'avenir.
Le traité du 29 mai ne devenait obligatoire que par la ratification du Gouvernement, Si mon zèle avait trompé mes efforts, il suffisait d'un refus.
Mais en quoi ce traité méritait-il le grave reproche
î*i i ni a été adressé ? Je n'ai point à dissimuler aujoiix^d'hui, comme il y a quarante années, la pensée imxxxxiable qui a servi de règle à toute mes actions, ^^'ï^.^ l'accomplissement d'une mission que je n'avais P^» sollicitée.
^^ximand, en partant pour Rome, on m'a mis en mains , P^^-^^«^ principale instruction, le Moniteur du 8 mai où ^ ^^^ouvait Tordre du jour motivé, j'ai cru et j'ai dû ^^^ qu'on m'envoyait pour obéir à l'Assemblée . ^^X^and M. le ministre des Affaires étrangères et le "^^T^ce Président de la République m'ont donné leurs dernières instructions verbales, rien n'a pu me faire supposer (ce que d'ailleurs je n'aurais point accepté) que je ne dusse pas prendre en sérieuse considération les résolutions d'un pouvoir souverain, résolulions que j'avais entendu débattre et préparer et dont l'esprit m'était parfaitement connu • J'ajoute ici que, depuis mon départ jusqu'à mon rappel, je n'ai reçu aucune instruction nouvelle, pas un mot de réponse à ces dépêches, où je demandais un seul oui ou un seul non^ sur les mesures que je projetais, rien enfin qui pût modifier les inspirations qui devaient diriger ma conduite.
Etais-je venu à Rome pour exiger des Romains qu'ils ouvrissent leurs portes à notre année, sous peine, en cas de refus, de voir leurs maisons dévastées, leur population décimée? Evidemment, on m'envoyait pour m' entendre avec un peuple que Ton croyait égaré, pour amener un rapprochement que les parties, irritées par des événements récents, ne pouvaient pas opérer elles-mêmes. Il ne s'agissait pas de favoriser une surprise, de provoquer une lutte, il fallait donner aux Romains des gages de notre désintéressement, de notre amitié. J'y allais pour faire comprendre aux populations Romaines qu'elles doivent se placer sous la protection de la France et échapper à toutes les réactions en recevant son appui. L'honneur de notre drapeau ne consistait pas à occuper Rome, à un jour donné, à l'heure qu'il nous plairait de fixer avec menace, il fallait veiller et s'opposer, au besoin, à l'entrée des troupes étrangères, et être prêt à secourir un peuple ami, dès que le péril apparaîtrait. Est-ce qu'une nation comme la France peut souffrir dans son honneur, parce qu'elle ménagera une ville qu'elle veut prendre sous sa protection?
Dans l'état où j'ai trouvé Rome, il fallait opter :
recourir à la force, en foulant aux pieds mes instructions, en trompant la volonté nationale, ou faire ce que j'ai fait : me jeter à travers un conflit qui devenait iromîiieiit, arrêter les événements douloureux qui, depuis lors, se sont développés.
^ IL^es négociations n'auraient pas dû être reprises, après la déclaration collective du 30 mai. Je crois avoir suffisamment expliqué, dans le récit des faits, comment j'ai été amené à reprendre les négociations, après la réception d'un autre projet pr^senté d^ns le délai fixépar Vultimatum^ et comment la rédaction de mon arrangement, conséquence logique de mes instructions et des circonstances au milieu desquelles je me trouvais, me paraissait satisfaire aux difficultés qui me pressaient de toutes parts. Il ue sera pas superflu de mentionner ici que mon rappel télégraphique du 29 mai n'était pas encore parvenu au général Oudinot, le 30 mai, et qu'il n'avait pas été motivé par mon traité, connu seulement du . ministère, le 6 juin.
^* Mes négociations avaient favorisé le ravitaille^ ment de la place.
î^^puis le commencement de l'armistice jusqu'au
1" juin, le général Oudinot ne permit pas le ravitaillement de la place.
Il n'y avait de communications libres, sur les points occupés par les postes français, que pour les personnes sans armes munies de papiers en règle et pour des approvisionnements de bouche en petite quantité. Des négociants français m'adressèrent une pétition pour être autorisés à faire venir de Civita Vecchia des marchandises de saison qui leur feraient supporter des pertes considérables, si la vente en était retardée. Je fis part de leur pétition au général, qui refusa d'y faire droit.
4*" J'aurais ssltis nécessité maintenu les troupes dans Vinaction.
On m'accuse d'avoir fait maintenir les troupes françaises dans l'inaction. Il est incontestable que ma mission de négociateur ne permettait pas les hostilités, et que, si les troupes avaient été prêtes pour attaquer, elles auraient dû attendre; mais je soutiens qu'elles n'étaient pas encore en mesure de faire le siège, lorsque je suis arrivé au quartier général, le 15 mai, ce qui réduit à deux semaines, au lieu d'un mois, comme on l'a dit, la durée de mes
nég-ooîations. Pendant ce temps, les troupes franc^îsos ne sont pas restées dans Tinaction, et les travaux j:> réparatoires du siège n'ont pas été un moment sws[>^rxdus. On confectionnait journellement un gncàci nombre de fascines; des mouvements, qui inqixî étaient la population romaine et entravaient souvexut mes rapports avec les autorités, avaient lieu journellement ; on préparait le pont de bateaux du bas Tibre ; ce pont était jeté avant la dénonciation de ranrxîstice, bien qu'il interrompit toute communicBtioix de la ville avec la mer par le fleuve, et qu'en ^<pnixa.iit le passage aux barques de pêcheurs, il privà.t une partie de la population romaine do ses moyexxs d'existence.
O'^ t:xavaillait à un retranchement, en tète du pont,
sur l^fc. riyg gauche du Tibre; on y envoyait des
trou j> ^ s^ quoique ce point ne fût pas occupé au com-
meao^xnent de Tarmislice ; on s'empara de la grande
ègUae et du couvent de Saint-Paul qui se trouvaient
encoi-^ plus rapprochés de la ville.
^^^ conséquent,le temps employé âmes négociations
u apoint fait perdre de temps à l'armée et, fait capital,
lesTeixforts que le Gouvernement avait ordonné, au
général Oudinot, d'attendre, par la dépêche télégraphique du 10 mai, n'étaient pas encore tous arrivés, lors de mon embarquement à Civita-Vecchia.
Une lettre du i8 juin explique ainsi les motifs de la lenteur du siège qui, certes, ne pouvaient pas m*être attribués, après mon départ.
5^ Uarmistice aurait donné le temps à tous ces hommes qui ont agité l'Italie de se donner rendezvous et d'y former Tarmée, en face de laquelle, nous nous trouvons aujourd'hui.
Les forces qui défendent Rome n'ont pas augmenté, pendant la durée de ma mission, comme l'a dit M. le Président du conseil; elles étaient, à la fin de mes négociations, ce qu'elles étaient au commencement, et si le retard de l'attaque a servi à quelqu'un, il est notoire qu'il a été plus profitable aux Français qu'aux Romains.
De mon tempa^ pas un seul étranger n'est venu prendre du service à Rome ; ceux qui s'y trouvaient avant mon arrivée se réduisaient à une vingtaine de
Français, à quelques Allemands, à cent cinquante ou deux cents Polonais qui s'empressèrent de m'exprimer, par écrit, leur désir de quitter Rome, en vue
d'hostilités de la part de la France, et d'être envoyés là où nous leur fournirions les moyens de se rendre. Quant aux Italiens appartenant à d'autres États que la Romagne, doit-on les considérer comme étrangers à la cause que soutient Rome? Dans tous les cas, il serait diflBcile de leur attribuer la part la plus importante, dans une ville qui compte trente mille soldats enrégimentés, et toute une population en armes parfaitement décidée à opposer la résistance la plus énergique. J'avais, à l'avance, fait connaître ces faits au Gouvernement, par une dépêche du 16 mai, et j'avais spécialement chargé MM. de Forbin-Janson et de La Tour d'Auvergne de les lui confirmer.
6® Il aurait fallu stipuler Voccupation de Rome, «euî moyen de parler haut aux arm^ées étrangères QUI arrivaient.
^st-il juste, est-il raisonnable de me faire un reproche de ne pas avoir imposé comme condition sine Çuâ hqq d'mi arrangement la clause de l'occupation ^^ Rome, lorsque M. Drouyn de Lhuys a déclaré, Qans la séance du 7 mai, que non seulement il n'avait pas donné l'ordre d'attaquer Rome, mais encore qu'il u avait « autorisé la marche sur Rome qu'à la condi-
tton de ne pas y rencontrer de xésistaDJoe sérieuse, ou d'y »étre c^ppfélé par le vœu des populations ? »
Peut-on imagimer une contradiction plus flagrante tque celle qui ressort de ces paroles et de Tordre 4on3tté d'attaquer et de prendre Rome avantqu'on pûl connaître le résultat de nos négociations ?
Enfin, etait-il ipossiMe de nous mêler coimpJèteBiLent à (la population >et à la garnison romaine, im en conservant iiae position mâxte et expectante, conforme, ew un mot, bu but de V expédition et à r<Ayet de msL mission ?
L'occupation permaTiente de Rome par nos trompes n'était commandée ni directement ni indirectement par mes instructions coiaame élément iadispensable de la conciliation que j'étais chargé d'opérer. Elle nous exposait à mille difiBcultés.
Les autorités romaines n'ont cessé, ce q<me f ai déjà iaiit ressortir^ de déolarer, daims leurs oates, qu'elles ne ]wmTraient l'admettre tant que nous n'auricwis pas reconnu leur République et les pouvoÎTS qui la gottvemaient
QuaiBDt à la prétention défaire tenir à notre arméie^ trne fois qu'elle aiarait pris possessioti de Romfe, im
langage « ferme et haut », je ne vois pas sur quoi elle
peut se fonder. Si nous étions entrés k Rome après
avoir détruit la République, nous n'aurions eu besoin
de tenir ce langage à personne, car nous aurions
commencé par faire ce que voulaient les Autrichiens,
Jefi Espagnols et les Napolitains. Si, d'un autre côté,
BOUS avions fait notre entrée sous la foi des traités,
6îi promettant de conserver un gouvernement na-
forral quelconque (l'ancien ou un nouveau), de main-
toir les lois du pays et de respecter le libre vœu des
pop xiiat ions, je demande si la guerre avec TAutriche
'^^Tïrait pas pu résulter d'une semblable situation,
^8r>s le cas où les troupes impériales se seraient
*^^ï^<3ées sous les murs de Rome occupée par nos
'''"^^s, et auraient manifesté leur intention de res-
tauT^^j^ le pouvoir temporel du pape dans le sens des
^^^"^^^nces qui dirigeaient alors la cour- de Gaëte.
*^^s cantonnements extérieurs près de la ville,
aans fles positions fortes et salubres, la possibilité
poi^T* j^ général d'habiter les propriétés fraiîçaises du
Moxxt,^ Pincio et de faire passer successivement par la
villei tous les corps de son armée que la population
Cl 1^9 autorités auraient elles-mêmes été chercher,
le lendemain de la signature de ma convention, ces conditions ne remplissaient-elles pas le but de l'expédition en même temps qu'elles donnaient satisfaction à l'honneur militaire aussi bien qu'à l'amourpropre du général en chef?
La politique contraire, qu'a-t-elle obtenu et que d'embarras ne nous prépare-t-elle pas !
T Le dernier projet consenti par le général Oudinot aurait été accueilli par les rires et les murmures de r Assemblée Romaine^ ce qui n'aurait pas dû me disposer à poursuivre les négociations.
Il n'est pas exact de dire que le projet présenté d'accord avec le général Oudinot ait été accueilli par l'assemblée romaine, par des murmures, des rires dédaigneux et le mépris. Si cela eût été, je ne l'aurais pas souffert et j'aurais rompu immédiatement les négociations.
J'ai quelquefois montré, pendant vingt-trois années de service à l'étranger, que je ne suis ni patient ni timide lorsqu'il s'agit de soutenir l'honneur et la dignité de mon pays
J'ai dit plus haut, dans ma réponse au 5^ grief
articulé contre moi par M. Odilon Barrot, que j'avais spécialement chargé MM. de Forbin Jauson et de la Tour d'Auvergne de faire connaître au gouvernement la situation exacte de l'armée Romaine. En ce qui concerne ce dernier, c'était, à cette époque, un très jeune débutant dans la diplomatie. Il m'avait inspiré une affection particulière par sa distinction et par son instruction. Je lui avais prédit un bel avenir dans sa carrière. Je ne l'ai revu que vingt ans après, lorsqu'il était ambassadeur de France à Londres, à l'époque de mes luttes au sujet du canal de Suez avec lord Palmerston. Un soir, après avoir dîné chez lui, il m'avoua qu'à son retour de Rome ^ Paris, M. Drouyn de Lhuys le questionna beaucoup à mon sujet, et lui demanda s'il n'avait pas remarqué quelque exaltation dans mon esprit. Il me confessa, tout en m'exprimant ses regrets, qu'on effet il avait répondu affirmativement, ne se doutant pas quel usage le ministre pouvait faire de sa réponse, qui était parfaitement innocente, et qui se rapportait à une conversation, pendant une de nos visites des monuments de Rome : « Vous voyez, lui disais-je, tous ces beaux » palais qui sont aujourd'hui inoccupés, rappe-
182 SOUVENIRS- DE. QL'ABANTE ANS
3) lez-YOus que, dau» vingt ans, ils serviront d'aï- » sile à tous les petits souverains de l'Italie- » Elevé par son frère, le cardinal, et dans le courant d'idées du siècle passé, le jeune de La Tour d'Auvergne avait pris mon observation comme le rôve d'une imagination exaltée . Ce fut alors, sans doute, que le ministre, après sa trahison à mon égard, et craignant les suites démon arrivée à Paris, me fît passer, dans son entourage, pour avoir la tête un peu dérangée. Le bruit en courut parmi les employés du cabinet, et le jour même de mon arrivée à Paris, la nouvelle fut imprimée dans le journal le Siècle. J'en demandai immédiatement raison, par écrit, à son directeur, M.Chairabolle, qui s'empressa loyalement delà démentir, en termes convenables. Je me rendis à l'hôtel du ministère des Affaires étranjiéres. M. Drouyn de Lhuys sortait de son cabinet, après s'être fait remplacer par M. de Tocqueville ; je le rencontrai sur l'escalier, et, comme je le regardais fixement, il s'empressa de monter à l'étage supérieur et de se rendre dans le bureau de mon frère ; alors, après avoir vu M. de Tocqueville qui, me dit qu'il n'était pas encore au courant de la question romaine, je me rendis
MISSION Al HOHE ISS
TElysée, où le prince Président me fit le meilletir aecaeil ; mais, siv le jour de mon départ pour Rome, il itt*aYait exprimé sa pjçnsée sur les révolutioanaires qui embrassaient la même cause qu'il avait servie dans sa jeunesse, en 1831, ayant perdu sous les murs de Rome son frère aine,, mort des fièvres dans son campement, ce jour-là. il me parla àe rentétemient de la cour de Home à laquelle ilfallait. attiribueff Tim.possii)ilité de toute conciliation. Il me parut préoccupé de la situation de son Gouvernement, en présence de deux partis irréconcili£d)les : les réactionnaires et ce que Ton appelait les- montagnards dirigés* par Ledtru-Etollin. Je restai convaincs, dès loES,.que le Pnésideatse préparait à. combattre les uns et les autres.
Je ne fus donc point surpris-, lorsque je vis bientôt, placardées dan& les rues de Paris, les afiBclues anrnoiteant l'envahissement de la Chambre par l'armée, et la. fuite de Ledru-Roliin après la journée des Axts- Métie» et l'arrestation d'un, certain nombre de dé* pûtes.
Etranger,, comme je l'avais toujours été, aus diaseatiments intérieurs de mon pays, j'attendisr avee cakne, dans ma famille, les décisions qui pourraient
être prises à mon égard, et je vis bientôt paraître au Moniteur un décret qui, en vertu de l'article 99 de la Constitution, déférait au conseil d'État Texamen de ma mission à Rome.
Le ministère qui m'avait confié, dans des circonstances très critiques pour son existence, une mission hérissée de difiBcultés, et qui, une fois le péril personnel passé, m'avait si facilement abandonné, sans daigner examiner lui-même mes actes, avait non-seulement permis qu'on m'attaquât, mais encore m'avait publiquement attaqué du haut de la tribune nationale, pendant que je gardais un silence complet, et avant que le conseil d'État, chargé de l'examen de ma conduite, eût été en mesure de commencer son travail. J'avais tardivement usé du droit de la défense, dans un mémoire adressé au conseil d'État; je l'avais fait avec réserve, modération et sincérité, comme il convient à un homme qui, par respect de lui-même et de l'opinion publique, ne veut pas imiter ses adversaires. Mais l'on a trouvé que la liberté que j'avais prise était encore trop grande, on a taxé mon indépendance d'indiscipline, et, comme le simple récit des faits mettait à nu la politique sous laquelle j'avais eu la mauvaise
grâce de ne pas me laisser écraser, on m'a porté de nouveaux coups, dans les séances de T Assemblée législative du 6 et du 7 du mois d*août.
Dans la séance du 7, M. de Falloux a cherché à inspirer des doutes sur la confiance que méritaient mes constantes informations, sur la nature de la résistance de Rome, défendue par plus de 25,000 combattants sérieux contre Tarmée française. Ce chiffre, que j'avais indiqué dès le 15 mai, le jour môme de mon arrivée, a été constaté par le général Oudinot, après son entrée à Rome.
J'appris qu*il était question, je ne savais sous quelle influence, de retarder autant que possible et peutêtre de laisser dans Toubli ma comparution devant le conseil. Mais j'écrivis à son président, M.Vivien, le 9 juillet, pour réclamer l'exécution du décret du 9 juin qui déférait au conseil d'État l'examen de mes actes. M. Vivien me répondit, le 20 seulement, que la section de législation était prête à instruire l'affaire et m'engagea à présenter mon mémoire.
M. Boulay de la Meurthe, vice-président de la République, après une démarche ofiBcieuse faite auprès de moi pour renoncer à ma comparution, et
186 SOUVENIHS BK QUAltAIfTE ANS
sur mou refus,, m'aimoiaça, le 28^ que la s^ctioû de législation se réunirait^ le 3Ô, pour entendre mes explications verbales.
La séax]ice s'ouvrit à naldL Lorsque le président Vivien en eut expliqué Le but, je lui demandai, avant d'entrer en matière, de vouloir bien me dire ai le ministère avait fait connaître les motifs pour lesquels il avait cru devoir charger le conseil d'Etat de l'examen de ma mission, et s'il avait articulé une accusation quelconque dont j'eusse à me justifier. — J'avais cru que l'article 99 de la Constitution, adopté en vertu du principe de la responsabilité des foiictionnaii'es, n'avait pu motiver le décret du 9 juin que par l'existence présumjée d'un fait déterminé, capable de me faire encourir un cas de responsabilité, — échappant à mon juge naturel, le ministre des Affaires étrangères. Je concevais alors la compétence du conseil d'État, et, quoique les formes de sa juridiction ne fussent pas définies, je m'y soumettais avec em.pressement et confiance, dans le but de faire publiquement justice de toutes les- calomnies répandues sur mon compte, et pour établir que les mobiles, de ma conduite étaient à l'abri de tout reproche.
MIS6IOX A ROMB 187
II me fut répoiulu qu6 le coiiBeil d'État n'avait pa^» été appelé à se prunoncer sur une allégatioii de griefs ; qu'il était simplement chargé de se livrer à un examen de mes actes, qu'il n était pas érigé en tribunal, qu'il n'y avait, dans pion affiiinî, ni accusation ni accusé ; je n'insistai pas davantage et je me bornai à faire obserrer que, du momient où le ministre des Affaires étrangères n'avait articulé aucun fait précis, de nature à engager la responsabilité do son agent devant un tribunal, il me paraissait étrange qu'il eût eu recours au conseil d'État pour décider si j'avais bien ou mal rempli ma mission. Saûjs manquer aux égards dus à messieurs les conseillers d'État, on peut émettre l'opinion qu'ils ne sont pas aptes à connaître d'une négociation diplomatique, surtout lorsqu'ils n'admettent ni audition de témoins, ni débats contradictoires et qu'ils ne tiennent aucun compte de ce qu'ils ont appelé des circùnstances étrangères et des ^^omrnentahvs extérieurs.
Cet incident vidé, le président donna lecture des inatructions qui me furent remises, le 8 mai, par M-Drouyn do Lliuys. M. Vivien et moi, nous fîmes remarquer, en même temps, qu'il y avait, dans la
copie communiquée par le ministère, une phrase qui ne se trouvait pas dans les instructions imprimées à la page 17 de mon mémoire. Je vais la transcrire, en italique, au milieu du paragraphe dans lequel elle avait été intercalée.
« Tout ce qui, en prévenant le développement de rintervention exercée par d'autres puissances, animées de sentiments moins modérés, laissera plus de place à notre influence particulière et directe, tout ce qui hâtera, la fin d'un régime destiné à périr^ par Isl force des choses, aura pour effet naturel de rendre plus facile à atteindre le but que je viens de vous indiquer. Vous devrez donc mettre tous vos soins à amener le plus promptement possible un tel résultat. »
Je m*empressai de communiquer au Conseil l'original de mes instructions, signées par M. Drouyn de Lhuys, et sur lequel je suivais avec attention la lecture du document donné par le ministre. M. M. les membres de la section de législation, sous les yeux desquels il passa, acquirent la conviction que cette phrase n'y existait pas. Là-dessus, je levai moi-même la séance et j'écrivis, le
lendemain la lettre suivante à M. le Président du conseil d'État, M. Boulay de la Meurthe.
Paris, SI Juillet 1849.
Monsieur le Président,
En sortant, hier, du conseil d'État, je me suis rendu au ministère des Affaires étrangères et je me suis assuré auprès de M. Viel-Castel, directeur des travaux politiques, que la minute de la dépêche ministérielle du 8 mai, contenant les insfractions relatives à ma mission à Rome, était en- ^^èi'ernent conforme à l'expédition qui me fut re- ^^se, à mon départ de Paris, et que j'ai fait pas- ^^^ sous les yeux de messieurs les membres de * section de législation. Je vous prie de vouloir ^^^"^ faire connaître ce fait à messieurs les conseiXl^^Pg^ qui apprécieront la circonstance de l'adjonct^^xx d'une phrase importante, dans la copie certi- *^ ^ et communiquée par le ministère. Cette phrase e^'^it^ à mes yeux, fort concluante, puisqu'elle pou- "^^^t à elle seule servir de base au système qui
ayait pour but d'établir une contrailictian eoEkic mes instructions et ma conduite. Veuillez agréer etc.
Signé: F. de Lesseps.
Dans une seconde séance du conseil d'État, répondant à un interrogatoire qui dura quatre heures, j'ai démontré Bvec quelle imi^artialiié j'avais jugé la situation intérieure de Rome, dégagé que j'étais de toute préoccupation politique et de toute influence. En effet, me trouvant à Paris, depuis très peu de jours après mon retour de l'ambasBade de ■•Madrid, et desthié à l'ambassade de Benve, je n'aurais pas accepté la missiofn temporaire qui Tn'était offerte poan- l'Italie, si je n'avais pa* en un bxrt bien défini, et s'il m'eût fallu abonier, tout d'un coup, des questions auxquelles je n'avais p«s eu le temps de me préparer. Il me s'agissait, pom^ moi, que de chercher à enmpècher un renouvelle- Tnent d'hostilités entre l'armée française et les Romains, et d'éviter la reprodnctioGQ d'un malentendu semblable à celui da 30 avril, qui avait causé tant d'émotion en France. Faire suspendre, de
HÏÏSSION A ROME llîl
part H d'aittro, les démonstrations hostiles, m*opposer, CTi attendant des ordres contraires, à une collision sanglante que ne voulaient, nïorti, ni k ministère, ni rAssemblée nationale, rendre compte des faits nouveaux qui s'étaiefnt prortmits, depuis le 30 Avril, ne pas engager ni laisser engager mon Gouvernement dans ûae voie définitive de guerre ou de paix, avant qu'il eût eu le temps d'être iBfoflrmé et de se décider, ne pas reconBaltre, mais ne pas détruire par nos armes la Républi(|ue romaiiie, tels étaient les projets sur lesquels mon attention s'était fixée (^n partant de Paris.
Ainsi que je Vai déclaré au Conseil d'État, la penéîée du Ootivernement était si contraire i Tattarpoe de Rome par nos troupes, et l'on recherchait avec tarrt d'empressement les moyens de conciliation, qme M. Droir^^n de Lhuys me mit lui-même, dans son salon, en relations avec un envoyé de la Répuhlique romaine, M. Accursi, membre de l'A«3emblée Constituante, qui venait do reonplir H Rome, -sous le Triiumvirat, les fonctions de ministre de rintérieur. Il m'engagea à le faire voyager avec moi de Paris à Toulon, ce que je n'acccp-
tai point, pour ne pas me compromettre. Il fut convenu qu'il viendrait à Toulon pour y prendre passage sur le premier navire qui se rendait à Civita-Veechia. Enfin, dans les derniers jours de ma mission à Rome, je reçus la visite d'un Italien qui m*était recommandé par un billet entièrement écrit de la main de M. Drouyn de Lhuys, par la raison, disait le billet, qu'il était Tami de Mazzini et qu'il pouvait contribuer à faire réussir un arrangement.
Pour mettre le conseil d'État au courant des impressions que j'avais reçues, dans les premiers jours de mon arrivée à Rome, et de la manière (bien justifiée parles événements) dont je jugeai la situation, je lui fis part de quelques-unes de mes observations, consignées dans les notes que je prenais chaque jour et qui servaient de point de départ pour mes dépêches.
Notes du 15 au 19 mai.
« La ville est en armes. Des barricades et des moyens de défense partout. La résistance sera gêné raie.
» Le consul anglais, qui réside à Rome depuis
tre nte ans, me montre ses dépêches à Lord Palmers-
ton. Il me confirme dans cette opinion. » Le capitaine d'un bâtiment de guerre américain,
qui a visité tous les travaux de défense, m'a déclaré
qu'il fallait au moins vingt mille hommes pour
prendre Rome, après un siège en règle.
» Lord Napier et le capitaine du Bull Dog (steamer (le guerre anglais) ont exprimé la même opinion.
» Il ne faut pas que la France, sous prétexte de disputer à l'Autriche son influence en Italie, se charge du rôle qui était destiné à cette puissance par sa politique, ses tendances naturelles et ses intérêts. L'Autriche a toujours été beaucoup mieux informée que nous sur la valeur des opinions qui constituent la valeur et la force des partis dans la péninsule italienne. Elle connaît rhorreur, c'est le nom, qu'inspire aux Romains le gouvernement clérical, et elle nous verrait, avec une grande satisfaction, nous charger nous-mêmes d'une restauration qui est beaucoup plus politique que religieuse ; c'est-à-dire, qu'elle est beaucoup plus désirée par l'absolutisme que par le
catholicisme. »
Note du 20.
194 SOUVENIRS DE QUARA.NTE ANS
« Tout le monde est d'accord, à Rome, pour repousser l'administration cléricale.
« Si nous voulons occuper Rome par la force, avant d'avoir obtenu du Pape une déclaration explicite à ce sujet, nous n'aurons que des embarras. Il est certain que nos soldats triompheront de tous les obstacles matériels, mais ceci est la moindre des difficultés Lorsque nous serons entrés à Rome, après avoir abattu la République, très certainement le Saint-Pèro refusera d'y rentrer aux conditions qu'il nous conviendrait de lui imposer. De ce côté, il y a un principe absolu qui ne veut pas transiger. M. d'Harcourt en est convenu avec moi, dès sa première conférence ; il me disait qu'il renonçait à rien obtenir de Gaëte. De l'autre côté, il y a aussi, en sens contraire, un principe absolu. On ne subira que par la compression de nos forces un pouvoir ecclésiastique, quelque tempéré qu'il soit. Il nous faudra maintenir une occupation permanente, tant pour conserver la restauration que nos armes auront implantée, que pour contenir les manifestations de l'opinion qui, de jour en jour, deviendra plus hostile au pouvoir temporel. » Nous finirons donc par perdre notre influence sur
tous les partis, c'est-à-dire, par marcher à un but diamétralement contraire à celui qui avait motivé notre expédition.
» Nos efforts et nos dépenses qui, en définitive, nous affaiblissent, n'auront ser\'i qu'à réunir contre nous toutes les passions italiennes. Le parti intermédiaire, modéré, juste-milieu, conservateur, comme on voudra l'appeler, n'existe pas. Je ne le vois en force ni dans la présent, ni dans l'avenir. Quelques individualités, hommes de valeur personnelle (officiers sans troupes), prétendent bien le représenter, mais toute politique qui s'appuiera exclusivement sur eux, échouera. C'est ce que j'ai dit franchement au comte Mamiani, qui m'a été présenté par M. de Forbin-Janson. Il était venu, la nuit, avec les plus grandes précautions, pour ne pas être reconnu.
» J'ai commencé par lui demander s'il pouvait me servir à quelque chose, s'il avait des partisans assez braves pour faire réussir la conciliation pour laquelle j'avais été envoyé. Il m'a répondu négativement, ajoutant que lui et les siens n'oseraient rien faire et qu'ils n'avaient aucune chance de l'emporter par euxmêmes, «r Vous m'avouerez, lui répliquai-je, que, du
» moment où je cherche ce qui représente la force de » l'opinion publique, je ne puis pas la trouver auprès » de vous, qui déclarez vous-même ne pouvoir m'être » d'aucun secours. »
« M. Mamiani ne me parut pas satisfait de ma franchise, mais il ne contesta pas l'évidence du peud'efiBcacité de son parti, et il se retira, enveloppé d'un grand manteau, pour ne pas être reconnu en sortant de chez moi. M. Forbin-Janson assistait à notre entrevue. »
J'ai appris que, le lendemain de ma comparution au conseil d'État, M. le duc d'Harcourt, notre ambassadeur près le saint Siège, appelé en témoignage, prit hautement les intérêts de la diplomatie, qui serait rendue impossible, si la conduite, suivie à mon égard, était érigée en principe, et qu'il s'était exprimé sur mon compte de la manière la plus favorable, s'étonnant que l'on pût songer à m'infliger un blâme pour des faits dont il avait été témoin, et qu'il était mieux que personne en mesure d'apprécier, bien qu'il n'eût pas toujours été d'accord avec moi. Le témoignage -d'un homme aussi compétent était d'un grand poids, mais il n'en est point question dans le rapport du
conseil d'État, auquel j*ai fait la réponse suivante : La théorie de l'infaillibilité des instructions, inaugurée par le rapport du conseil d'État, renverse toutes les idées reçues en diplomatie, fait d'un agent en mission un automate sans aucune initiative, et le rive à une chaîne qui ne lui permettrait d'exécuter aucun mouvement, dans toutes les circonstances qui n'auraient pas été prévues ou littéralement expliquées par son gouvernement.
Dans le cas qui me concerne, je persiste à soutenir, malgré l'avis du conseil, que je n'ai contrevenu ni à la lettre ni à l'esprit de mes instructions ; mais, avant de chercher aie prouver, en relevant les erreurs fondamentales du rapport, je dois commencer par défendre les vrais principes, en opposant une autorité respectable à la doctrine émise dans le paragraphe suivant :
« Les instructions du gouveimement ne peuvent
» jamais être atténuées, étendues, modifiées à l'aide
» de circonstances étrangères ou de commentaires
» extérieurs qui nen font point partie; toutes les
» règles de la hiérarchie et de la responsabilité
)} seraient confondues, si ce principe n était pas
» rigoureusement suivi et le conseil d'État
» manquerait à son devoir s'il ne s'en montrait » pas le sévère observateur.
J*afiBrme, à mon tour, qu*une telle doctrine est essentiellement contraire à tous les principes et à tous les usages de la diplomatie, M. Drouyn de Lhuys luimême n'en jugeait sans doute pas autrement, lorsqu'il me disait, dans sa dépêche du 8 mai : « Pour » rendre vos instructions plus précises^ plus détail'- » lées, il faudrait avoir ^ sur ce qui s est passé dans » les Etats romains^ des informations qui nous » manquent. Votre jugement droit et éclairé vous » inspirera^ suivant les circonstances.
Après avoir entendu M. Vivien, laissons parler Martens, Fauteur du Manuel diplomatique (vol. I, page 131.) « Lors même que la conduite que doit tenir Tagent diplomatique, et la marche qu'il doit suivre se trouvent tracées dans ses instructions, et que son devoir l'oblige à s'y conformer, il est, cependant, des cas, où les ordres qu'il a reçus sont tels, que leur exécution produirait un effet opposé aux vues de son souverain, et que les suites seraient évidemment contraires aux intérêts de son pays. En pareil cas, et dans la supposition que l'agent diplomatique, bien
pénétré du but de sa coaunissionf aurait la conviction intime qu'en obéissant aux ordres reçus^ il s'écarte* rait de ce but, il pourrait et il devrait peut-être même prendre sur lui d'en suspendre l'exécution, en s'empressant d'en instruire sa cour, et de justifier sa conduite en la motivant.
« Ce ne sont, au surplus, ni les concessions que peut faire l'agent diplomatique, ni l'exigence qu'il peut montrer, et dont il trouve la mesure dans ses instructions, qui prononcent sur sa responsabilité ; le mieux, dans ce qui était possible, entre essentiellement dans ses devoirs. »
M, le rapporteur du conseil d'État déclare que la lettre de mes instructions doit être la seule base de l'examen de ma conduite, et, tout en me reprochant de les avoir interprétées, elles lui paraissent si peu claires, lorsqu'elles n'ont pas la lumière des commentaires extérieurs, qu'il est obligé de les faire pré^ céder par un préambule sur les intentions politiques attribuées par lui au Gouvernement, et qu'il est réduit à les commenter, à en choisir des extraits et à les refaire, pour ainsi dire, afin d'en tirer, suivant sa manière de voir, un sens positif. Comment ! on ose
me blâmer pour avoir regardé, comme sérieux et obligatoires, les engagements solennels contractés par le Gouvernement avec la majorité d'une Assemblée souveraine? mais si M. le ministre des Affaires étrangères avait eu alors une arrière-pensée, ce que je ne lui fais pas Tinjure d'admettre, môme aujourd'hui, étais-je homme à accepter, en vue d'un misérable intérêt personnel, une mission qui aurait eu pour but de faire précisément le contraire de ce que mon pays pouvait attendre de moi, d'après les déclarations publique faites à la tribune.
Mes instructions m'autorisaient textuellement à m*inspirer des circonstsinces ; comment prétendre qu'elles m'enfermaient dans le cercle infranchissable de la dépêche du 8 mai? Et ce qui a été dit ensuite par M. Drouyn de Lhuys, par M. Odilon Barrot, par M. le Président de la République, est-ce donc compté pour rien? Le discours de M. le Président du conseil (Odilon Barrot) annonçant, le 9 mai, à l'Assemblée, mon départ et l'objet de ma mission conforme au vote du 7 mai, reste-t-il sans valeur aux yeux du conseil d'État? Il faudrait alors, d'après le Moniteur y effacer les paroles suivantes de M. le
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ministre des Affaires étrangères, prononcées dans la séance du 22 mai :
« Quant à l'expédition romaine, elle a été l'objet de deux discussions. La dernière est d'une date récente ; le Gouvernement a fait connaître le but d(» l'expédition; l'Assemblée a fait entendre sa voix, elle a fait connaître sa volonté, un agent a été immédiatement envoyé à Rome et au quartier général ; il a emporté, pour instructions, le compte rendu des débats de cette Assemblée et il sl été chargé d'y conformer ses actes. »
Ainsi, même en ne tenant pas compte des principes incontestables que jo viens de rappeler, il serait reconnu, par la déclaration officielle du ministre, signataire de la dépèche du 8 mai, contenant la lettre de mes instructions, que cette lettre ne devait pas être la seule règle de ma conduite, que le but de ma mission était indiqué subsidiairement par des circonstances étrangères, telles que celles qui se sont présentées, dans le cours de ma mission à Rome, ou par des commentaires extérieurs, tels que les votes du 16 avril et du 7 mai et les engagements ministériels qui s'y rapportaient. Quels étaient ces
engagements? Je ne crois pas inutile d*e|i former un ensemble, afin de bien faire ressortir la différence existant entre la politique acceptée sous l'Assemblée constituante, et la politique du 29 mai, différence fort essentielle dans Tespèce, et qui parait avoir échappé cl la perspicacité de M. le rapporteur du conseil d*État