SÉANCE DV 9 JUIN
M. OdilonBarrot :
« Je vous déclare que, tant que j'aurai dans les mains une partie du pouvoir dans ce pays, les armes
(le la France n'auront pas servi à restaurer des abus impossibles.
« C'est dans (*e sentiment, pour connaître avec précision, par le témoignage d'agents désintéressés, la vérité des faits, et c'est, en outre, pour porter, sur le théâtre même de l'expédition, l'expression fidèle, exacte de la pensée de l'Assemblée et de celle du Gouvernement, quant au. but, quant au caractère que doit, jusqu'au bout et à travers toutes les éventualités, conserver l'expédition française, c'est pour cela que, par décision du cabinet, un homme qui a toute notre confiance, que vous avez éprouvé dans des circonstances difiBciles, qui a toujours servi la cause de la liberté et de l'humanité, M. de Lesseps, a été envoyé. »
M. le rapporteur du conseil d'État reconnaît que les débats de l'Assemblée nationale n'infirment en rien les termes de mes instructions, cependant, il prétend que je n'aTMis à m' occuper que de ce qui concernait Ventrée des troupes à Rome et des conventions spéciales propres à obtenir cette entrée.
La prétendue nécessité de faire occuper Rome, malgré l'opposition de l'Assemblée romaine, des autorités et de la population, n'était même pas indiquée dans
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mes instructions, et elle était en opposition avec les déclarations du ministre à la tribune. Quoi qu'il en soit, M. le rapporteur, prenant son point de départ dans le principe absolu de rentrée à Rome, me renferme dans le cercle qu'il s'est plu à tracer, et d'où, suivant bii, je ne pouvais pas sortir.
Le rapport trouve mauvais que mes premières propositions n'aient pas eu un résultat immédiat et qu'elles aient été soumises à des modifications.
Puisque j'étais chargé de traiter, et que, dans toute négociation, il y a plusieurs parties contractantes dont les intérêts sont différents, je ne pouvais pas, dès le début, imposer ma volonté, je devais admettre des contre-projets, les discuter et je pouvais être amené, par la conviction ou par l'urgence des circonstances, à faire des concessions.
M. le rapporteur me reproche de ne pas avoir suffisamment ménagé les susceptibilités de la cour de Oaëte. Cette question ne pouvait, d'aucune manière, faute d'éléments suffisants, être appréciée exactement parle conseil d'Etat, et, certainement, M. le ministre des Affaires étrangères, en la posant dans mes instructions, ne songeait pas à me fixer telle ou telle limite, à
laquelle la pensée de M.Vivien a pu s'arrêter. Les susceptibilités de Gaëte avaient été fort éveillées à notre égard avant la mission qui m'était confiée, par le principe de notre expédition, faite sans que le Saint- Père en eût été préalablement averti ; par le maintien du drapeau tricolore italien, que nous avons laissé flotter à Civita-Vecchia à côté du nôtre, jusqu'après la prise de Rome; par les premières proclamations du général Oudinot; par le renvoi de Civita-Vecchia de trois commissaires qui avaient été chargés d'y représenter les intérêts du Saint-Siège, et par la dépêche télégraphique adressée, le 10 mai, au général Oudinot ainsi qu'à moi-même et commençant ainsi : faites dire hux Romains que nous ne voulons pas nous joindre aux Napolitains « contre eux »• Cette dépêche fit crier à la trahison, à Gaëte ainsi qu'à Tétat-major du roi de Naples, qui était déjà arrivé presque en vue de Rome et qui s'empressa de lever son camp pour ne s'arrêter que sur la frontière de son royaume. On voit que le principe même de ma mission, aggravé par des circonstances auxquelles j'étais personnellement fort étranger, était, pour Gaëte, une cause permanente de susceptibilité. Je ne pouvais absolument rien faire
sans encourir quelque peu le reproche accueilli par le rapport du conseil d'Etat, mais il fallait bien en prendre mon parti.
Le rapport dit que j'ai contrevenu expressément à mes instructions.
1"* En me prêtant à des actes qui donnaient aux autorités romaines une force morale ;
2"* En me mettant en désaccord ^avec MM. d'Harcourt et de Rayneval ;
3® En faisant des arrangements qui n'étaient pas partiels, puisque je n'avais à m'occuper que de ce qui concernait rentrée à Rome et des conventions spéciales propres à en obtenir l'entrée.
A cela j'ai répondu :
1* Le conseil d*Etat était-il en mesure d'apprécier jusqu'à quel point j'ai pu prêter, par mes act^s, une force morale aux autorités romaines? Il ne pouvait pas plus se prononcer à ce sujet qu'à l'occasion des susceptibilités de Gaëte. Pour ce qui me concerne, j'ai la conviction de n'avoir pas encouru un tel reproche et les détails, donnés dans mon mémoire, ont (lu prouver suffisamment que je n'ai rien ajouté par moi-même à la force morale acquise aux autorités
MISSION A IlOME 209
romaines par la force matérielle dont elles disposaient et par Tappui qu'elles recervaient des populations. Mais, en définitive, mes instructions ne m'autorisaientelles pas, en toutes lettres, à me consacrer exclusive^ ment aux négociations et aux, rapports à établir avec les autorités et les populations romaines et à conclure des ai*rangements avec les hom,mes investis en ce moment (S maij, dans les Etats romains^ de Vexercice du pouvoir,
J*ai évité, avec le plus grand soin, de sortir de la ligne qui m'était tracée, et il est bien constaté que je n'ai pas reconnu la République, dont le nom ne se trouve dans aucun de mes arrangements.
Il est de principe, en diplomatie, que les rapports entretenus par les puissances, avec les pouvoirs de fait d'un pays étranger, n'impliquent pas nécessairela reconnaissance de ce pouvoir.
2** Mes instructions m'engageaient, à moins de circonstances urgentes^ à me concerter avecMM, d'Harcourt et de Rayneval, mais elles ne m'obligeaient pas à être, toujours et sur tous les points, d'accord avec eux, ni à suivre absolument leurs avis, si je les croyais contraires au but de ma mission, différente de la leur.
210 SOUVENIRS' DK QUARANTE AXS
MM. d'Harcourt et de Rayiieval, dont la compétence .ne peut être niée, Tavaient ainsi compris eux-mêmes. Ils n'auraient eu le droit d'être exigeants envers moi que dans le cas où ils auraient obtenu du Saint-Siège quelques déclarations libérales, et où tous leurs efforts, comme le prévoyait si bien M. d'Harcourt, n'auraient point échoué contre les tendances réactionnaires de la cour de Gaëte. Chacun de nous devait rendre compte de son opinion au Gouvernement, qui avait à examiner, à décider en dernier ressort et à envoyer ses ordres. En effet, M. de Raynoval m'écrivit le 28 mai : « Vous en avez appelé au jugement suprême du Gouvernement, il est juste d'attendre sa décision. »
Monsieur le ministre des Affaires étrangères n'en jugeait pas différemment; en effet, lorsque je lui demandai, à mon départ de Paris, des explications sur le passage de mes instructions concernant mes rapports avec MM. d'Harcourt et de Rayneval, il me répondit, en présence de M. de Viel-Castel, mon confrère actuel à l'Académie française : « Envoyezleur des duplicata de vos dépêches. »
8^ J'ai déjà dit qu'il n'y avait pas, dans mes instrue-
^^ons, un seul mot qui m'engageât à m'occuper de
^^^xyGntions spéciales propres à obtenir Ventrée à
"^^^xe. Par conséquent, suivant le système de M. Vi-
^^-tà , consistant à ne faire que ce qu'ordonnait expres-
^*^^xit la lettre des instructions, je n'aurais pas dû
^ l>oser rentrée des troupes à Rome. Néanmoins, je
^^it plusieurs fois, et même à Toccasion de Tarran-
^v^^^nt du 31 mai. J'ai indiqué, dans mon mémoire,
côinitient nous aurions pu avoir une position très
importante dans l'intérieur de la ville, et comment
nous y aurions été appelés, dans un très bref délai,
par la population elle-même.
Expressément autorisé, à part mes instructions, à conclure avec les autorités romaines des arrangevients partiels^ je me suis abstenu de me saisir de la question principale concernant les relations du Saint Père avec les Romains.
Le conseil d'Etat me regarde comm« exclusivement responsable des premiers projets d'arrangement proposés d'accord avec le général Oudinot, puisqu'il ne fait peser qiie sur moi seul les reproches qu'il leur adresse ; laaaifi, pour être conséquent, on ne devrait pas me Mie un ^rief d'avoir signé la convention provi-
soire du 31 mai, malgré l'opposition du général, dont la responsabilité n'était pas engagée à l'égal de la mienne, et dont le concours ne m'était pas imposé.
On a pu remarquer, par tout ce qui précède, que le conseil d'Etat ne s'est nullement occupé des circonstances qui avaient motivé ma mission en Italie, de celles où je me suis trouvé, dans le cours de cette mission, de ma correspondance avec M. le ministre des Affaires étrangères; des informations que je lui fournissais et qui lui permettaient de dessiner sa politique; de l'absence de toute réponse, de tout ordre, instruction ou indication, depuis mon arrivée en Italie jusqu'au 1" juin, date de mon départ de Civita-Vecchia et enfin du changement de politique se produisant spontanément à Paris, le 29 mai, au moment où l'Assemblée législative succédait à l'Assemblée constituante.
En vertu de l'art 99 de la Constitution de 1848, le Gouvernement a déféré l'examen de mes actes au conseil d'Etat, et a obtenu pour raison d'État, un blâme prononcé à l'unanimité, moins une seule voix indépendante, celle de M. Pons, de l'Hérault.
Blâme heureux, puisque, rentré dans la vie privée.
j'eu ai été absous plus tard par mon pays, qui m'a donné sa confiance, en mettant généreusement à ma disposition les moyens cVaccomplir deux grandes entreprises profitables à sa gloire et aux progrès de l'ensemble du genre humain.
Paris, 1886.
A l'âge de 20 ans, en 1825, j'étais envoyé en mis-* sien, sous les ordres de mon oncle J.-B. de Lesseps, le seul survivant de l'expédition de Lapeyrouse et qui était chargé d'affaires à Lisbonne. Depuis, j'ai parcouru la carrière desafiFaires étrangères dans difltérents postf*s, à Tunis, en Algérie, en Egypte, en Hollande et en Espagne.
Lors de notre révolution de 1848, M. de Lamartine m'appela de Barcelone à Paris pour m'envoyer à Madrid, auprès de la reine Isabelle, en qualité de ministre plénipotentiaire. J*étais resté huit ans en Espagne, en relation avec les généraux et les hommes influents, ne m*étant jamais mêlé des trou-
bles politiques, mais ayant eu loccasion d*établir des relations amicales avec tous les partis. Lamartine me dit : a Nous avons une révolution qui commence ici, on ne sait pas si l'étranger sera avec nous. Nous avons besoin'de la tranquillité en Espagne. Vous connaissez la cour, les représentants des diverses opinions politiques, la population; vous avez laissé là-bas de très bons souvenirs. Je vous prie de vous rendre à l'ambassade de^Madrid, parce que, en cas de guerre étrangère, les bons rapports avec TEspagne nous valent 200,000 hommes sur la frontière des Pyrénées. » Je partis donc pour Madrid. Le maréchal Narvaez, qui n'était pas ami des révolutionnaires, était au pouvoir; j*ai calmé] un peu son ardeur. J'ai sauvé un certain nombre de gens compromis. Après un an de résidence à Madrid, M. Drouyn de Lhuys jugea à propos de me faire remplacer par le prince Napoléon et de me destiner à l'ambassade de Berne. Le jour où j'arrive à Paris, je me rends à l'Assemblée nationale, dans la tribune du corps diplomatique, et là, j'assiste à une séance très agitée. Un télégramme d'Italie venait d'annoncer que le général Oudinot, malgré les déclarations qu'on faisait en public, avait attaqué l'Italie,
OU du moins la République romaine, et que le Gouvernement s'était fort compromis. Il n'était question de rien moins que d'envoyer le prince-président à Vin- •cennes, de renverser, naturellement, le ministère, et de donner des ordres sévères pour qu'on changeât la direction de la politique erronée du Gouvernement. Il y avait une irritation très grande à la Chambre. M. Ledru-RoUin et tous les montagnards montraient le poing au ministère, et on allait presque en venir aux njains, lorsque M. Senard, qui avait beaucoup d'expérience, calma ses amis, et les engagea à remettre la séance à la nuit, pourdélibércr sur ce qu'il y aurait à faire. Dans cet intervalle, les comités de la Chambre se réunirent et M. Senard leur dit :« Le Gouvernementa eu grand tort, mais il a reconnu et déclaré qu'il n'avait pas donné d'ordre... il a tout rejeté sur le général. Dans cette situation, si l'on envoie k Rome, sans faire de bouleversement intérieur, un homme sur. lequel on puisse compter, je suis convaincu que les choses pourront s'arranger. » Puis, il m'a nommé, et a dit : « Je ne vous le donne pas comme un républicain faisant des révolutions, mais il a toujours servi son pays à l'étranger, sans
s'occuper de politique intérieure, et, s'il accepte une mission, il l'accomplira. » Alors, je fus appelé par le ministre des Affaires étrangères, qui m'apprit que l'Assemblé nationale m'avait désigné pour porter ses instructions, ayant pour base quatre exemplaires dn Momiteur^ avec le compte rendu de la séance .d'une assemblée souveraine composée de 900 membres. Le prince-président me fit demander à l'Elysée, pendant que j'étais chez M. Drouyn de Lhuys, pour lire mes instructions qui furent trouvées très vagues.
Le général Oudinot, n'ayant pas d'artillerie, avait dû reculer, avec perte d'hommes. Il se trouvait dans une situation fort pénible. Comme c'était le fils d'un glorieux maréchal de France,je tenais à le tirer de la position difficile dans laquelle il se trouvait. Le président, après mon départ de Paris^ avait télégraphié au général et à moi qu'il fallait déclarer aux Romains que nous ne nous joindrions pas aux Napolitains contre eux; alors il fallait dégager le général Oudinot. J'écrivis au comte de Ludolf, ministre des- Affaires étrangères du roi de Naples , dont l'armée était campée de l'autre côté de Rome, que l'Assemblée
nationale, à Paris, s'était prononcée contre ce qui aTait était fait.
J'arrivais donc à Rome dans des circonstances très difficiles. La ville était agitée- Garibaldi, qui s'y trouvait avec son armée, sachant qu'il n'avait plus affaire qu'aux Napolitains et que les Français resteraient simples spectateurs de ce qui se passerait, poursuivit l'armée du roi de Naples. Quand on vit que je cherchais à arranger les choses, les hommes exaltés s'imaginèrent que je n'agissais pas loyalement, et résolurent de me faire un mauvais parti. Je fus informé de ce projet par un homme dont je parlerai tout à l'heure, un de ces conspirateurs qu'on rencontre partout, qui avait été condamné en Espagne, qui devait être fusillé, et à qui j'avais sauvé la vie. Il allait me rendre la pareille. En effet, voici ce qui se passa. Aussitôt arrivé à Rome, j'avais rassemblé les Français autour de moi ; je leur annonçai que j'allais commencer mes négociations, ajoutant : <c Vous reviendrez demain. Je vous indiquerai où nous en sommes. » Ils m'applaudirent et je descendis... Plusieurs me serrèrent la main dans Tescalier. JTavais emmené le général Vaillant, qui devait prendre le commandement, dans le cas d'une
attaque de Rome, et remplacer le général Oudinot, s'il ne marchait pas avec moi. Le lendemain, je venais d'avoir une conférence avec le triumvirat, j'allais partir pour le rendez-vous que j'avais donné aux Français, lorsque je vois un homme accourir, les cheveux en désordre, presque haletant; il me dit : « Monsieur de Lesseps, j'arrive à temps, puisque vous n'êtes pas parti. Hier, quand vous êtes descendu de la salle où vous aviez réuni les Français, trois hommes se sont approchés de vous. Vous avez cru, naturellement, qu'ils faisaient partie de votre réunion, que c'étaient des compatriotes, et l'un d'eux vous a présenté la main. Vous avez répondu, vous vous êtes tourné... Eh bien, celui qui vous a pris la main, doit vous la prendre aujourd'hui, en sortant ; puis, celui qui était à côté de lui a regardé vos mouvements, et il vous assassinera en vous coupant la carotide, comme on l'a fait à Rossi, dans la même situation. » Rossi avait reçu une lettre d'une dame à laquelle l'homme, qui voulait me sauver en ce moment, avait écrit pour lui faire part du projet qu'on avait formé de l'assassiner... La lettre était encore dans sa poche. Il n'y avait pas nécessité absolue à ce que j'allasse moi-même à l'ambas-
sade : j'avais promis aux Français de leur rendre compte de mes négociations, je pouvais envoyer quelqu*un pour leur on faire connaître le résultat; mais je dis à mon homme : « Jurez-moi que la personne qui ira à ma place ne courra aucun danger, » Alors il me répondit : « Je le jure. — Il ne s'agit pas de cela. Je ne vous demande pas de jurer sur l'Évangile : vous ne connaissez pas l'Évangile, mais jurezmoi sur tout ce que vous avez de plus cher. — Eh bien, sur la tête de ma sœur. — Je vous crois. » Alors je laissai partir M. de La Tour d'Auvergncf mon second secrétaire d'ambassade.
Il tardait un peu à revenir, cela m'inquiétait beaucoup, lorsque je vois arriver le prince Wolkonsky, chargé d'affaires de Russie, qui me dit : « Hier, quand vous avez réuni les Français (je vous en demande pardon, mais, dans notre métier, nous sommes obligés de rendre compte à nos gouvernements cie tout ce qui se passe d'important), voici ce que j'ai fait : comme j'étais très lié avec le duc d'Harcourt, votre prédécesseur, je connaissais un petit escalier, dont le palier donne sur le salon où vous avez reçu les Français. Je me suis mis l'oreille à la porte et j'ai
écouté tout ce que vous avez dit. J'en ai informé mon gouvernement. Aujourd'hui, je me préparais à faire la même chose. J'étais dans l'encoignure, derrière la porte du salon, lorsque j'entendis trois hommes qui parlaient en français, dire très bas : « Ah ! le gredin <c n'est pas venu aujourd'hui. Sans cela l'affaire était « finie à l'arme blanche. Pourquoi n'est-il pas venu, « M. deLesseps? »
Un de mes amis, le comte Rampon, depuis viceprésident du Sénat, un ancien camarade de collège, qui se trouvait dans la salle, a empoigné un des hommes, a ouvert la fenêtre et allait le jeter dans la rue ; mais les Français l'ont entouré et ont repoussé ces trois individus dans l'escalier où se trouvait justement le prince Wolkonsky .
Au retour de M. de La Tour d'Auvergne, je lui dis : « Qu'est-ce qui s'est passé ? — Trois hommes se sont approchés de la voiture à mon départ et ont un peu crié, parce que vous n'étiez pas venu. »
On m'avait donné le colonel de Maubeuge pour m'aider dans mes négociations. Je l'envoyai chez Mazzini pour me plaindre de C€S trois hommes. J'avais leurs noms: l'un avait été même condamné
ROMK — SUEZ — PANAMA 223
en France ; c'était un nommé Colin, qui est mort depuis ; les deux autres sont morts aussi.
Je me rappelle que, la nuit précédente, une douzaine d'individus étaient venus sous les fenêtres de mon hôtel et avaient chanté : Ça ira, ça ira, les avistocrate« à la lanterne !
J'envoyai M. de Maubeuge, avec un secrétaire, à Mazzini, pour lui dire que si mes trois assassins n'étaient pas mis immédiatement par lui au. fort Saint- Ange, je donnerais sur-le-champ au général Oudinot Tordre d'attaquer la ville. Il me répondit qu'il n'avait pas le pouvoir de faire arrêter ces hommes. Celui qui m'avait sauvé la vie était au courant de toutes choses. Il m'avait avisé qu'il se tiendrait, d'ordinaire, au coin d'une rue donnant sur mon hôtel.
Je lui fis signe de venir : « Voilà ce que Mazzini me répond; il me dit qu'il ne peut pas calmer la population (on avait mis les confessioimaux et les voitures des cardinaux sur les places puhliques pour les hrûler ; on était fort inquiet) ; qu'est-ce qu'il faut faire ? demandai-je à cet individu. — C'est à Ciceronaccio qu'irfaut s'adresser* » (C'était un homme du peuple qsd avait une grande influence sur la population,
et qui avait organisé la révolution.) Alors, j'envoyai prévenir Mazzini que, s'il n'était pas capable de calmer la population, Ciceronaccio allait le faire. Et, en effet, tout fut bientôt rentré dans Tordre.
Cependant, la nuit était venue. Je sortis en redingote et en casquette ; je vis la population de Rome se disposant à accompagner Tarmée de Garibaldi, qui allait poursuivre les Napolitains. Mon sauveur était à côté de moi. Il me dit : « Faites attention, la situation est extrêmement tendue. Je vous engage fort à aller trouver Mazzini, cette nuit. Ces gens qui accom gnent Garibaldi seront fatigués, ils rentreront tard, et je vous donne rendez-vous à une heure du matin au Monte-Cavallo (devant le palais de la Consulta, où se trouvait le gouvernement et Mazzini) ; vous me rencontrerez au pied d une des grandes statues de Phidias qui sont là. » A Theure convenue, je monte, simplement, jusqu'au Monte-Cavallo, et, malgré l'obscurité, je distingue très bien quelqu'un au pied d'une des statues ; je m'avance; j'entends armer un pistolet... et crier : « Qui est là? » Je réponds : <c C'est moi. » Mon homme reconnaît ma voix ; « Comment se fait-il que vous, qui avez été dix ans en Espagne,
au milieu de toutes les révolutions, vous venez ici, vous entendez armer un pistolet, et vous n'armez pas le vôtre ! — Je n'en ai pas. — Vous êtes bien imprudent ! — Qu'est-ce qu'il faut faire ? — Eh bien, vous voyez le palais de la Consulta. Toutes ces fenêtres qui donnent sur la place sont celles des chambres que vous devrez traverser, il faut aller de l'une dans l'autre, parce qu'il n'y a pas de corridors. C'est comme aux Tuileries, me dit-il, où l'on est toujours obligé de passer par le devant, le long des fenêtres. Vous allez monter au premier étage. Dans co moment, les gardiens sont fatigués; les soldats do Mazzini sont couchés dans l'escalier ; vous passerez à côté d'eux. Je vous conseillerai fort, cependant, d'ôter vos souliers. — Par exemple ! J'ai vu, dans les romans d*Alexandre Dumas, que les galériens ôtaient leurs souliers pour voler une maison, mais je suis ambassadeur de France. Ce que je fais ici, c'est pour empêcher des désordres nuisibles à la politique de mon pays. Par conséquent, j'irai franchement, et si on me découvre, je dirai qui je suis, que j'ai à parler à Mazzini. — Mazzini est dans la dernière pièce ; il dort
maintenant d'aplomb jusqu'à trois heures du matin,
parce qu'il est très fatigué de la journée. Si on vous prend... il y a des gens qui ont été jetés dans un petit canal qui conduit au Tibre. Mais enfin, je pense que ça n'arrivera pas. Montez, dans le vestibule à gauche vous verrez l'entrée des appartements. Si la porte n'est pas ouverte, comme elle est au pêne, vous l'ouvrirez, vous tâterez la muraille ; il fera obscur; à un endroit, vous tournerez de l'autre côté ; à la cinquième fenêtre (vous les compterez) après, se trouve un grand salon avec trois fenêtres, et puis un autre salon partagé en deux. Il y a, d'un côté, les secrétaires de Mazzini qui couchent au fond, dans deux lits, et puis son neveu qui couche en travers de sa porte. Une fois que vous serez arrivé dans cette dernière chaïUbre, il n'y aura pas d'obstacle, probablement.
Vous trouverez Mazzini étendu, dans une chambre très simple, sur un lit en fer; à côté de son lit est une petite table où se trouve cette lumière qu'il garde, la seule qui soit dans le palais ; puis, au pied de son lit, il y a une petite chaise. . . vous pourrez vous asseoir. . .
J'accomplis cet étrange voyage de découverte, « J'arrive là... je vois Mazzini... je ne dis pas que
J\OME St'BZ — PANAMA 227
j'avais peur, mais c'est toujours uu peu émoUoimant, quand on fait ce métier, de traverser tous ces appartements, au milieu de ces.gardiens*.. je regarde Mazzini. Il avait une figure magnifique. A cette époque, il était jeune encore, bien qu'il eût déjà été renvoyé de tous les Etats. J'attends un peu pour voir s'il se réveillerait de lui-môme, mais il dormait profondément. Je dis : « Mazzini!... Mazzini ! !... » Alors je crie : « Mazzini !!!... » Il se lève sur son séant, me regard<^ et dit : « Vous venez pour m'assassiner ? -^ Ah ! je vous avoue franchement, répondis-je, que, si l'un de nous deux doit assassiner l'autre, ce n'est pas moi. » — J'ai appris que vous ne vouliez pas agir franchement. J'ai ordre de ne pas traiter avec vous (à cause des difficultés diplomatiques que la France aurait pu avoir avec d'autres États contre lesquels il avait conspiré) ; on aurait vu avec peine que vous fussiez le directeur des négociations que je vais entamer à Rome. Vous avez une assemblée romaine, composée de^ands propriétaires du pays, qui sont dévoués à votre cause et qui n'inspirent pas de défiance à l'Europe, c'est avec elle que je dois négocier. J'ai .ordre de iiepas traiter avec vous ; mais, comme vous êtes
rhomme le plus important, j'ai voulu que vous soyez au courant de tout. Dans la séance qui a eu lieu, ce soir, avant le départ de Garibaldi, vous le savez, on avait désigné, pour négocier avec moi, des hommes des États romains, mais pas de la ville de Rome, ou quelques-uns seulement, et alors vous avez voulu vous faire mettre à leur place. Par conséquent, vous avez manqué à votre parole et à ce qui avait été convenu. »
Dans les circonstances difficiles, les femmes pleurent et les hommes s'embrassent ; Mazzini s'est jeté à mon cou et nous nous sommes embrassés. De sorte que nous avons continué à traiter. J'appris plus tard que, poussé toujours par les siens, il faisait une certaine opposition au but de la négociation, et qu'il entretenait l'agitation à Rome. J'étais au quartier généralpourpréparer ma négociation, lorsque je vois toujours mon homme, un nommé Veyrassat, un statuaire, un Suisse, qui vient, couvert de sueur (le quartier général était à une heure de la ville de Rome), me dire : « Vous retournez à Rome dans votre voiture, » Je devais, en effet, y aller, parce que les rapports s'étaient établis très amicalement : Mazzini avait
paru de bonne foi, et, alors, j'avais prié le général d'envoyer à la ville de Rome, aux dames qui soignaient nos blessés, une voiture d'ambulance, avec pharmacie et objets d'hôpitaux. J'estimais que c'était un remerciement qu'il fallait faire à la princesse Beljoioso et aux autres dames de charité. Le général y avait consenti. Je devais donc accompagner cette ambulance dans ma voiture, avec un gendarme en tête. Veyrassat me dit : « Ne partez pas, parce que toute la place d'Espagne et la via Condotti sont pleines de monde, et les gens qui veulent vous assassiner doivent le faire aujourd'hui ; il n'y a pas moyen que vous passiez, même par la porte de la ville, à moins que vous ne risquiez votre vie. » Ma foi, tout était arrangé pour mon départ, je demandai au quartier général un o£Bcier qui voulût bien m'accompagner. Ce fut le commandant Espivent, qui est aujourd'hui général ; il commandait dernièrement à Marseille. Il vint avec moi, en calèche découverte. Je lui dis : « Prenons chacun deu3f pistolets, et mon domestique se tiendra derrière, également, avec des pistolets, pour repousser les personnes qui voudraient escalader la voiture, parce que les gens, qui cherchent à tuer par
le poignard, ont peur des armes à feu. » De sorte que j'étais à peu près certain qu'avec de la hardiesse je parviendrais chez moi, au milieu de la foule. Lorsque nous arrivâmes, le cheval du gendarme qui nous précédait commença par glisser... Heureusement, il n'est pas tombé. On lui avait présenté une pétition pour engager l'armée à se soulever; il avait eu l'imprudence de la déchirer et de la jeter, aux yeux du public. Alors, la foule s'est approchée de la voiture, mais, toutes les fois qu'on voyait mon pistolet, on reculait ; le premier aide de camp d'Oudinot tendait le sien, et mon domestique empêchait d'escalader la voiture. Je traversai ainsi la foule et je parvins à l'hôtel d'Allemagne. Là je descends de voiture, l'oflBcier également, mon domestique marchant à reculons derrière moi, et c'est de la sorte que je suis arrivé.
Je repris mes négociations avec Mazzini, qui semblait disposé à les suivre loyalement, lorsqu'on me fit savoir qu'un Français, qui est mort depuis, et qui avait été, autrefois, à Boulogne et à Strasbourg, excitait Mazzini contre l'armée française et qu'il lui avait conseillé, en réponse au cadeau que nous
avions fait d'une ambulance de pharmacie, d'envoyer aux soldats des cigares, dans lesquels on devait introduire des proclamations adressées à l'armée française.
Le jour même, j'appris par Veyrassat que Mazzini avait, sur sa table, des petits morceaux de papier très fin qui étaient la proclamation où l'on excitait les soldats à se soulever. Je demandai à mon sauveur ce qu'il fallait faire. « Allez chez Mazzini, dans la journée, vers deux heures; vous trouverez ces petits papiers sur sa table. Il ne se doutera pas que vous êtes au courant de la chose, et, comme il y a beaucoup de monde qui vient lui parler, à droite, vous vous placerez à gauche, vous pourrez prendre une de ces petites feuilles et lui prouver qu'il vous trompe encore une fois- »
J'arrive à deux heures; Mazzini causait avec diverses personnes, et, pendant que l'une d'elles appelait son attention, je mis une proclamation au fond de mon chapeau, et l'interpellant : « Monsieur, vous ne savez pas ce qu'on m'a dit? Vous avez été deux fois de suite entraîné par vos amis, anciens conspirateurs ; vous avez déjà deux fois essayé de me tromper. Aujourd'hui, c'est la troisième. J'ai appris que vous
vouliez envoyer des proclamations aux soldats français. Le soldat français brûlerait la maison de sa mère, s'il en recevait Tordre. Malgré Texpérience que vous avez de toutes les populations, vous ne connaissez pas le soldat français. Par conséquent, c est une faute très grande que vous avez commise. — Non, non! — Comment, non?» Je prends alors mon petit papier qui était au fond de mon chapeau... et je lui dis : « J'ai fait une chose que je ne ferai jamais : c'est de prendre cette feuille que voilà... » Alors il m'embrassa pour la seconde fois, et je poursuivis mes négociations, terminées par un projet de convention. Enfin, cela fait, je revins à Paris. Ceci est l'origine du canal de Suez. Le gouvernement français m'avait laissé agir, sans me donner un seul mot de réponse : on me trahissait derrière moi, jusqu'au moment où on devait me trahir ouvertement. J'envoyai à Paris mes quatre secrétaires d'ambassade. Pas de réponse. On était bien aise de me compromettre, et on se proposait de réagir contre la politique de l'Assemblée nationale. Ce que voyant, je dis : « Je ne veux pas jouer deux rôles. On a fini par me rappeler et, quand on a été prêt, l'attaque de Rome eut lieu. Je
revins donc à Paris. Le Gouvernement m'avait fait passer pour fou. Cela m*est arrivé deux fois dans ma vie. Je me suis fâché et j*ai donné ma démission du service actif.
C'est alors que, ayant une belle-mère excellente, qui m'aimait beaucoup, et je le lui rendais, une belle-mère qui avait de la fortune (je n'en avais pas), je me fis son intendant. Elle avait, près de Paris, une propriété d'une certaine valeur, mais qui ne servait à rien qu'à dépenser de l'argent ; je la lui fis vendre et je lui fis acheter, dans le Berry, une propriété inculte qui contenait pas mal d'hectares; je l'ai fait cultiver. J'ai construit une ferme modèle qui existe encore, et réparé un vieux castel qui avait appartenu i Agnès Sorel.
I^endant que je dirigeais mes constructions, j'appris ^^ txxortdu vice-roi d'Egypte, Abbas-Pacha. C'était un "^lïxmetrès cruel, très faux, qui avait gouverné l'E- ^pte, depuis Méhémet-Ali et Ibrahim-Pacha, auxquels il avait succédé. Son successeur était le dernier fils de *^^lï^émet-Ali : j'avais soigné son enfance; je lui avais appris à monter à cheval. Il était très gros, énorme ; 3 lui faisais prendre de l'exercice, ce qui plaisait à
son père. On donnait à ce jeune homme, fort intelligent, quatorze leçons par jour. Une fois que je causais avec Méhémet-Ali, il me dit : « Comme vous vous intéressez à mon fils, voici ses notes. Moi, je ne regarde pas tout cela. Je ne savais pas lire à Tâge de quarante ans, et même je lis très mal maintenant. — C'était le grand Méhémet-Ali qui a fait la prospérité de TÉgj^pte. — Eh bien, dans ces notes, je ne regarde que la dernière colonne, où est marqué son poids de la semaine précédente et son poids de la présente semaine, avec la . différence. Si elle est en plus, je le fais punir, et si elle est en moins, je le fais récompenser. »
Dès que j'appris l'arrivée au pouvoir de mon élève, je lui écrivis pour le féliciter. Il me répondit, me priant devenir immédiatement le voir. Comme j'avais étudié complètement, depuis ma retraite, toutes les questions relatives au canal de Suez, je connaissais parfaitement l'isthme ; je m'étais convaincu de la possibilité de faire l'entreprise du percement, qui avait frappé mon imagination, quand j'avais lu les mémoires de Lepère, notre ingénieur en chef de l'expédition du général Bonaparte. Je repris mes anciens travaux, persuadé que j'obtiendrais la concession.
Le vice-roi m'appela au Caire où il allait prendre possession du pouvoir et, immédiatement, il réunit ses généraux et les consulta sur la question. Comme je montais à cheval avec eux et qu'ils étaient disposés à apprécier un homme qui monte bien à cheval et qui saute les fossés, plus qu'un homme savant et instruit, ils me furent favorables, et, quand le vice-roi leur montra le mémoire que j'avais fait, il n'y eut qu'une voix pour dire qu'il ne pouvait refuser cola à un ami, de sorte que le vice-roi m'accorda une concession magnifique.
Voilà l'origine du canal de Suez. Une fois muni de cette concession, je dis au vice-roi : « Je ne suis pas financier, ni homme d'affaires. Comment voulez- vous que je fasse? » J'avais beaucoup de collègues et d'amis qui avaient de la fortune; j'en réunis cent autour de moi pour leur demander s'ils voulaient, avec moi, faire une société de fondateurs. Nous avons mis chacun 5,000 francs, et chacune de ces parts vaut un million et plus aujourd'hui. Ces parts ont servi aux premières études que j'ai fait faire, en amenant des ingénieurs d'Europe sur le terrain qui n'avait pas encore été examiné, attendu qu'on n'avait jamais
pensé qu'à se servir de Teau du Nil pour faire un canal maritime. Mais j'avais eu toujours cette idée que, les deux mers étant de niveau, bien qu'on le niât, c'était un travail tout à fait maritime qu'il fallait faire. J'ai tenu bon, malgré tout ce qu on a pu dire, et mon entêtement a réussi. Je veux faire la même chose à Panama, bien que beaucoup d'ingénieurs désirent, à cause de la différence de niveau, non pas de la mer mais de la marée, faire une écluse. Je n'en ai pas voulu à Suez, je n'en veux pas à Panama. Cela épargnera 40 millions. Je fis donc appel à des amis qui me versèrent chacun cinq mille francs, et je marchai, jusqu a ce que ces premiers fonds fussent épuisés. Je dis alors au vice-roi : « La question de possibilité d'exécution est résolue. Voulez-vous que je réunisse, à Paris, des financiers qui m attraperont peut-être ? » Il me répondit : « Ma foi, j'arrive au pouvoir; j'ai des réserves. (L'Egypte n.'était pas dans l'état affreux où elle est maintenant.) Je ferai toutes les dépenses. » Et, dans la constitution de la société, j'ai introduit un article d'après lequel il devait y avoir tant pour cent, sur les produits de l'entreprise, pour le gouvernement égyp-, tien. La chose étant ainsi réglée, je me suis mis à
Tœuvre. Nous avons continué à faire étudier le canal, mais il y a eu un moment où les oppositions de TAngleterre furent telles que le pauvre prince en était obsédé. Il avait beau dire : « J'ai donné la concession imprudemment à un ami ; il est Français, adressez- vous à lui ou à son gouvernement, je ne puis pas la retirer, » l'Angleterre agissait... Il maigrissait, le malheureux, et, un jour que nous étions ensemble au Caire, je lui dis : « Vous n'avez qu'une chose à faire ; nous allons continuer à étudier le canal, cela se passe en dehors de rÉgj'pte, c'est dans le désert; mais on le saura, et on enverra des personnes pour vous tourmenter... Agissons autrement ; il y a une population, dans le Soudan, qui a été opprimée par votre famille. Vous avez votre frère qui a été massacré du côté de Khartoum. » Méliémet-Ali avait envoyé d'abord dans le Soudan, avec 100,000 hommes, son beau-frère qui en avait ramené cent mille esclaves. Méhémet-Ali avait ensuite envoyé un de ses fils pour recueillir les tributs, les impôts établis par son beau-frère sur ce pays. Ces impôts consistaient en 1 ,000 objets de chaque espèce, ainsi : 1,000 charges de paille, 1,000 charges de bois, 1,000 charges de blé, 1,000 jeunes filles.
1,000 jeunes gens esclaves... et tout cela fut apporté et placé dans le camp.Alors les chefs du pays se sont entendus, et, la nuit, pendant que Tétat-major était en gaieté, on a mis le feu autour du camp ; le bois, la paille ont si bien brûlé qu'il n'en est pas sorti un seul homme. Dans ces circonstances, j'ai engagé le viceroi à venir seul avec moi et quelques soldats, pour donner à ces populations le bien-être et des lois humaines.
Nous arrivâmes sur les frontières de l'Egypte, près de Korosko, et ensuite à Bou-Ahmed, du côté du désert; nous avions deux caravanes qui marchaient à deux jours de distance pour ne pas épuiser Teau que la première pouvait rencontrer. A Bou-Ahmed (c'était le premier de l'an), je souhaitai la bonne année au vice-roi, et je vins, le soir, le 'trouver à Berber, ville voisine. Là, au fond de sa tente, je vois un homme (il y avait seulement le dessus de la tente et le pourtour avait été enlevé à cause de la chaleur), dans un état de surexcitation extraordinaire. Il pleurait à chaudes larmes. Je lui dis: « Monseigneur, qu'est-ce que vous avez? — Je pleure sur les malheurs causés par ma famille dans ce pays.
ROME — SUEZ PÂNÂMA 239
Depuis que je suis arrivé, j'ai reçu des pétitions de tout le monde, j'ai vu des villages incendiés, qui n'avaient pas encore été reconstruits. C'est si triste que, ma foi, j'aime mieux tout abandonner et revenir en Egypte. — Monseigneur, vous ne pouvez pas vous en aller ainsi. Vous êtes instruit, donnez des lois à ces populations, instituez des municipalités. » Alors cela l'a réconforté.
De là, nous sommes partis pour Chendi, l'endroit même où son frère aîné avait été massacré. C'est une chose extraordinaire, la rapidité avec laquelle on peut rassembler des hommes en ce pays ; ils partent sur des dromadaires, et, au bout de quelques jours, il y a des réunions de plus de 100,000 hommes. En arrivant à Chendi, on avait préparé une tente pour moi ; le vice-roi me dit : « Vous verrez ce que je vais faire demain matin. » Le lendemain ce matin, toutes ces populations, venues depuis trois ou quatre jours, formaient une masse d'une centaine de mille hommes, le vioe-roi leur dit : « Je viens d'apprendre que le vieux cheik turc, qui gouverne ce pays depuis vingt ans, a enfermé des esclaves chez lui. Il a contrevenu à mes ordres.
Il y a, en particulier, un esclave qu'il a enchaîné dans sa cave. Allez chercher cet homme. » Alors il fit mettre le vieux cheik turc à plat ventre devant la population, lui fit administrer des coups de bâton et le chargea des chaînes que portait son esclave. Cela produisit une telle impression que tous criaient : « Allah! Allah! vive le Khédive! » Il s'approche d'eux, et dit : « Vous voyez les forts que mon père a construits contre vous, il y a quarante ans, sur les bords du Nil. Allez-en prendre les canons et jetezles dans le Nil ». Je lui souffle à Toreille : « Monseigneur, vous allez un peu trop loin : ils vont peutêtre s'en servir après votre départ. — Ils ne peuvent plus tirer un seul coup », répondit-il.
C'était un politique. Il partit pour Khartoum, me laissant avec les généraux, les ministres, afin d'enregistrer tous les chefs de famille de la population qui se trouvait là. C'a été Tafifaire d'une journée. Nous demandions tous les renseignements nécessaires aux tribus qui avaient là des représentants. Nous avons mis des numéros sur des piquets, et chacun de nous a pris les noms des chefs, des plus riches, des plus âgés, des vieillards; nous avons nommé les
chefs des municipalités et nous sommes partis, le surlendemain, pour aller retrouver le vice-roi qui était à Khartoum. A notre arrivée, le vice-roi vient au-devant de moi, me prend la main et me dit : » Nous allons dîner ensemble. Vous entendrez une musique comme jamais souverain n'en eut : celle d'un vieux régiment de nègres qui date du temps de mon père. Le pharmacien du régiment a raccommodé les instruments à vent avec du sparadrap, de sorte que c'est comme cela que j'ai été reçu.
Nous entrons dans la salle à manger ', on apporte une petite table à côté du divan, et nous dînons. A la fin du repas, je vois que la figure du vice-roi devient sombre. Il avait l'habitude, lorsqu'il était chagrin, de ramener son bonnet rouge sur ses yeux, presque sur son nez. Il était très sanguin. Son cou, ses lèvres même se gonflaient.
Qu'est-ce qu'il a? Il semblait qu'il allait avoir une attaque d'apoplexie. Il était tout rouge. Qu'est-ce qui se passe ? Il se lève tout d'un coup. La salle était très longue. Il détache son sabre de son ceinturon, il le jette au fond delà salle et s'écrie : « Laissez-moi, ne m'interrogez pas. — Qu'est-ce que vous avez? » Ses
miaistres et tout le monde se sauvent. U appelle un de ses confidents : « Men^z M . de Lesseps dans la cham.*bre. — Dans quelle chambre? — Dans la mienne. » On avait préparé une superbe ohambre pour lui, en haut. Il marchait de long en large, en disant : « Laissez-moi, laissez-moi î Conduisez M. de Lesseps dans la chambre. » On me conduisit dans une chambre magnifique. Je ne sais pascomraenj, à Khartoum, on avait pu réunir tous les meubles qui se trouvaient là : des candélabres en cristal de cent bougies chacun, des rideaux en lampas, etc..
Tous les ministres étaient dans la stupeur; à cinq ou six cents lieues de la capitale, voilà le souverain qui devient fou ! il y avait là quelque chose d'extraordinaire ! Nous voyions, de temps, en temps le confident du vice-roi i)Our avoir des nouvelles de son état... Enfin, à deux heures du matin, il fait demander un bain, pour se calmer sans doute... Je vous montre ce que c'est que ces princes orientaux d'autrefois. Le pouvoir absolu rend quelquefois furieux. Le lendemain matin, à trois heures, il me fait demander, II était dans une petite chambre, sur un divan, très commodément étendu, fumant sa pipe. U s'était <almê.
ROME — SrKZ — PANAMA 243
Il me dit : « Vous avez demandé de vous protnener sur le Nil blanc et le Nil bleu ; vous av(^ deux barques, avec un cuisinier qui est le mien ; vous pouvez aller vous promener sur le Nil blanc et sur le Nil bleu. — C'est-à-dire que vous m'envoyez promener? Mais enfin que vous est-il arrivé hier soir? Voulezvous me le dire ? » Voici ce qui s'était passé. Il s'était dît : « Comment, voilà un homme qui arrive de Paris, qui quitte sa famille, qui vient à Khartoum, à cinq cents lieues du Caire, il me donne un bon conseil, et moi je n'ai pas eu cette idée-là! » Voilà ce que c'est que le pouvoir absolu ; il était furieux contre moi, et il a jeté son sabre pour ne pas s'oublier dans un moment de fureur. Depuis son enfance, il me connaissait ; c'est pour cela qu'il a lancé son arme loin de lui, voyant que sa tête se dérangeait. Mais il me renvoyait, pour pouvoir faire lui-même les magnifiques ordonnances qu'il adonnées et qui ont tranquillisé ce pays, en le ramenant à un bien-être dont le progrès n'a été arrêté que par l'expédition anglaise.
Lorsque Gordon se trouvait à Khartoum, comme gouverneur, le vice-roi m'annonça qu'il l'avait appelé au Caire pour faire partie de la première commission
d'enquête, dont j'étais le président. Je lui dis : Vous avez eu tort. Gordon est un homme très capable, très intelligent, très honnête, très courageux, mais qui tient la comptabilité du Soudan dans sa poche, avec des petits morceaux de papier. Ce qu'il paye et ce qu'il a dépensé, il met cela dans une de ses poches, adroite ; ce qu'il a à recevoir, à gauche ; puis il fait deux sacs, il les expédie au Caire, et on lui envoie l'argent. Ce n'est donc pas un homme qui puisse régler les affaires d'Egypte. » Le vice-roi lui télégraphie de rester, mais comme il était si actif, il est venu. Comme il administrait parfaitement le pays, selon les traditions laissées parMohamed-Saïd, je l'ai invité àprendre connaissance des explications de ces ordonnances, qu'il n'avait pas lues et que j'ai fait traduire. Il les a suivies et, s'il n'y avait pas eu l'expédition anglaise, le Soudan ne serait pas dans l'état où il est, menaçant le territoire d'Egypte. Ce sont des renseignements historiques que je donne et qui ne sont nulle part.
J'ai pensé que c'était une occasion, aujourd'hui, de dévoiler tout ce qui s'est passé en Egypte. Depuis lors, me trouvant à Londres, à l'époque de l'expédition anglaise, j'ai appris qu'on devait bombarder
Alexandrie ; personne ne le savait encore ; je suis revenu à Paris immédiatement, et j'ai prié MM. de Freycinet et Ferry de sortir du conseil de cabinet qui se tenait à TÉlysée : « Je vous avertis qu'on va bombarder Alexandrie, que nous avons créée, qui a prospéré, grâce aux ingénieurs que nous avons envoyés, aux marins, à tous les hommes qui ont civilisé r Egypte. Eh bien, ce n'est pas la France qui doit porter le carnage à Alexandrie. C'est une ville que j'ai connue avec 45,000 âmes, elle en a maintenant 200,000; c'est une ville qui a été créée par la France, nous ne pouvons la bombarder. » Alors, on a envoyé un télégramme pour ordonner à notre flotte de s'éloigner d'Alexandrie. Je raconte ces faits, qui sont très peu connus. Notre Gouvernement, à cette épo<ïlie, a été extrêmement loyal; il a compris parfaitement la situation, il n'a pas voulu prêter son appui aux Anglais, concourir à la destruction d'un pays que nous avions créé, pour ainsi dire.
C'est de l'expédition de Bonaparte et de l'arrivée des Français que date la prospérité de l'Egypte, et actuellement, elle est en train d'être ruinée. Je ne me cache pas, lorsque je vais en Angleterre, pour dire
aux Anglais qu'ils ne pourront rien faire Là-bas. Depuis le commencement du monde historique, tous les conquérants de l'Egypte ont dû l'abandonner : les Perses, les Assyriens, les Grecs, tous. 11 y a là une raison fondamentale : c'est que les Européens, les étrangers ne peuvent pas y produire. Un pays où on ne peut pas produire est un pays qu'on ne peut pas continuer à habiter et à gouverner. J'espère que le moment arrivera où les Anglais le comprendront; ils ont déjà perdu beaucoup de monde, ils ont dû abandonner le Soudan. Ce qu'il faudrait, ce serait une meilleure organisation en Egypte. Je regrette, je le déclare très hautement, qu'on ait dépossédé le prince autrefois au pouvoir, pour donner sa succession à son «fils, qui est un bon jeune homme, mais qui n'a pas la puissance ni rautorilé qu'avait son prédécesseur, lequel avait couvert le pays de télégraphes, de chemins de fer, et qui est le seul, suivant moi, qui puisse y retourner avec avantage. Je ne fais pas de diplomatie, je donne mon avis devant tout le monde, et je proclame que la seule manière de sauver l'Egypte est d'y ramener, non pas l'influence exclusive de la France, mais l'influence qu'elle a légitimement
BOME — SUEZ PANAMA 247
acquise, en ciyilisantce peuple , depuis cinquante et presque quatre-vingts ans, puisque ses progrès datent de Texpédition française. La France ne cherche pas à y dominer les autres nations, mais elle cherche à maintenir Tinfluence à laquelle elle a droit.
On a vu comment nous avons agi pour Suez ; on marchera de la même manière pour Panama, et, comme cela m'a réussi à Suez, j'espère que cela me réussira également à Panama.
Nous avons dépensé 505 millions pour le canal de Suez, et nous avons rendu à la France (c'est une chose que chacun peut savoir, j'en ai donné la note au Gouvernement), nous avons rendu à la France : 1 milliard 250 millions.
C'est pour cela que j'ai des partisans dans le peuple et partout ; il n'y a pas un petit bourgeois, un petit paysan, un petit boutiquier, qui n'ait son action de Suez. L'autre jour, je me rendais à mon bureau en fiacre. Le cocher reçoit ses 35 sous, me prend la main et me dit : « Monsieur de Lesseps, je suis votre actionnaire. »
Voilà les gens qui ont fait Suez ; ce sont les mêmes qui feront Panama, et Panama sera ouvert en 1889.
L'exemple de Suez augmente justement le nombre et la confiance des actionnaires de Panama. Voilà seize ans que le canal de Suez est ouvert, et on y travaille encore maintenant. A Panama, nous avons des moyens que nous n'avions pas à Suez ; d'après le relevé qui a été fait, nous possédons 57,000 chevaux-vapeur qui, à 10 hommes par cheval-vapeur (c'est bien facile à compter), représentent le travail de 570,000 hommes. C'est donc une armée de 570,000 hommes, ajoutée aux 20,000 ouvriers terrassiers, que nous avons sur le terrain. Eh bien! avec cela, nous allons faire, d'ici à 1889, un passage suffisant pour tous les bâtiments qui naviguent aujourd'hui, et, au fur et à mesure des besoins de l'avenir, nous augmenterons le canal, ainsi que nous l'avons fait pour Suez, qui, depuis longtemps, donne de magnifiques recettes aux actionnaires, et où cependant nous travaillons . encore. J'arrive de Panama; j'y suis allé avec des amis, avec des ingénieurs très capables, avec des représentants de chambres de commerce, dont les rapports vont être publiés, et l'on verra. Il n'y a que les Français pour faire de telles choses, sans les capitaux d'un gouvernement ou des financiers ; c'est le peuple le plus dévoué
et le plus désintéressé qui a fait Suez, il fera Panama. Nous avons des ingénieurs du premier mérite, des hommes jeunes : j'aime la jeunesse, bien que j'aie 80 ans. La vieillesse prévoit, la jeunesse fait. Eh bien î là, nous avons cinq divisions d'ingénieurs, et tout le monde est convaincu que nous ne pouvons pas manquer d'arriver au résultat désiré. Nous avons, depuis l'océan Pacifique jusqu'à l'océan Atlantique, une succession d'ateliers, et tous les moyens qu'on a maintenant pour abattre de l'ouvrage. Nous avons vu sauter des montagnes à la dynamite, des blocs de pierre de 100 mètres cubes volaient en l'air comme des cailloux. Nous sommes heureux de pouvoir assurer, après le voyage que je viens de faire, que le canal sera ouvert en 1889.