GUSTAVE
Décédé le 3 mars 182L
Gustave-Jacques de Buzelct appartenait à une des familles les plus respectables de l'Anjou. Un extérieur distingué, une physionomie agréable où se peignait l'énergie de son âme, un jugement droit, un caractère heureux, une conduite constamment régulièie, tout contribuait à l'aire de cet enfant l'amour et l'espoir de sa famille. Ne pouvant se séparer d'un fils si digne de leur tendresse, ses parents l'avaient placé dans un collège voisin. Cet établissement se ressentait alors de l'abandon où l'éducation avait été pendant notre malheureuse révolution : malgré les efforts d'un aumônier plein de zèle et de piété, le libertinage et l'irréligion continuaient à y faire de funestes ravages. Tendant deux années, Gustave n'omit rien auprès de ses parents pour obtenir d'être retiré d'un lieu où son innocence courait tant de risques. Mais, tout religieux qu'ils étaient, ils n'avaient encore pu s'y résoudre, lorsque vers la lin du mois de juin 1823 il fit un nouvel elfoit, et écrivit à son père en ces termes :
« Déjà, cher papa, je vous demandai Tannée dernière à sortir d'un collège où règne le vice, et où la vertu et la pudeur sont outragées. Cette demande parut vous tourmenter et vous affliger. Aussi n'est-ce qu'après bien des victoires remportées sur moi-même que je renouvelle ma prière Vous regarderez cette résolution
comme produite par un mouvement irréfléchi. Non, elle est le fruit d'une mûre réflexion; j'ai tout prévu. Déjà je vous entends parler d'éloignement, de dépenses nécessaires... Pardon nez-moi, mon père, mais que sert à l'homme de gagner tout Tunivers s'il vient à perdre son
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âme? Et aujourd'hui il ne s'agit de rien moins que de la perte de mon âme cl de celles peut-être de mes parents qui auraient voulu me laisser dans un lieu dangereux pour moi. Ici je puis avoir mille agréments, des sorties, le plaisir de vous voir souvent : éloigné de vous et dans un autre collège, je n'aurai rien.
«Je nie trompe, j'aurai beaucoup, puisque j'aurai conservé un cœur religieux. Je vous demande donc comme une grâce de me retirer d'ici et de me mettre à Montmorillon. Cette grâce pourrez-vous bien avoir la force de me la refuser? Ce que je réclame au nom de la religion que vous aimez, vous serez forcé de me l'accorder; votre fils vous en prie, mais votre conscience vous l'ordonne. Gust. de Buzelet. »
Cette lettre triompha de toutes les résistances; elle fut envoyée au supérieur du petit séminaire de Montmorillon, qui s'empressa de répondre qu'il regardait déjà ce vertueux jeune homme comme un de ses enfants.
M. de Buzelet voulut conduire lui-même son fils au petit séminaire pour la rentrée des classes du mois d'octobre 18-23. En sortant d'Angers, Gustave dit à un de ses amis, qui devait entrer comme lui au petit séminaire de Montmorillon, ces paroles remarquables : « Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi ' in domum Domini ibimus^... Angers, tu ne me reverras plus. »
Gustave fut jugé capable de suivre le cours de rhétorique. Sa conduite répondit parfaitement à l'idée qu'avait donnée de lui la générosité de son sacrifice. 11 se plia sans peine à tous les points de la règle, et dès les premiers jours on put le compter parmi les modèles du petit séminaire. Elève soumis et respectueux, ami sincère et officieux, plein d'amabilité, de douceur, de patience et de charité envers tous, il sut mériter la confiance de ses supérieurs et l'affection de ses condisciples. Il craignait tant de blesser ou de contrister qui que ce
1 Je inc réjouis tic la nouvelle qui m'est annoncée ; nous irons clans la maison du Seigneur.
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fut qu'un jour voyant l'un d'eux lui témoigner de la froideur, quoiqu'il ne se souvînt pas de lui avoir fait aucune peine, il alla tout troublé demander au supérieur comment il devait s'y prendre pour ramener ce condisciple à des sentiments de bienveillance et de charité. Attentif à se munir de tous les moyens de sanctification qui dans cette maison s'offraient aux jeunes gens de bonne volonté, il se bâta de s'enrôler dans la congrégation parmi les enfants de Marie, et se montra digne de ce beau titre. Enfin il avançait avec une égale ardeur dans la carrière des sciences et dans celle de la vertu, lorsqu'au commencement de février 1 82 i il fut saisi de maux de tête qui l'obligèrent d'interrompre ses études.
Rien dans cette indisposition ne paraissait alarmant; on ne fit même alors aucune attention à certaines paroles qui firent depuis juger que Dieu lui avait donné un vif pressentiment de sa mort proebainc. Gustave au reste ne négligea pas des avertissements dont le but était sans doute de l'animer à hâter sa marche vers le ciel. Le 12 février il travaillait avec deux de ses condisciples à découper des emblèmes qui devaient orner le catafalque pour l'anniversaire du duc de Berri; il s'arrêta tout à coup, et dit tranquillement à ceux qui l'aidaient : « Vous voyez ces tètes de mort, elles serviront à « mon convoi. » Il ne se trompait pas; trois semaines après, la prédiction s'accomplit.
Cependant les maux de tête ne diminuaient pas, et sans être décidément malade, Gustave s'affaiblissait tous les jours. Le dimanche 22 février, il se traîna à la chapelle de la congrégation pour y communier. Après son action de grâces, il rentra à l'infirmerie, et assura de nouveau que sa mort était prochaine.
Le surlendemain, la fièvre cérébrale se déclara; tout à coup il perdit l'usage de ses facultés intellectuelles et celui de la parole. A cette nouvelle, la douleur s'empare de tous les cœurs. On était dans les jours qui précèdent le carême : les condisciples de Gustave ne parlent plus d'amusements et de fête; tous adressent des vœux au
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ciel pour le rétablissement d'un ami qui leur est si cher. Le malade était toujours dans le même état. Le dernier jour de février, on tira, selon l'usage de la congrégation, les saints protecteurs du mois suivant et les billets en l'honneur du sacré Cœur. Le tour de Gustave étant arrivé, un des congréganistes tira les deux billets en son nom. Le premier portait cette sentence : Eiuje, serve bone et fideiis; quia super pauca fuisti fidelis, super multa te constituam; intra in çjaudium Domini tui. L'autre, celle-ci : Qui totum se dédit totum te cxiijit\ A la lecture des deux billets, les larmes coulèrent en abondance, et en se retirant les congréganistes se disaient les uns aux autres : « C'en est fait, Gustave n'est plus pour « la terre. » Néanmoins leur ferveur redoubla, et avec elle les prières qu'ils ne cessèrent d'adresser au ciel pour lui. Le mardi 2 mars, le malade ne donnait encore aucun signe de connaissance. Quelque rassuré que l'on fût sur l'état de son Ame, on désirait ardemment lui procurer les derniers secours de l'Église, secours si consolants à l'heure de la mort. Le matin, il y eut une communion générale dans le petit séminaire à son intention. Les plus légers eux-mêmes, dans ces jours de dissipation et de frivolité, avaient fait des efforts extraordinaires afin de toucher le ciel en faveur de celui qu'ils aimaient si tendrement.
Tant de prières ne furent pas inutiles. Dans la matinée de ce jour, Gustave recouvra la parole et la connaissance, et il les conserva jusqu'à son dernier soupir. Vers midi, il reçut le saint viatique avec une pieuse allégresse. Le soir du même jour arrivèrent M. et madame de Buzelet. Il serait difiieile de se faire une idée de leur douleur. M. de Buzelet seul visita son fils. 11 craignait que l'entrevue ne fit trop d'impression sur la mère et sur le malade. Ce bon père, surmontant sa douleur, s'approcha avec calme de son fils, et lui adressa
1 Courage, bon et fidèle serviteur; parce que vous avez été fidèle dans de petites choses, je vous- en confierai de plus grandes. — Celui qui s'est donné à vous tout entier veut vous avoir tout entier.
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ces courtes paroles : « Mon fils Gustave, sois tranquille, « ton père te bénit. Je te reverrai demain. » A ces mots, il se retira, Gustave parut ému; il suivit son père des yeux, et bientôt après il rentra dans son calme ordinaire. La fièvre fut très-forte toute la nuit. Gustave voyait avec tranquillité la mort s'approcher; il unissait ses souffrances à celles de son Sauveur. Avant la pointe du jour, la fièvre tomba; c'était l'annonce du départ pour le ciel. Le mourant avait suivi jusque-là tous les actes qu'on lui suggérait. A quatre heures du matin, il reçut en pleine connaissance une dernière absolution, et à l'instant même il rendit le dernier soupir.
Une heure après, M. de Buzelet était au petit séminaire. Deux prêtres sont chargés de lui annoncer la mort de son fils. Us entrent dans le lieu de réception; M. de Buzelet se retourne, les fixe, et lit dans la contenance, dans le silence même des deux envoyés la perte qu'il vient de faire. Aussitôt levant les mains au ciel, «0 mon Dieu! s'écrie-t-il, nous n'étions pas dignes « d'un fils si vertueux. Cher enfant, tu étais mûr pour le « ciel; tu prieras pour ton père, pour ta mère, pour tes « sœurs. » Gomme il craignait de n'avoir point assez de force pour transmettre lui-même la fatale nouvelle à son épouse, les mêmes prêtres se rendirent avec lui à la maison où elle logeait. « Voici, lui dit-il, nos anges con- « «dateurs. » C'était tout dire à une mère. Pendant une demi-heure, elle ne put ni prononcer une parole ni verser une larme. Alors un des deux prêtres lui dit : « Ma- « dame, nous avons cru vous procurer quelque conso- « lation en vous conservant son crucifix. » A ce mot, madame de Buzelet sortit comme d'une profonde Léthargie. « Oui, dit-elle, donnez-moi le crucifix de mon fils; «je déposerai toutes mes peines au pied de la croix. »
Tandis que ces tristes scènes avaient lieu au dehors, la nouvelle du décès de Gustave se répandait parmi les élèves, et avec elle une consternation générale. C'était le mercredi des cendres; il y avait classe ce jour-là. Le professeur du défunt y vint; mais il lui fut impossible de
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faire la leçon ordinaire, tant il avait le cœur serré par la douleur. On passa deux heures dans un morne silence. La plupart ne firent que pleurer; les autres essayèrent de soulager leur peine en faisant des vers en son honneur.
Cependant on s'occupait du soin de rendre au défunt les derniers devoirs. Jusqu'au moment de l'inhumation, des élèves choisis allèrent tour à tour et par divisions prier auprès de son corps; plusieurs eurent la dévotion de lui couper des cheveux qui furent distribués, comme de précieux souvenirs, aux congréganistes et aux rhétoriciens d'abord, puis à tous ceux qui purent s'en procurer. En même temps, ses condisciples travaillaient à lui préparer un convoi digne de leur tendresse et de l'idée qu'ils avaient de ses vertus. L'église du petit séminaire fut tendue en noir. Au haut de l'autel, on lisait la sentence prophétique qui lui était échue quelques jours auparavant, écrite en gros caractères : Euge, serve bone et fulelis; quia super pauea fuisti fidelis, super multa te constitua»!; intra in gaudium Dornini tut. Un grand nombre d'élèves communièrent à la messe des funérailles; et tous, en suivant le cercueil au lieu de sa sépulture, arrosèrent le chemin de leurs larmes.
Les congréganistes érigèrent à leurs frais un mausolée à leur confrère, afin que ceux qui entreraient dans la congrégation allassent prier pour lui, ou plutôt puiser auprès de ses cendres l'amour de la vertu. Sur la pierre sépulcrale, ils firent graver cette épitaphe :
Hic jacet G. J. de Buzelet.
01>iit 3a die martis Anno 1824, aetatis suœ decimo septimo.
Hoccc monumentum B. M. sodajes Sodali erexere.
Durant plusieurs semaines, on ne cessa de s'entretenir du défunt : chacun aimait à citer les traits de vertu que sa mémoire lui fournissait. On sut alors le vœu que
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Gustave avait fait de renoncer au monde et de se consacrer tout entier à Dieu s'il venait à reconnaître que ce fût sa vocation. Les élèves de sa classe obtinrent qu'on leur donnât l'éloge de ce vertueux condisciple pour sujet de leurs compositions littéraires. Ainsi les diverses circonstances de sa mort, l'arrivée de ses parents, leur triste départ, les adieux du moribond à sa famille, le père peignant le portrait de son fils pour en faire présent à la maison, fournirent la matière d'autant de pièces que les élèves composèrent pour soulager leur douleur et correspondre aux sentiments de toute la communauté.
L'impression que cet événement laissa dans tous les cœurs fut aussi salutaire qu'elle avait été profonde. Quelques-uns, dont la conscience n'était pas tranquille, rentrèrent en eux-mêmes et se convertirent; Gustave fit par sa mort tout le bien qu'aurait produit ur.e retraite.
Nous finirons par un passage d'une lettre où M. de Buzelet fait part au supérieur du petit séminaire des motifs de consolation que sa foi lui faisait ebereber dans la religion et que la religion lui donnait. Ce jour-là, dit-il (celui du premier anniversaire), au commencement de l'office, encore plein du souvenir des sentences qui me semblaient indiquées par le doigt de Dieu pour la consolation des amis que Gustave a laissés sur la terre, j'ouvris au hasard le livre de l'Imitation avec le désir et l'espérance de puiser dans le premier paragraphe du premier chapitre venu un nouveau courage, un nouvel affermissement dans la foi du salut de ce cher enfant. En voici les premiers mots, que mes yeux ont lus et baignés de larmes : En tout et par-dessus tout, repose-toi en Dieu, ô mon âme! tarce qu'il est le repos éterxel des salnts. 11 n'y avait aucune cause naturelle qui pût faciliter en cet endroit l'ouverture du livre; je vous laisse à penser, mon respectable ami, quels ont été mes sentiments à ce nouveau rayon d'une lumière céleste. »
FLIPO.
FLIPO