‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 11 sur 66 · CHARLES-JOSEPH · texte numérisé non relu

CHARLES-JOSEPH

Décédé le lo septembre 1824. à l'âge de 23 ans et demi.

Charles-Joseph Flipo, né à Turcoing, appartenait à des parents religieux, qui ne négligèrent rien de ce qui pouvait assurer le succès de son éducation. Il avait commencé ses études au collège de sa ville natale; il alla les continuer au petit séminaire de Saint-Acheul, où il fut admis dans le mois de septembre 1818. On put remarquer alors quels progrès il avait déjà faits dans la carrière de la vertu. Il aimait naturellement lr retraite, le silence et la prière; aussi se trouvait-il, pendant les heures de récréation, comme hors de sou élément et dans un état de gène et de contrainte : néanmoins, par esprit de charité, il savait se prêter aux moindres désirs de ses condisciples, et semblait n'avoir une volonté que pour la sacrifier à celle des autres. La solidité de sa vertu fut appréciée comme elle devait l'être; on le vit , chaque année, obtenir une des couronnes que les suffrages des élèves décernent dans cette maison h la conduite la plus exemplaire et la mieux soutenue. Jamais on n'eut k lui reprocher d'avoir commis une faute contre la règle. On peut juger de son exactitude sur ce point par ce qu'il dit un jour à un de ses amis. Il lui confia avec simplicité, et en même temps avec l'accent de repentir, que Notre-Seigneur lui reprochait intérieurement d'avoir.sans nécessité, répondu un mot en classe à une question que son voisin lui adressait. Cette régularité de tous les temps et de tous les lieux, qui ne se pardonnait rien, lui attira plus d'une fois les railleries de quelques jeunes gens qui y trouvaient leur condamnation. IUn'y répondit que par une patience et une douceur qui fini-

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rent par les déconcerter, et lui attirer de leur part une sorte de respect religieux.

Ses maîtres n'avaient pas attendu cette épreuve pour lui accorder toute leur estime. Ils lui en donnèrent une marque bien éclatante en se déchargeant sur lui d'une partie de leur autorité. Charles s'efforça de s'en rendre digne par la manière dont il remplit les fonctions qui lui étaient confiées. Ce l'ut alors surtout qu'il lui fallut s'armer de patience avec des enfants très-jeunes, légers, remuants, et dont plusieurs réunissaient la fougue du caractère a la vivacité naturelle de cet âge. Quelquesuns dont il avait eu à se plaindre ont depuis avoué l'avoir plus d'une fois désarmé en lui protestant qu'il serait cause des emportements auxquels ils allaient se livrer s'il ne leur faisait grâce. C'est ainsi qu'ils abusaient de la délicatesse de sa conscience et de la bonté de son cœur avant que l'expérience l'eût pleinement éclairé sur la nature et l'étendue de ses devoirs.

Aussi dur pour lui-même qu'il était doux pour les autres, Charles sollicita plusieurs fois la permission d'exercer en secret certaines fonctions basses et pénibles pour la nature, mais qui n'avaient rien que de noble à ses yeux, parce qu'il s'y livrait dans la vue d'honorer les humiliations de la vie cachée du Sauveur.

L'esprit de pénitence dont il était animé, ne se bornait pas à ces pratiques; Charles y ajoutait des austérités beaucoup plus convenables à un religieux qu'à un étudiant : il fallut arrêter les pieux excès auxquels sa ferveur le portait en ce genre. Il ne se ménageait pas davantage sur d'autres points où l'indiscrétion pouvait avoir des suites plus fâcheuses. Ainsi, quoiqu'il eût peu de dispositions pour les sciences, et par conséquent peu de succès à espérer de son travail, il s'y appliquait néanmoins avec une telle contention d'esprit qu'on l'a vu souvent sortir de l'étude tout en sueur : ainsi, quand ses amis blâmaient les efforts de poitrine qu'il faisait pour suivre le chant des offices de l'église, il répondait qu'on n'en peut jamais trop faire pour remplir la fonc-

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tion des anges, et que son plus grand bonheur serait de mourir en chantant les louanges de Dieu.

Ces sentiments héroïques et les œuvres extraordinaires qui en étaient la suite ne firent point oublier à Charles le soin des petites choses dans le détail des actions de la vie commune; il était le modèle de toute la maison, et en particulier de la congrégation de la sainte Vierge, à laquelle il appartenait. Il s'y acquitta avec zèle des divers emplois qui lui furent conférés; et les dignités auxquelles on Péleva ne servirent qu'à lui donner lieu de s'abaisser davantage. Les récréations n'avaient jamais plus de charmes pour lui que lorsqu'il pouvait les employer à balayer la chapelle de la sainte Vierge; et l'on a pu souvent admirer l'assiduité qu'il mettait à payer à celle qu'il nommait sa bonne mère ce tribut de respect et de dévotion.

Si Charles édifiait le petit séminaire pendant le cours de l'année scolastique, il n'édifiait pas moins sa ville natale dans le temps des vacances. Persuadé qu'il avait alors le besoin d'une grâce toute spéciale contre Pennemi du salut, il approchait de la. sainte Table régulièrement deux ou trois fois la semaine. A le voir dans ces moments si précieux pour les âmes pures on l'eût pris moins pour un homme que pour un ange. 11 ne passa jamais un jour sans assister au saint sacrifice, et il suffisait de considérer son extérieur respectueux et recueilli pour être soi-même pénétré de vénération pour le plus auguste de nos mystères.

La santé de Charles était fort délicate; le peu de soin qu'il en prenait, son indifférence même à cet égard, jointe à ses mortifications secrètes, achevèrent de la ruiner; il n'avait pas encore terminé ses études lorsqu'il commença à cracher le sang. Cet accident ne le rendit guère plus attentif à ne pas entreprendre au delà des forces de la nature. Ce fut même alors qu'il exécuta un projet qu'il avait conçu et qu'il nourrissait depufs plusieurs années. Après bien des sollicitations, il obtint de ses parents la permission de se faire religieux et

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d'aller se ranger parmi les enfants de saint Bernard , dans l'abbaye de Notre-Dame du Gard, près d'Amiens. Déjà une pieuse curiosité l'avait conduit dans cette sainte maison ; plusieurs fois il avait profité de certains jours de congé pour s'y rendre en pèlerinage. Et loin de l'effrayer, la vie mortifiée qu'on y mène n'avait fait qu'affermir sa vocation. Il envisageait comme le plus beau jour de sa vie celui où il aurait le bonheur d'aller se fixer au lieu où l'appelait le désir d'être à Dieu sans partage et sans retour. •

Enfin ce jour arriva. Ses parents, tout vertueux qu'ils étaient, ne purent le voir partir sans verser des larmes amères. Le spectacle d'une famille affligée, d'un père et d'une mère éplorcs ne put ni le retenir ni le faire hésiter. Sourd à la voix de la nature, il quitta généreusement le toit paternel et les lieux qui l'avaient vu naître pour aller s'ensevelir au fond d'un cloître, et s'y dévouer aux saintes rigueurs de la pénitence.

Ce fut au mois d'octobre 1821 qu'il entra à l'abbaye du Gard. Obligé de passer, suivant l'usage, quelques jours dans le quartier des hôtes, il prit pour règle de conduite cette maxime de saint Bernard. Si incipis, incipe perfecte *. Son attrait particulier pour la solitude lui fit éviter, dans ces premiers moments d'épreuves, la rencontre des étrangers. On ne le voyait qu'à l'église : après y avoir passé des heures entières, il se renfermait dans sa chambre pour méditer à loisir la grande entreprise que Dieu lui avait inspirée. Les détails qu'on lui donna sur les austérités auxquelles il allait se dévouer ne firent qu'enflammer en lui le désir d'être admis sans retard. On se rendit à ses instances, on lui accorda l'habit de l'Ordre, dont il se revêtit avec un contentement inexprimable. Assujetti dès lors à tous les devoirs, à toutes les observances de la vie religieuse, il les remplit avec autant d'exactitude et de ponctualité que s'il n'eût fait autre chose de sa vie. Les anciens le regar-

1 Ce que vous commence?, commencez-le parfaitement.

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datent comme le plus fervent des novices, ceux-ci l'envisageaient comme leur modèle, les supérieurs ne trouvaient rien à reprendre ou à réformer en lui; il était à leurs yeux moins un novice qu'un religieux déjà consommé dans la pratique de la perfection. C'est le témoignage que lui a rendu le R. P. Germain, son abbé.

Mais les forces du nouveau disciple de saint Bernard ne répondaient pas à son courage. Un tempérament usé, une santé délabrée ne purent soutenir longtemps un genre de vie où tout est sacrifice -pour le corps. Le Frère Stanislas (c'était son nom de religion) se vit contraint après quelques mois d'entrer à l'infirmerie : là il fut, de la part des supérieurs et de ses frères, l'objet des plus tendres soins et de la plus active charité; là aussi parurent dans le plus grand jour les vertus propres à sa situation, la patience, la douceur, la docilité, la résignation aux volontés divines. Sa santé parut se remettre, mais les forces ne lui revinrent point : la poitrine surtout restait dans un état de faiblesse qui ne permettait pas d'espérer qu'il pût de sitôt reprendre le régime de la communauté. Alors le R. P. abbé lui conseilla de retourner dans son pays pour y respirer l'air natal. Le jeune novice se soumit à cet arrêt dicté par la nécessité, et promit en partant que si Dieu lui rendait la santé il reviendrait finir ses jours au monastère. Il se mit en route au mois de mars 1822 pour aller revoir une famille à laquelle il croyait avoir dit un éternel adieu.

Nous ne pouvons donner une plus juste idée de la vie qu'il mena depuis son retour à Turcoing qu'en laissant parler un respectable ecclésiastique, dépositaire de tous les secrets de sa conscience. Voici comme il s'exprime : « Entre toutes les vertus dont cette belle âme était ornée, j'ai remarqué un détachement des biens de la terre qui égalait, j'ose le dire, ce que l'histoire nous raconte des plus grands saints; une soumission constante aux volontés de ses père et mère, une modestie angélique qui faisait l'édification de toute la ville, une exactitude exemplaire aux offices de l'église. 11 ne pas-

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sait jamais la semaine sans se présenter au tribunal de la pénitence, il y accusait avec la plus vive douleur ces fautes légères que les plus justes mêmes ne peuvent entièrement éviter. Mais que dirai-je de ses communions! les expressions me manquent pour peindre le recueillement, le respect, l'humilité, la ferveur qu'il portait à la sainte Table. On le regardait plutôt comme un ange incarné que comme un homme sujets aux infirmités humaines. » Ce glorieux témoignage ne lui fut rendu qu'après sa mort. Nous y ajouterons un dernier trait. Sa charité compatissante lui avait inspiré de visiter, tout malade qu'il était lui-même, les malades indigents; elle ne connut de bornes que celles qu'y mirent ses parents; ceux-ci, bien que charitables par inclination, lui laissèrent peu de latitude à cet égard.

On espérait qu'un séjour prolongé au sein de sa famille achèverait ou du moins accélérerait sa guérison; Dieu en avait disposé autrement. M l'art des médecins, ni les soins assidus qu'on lui prodigua ne purent rien contre le mal. 11 passa le reste de ses jours dans un état de langueur et de souffrance qu'il supporta deux années entières, c'est-à-dire jusqu'à la mort, avec une constance héroïque.

Dans cet intervalle, le K. P. abbé du Gard, passant à Turcoing pour aller fonder une maison de Trappistes, vint faire une visite à celui qu'il regardait encore comme son fils spirituel. Les instances du jeune homme et de ses parents l'ayant retenu deux jours chez eux, Charles en profita pour l'entretenir de la maison qu'il ne cessait de regretter, et sollicita la permission d'y retourner avec lui. Mais le Père abbé, voyant l'état toujours déplorable du malade, ne crut pas pouvoir y consentir; il fallut que Charles renouvelât un sacrifice qui lui avait déjà tant coûté; il eut la douleur de laisser partir seul pour le Gard celui aux pieds duquel il aurait voulu vivre et mourir.

Cette épreuve fut suivie d'une autre non moins pénible. Un soir que Charles paraissait plus mal que de coutume, sa pieuse mère, qui ne le quittait pas et qui

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était de moitié avec lui dans ses exercices de piété, voulut lui faire administrer les derniers sacrements et demanda son confesseur ; celui-ci ne trouvant pas le danger aussi prochain qu'on l'avait cru, se contenta d'exhorter le malade à la patience et à la résignation, pu;s d se retira. Le lendemain, on vient de grand matin frapper à sa porte, on lui annonce que madame Flipo vient de mourir. « Vous vous trompez, dit le confes- « seur, c'est M. Charles Flipo que vous voulez dire. — « Point du tout, reprend-on; M. Charles vit encore, mais a sa mère n'est plus. » Le confesseur vole à la maison, et en y entrant il apprend qu'elle vient d'expirer presque sous les yeux de son fils. 11 crut alors n'avoir rien de mieux à faire que de se rendre à l'appartement de Charles, dans la crainte que la nouvelle d'un accident si tragique et si imprévu ne le frappât au point d'abréger ses jours; mais Charles savait se résigner à la volonté de Dieu, et déjà son sacrifice était fait.

Peu de temps après il perdit encore son père, qu'une attaque d'apoplexie retenait au lit depuis plus de deux ans. Ce double coup n'ébranla ni sa foi ni son courage, mais la nature parut y succomber; car sa maladie prit dès lors un caractère plus inquiétant, et en peu de temps le réduisit à la dernière extrémité. Dans cette position, il n'avait qu'un regret, c'était, comme il l'avoua la veille de sa mort à un de ses amis, de ne pouvoir rendre le dernier soupir sur la cendre et le cilice, au milieu de ses frères Trappistes : mais il entrait dans les desseins de Dieu que Charles vînt terminer ses jours au milieu de ses concitoyens, et les édifier par le spectacle des vertus qui forment les prédestinés. 11 s'endormit dans le Seigneur le 15 avril 1824.

Son directeur, ancien religieux et missionnaire , homme d'âge et d'expérience , a déclaré que depuis cinquante ans qu'il exerçait le saint ministère, il ne se rappelait pas d'avoir rencontré une âme aussi pure que la sienne, et qu'il ne doutait pas que Charles ne fût en possession de la gloire des bienheureux.

LÉCAVELÉ.

LÉCAVELÉ

Décédé le 21 décembre 1824, à l'âge de 19 ans.

François-Pascal Lécavelé naquit à Albert, petite ville du diocèse d'Amiens, célèbre par la statue miraculeuse de la sainte Vierge, qu'elle possède depuis cinq cents ans, et par le concours des fidèles que la piété ou la reconnaissance y attirent de toutes les contrées voisines. Cet enfant, né de parents assez mal pourvus de biens temporels, mais riches en vertus, fut élevé très-chrétiennement et devint le modèle des enfants de son âge. Dès sa troisième année, on vit naître et se développer en lui une prédilection marquée pour tout ce qui tenait aux offices de l'église et aux cérémonies de la religion : aussitôt que ses forces le lui permirent, il se dévoua dans l'église d'Albert au service des saints autels; et toujours il s'acquitta de ses fonctions d'enfant de chœur avec un zèle et une modestie rares à cet âge. Sa piété crut avec les années, et manifesta de plus en plus ce que son enfance avait fait présager, qu'il n'aurait de goût que pour les choses de Dieu.

Ce fut dans ces dispositions, dont il avait contracté l'habitude, que le jeune Pascal eut le bonheur de faire sa première communion. Un des fruits qu'il en retira fut une vocation prononcée pour l'état ecclésiastique. Il ne craignit pas de s'en ouvrir à ses parents, et leur demanda à entrer au petit séminaire de Saint-Acheul. Ceux-ci, à qui leur fortune ne permettait guère de payer une pension, ne purent se prêter à ses désirs; ils entreprirent même alors une filature de coton, dans la vue de lui donner un état ; mais le projet ne réussit pas. Le jeune Pascal qui avait d'autres vues, et qui conservait

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l'espérance de les voir réalisées, ne put s'empêcher d'exprimer à ses parents la joie que lui causait cet échec, et d'en conclure que Dieu ne le voulait pas dans le monde. Il leur fit part en même temps de la prochaine arrivée d'un vicaire, ancien élève de Saint- Acheul, qui serait pour lui un second père et prendrait soin de son instruction. La chose arriva comme il avait dit ; le nouveau vicaire, après s'être assuré de son aptitude et lui avoir donné les premiers principes de la langue latine, le présenta à Saint-Acheul, et ohtint pour lui une place qui fut peu onéreuse à ses parents.

Pascal passa cinq années au petit séminaire; il y suivit le cours des études jusqu'à la rhétorique inclusivement. Fidèle à saisir tous les moyens de salut et de sanctification, il entra successivement dans les deux congrégations des Saints-Anges et de la Sainte-Vierge, et s'en montra digne par une régularité qui ne se démentit jamais. Sa vie, toujours uniforme, offre peu de détails. Ce que l'on peut y remarquer de particulier, c'est une douceur et une bonté de caractère qu'il porta trop loin, et qui parurent même dégénérer en faiblesse. On lui avait donné une place de censeur, et il la méritait par la sagesse de sa conduite. Mais pour en exercer convenablement les fonctions, il aurait fallu s'armer parfois de fermeté à l'égard de quelques condisciples : or c'est à quoi Pascal ne pouvait se résoudre, quoiqu'il en sentît la nécessité; il désapprouvait les transgressions, mais il n'avait pas la force de les réprimer. C'était un défaut réel qui dut faire craindre que plus tard il ne manquât de cette sainte vigueur dont l'absence peut rendre stériles le zèle et les talents d'un ministre des autels et perpétuer les désordres d'une paroisse. Ses supérieurs eurent plus d'une fois à lui reprocher cette douceur mal entendue; il promettait de s'en corriger, mais bientôt, revenant à son naturel, il s'attirait de nouveaux reproches, et vérifiait ainsi ce qu'un de ses condisciples a dit de lui, « qu'il fut bon jusqu'à être obligé de s'en rc- « pentir. » A ce défaut près, qui n'est que l'excès d'une

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vertu, et qui ne peut avoir des suites fâcheuses quand la vie doit être courte, Pascal fut constamment un modèle pour ses compagnons d'étude.

Aussi , sage et aussi pieux pendant les vacances que dans le cours de l'année, il édifia de même sa famille et toute la paroisse d'Albert. Le règlement qu'il s'était tracé pour les passer plus saintement faisait loi pour lui; il le suivait à la lettre. On y retrouve toutes les pratiques propres à nourrir la vie chrétienne, méditations, lectures, examens, sainte messe, visite à Notre-Seigneur et à la sainte Vierge, fréquentation des sacrements. On y remarque encore une sorte de contrat spirituel que lui et deux fervents condisciples avaient, fait, dans la vue de s'aider mutuellement à bien passer ce temps si critique pour la jeunesse : chacun d'eux s'y engage à s'acquitter, à l'intention des autres, de certains exercices de piété dont le nombre et la nature sont déterminés : tout dans cet écrit respire la tendre dévotion de Pascal et de ses amis pour le sacré Cœur de Jésus, pour sa divine Mère, pour leurs anges gardiens.

L'esprit de foi dont il était pénétré se manifestait dans ses conversations. Il aimait à rappeler trois époques principales de sa vie, qu'il regardait comme autant de grâces signalées : sa première communion, son entrée à Saint-Acheul, le temps où il avait pris l'habit ecclésiastique. Depuis cette dernière époque, il soupirait après le jour où il lui serait permis de faire un pas de plus pour Dieu, et d'entrer au grand séminaire. 11 y fut admis au mois d'octobre 182 4. Ravi de joie, il dit à sa mère en lui montrant la clef de la chambre qu'il devait y occuper : « Voilà la clef du lieu de mon repos. » Ce repos était moins éloigné qu'on ne l'imaginait; peut-être n'y pensait-il pas lui-même lorsqu'il en parla.

Mais voici un fait que nous tenons de ses parents, et qui prouvera que l'idée d'une mort prochaine n'avait rien d'étrange et de nouveau pour lui. Un an auparavant, Pascal s'entretenait avec sa mère du bonheur préparé aux jeunes gens qui se dévouent à l'état ecclésias-

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tique, celle ci lui dit qu'il s'en trouvait dans ce nombre qui montraient du zèle jusqu'au moment de recevoir les ordres, et qui alors abandonnaient cette sainte carrière. « Ce ne sera pas moi, je l'espère, répondit Pascal; j'ai «je ne sais quel pressentiment que je mourrai avant « d'y arriver. » Cette réponse parut chagriner sa mère. « N'est-ce pas, reprit alors Pascal, un avantage pour « moi de jouir plus tôt de la vue de Dieu? »

Ce fut un mois seulement après son entrée au grand séminaire que commencèrent à se réaliser ses pressentiments. Le 25 novembre, il revint chez ses parents dans un état qui leur donna de vives inquiétudes. Le lendemain, il lui prit une fièvre violente : en même temps, le délire survint et se prolongea jusqu'à la veille de sa mort. Le malade fut visité par un grand nombre de personnes à qui ses vertus l'avaient rendu cher. Elles purent remarquer que dans son délire il ne s'occupait que de ses exercices de piété, de ses livres, de ses devoirs de séminariste. Ce n'était pas assez de venir s'édifier auprès de lui, il fallait lui obtenir la grâce de recevoir les derniers sacrements. On eut recours à la sainte Vierge, on lui représenta le besoin où était un de ses plus fidèles et de ses plus dévoués enfants, qui l'avait visitée, tant de fois servie dans son sanctuaire. Ces prières furent exaucées : le 1er décembre, Pascal recouvra une pleine connaissance et la conserva pendant douze heures, qu'il sut mettre à profit. Il voulut faire une confession générale, et se donna tout le temps de la préparer; il reçut ensuite le saint viatique avec des sentiments de foi, de confiance et d'amour qui ne se trouvent que dans lésâmes prédestinées à la gloire. Ses douleurs étaient grandes, mais sa patience était plus grande encore; on ne l'entendit pas se plaindre une seule fois. Uniquement occupé des intérêts de son âme, il déclara ses dernières volontés, et demanda, 1° qu'on l'inhumât avec son chapelet et son scapulaire; 2° qu'on récitât pour lui tous les jours, pendant un an, les litanies de la sainte Vierge; 3° qu'on le recommandât à l'église tous les dimanches

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pendant six mois; -i° qu'on fit dire pour lui autant de messes que les moyens de ses parents le permettraient. Ces pieuses dispositions furent exactement suivies.

Pascal avait eu le temps de pourvoir à tout pour le grand voyage; il n'avait plus rien à traiter ici-bas. Deux heures après la réception du saint viatique, le délire s'annonça de nouveau, et le malade perdit une seconde fois la connaissance, pour ne la recouvrer que dans l'éternité. Le curé d'Albert, en le recommandant au prône le dimanche suivant, se crut obligé de faire publiquement son éloge : ce qu'il dit à la louange du défunt était déjà écrit dans tous les cœurs, et l'on peut bien ajouter que peu de jeunes gens ont joui d'une estime aussi générale pendant leur vie et laissé une mémoire aussi précieuse après leur mort.

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(john).

Décédé le 2 février 1823, à l'âge de 18 ans.

John Hampden, né à Londres d'une famille protestante, fut élevé jusqu'à seize ans dans les principes de l'église anglicane. 11 perdit son père de bonne heure. Sa mère, qui n'avait point d'autre enfant que lui, l'emmena en France sur la fin de 1 S 1 l, et alla se fixer à Paris. En 1822, elle plaça son fils dans la meilleure maison d'éducation qu'eût alors la capitale. C'était là que le Seigneur attendait le fils et la mère pour les éclairer l'un et l'autre, et les ramener à la religion de leurs pères.

Le jeune Hampden, témoin des cérémonies augustes du culte catholique, en fut d'abord vivement frappé. Les préjugés qu'on lui avait inspirés dès l'enfance contre nos dogmes tombèrent peu à peu; son cœur, natu-

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Tellement porté au bien, conçut de l'affection pour une religion qui lui paraissait accommodée à tous les besoins de l'homme. ïl demanda à être instruit; et comme il joignait cà la droiture du cœur une grande pénétration, il comprit facilement tout ce qu'il y a d'incohérent et d'absurde dans le protestantisme; il sentit qu'une secte sortie de la fange du vice, dont le dogme fondamental est l'indépendance, qui n'a et ne peut avoir ni symbole arrêté pour la foi, ni règle fixe pour les mœurs, ne saurait être la vraie religion. On lui fit remarquer, d'un autre côté, la sainte antiquité de l'Église catholique, l'unité invariable de sa foi, la suite non interrompue des successeurs de saint Pierre, le témoignage éclatant des miracles perpétué dans tous les siècles jusqu'à nos jours en faveur de cette seule Église, etc. : tous ces caractères de vérité jetèrent dans l'esprit du jeune Hampden une si vive lumière, qu'il demanda avec instance à faire sans délai l'abjuration de ses erreurs.

A peine enfant de l'Église, le nouveau prosélyte en devint l'apôtre, et la conquête à laquelle il aspira d'abord fut celle de sa propre mère. Il se hâta de lui raconter tout ce qu'il avait éprouvé de consolation et de joie en professant h haute voix la foi catholique, et en recevant le pain de vie que l'épouse de Jésus-Christ distribue à ses enfants. Il lui développa de son mieux tout ce qu'il savait des principaux points de la doctrine de l'Église, et il le fit avec l'accent de la conviction la plus intime. Ses paroles eurent le succès qu'il ambitionnait. Madame Hampden, convaincue elle-même, triompha de la plus rude des tentations. Elle prévoyait assez que revenir publiquement à la foi catholique c'était se placer, elle et son fils, dans un délaissement absolu de la part de ses proches, et s'exposer par conséquent à tous les risques de la détresse et de la misère; car elle était totalement privée de la vue, et hors d'état de pourvoir par elle-même à ses besoins : cependant elle ne balança point à suivie l'exemple de son fils, et sa conversion fut aussi solide qu'éclatante.

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Le jeune Hampden passa en 182:3 au petit séminaire de Saint-Acheul. Dès qu'il y fut connu, on sut l'apprécier : ses succès dans les études lui méritèrent les premières places de la classe de troisième, en môme temps que la ferveur de sa piété lui ouvrit l'entrée de la congrégation de la Sainte-Vierge. 11 ne faut pas croire, au reste, que la conduite tout édifiante du nouvel élève ne lui coûtât rien. Il tenait de la nature un de ces caractères ardents qui ne peuvent, sans de grands et continuels efforts, se soumettre aux sacrifices qu'exige la vertu. Mais autant il était vif et impétueux, autant il se montrait droit, franc et courageux contre lui-môme; avec le secours de la grâce il parvint tellement à se vaincre qu'il fallait l'examiner de près pour ne pas le juger naturellement flegmatique. S'il lui échappait des saillies d'humeur, il était le premier à les reconnaître et à s'en humilier devant ses condisciples comme devant ses maîtres. C'était l'obliger sensiblement que de lui donner des avis à ce sujet; il les recevait comme des marques d'une amitié sincère, et il ne manquait pas d'en témoigner sa reconnaissance.

Il n'est point sur la terre de vertu qui ne puisse se démentir : celle du jeune Hampden en est un exemple. Il avait été, durant cette première année, un sujet d'édification pour la maison qu'il habitait. Les vacances suivantes faillirent lui devenir funestes, par l'imprudence qu'il eut de se lier avec des jeunes gens dont les discours licencieux décelaient assez le désordre de leurs mœurs. Mais, à peine rentré au petit séminaire, il se releva et reprit son ancienne ferveur, qui ne se démentit plus.

Voici à ce sujet quelques détails édifiants que nous communique un de ses plus intimes amis.

« Les exemples d'Hampdcn ont été un des moyens les plus puissants dont la Providence se soit servie pour me conserver dans l'amour du bien et la pratique de mes devoirs. Il avait tant de justesse dans l'esprit et de droiture dans le cœur, il mettait tant de bonté dans les

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rapports qu'il avait avec ses amis, el livrait sa pensée avec tant de franchise et de cordialité, qu'il était impossible de le connaître sans l'aimer, et aussi de l'aimer sans devenir meilleur.

« Depuis le jour où je me liai avec lui, il ne cessa de m'édifier en toute manière; il m'étonnait surtout par la vivacité de sa foi. «Que je serais heureux, me disait-il « dans un de ces moments où il ouvrait son cœur tout « entier; que je serais heureux de pouvoir communier « tous les jours! J'envie le bonheur des prêtres, qui tous « les jours s'unissent à Jésus-Christ. » Il avait compris, ce saint jeune homme, cette grande vérité annoncée par saint Paul : « Que tout le christianisme repose sur la connaissance et l'amour du Sauveur. »

« Une autre fois (c'était pendant la semaine sainte), je le vis si touché des mystères de la Passion qu'il ne cessait d'en parler avec l'accent de la douleur. On avait exposé à la vénération des élèves un crucifix fort bien fait, et qui rendait avec quelque vérité l'état affreux où le corps sacré de Jésus-Christ fut réduit au moment de sa mort. A la vue de cet objet, entraîné par un élan de foi qu'il ne peut maîtriser, il se jette au pied du crucifix, l'arrose de ses larmes et y reste longtemps attaché, comme abîmé dans le sentiment des souffrances de l'Homme-Dieu.

« Quand le Saint-Sacrement était exposé aux jours de fête, il éprouvait une peine sensible s'il ne voyait que peu d'élèves se rendre à l'église pour lui offrir leurs adorations. Il lui est arrivé plusieurs fois de parcourir les lieux de la récréation pour engager ses amis à l'accompagner dans les pieuses visites qu'il lui rendait. Ces traits de piété n'étaient pas l'effet d'une ferveur passagère : si la sienne éclatait davantage aux jours que l'Église consacre par un culte plus solennel, elle n'était ni moins vive ni moins agissante dans les jours ordinaires, au milieu des exercices variés et des délassements dont se compose la vie d'un jeune étudiant.

« Ses entretiens roulaient souvent sur des sujets reli-

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gieux. Souvent aussi il aimait à confier à ses amis les projets qu'il formait pour l'avenir. Ce n'étaient point des projets de plaisir, de fortune et d'avancement dans le monde; il se souciait peu de ce que tant d'autres achètent au prix de l'innocence et de la vertu : c'était l'idée de consoler sa mère dans ses malheurs, ou bien de travailler au salut de ses compatriotes, si la Providence le reconduisait dans la Grande-Bretagne.

« L'horreur qu'il avait pour le mensonge était remarquable. La délicatesse de sa conscience repoussait les subterfuges que certains élèves moins religieux lui proposaient d'employer pour éviter un reproche, et les détours qu'ils lui indiquaient pour l'aider à obtenir une permission. A ses yeux, la duplicité dans un enfant était le défaut le plus vil et le plus odieux.

« Attaché à ses maîtres par le sentiment du devoir et de la reconnaissance, charitable envers le prochain jusqu'à se priver de beaucoup de choses pour soulager un de ses condisciples qui était sans fortune, indulgent pour tout le monde, vif, spirituel et aussi aimable qu'édifiant dans les récréations, il prouvait par son exemple que La piété s'allie très-bien avec les talents et les qualités les plus agréables selon le monde.

«Je n'ai pas été témoin de ses derniers moments; mais les lettres qu'il m'écrivit dans le cours de sa longue maladie montrent qu'il n'avait pas besoin des consolations de l'amitié pour se disposer à quitter saintement la terre, et qu'il trouvait dans sa foi et dans le témoignage de sa conscience de quoi se rassurer contre les terreurs de la mort. »

Ce fut au mois de mai 1824 que notre vertueux jeune homme ressentit les premières atteintes du mal qui devait terminer ses jours. Il voulut néanmoins attendre l'époque des vacances pour aller rejoindre sa mère alors retirée à Choisy-le-Roi près de Paris. Il s'y consuma peu à peu dans une maladie de langueur que la Providence sembla ne prolonger que pour exercer sa patience et multiplier ses mérites. Durant cette longue

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épreuve la religion seule le soutint contre l'ennui, contre les souffrances, et surtout contre l'ardeur de son caractère , qu'elle finit par dompter complètement. Avant de soupçonner le danger de son état il approchait des sacrements tous les quinze jours, il aimait à parler de Dieu et des instructions spirituelles qu'il avait reçues au petit séminaire. Sa dévotion pour la sainte Vierge était si vive et si tendre qu'il ne la nommait que sa bonne mère. Afin de ne jamais perdre de vue les titres qui l'attachaient à Marie, il fit placer au pied de son lit le tableau qui faisait foi de son entrée dans la congrégation. Quant on lui apprit que le terme de sa vie approchait, il en fit généreusement à Dieu le sacrifice, et se hâta de recevoir les derniers sacrements. Il écrivit ensuite à plusieurs de ses condisciples, et entre autres à l'ami que nous venons de citer, des lettres d'adieux pleines d'une joie douce et d'une tendre piété; chaque lettre renfermait une petite gravure qui devait les inviter à se ressouvenir souvent de leur ami devant Dieu.

Hampden arriva ainsi, s'affaiblissant toujours, à la fête de la Purification de la sainte Vierge, 2 février, qui fut le dernier de ses jours. Dès le matin, il eut le bonheur de recevoir encore une fois la sainte communion. Son action de grâces, conforme à sa situation et à la solennité du jour, fut le cantique de Siméon : Nunc dirait tis, etc.; il le récita avec la ferveur et la joie qui avaient autrefois animé le saint vieillard. Ayant su qu'il ne passerait sûrement pas la journée, il se répandit en sentiments de reconnaissance envers Marie, pour lui avoir ménagé la faveur de mourir le jour d'une de ses têtes. Il demanda les prières des agonisants, et comme on lui eut représenté qu'elles avaient déjà été faites, il dit qu'il n'avait pu les bien suivre. On les récita donc de nouveau, il y répondit à haute voix jusqu'à la fin. Il se recommanda aux prières de tous ceux qui étaient présents, et demanda pardon à chacun de ceux qui l'avaient assisté, des impatiences qui auraient pu lui

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être échappées pendant sa longue maladie, et des peines qu'il leur avait données. 11 chargea sa mère de témoigner au supérieur de Saint-Acheul l'attachement et la reconnaissance dont il était pénétré pour une maison à laquelle il attribuait le peu de progrès qu'il avait pu faire dans la vertu. Enfin il prit congé de sa mère ellemême, lui protestant qu'il ne regrettait la vie que pour elle. Après avoir rempli ce dernier devoir de tendresse et de piété filiale, il se recueillit, ne parla plus, prit le crucifix, qu'il pressait tantôt sur ses lèvres, tantôt sur son cœur; et, à la suite d'une longue agonie qui lui laissa jusqu'à la fin une entière connaissance, il s'endormit doucement dans le Seigneur vers onze heures du soir.

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