‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 12 sur 66 · JEAN-BAPTISTE · texte numérisé non relu

JEAN-BAPTISTE

Décédé le 14 avril 182'i, à l'âge de 18 ans.

Jean-Baptiste Carette naquit à Yillers-Bocage près d'Amiens, dans la condition la plus obscure et la plus humiliante selon le monde. Mais si la divine Providence le priva des biens de la fortune, elle l'en dédommagea amplement par les qualités du cœur et de l'esprit; elle lui donna en partage des talents rares, et, ce qui est bien plus précieux, une noblesse et une pureté de sentiments qu'on ne rencontre pas toujours dans les classes les plus élevées de la société.

Le curé de la paroisse où il avait pris naissance, vénérable vieillard plein de l'esprit de Dieu, l'eut bientôt distingué entre tous les enfants de son âge, et il s'appliqua à cultiver ses heureuses dispositions. Voulant un jour mettre à l'épreuve l'étonnante facilité qu'il avait cru remarquer dans le jeune Carette, il lui proposa

CARETTE

d'apprendre par cœur et de réciter en public la Passion de Notre-Seigneur. En peu de jours l'enfant se trouva prêt Le dimanche suivant fut choisi pour cette espèce d'action solennelle. On avait élevé dans l'église une petite estrade : Carette y monta; sans se déconcerter devant le nombreux auditoire qui l'environnait, il récita toute l'histoire des souffrances de l'Homme-Dieu, et il le fit avec un air de modestie et une expression de sentiment qui charmèrent les spectateurs. Le pasteur lui-même, étonné d'un succès si fort au-dessus de son attente, conçut dès lors le projet de mettre Carette aux études, dans l'espoir qu'un enfant qui s'annonçait si avantageusement pourrait un jour rendre de grands services à l'Église.

Deux obstacles semblaient s'opposer à l'accomplissement de ce projet. Les parents de Carette vivaient dans une pauvreté voisine de la misère : ils ne pouvaient rien pour l'éducation de leur fils. Mais cette difficulté ne parut pas insurmontable; le zélé pasteur espéra trouver des âmes assez généreuses pour contribuer à l'entretien de Carette pendant le cours de ses études. Une autre difficulté vint se présenter à sa pensée : n'était-il pas à craindre que le jeune étudiant, tiré subitement de l'état d'indigence et d'obscurité où il avait passé son enfance, ne se laissât corrompre par l'orgueil, comme il était arrivé à tant d'autres, et n'abusât, pour sa perte, des talents dont le ciel l'avait pourvu? Ne vaudrait-il pas mieux le laisser dans la condition humble, mais plus sûre pour le salut, où sa naissance l'avait placé? D'un autre côté, ne pas faire du moins un essai, n'était-ce pas priver peut-être le diocèse d'un ouvrier zélé et propre à opérer de grands fruits dans les âmes? Dans cette perplexité, le pasteur eut recours à sa ressource ordinaire, à la prière. Il en sortit persuadé que le Seigneur ne lui avait découvert les grandes qualités de cet enfant que pour lui donner lieu de travailler à les développer. Il commença donc à l'exercer sur les principes de la langue latine , en même temps qu'il mettait

CARETTE

tout en œuvre pour lever les obstacles qui naissaient de la misère de ses parents. Le succès surpassa ses espérances.

En 1822., après quelques études préparatoires, le jeune Carette, âgé de seize ans, fut reçu gratuitement au petit séminaire de Saint-Acheul. On reconnut bientôt que l'idée qu'avaient donnée de lui les personnes qui s'étaient intéressées à son admission n'avait rien d'exagéré. A peine eut-il concouru qu'il mérita les premières places : il s'y maintint constamment, et il fallut, pour ne pas décourager ses condisciples, le faire passer dans un cours supérieur au milieu de l'année scolaire : ce qui ne l'empêcha pas d'emporter la palme dans la distribution solennelle des prix.

Une supériorité aussi éclatante devait naturellement exposer le cœur du jeune étudiant aux atteintes de la vanité. Il se voyait presque toujours à la tète de sa classe; des jeunes gens appartenant aux familles les plus distinguées oubliaient la distance que la fortune ou la naissance avaient mise entre eux et lui, et recherchaient sa société; c'était une sorte d'hommage qu'ils rendaient à un mérite éminent. Carette résista à une tentation si délicate, et ce genre d'épreuve ne servit qu'à montrer la solidité de sa vertu. Loin de rougir, devant ses condisciples, de la pauvreté de ses parents, il était le premier à rappeler leur condition ; il ne craignait pas d'avouer que dans son enfance il avait vécu d'aumônes, et que c'était encore à la charité chrétienne qu'il devait tout, même les vêtements qu'il portait. Ces aveux, pleins de candeur et d'ingénuité, ne faisaient qu'augmenter l'estime générale, et plus il s'abaissait, plus on aimait à le relever par de nouveaux égards.

Si parmi tant d'occasions flatteuses pour l'amourpropre, la modestie et l'humilité de Carette ne se démentirent jamais, c'est qu'elles étaient l'ouvrage de la grâce : un maître intérieur lui avait appris à chercher dans ces deux vertus la sauvegarde de toutes les autres, de celles surtout qui aiment à croître dans l'ombre et à

CARETTE

ne paraître qu'aux yeux de Dieu. Ce fut par la méditation des grandes vérités du salut, à laquelle il était trèsaffectionné, qu'il parvint à ce point de perfection de s'estimer heureux d'être pauvre, d'être connu pour tel, et de pouvoir, comme il le disait lui même, se sanctifier à petit bruit. Quand on avance ainsi dans les voies de Dieu , on peut atteindre en peu de temps le terme de la carrière : c'est ce qui arriva à notre vertueux jeune homme.

L'usage du petit séminaire, au retour de la belle saison, est que les élèves aillent chaque mois passer un jour à la campagne. Carette, à raison de son application et de ses succès, avait plus de droits qu'aucun autre à ces divertissements extraordinaires; mais son cœur connaissait un délassement plus doux, c'était de faire ces jours-là un double sacrifice à la piété fdiale et à l'humilité chrétienne, en allant revoir le chaume où il avait pris naissance. Il savait bien en effet qu'il ne devait y rencontrer que privations et dénùment; mais il y trouvait l'avantage de porter à ses parents des paroles de consolation, et d'adoucir en quelque sorte leur misère en la partageant avec eux.

Ce fut dans une de ces visites que la mort l'attendait. Il y fut attaqué d'une pleurésie qui fit de si rapides progrès, qu'en peu de jours, elle le mit aux portes du tombeau. Dès qu'on apprit à Saint-Acheul le danger où il était , le directeur de la congrégation des Saints-Anges, dont Carette était membre, se hâta d'aller le visiter. Il le trouva dans une chaumière toute délabrée, n'ayant pour lit que des planches posées sur des pierres et recouvertes d'un peu de paille, et pour toute boisson, pour tout remède, que de l'eau tiède noircie de jus de réglisse. Ce spectacle de misère le toucha profondément. Le malade, qui s'aperçut de son émotion, se contenta de lui dire : « 0 mon père! qu'il est bon d'être comme « Dieu le veut! » Il tenait en ce moment à la main le petit chapelet des Saints-Anges; c'était presque la seule chose qu'il possédât au monde. Ayant demandé et ob-

BLFNAL.

tenu qu'on le lui laissât après sa mort : « Je mourrai « content, dit-il, les saints Anges auront soin de moi. »

Le directeur de la congrégation, aussi édifié de la résignation de Carette que peiné de l'état déplorable où il le voyait réduit, s'assura d'abord qu'on lui avait donné les derniers sacrements, et après l'avoir exhorté à unir jusqu'à la fin ses souffrances à celles de Jésus-Christ, il le quitta en lui promettant une seconde visite. Il revint en hâte au petit séminaire, pour y préparer les soulagements que réclamait la situation du malade. Dès le lendemain, il reprit, avec le préfet de la congrégation, le chemin de Yillers-Boccage, muni d'argent, de linge et de diverses sortes de remèdes. Mais ils arrivèrent trop tard. Dieu voulut que Carette mourant fût l'image de Jésus-Christ naissant. Sa chaumière, son grabat, son dénùment, tout retraçait autour de lui l'étable de Bethléem. Pour dernier trait de ressemblance, immédiatement avant d'expirer, le malade, transporté d'une joie toute céleste, entonna à pleine voix le cantique des Anges, Gloria in excelsis Deo, qu'il alla continuer avec eux dans le ciel.

BLUNAL

(auguste).

Décédé le ... mai 1S2'J, à L'âge de 16 ans.

Un autre élève, Auguste Blurîal, suivit de près celui dont nous venons de voir la fin édifiante. Il était né à Vienne en Dauphiné. Madame la duchesse de Berry l'honorait d'une protection particulière, elle s'était même chargée des frais de son éducation. Le jeune Auguste de son cùté travaillait à se rendre digne d'une si haute faveur par une application soutenue et par une conduite irréprochable.

PE LAAGE

La dispersion et l'éloignement des trois personnes qui l'ont le mieux connu, nous mettent dans l'impossibilité de nous étendre sur ses vertus. Nous en citerons du moins un trait qui est resté gravé dans notre mémoire, et qui seul le peindra aussi bien qu'auraient pu faire les détails d'une vie entière.

A 1 époque où Carette mourut, Auguste était depuis quelque temps attaqué de la maladie qui devait le conduire au tombeau : c'était une étisie, et elle traînait en longueur. Un de ses condisciples lui rendait de fréquentes visites, et passait auprès de lui presque toutes ses récréations. L'ayant un jour trouvé tout en larmes, il lui demanda le sujet de son chagrin : « Ah! répondit le « malade en soupirant , mon confesseur m'avait promis « de prier le bon Dieu pour m'obîenir la grâce de mou- « rir bientôt, et il ne l'a pas fait. Voilà Carette au ciel... « et moi je languis encore sur la terre! » C'est ainsi qu'un jeune homme de seize ans envisageait la mort. 11 l'avait désirée avec ardeur, il la vit arriver avec une joie digne de celui dont il enviait le sort.

DE LAAGE

(edmoxd).

Décédé le 27 mai 1823, à l'âge de 14 ans.

Le mois de Marie sembla devenir à Saint-Acheul, cette année surtout et la suivante, un temps de moisson pour le ciel. A peine Auguste Blunal avait-il fermé les yeux, qu'un accident inopiné et fort léger en lui- môme vint ajouter une nouvelle perte à celle que nous venions d'éprouver.

Edmond de Laage, né à Orléans, était fils unique. La tendresse que ses parents avaient pour lui ne les empêcha pas de l'éloigner d'eux aussitôt qu'il fut en âge de

JE LAAGE

sentir le bienfait d'une éducation chrétienne; ils l'envoyèrent à Saint-Acheul. Edmond ne tarda pas à y développer le plus heureux naturel : aménité de caractère, docilité, prévenance, douceur, ingénuité, piété sincère, il réunissait toutes les qualités aimables qui concourent à relever les charmes de l'innocence dans un enfant bien né et élevé avec soin.

On pourra juger de ses dispositions habituelles par un seul trait. L'année qui précéda celle de sa mort, au moment du départ pour les vacances, sentant déjà tout ce que ce temps de repos et de liberté peut avoir de funeste pour la jeunesse, il alla trouver son professeur, lui ouvrit son cœur sur les dangers qu'il prévoyait, et lui proposa d'unir ses prières aux siennes en récitant à son intention le Memorare deux fois par semaine, pour lui obtenir, disait-il, la grâce de bien, passer les vacances et de n'avoir pas le malheur de tomber dans le péché mortel. La proposition fut accueillie comme elle devait l'être, et tout nous porte à croire que cette pieuse pratique lui aura été salutaire.

En effet, au retour des vacances, il se montra plus exact observateur de la règle, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, moins enfant qu'il ne l'était l'année précédente. Depuis longtemps, il désirait vivement être admis à faire sa première communion ; ce désir s'enflamma de plus en plus, et le fit redoubler d'efforts pour vaincre enfin les deux seuls défauts qui pussent mettre obstacle à son bonheur. Naturellement léger, et par là même peu capable d'une application suivie, il sut en peu de temps se dompter lui-même sur ce point essentiel, et mérita d'être compté parmi les élèves attentifs et laborieux de sa classe. Ce changement était l'ouvrage de la foi, aussi fut il complet et durable, et nous le regardâmes avec raison comme une preuve non équivoque des dispositions saintes dans lesquelles il fit sa première communion.

Cette grande action ajouta, comme il arrive toujours chez les enfants dociles aux impressions de la grâce,

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une nouvelle ardeur à sa piété. Des témoins oculaires ont dit avoir été plus d'une fois depuis cette époque frappés de sa modestie et de son recueillement dans le lieu saint. La délicatesse de sa conscience était remarquable; il avait horreur d'une faute volontaire et délibérée, et dans ses doutes, il recourait à son directeur : c'est ce qu'il faisait surtout lorsqu'il se trouvait embarrassé sur la manière de se conduire avec quelques condisciples moins fervents que lui.

Tel était Edmond lorsque le ciel, qui sans doute voulait le soustraire aux dangers d'une plus longue vie, termina tout à coup sa carrière par un accident imprévu. Le mercredi avant la Pentecôte, un de ses condisciples, avec lequel il jouait , lui porta par maladresse un coup qui lui fit entre l'œil droit et le nez une légère blessure. On prit sur-le-champ les précautions convenables en pareil cas, et deux jours après, il se trouva en état de suivre tous les exercices du petit séminaire.

Sur ces entrefaites, quelqu'un ayant eu la faiblesse de chercher à lui inspirer des pensées d'aigreur et de ressentiment, en fut accueilli, comme il l'a depuis avoué lui-même, d'une manière qui le couvrit de confusion. Non content de cette première victoire, Edmond alla sur-le-champ trouver l'auteur de sa blessure; le voyant triste et inquiet, il s'efforça de le consoler, et ne le quitta qu'après lui avoir donné tous les témoignages de la plus tendre amitié.

Il s'était disposé à communier le jour de la Pentecôte, mais une peine de conscience l'empêcha de se présenter à la sainte Table. Son confesseur, à qui il en parla dans la journée, le rassura et lui proposa de communier le lendemain, a Mon père, répondit le pieux enfant, dece main il y a classe; je craindrais de n'avoir pas assez « de temps pour prier. Si vous le permettez, ce sera pour « le jour de la sainte Trinité. » Mais il ne devait pas célébrer cette fête ici-bas.

Cependant sa blessure était cicatrisée , et rien n'annonçait aucun danger pour lui, lorsque le mercredi de

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la Pentecôte, clans la matinée, il dit à un de ses condisciples qu'il mourrait bientôt, qu'il venait de se confesser pour se préparer à communier le dimanche suivant. Quelques moments après, plein de l'idée de sa mort prochaine, il écrivit à ses parents, dans une lettre qu'on a trouvée depuis parmi ses papiers , ces paroles remarquables : « Je ne sais quel pressentiment j'ai que je « mourrai avant la fin de l'année. Priez au moins bien u Dieu pour moi, afin que si vraiment je dois mourir je « puisse le faire saintement, et aller prier pour notre « famille dans le ciel. »

Ce jour-là même il commença à ressentir les premières atteintes du tétanos. Cette maladie est une tension de nerfs extraordinaire, qui a trois caractères effrayants : 4° elle peut être déterminée par la plus légère lésion organique, par une simple piqûre d'épingle qui aurait oîlénsé un nerf; 2° elle se joue de tous les remèdes; sur cinquante malades on n'en compte pas deux qui en échappent; 3° son effet est si prompt , que le tempérament le plus robuste peut à peine résister quelques jours. Le jeudi matin, on reconnut que c'était l'espèce de tétanos connue sous le nom de trismus, dont l'effet est de resserrer tellement les mâchoires qu'il serait impossible de les séparer et de rien faire prendre au malade, si, à l'apparition des premiers symptômes, on ne se hâtait de placer un corps solide entre les dents. Cette précaution ne fut pas négligée; mais le mal n'en fit pas moins les progrès les plus rapides, et bientôt ce ne fut plus qu'une longue agonie, accompagnée de convulsions violentes et continuelles. Dieu cependant lui conserva jusqu'au dernier soupir le plein usage de la raison, sans doute afin que nous pussions profiter des grands exemples de foi, de courage, de détachement qu'il devait nous donner.

On ne lui dissimula point le danger de son état; et comme on voulait l'exciter à la résignation, « Oui, dit-il « et répéta-t-il souvent, oui, je suis bien résigné... je « crois... j'espère... j'aime bien le bon Dieu, je suis ré-

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« signé à toutes ses volontés. » Dès lors il se trouva détaché sans effort de tout ce qu'il avait de plus cher au monde, de ses parents, de la santé, de la vie; et, pensant à l'abondance des secours spirituels réunis autour de lui, il dit plusieurs fois qu'il s'estimait heureux de mourir à Saint-Acheul.

Pour l'affermir contre les terreurs qui accompagnent ordinairement les approches de la mort, on lui demanda s'il ne désirait pas qu'on lui donnât l'extrême-onction. « Oh ! oui, s'écria-t-il avec transport, je serai bien content « de la recevoir. » Et il la reçut avec la plus édifiante piété, voulant répondre lui-même à toutes les prières de l'Église. Le secours de ce sacrement ne lui fut pas inutile. Il paraît que le démon lui livra des combats visibles. A diverses reprises on le vit faire des mouvements de la tête et des bras, comme pour repousser quelqu'un, et s'écrier: « Tu m'ennuies; va-t'en, va-t'en; non, je ne « veux pas de toi... Tout à vous, ô mon Dieu! et de tout « mon cœur. » Dans une autre crise semblable, il commença de lui-même à haute voix l'oraison dominicale, que tous les assistants continuèrent avec lui. Quelque temps après, comme il paraissait plus agité, un de ceux qui l'entouraient lui dit : « Ne craignez pas, mon enci faut, nous sommes cinq prêtres autour de vous. — a Oh! je n'ai pas peur, mon père,» répondit-il. Puis il ajouta d'un ton de voix qui nous arracha les larmes à tous : «Jésus, mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de «moi! jetez un regard sur moi dans cette misérable « vie... 0 mon Dieu ! je remets mon âme entre vos « mains. »

Comme son confesseur lui parlait du ciel : « Mon père, « lui demanda-t-il, croyez-vous que j'aille en paradis? — « Oui, mon enfant, lui répondit-on, par la miséricorde « :1e Dieu vous irez en paradis. — En paradis, reprit l'en- « fant avec un transport de joie, en paradis, et pour « toujours!... Ah! je l'espère. »

Ses douleurs devenaient-elles plus cuisantes, il élevait les bras vers les images de la sainte Vierge et de plu-

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sieurs saints, placées auprès de son lit, et leur disait avec une effusion de cœur inexprimable : « Ma bonne mère, « aidez-moi... Saints anges... Saint Louis de Gonzague, « priez pour moi. »

Il demandait le nom des personnes qui l'assistaient ou qui venaient le visiter; c'était pour réclamer le secours de leurs prières, et leur promettre les siennes quand il serait auprès de Dieu. Après avoir été très-attaché à ses maîtres pendant sa vie, il ne les oublia pas môme au milieu des douleurs de la mort. Parmi les témoins de ses derniers combats étaient plusieurs de ses condisciples et son professeur. Celui-ci, en arrivant auprès de lui, eut la consolation d'apprendre que le malade venait de dire qu'il prierait bientôt pour lui dans le ciel. «Voilà, lui a dit-on, votre cousin Edmond. — Ah ! lui cria-t-il, prie « bien le bon Dieu pour moi ; je prierai pour toi quand «je serai en paradis. Dis à Joël (un autre de ses cou- « sins;, que je lui demande pardon des peines que je lui « ai faites; mais bientôt je prierai Dieu pour lui. — Parce donnez-vous, lui disait-on, à celui qui vous a blessé? « — Oui, répondit-il, et de tout mon cœur; d'ailleurs il « ne l'a pas fait exprès. »

Après qu'il eut rempli ces devoirs d'humilité et de charité, il lui vint une inquiétude : il craignait de n'avoir pas assez bien récité le Vent , Creator, qui lui avait été donné pour pénitence dans la confession du samedi précédent. Il pria qu'on voulût bien le dire avec lui, et quoique ses forces fussent considérablement diminuées (car il n'avait plus guère qu'une demi-heure à vivre), il voulut absolument prononcer toutes les paroles. Il récita de plus un Pater et un Ave, mais d'un ton si pénétrantqu'il fit répandre des larmes de dévotion à ceux qui entouraient son lit de mort.

Aussitôt après, le malade demanda avec instance le saint viatique. «L'eucharistie! disait-il les larmes aux « yeux; veuillez me donner l'eucharistie. » On lui représenta que son état ne le permettait pas pour le moment, qu'il ne pouvait rien prendre de solide, qu'on verrait un

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peu plus tard, que le soir peut-être... « Mais ce soir, reprit-il, il ne sera plus temps. »

Depuis deux mois il postulait, selon l'usage, pour entrer dans la congrégation des Saints-Anges. Il témoigna le regret qu'il aurait de mourir sans y avoir été admis, et demanda qu'on lui permit de faire sur-le-champ sa consécration. Lorsqu'il vit qu'on en allait prononcer pour lui la formule, il se recueillit, et la répéta à voix basse avec une ferveur extraordinaire.

Content de se voir enfin associé aux Saints-Anges, il continua de se livrer à ses pieux élans vers le ciel. Non-seulement il entrait dans tous les sentiments d'amour et de confiance qu'on lui suggérait, il y ajoutait encore de tendres affections qui ne pouvaient lui être inspirées que par l'Esprit-Saint. Lorsqu'il s'entretenait avec lui-même, en prêtant l'oreille on l'entendait prononcer les noms de Jésus, de Marie et de ses saints patrons.

Dans une forte crise on crut qu'il allait passer, et l'on commença les litanies de la sainte Vierge (car déjà les prières des agonisants avaient été récitées) : aussitôt, malgré la difficulté de la respiration, il éleva la voix pour y répondre.

Ses douleurs allaient toujours croissant; mais au milieu des plus violents assauts, au milieu même des convulsions qui l'agitaient, jamais il ne perdit la présence d'esprit, jamais il ne lui échappa un mouvement d'impatience, un signe de tristesse, une plainte, ni même un mot sur ses souffrances, qui cependant nous paraissaient excessives. L'un de nous lui ayant demandé s'il souffrait beaucoup : « Oui, beaucoup, » répondit-il; puis, comme confus de cet aveu, il ajouta en élevant la voix : « Mais « Notre-Seigneur!... et les martyrs! »

Il redoutait extrêmement une certaine boisson que le médecin avait ordonnée. Lorsqu'on la lui présentait, il se contentait de dire à l'infirmier avec beaucoup de douceur : « C'est inutile, puisque je dois mourir; cepen- « dant je ferai comme vous voudrez. » En même temps

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il saisissait la coupe amère, et s'en abreuvait avec un courage qui nous remplissait d'étonnement.

On lui donnait souvent le crucifix à baiser, et il le recevait toujours avec la plus tendre dévotion. Une fois pourtant il lui arriva de détourner la tète. Mais, s'apercevant aussitôt de sa méprise, il dit tout haut avec un serrement de cœur qui redoubla nos larmes : « Pardon, « mon père, je ne voyais pas; c'est que je ne vois plus. « clair. » En effet, son dernier instant approchait.

A trois heures moins un quart, son professeur et ceux de ses condisciples qui l'assistaient furent obligés de le quitter, il leur fallut se rendre en classe, laissant, comme le disait l'un d'entre eux, cet ange aux portes du paradis. Le professeur voulut entretenir ses élèves du spectacle qu'il venait d'avoir sous les yeux; mais les sanglots étouffèrent sa voix, et il ne put faire autre chose que de fondre en larmes : ses élèves attendris en firent autant, et tous ensemble ne cessèrent de pleurer jusqu'à trois heures. En ce moment on entendit la cloche de l'église, que Ton a coutume, dans le diocèse d'Amiens, de sonner tous les vendredis en mémoire de l'agonie de Notre- Seigneur. Le professeur alors reprit la parole , et dit: « Mes enfants, récitons un Ace, Maria, pour obtenir que « Notre-Seigneur veuille bien prendre Edmond à cette a heure de bénédiction. » Dans cet instant-là même Edmond rendait le dernier soupir, et son âme s'envolait au sein de Dieu. Dès que ceux qui l'environnaient se furent assurés qu'il avait passé, les larmes cessèrent, une consolation sensible pénétra leurs cœurs, et quelque chose approchant du sourire de la joie vint comme malgré eux se placer sur leurs lèvres: « Ah! cher enfant, « disaient-ils en le regardant , puissions-nous mourir « comme vous ! »

Ce n'est pas seulement sur les spectateurs, mais sur tous les habitants de Saint-Acheul que cette mort fit la plus douce et la plus vive impression. Pas un qui ne fût persuadé de son bonheur, qui n'enviât son sort. Ce vœu était hautement exprimé. « Oh ! que je voudrais bien être

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« là, à sa place, » se disaient même les plus jeunes, en le considérant sur son lit funèbre. La chambre du défunt ne désemplit pas le reste de la journée et le lendemain; tous voulaient se donner la consolation de voir encore une fois ces traits qui représentaient si bien le sommeil du juste. Les congréganistes des Saints-Anges se succédèrent dix par dix, les uns aux autres, pour réciter ensemble auprès de lui l'office des Morts, et se recommandaient à ses prières en même temps qu'ils priaient pour lui. Le soir, un des prêtres témoins de sa mort lui lit une espèce d'oraison funèbre d'autant plus touchante qu'il parlait en famille, et que l'adulation ne pouvait entrer pour rien dans l'éloge qu'il faisait de ses vertus devant les témoins de sa vie. Le même prêtre eut la dévotion de l'ensevelir de ses propres mains. Le professeur de sixième fut obligé de rechercher les copies de devoirs du défunt, pour les distribuer à ses condisciples; toutes ces copies étaient ornées des noms de Jésus et de Marie et de devises ou emblèmes chers aux cœurs éminemment religieux.

Une mort aussi sainte a fait époque pour le petit séminaire de Saint-Acheul, et le nom d'Edmond de Laage vivra toujours dans la mémoire de ceux qui, l'ayant vu vivre et mourir, ont eu lieu de reconnaître en lui tout ce que peut la grâce sur les cœurs purs et innocents.

On a placé sur l'endroit où il repose une croix et une pierre sépulcrale qui porte celte inscription :

■f Ednîundus de Laage, anno aetatis xiv pie et sancte obdormivit in Domino, die xxvii Mai, anno Domini UDCCCXXV».

El. I. P.

MITIVIË.

MITIVIÉ

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