FÉLIX- ANDRÉ
Dcccdc le 12 décembre 182*i, à l'âge île 21 ans.
Félix-André Mitivié, né à Toulouse, ne montra pas dans les premières années de son enfance ce qu'il devait être un jour. Il commença ses études dans un petit séminaire, où la fougue de l'âge et du tempérament, jointe à une extrême dissipation et à une aversion naturelle pour tout travail qui exigeait une application suivie, fatigua ses maîtres au point qu'ils balancèrent plus d'une fois s'ils ne le rendraient point à sa famille. 11 avait encore peu gagné sur lui-même, lorsqu'à l'âge de quinze ans, ses parents lui obtinrent une place à Saint- Achéul. Ce fut pour le jeune Félix l'époque d'un changement heureux, mais, il faut le dire, qui ne s'acheva qu'à la longue , après beaucoup d'efforts et de combats. Dès son arrivée, néanmoins, on put reconnaître en lui des qualités précieuses qui donnaient tout à espérer pour l'avenir, de la franchise et de la candeur, des mœurs pures, une piété sincère et un grand fond de bonne volonté. A mesure que ces qualités se fortifièrent en lui, elles l'aidèrent à triompher de ses défauts, et posèrent dans son cœur les fondements de cette perfection où il devait arriver en peu d'années. Sa piété lui ouvrit d'abord l'entrée de la congrégation des Saints- Anges. Plus tard, il passa dans celle de la Sainte -Vierge, qui le compta depuis parmi les plus zélés serviteurs qu'elle eut donnés à la Mère de Dieu. Bientôt il se fit remarquer par son exactitude à observer les moindres points du règlement, et par sa fidélité aux pratiques diverses qui sont en usage dans la congrégation. Ainsi on le vit constamment se taire au son de la cloche,
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s'interdire de faire un seul pas dans la maison sans en avoir obtenu la permission, visiter le Saint-Sacrement au sortir des classes et des études, s'acquitter chaque jour de son examen de conscience, consacrer un temps réglé à la méditation.
Un de ses condisciples, frappé de ce que l'on disait de sa régularité, voulut s'en convaincre par lui-même; il a depuis assuré qu'il avait à dessein observé toutes ses actions pendant un certain temps, et qu'il n'y avait pu découvrir une seule infraction aux règles du petit séminaire. On a trouvé après sa mort les résolutions qu'il écrivit, à ce que l'on croit, dans sa dernière retraite à Saint- Acheul ; elles achèveront de faire connaître ce que la grâce avait opéré dans cette âme privilégiée : 1° Je prends, dit-il, la ferme et invariable résolution de ne jamais commettre une faute , quelque légère qu'elle soit, de propos délibéré ; 2° pour me conserver dans une plus grande pureté de cœur, j'irai à confesse au moins une fois par semaine ; 3° lorsque j'aurai commis une faute, jamais je ne me coucherai sans en avoir parlé à mon confesseur.
Il s'approchait de la sainte Table les dimanches et les fêtes, et se rendait digne de cette union étroite avec Jésus-Christ par l'affection spéciale qu'il portait à la vertu qui rapproche le plus un homme mortel de la sainteté infinie de Dieu. Il avait obtenu de son confesseur la permission d'en faire le vœu pour des temps limités, et de le renouveler d'une fête à l'autre.
Le Saint-Esprit, qui aime à se communiquer aux âmes pures, lui avait inspiré un vif attrait pour la prière. Peut-être le jeune Félix porta-t-il l'amour de ce saint exercice jusqu'à une sorte d'indiscrétion; il lui arriva de prendre sur son sommeil le temps qu'il y consacrait, et même une fois de se lever au milieu de la nuit pour aller prier au pied des autels; il y fut aperçu, et on lui interdit cette pratique, très-salutaire en elle-même, mais peu faite pour la jeunesse.
Sa piété, aussi solide qu'affectueuse, l'accompagnait partout, jusque dans les récréation-., qu'il savait sancti-
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Her par des discours religieux. Les noms de Jésus et de Marie étaient souvent dans sa bouche. On l'entendait au milieu d'une conversation s'écrier tout à coup : 0 mon Sauveurl â mon Sauveur! Ces aspirations lui échappaient sans qu'il y pensât, et n'en étaient que plus édifiantes; au reste, elles ne nuisaient point à sa gaieté naturelle, qui rendait en lui la vertu aussi aimable qu'elle était pure.
Cette gaieté, jointe à beaucoup d'activité, lui donnait un talent particulier pour lier des parties de jeux et de promenades; ce qu'il ne faisait que dans la vue d'occuper utilement et agréablement ses condisciples, et de prévenir ainsi les suites du désœuvrement, peut-être encore plus funestes dans les récréations que clans les heures destinées au travail.
11 était d'usage que chaque congréganiste se choisit parmi les membres les plus vertueux de la congrégation un ami qui lut pour lui comme un ange visible chargé de veiller sur sa conduite, de le porter au bien par ses conseils et ses exemples. L'heureux caractère de Félix lui avait attiré la confiance d'un assez grand nombre de congréganistes; il s'acquittait avec un zèle admirable de l'office que la charité lui imposait à leur égard. Une partie considérable de ses récréations était employée à nourrir la piété naissante des amis confiés à ses soins, et à les soutenir dans l'accomplissement de leurs devoirs; ainsi exerçait-il parmi eux une sorte d'apostolat. Tous les yeux se fixèrent sur lui : il fut élu préfet de la congrégation , et sa ferveur, qui parut alors croître sensiblement, fit voir combien il était digne de ce choix. Il disait souvent que la sainte Vierge, en le plaçant à la tète de ses enfants chéris, lui avait imposé l'obligation de leur servir à tous de guide et de modèle.
Son zèle ne se bornait point aux membres de la congrégation, il s'étendait à tous ses condisciples. Quand l'occasion s'en présentait, il leur parlait volontiers des dangers du monde et du bonheur de ceux que Dieu appelle à un genre de vie plus sûr et plus parfait. Ses entretiens ont déterminé ou afffermi plus d'une vocation
incertaine ou chancelante parmi les jeunes élèves du sanctuaire.
Se sentant lui-même appelé au service des autels et à l'exercice du saint ministère, il voulut en faire pour ainsi dire l'apprentissage en se livrant avec une ardeur infatigable aux œuvres de charité. Un certain nombre d'élèves du petit séminaire habitaient une maison assez éloignée de la principale : Félix se chargea d'aller tous les matins, et, quand il le fallait, avant le jour, leur faire la méditation; quelque temps qu'il fit, il n'y manquait pas. Les jours de congé, il accompagnait ceux des prêtres de la maison qui allaient, selon l'usage, visiter les hôpitaux, les prisons, les familles indigentes. Tantôt au chevet du malade, tantôt dans la cabane du pauvre, ou dans le cachot du malfaiteur, on le voyait acheter par les aumônes dont il était distributeur, ou par des services pénibles à la nature, le droit de s'en faire écouter. Une fois maître de leur oreille, il savait leur parler de la religion et des devoirs qu'elle impose, de Jésus- Christ et de ses souffrances, des peines et des récompenses de la vie future; exhorter à la résignation ceux que Dieu éprouvait par des douleurs aiguës, suggérer les actes préparatoires de la mort à ceux qui étaient sur le point de faire le voyage de l'éternité. Dans la belle saison, lorsque les élèves passaient la journée à la campagne, muni d'une autorisation spéciale, il se séparait du reste de ses condisciples, et avec quelques compagnons choisis, il visitait les hameaux voisins, pénétrant dans les chaumières, entretenant des vérités du salut les pauvres qu'il y trouvait, et les exhortant à une vie chrétienne avec un zèle qu'on eût admiré dans un ministre de Jésus-Christ. Notre-Seigneur ne laissa pas les travaux de Félix sans bénédiction : plusieurs âmes éloignées de Dieu ou par l'erreur, ou par une longue habitude du péché, lui durent les premières pensées d'une conversion solide.
Cependant le terme de ses études arriva : après avoir passé près de cinq ans à Saint-Acheul, il lui fallut s'en
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éloigner et se préparer à suivre une autre carrière. Deux chemins s'ouvraient devant lui : d'un côté, celui du monde, de l'autre, celui de la vie religieuse. Son choix fut bientôt fait, ou plutôt il l'était depuis longtemps; Félix n'eut besoin que d'un dernier acte de courage pour exécuter une résolution prise avec maturité, et soutenue pendant plusieurs années avec une constance rare à son âge et dans sa position. Il triompha des obstacles qui semblaient devoir l'arrêter, et tous les liens qui le retenaient dans le siècle furent brisés à la fois par le consentement que ses religieux parents donnèrent à sa vocation, après l'avoir éprouvée pendant les quatre mois qu'il passa auprès d'eux à Toulouse.
Félix, au comble de ses vœux, vint à Paris se présenter aux supérieurs de la Compagnie de Jééus, et fut admis dans le noviciat de Montrouge, où il devait achever de se former à la science des saints. 11 y demeura quatorze mois, dans la pratique plus parfaite encore qu'auparavant de toutes les vertus propres au saint état qu'il se proposait d'embrasser. Les détails ou nous pourrions entrer ne seraient guère qu'une répétition de ce que nous avons déjà dit. Il suffira de remarquer que ce fut au milieu des œuvres de piété, de charité, de zèle <. t d'obéissance, auxquelles il se livrait sans réserve, que se fit sentir la première atteinte de la maladie de poitrine qui l"a enlevé.
Le mal se déclara au mois de septembre 182i, par une fièvre assez forte, sans qu'il parût toutefois aucun symptôme alarmant pour l'avenir. En effet, la vigueur apparente de son tempérament, et l'extérieur d'une santé robuste , rassuraient ses confrères et les médécins eux-mêmes. Lui seul parut s'attendre à quelque chose de plus sérieux qu'une simple indisposition. Mais on ne le crut pas; tous ceux qui l'entendirent ne regardèrent ces pressentiments que comme les vaines agitations d'un esprit troublé. Félix n'avait jamais été plus tranquille et plus maître de lui-même. Il se disposa de loin à la mort par un redoublement de piété, mais surtout
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]>ar la pratique d'une entière conformité à la volonté divine. Jamais on ne l'entendit témoigner ni empressement ni répugnance pour quoi que ce fût. Ses réponses ordinaires étaient : « Comme vous voudrez. » Un jour, il priait qu'on lui lût pendant son repas la mort de saint Louis deGonzngue. L'infirmier fut d'avis qu'on différât. « Pourquoi ? » reprit le malade. Cette parole lui était échappée; il s'en aperçut aussitôt, et sans laisser à l'infirmier le temps de s'expliquer, il ajouta : « Non, point pendant mon repas. »
Dans tout le cours de sa maladie, il n'eut, pour ainsi dire, à la bouche que ces mots, qui semblaient gravés dans son cœur : « La sainte volonté de Dieu. » Essayaiton de donner à son corps une situation moins incommoda, « Laissez, disait-il avec une douceur angélique; « Dieu sait bien ce qu'd me faut. » Lui demandait-on ce qu'il pensait de son état, il répondait que tout lui était égal, pourvu que la volonté de Dieu s'accomplit. Lui parlait-on des prières et des neuvaines que l'on faisait pour sa guérison, il répondait encore : « La volonté de « Dieu soit faite. »
Sa résignation néanmoins ne l'empêcha ni de s'unir avec ferveur à ces prières et à ces neuvaines, ni de recourir au pouvoir du prince de Hohenlohe, ni même de désirer la vie. C'est qu'il ne la désirait que pour la consacrer au service de Dieu, que pour la consumer dans les travaux de l'apostolat. Voilà pourquoi il s'en détacha si aisément lorsqu'à la fin de la neuvaine prescrite parle prince thaumaturge il reconnut que la grâce sollicitée n'était point accordée; il en conclut aussitôt que la sainte volonté de Dieu était qu'il quittât la vie, et, sans hésiter, il lui en fit le sacrifice.
Depuis ce moment, il ne sembla plus sortir de la sainte indifférence à laquelle il s'était voué que par le désir qu'il exprimait sans cesse de recevoir Notre-Seigneur. Dans les derniers temps de sa vie surtout, c'était une faim insatiable de ce divin Sacrement. Un de ses confrères lui représenta que des communions si fré-
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quentes le fatigueraient peut-être. «Quoi! répondit-il, « la sainte communion me fatiguer! elle est le seul sou- « lagement à mes maux. »
Un frère qu'il avait à Paris étant venu le visiter, Félix, après l'avoir exhorté à mener dans le siècle une vie chrétienne, a Si tu savais, continua-t-il, quelle consola- « tion cela donne au lit de mort! » Puis, lui rappelant le souvenir d'un jeune homme, leur ami commun, que les remords d'une conscience coupable avaient cruellement agité dans ses derniers moments, il ajouta : « Quand il était à ma place, t'a-t-il paru aussi content « que moi? »
Une des personnes qui l'assistaient, le voyant si résigné, si content de devenir ce qu'il plairait à Dieu, ne put s'empêcher de le féliciter de ses heureuses dispositions. « Il y a des grâces pour mourir, » répondit Félix. Ensuite, comme s'il eût voulu lui laisser le secret des vertus qu'il avait pratiquées, il ajouta : « Si je puis vous « donner un conseil utile, c'est de méditer habituellece ment sur la sainte humanité de Jésus-Christ. »
Deux jours après, un autre de ses amis lui ayant demandé un moyen prompt et sûr d'arriver à la perfection : « Tâchez, lui dit le malade, d'imiter autant que possible « la sainte humanité de Jésus-Christ pour l'intérieur et « pour l'extérieur. »
Ces sentiments étaient le fruit de la lecture habituelle qu'il faisait de l'ouvrage du P. Sainl-Jure, sur la Connaissance et l'Amour de Aotre-Seigneur Jésus Christ. C'était là qu'il puisait la nourriture dont son âme était affamée : aussi ne voulait-il entendre parler que de ce divin Sauveur et de son amour. Tout autre discours lui était ennuyeux. Un jour qu'on s'était entretenu devant lui de choses profanes, il dit à une personne qui lui tenait souvent compagnie : « Ah! que ces conversations-là m'en- « nuient. Faites en sorte, je vous prie, que je sois délivré « du tourment de les entendre. »
Dix jours avant sa mort, son frère vint lui rendre une seconde visite, accompagné d'un jeune médecin. Celui-
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ci vou'ul lui donner l'espoir de sa guéiison. Mais Félix, d'une voix assurée et avec un calme qu'on ne saurait peindre, repartit : « Non, je vais au ciel; dans quelques «jours, vous verrez ce qui en sera. — Mais enfin, re- « prit le médecin, si j'étais à votre place, j'aurais bon « espoir. — Mon espoir est dans la sainte volonté de « Dieu. — Vous seriez avec vos parents, vous obtiendriez « une place.... — Nous sommes sur la terre pour con- « naître, aimer Dieu et faire notre salut. — Mais Dieu nous « destine bien à faire quelque chose en ce monde. — A «faire notre salut; et si le reste est incompatible avec « notre salut, il faut y renoncer. — Mais, avec tout cela, « onfpeut souhaiter de vivre. — Je ne souhaite que la « sainte volonté de Dieu. — Indépendamment de la vo- « lonté de Dieu, ne seriez-vous pas bien aise de vivre? « — La nature en serait bien aise; mais, avant tout, la « sainte volonté de Dieu et notre salut. »
Félix'ne disait rien aux autres qu'il ne se fût dit mille fois à lui-même. Pénétré de l'importance infinie du passage qui sépare le temps de l'éternité, il ne négligea rien de ce qui pouvait le prémunir contre les assauts queTenfer a coutume de livrer alors même aux âmes les plus pures. Yoici quelques recommandations qu'il avait pris soin de faire d'avance et de mettre par écrit, afin qu'elles ne fussent pas oubliées. On y reconnaît les vertus les plus propres aux mourants, une foi vive, une humilité profonde, une sage défiance de soi-même, une confiance sans bornes aux miséricordes divines et aux mérites des saints.
« Comme à la mort, dit-il, le démon redouble ses ef- « forts pour perdre une âme, et réveille des passions « que l'on croyait éteintes, je dois m 'attendre aux plus « violentes attaques de sa part : ne sachant ni quand, ni « où, ni dans quel état je me trouverai alors, j'écris ici « ce que je désire que l'on fasse pour moi. Je désire « donc que l'on jette de l'eau bénite sur ma tête pour calmer l'imagination, sur la poitrine, sur le cœur, sur tout mon corps, n'ayant rien en moi qui n'ait mal-
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«heureusement péché. Lorsqu'on me parlera, qu'on « m'excite toujours à la confiante, en appuyant beau- « coup sur la miséricorde de Dieu, qui est plus grande « que tous les péchés de ma vie. Si j'ai pu faire quelque « chose de bien aux yeux des hommes, qu'on ne s'en « serve pas pour m'encourager; je sais ce que j'ai à re- « douter de l'amour-propre. Que l'on prie bien la sainte « Vierge et les saints anges (j'étais des deux congréga- «tions); saint Félix de Noie et saint André, mes pa- « trons; saint Vincent de Paule, c'est le jour de sa fête « que j'ai eu le bonheur de faire ma première commu- « nion et que j'ai été confirmé. Que l'on examine si j'ai « toujours le saint scapulaire, etc. »
Ces saintes dispositions, qui étaient l'expression de ses dernières volontés et comme son testament, furent exécutées de point en point : on le sait des personnes mêmes qui l'ont assisté à sa mort.
Le i décembre au soir, le malade se trouvant plus mal et se sentant défaillir, demanda qu'il lui fût permis de recevoir encore une fois le saint viatique. Ses pieux désirs furent satisfaits; on le lui apporta vers minuit. Soutenu par cette nourriture divine, il parut s'élever audessus de lui-même, et retrouver assez de forces pour se répandre en sentiments d'amour, de reconnaissance, de conformité au bon plaisir de Dieu. On lui donna ensuite l'extrême-onction : il répondit à tout d'une voix ferme; il demanda hautement pardon des péchés de sa vie, produisant des actes de contrition h mesure que le prêtre lui faisait les onctions prescrites. On craignait pour le malade la fatigue d'une prière trop prolongée. Mais lui, avec l'ardeur d'un séraphin, ne cessa toute la nuit de s'élancer vers son Dieu par de vives aspirations, d'élever les yeux tantôt vers le ciel, tantôt vers le crucifix, de coller amoureusement ses lèvres sur les plaies du Sauveur, de prononcer les noms de Jésus et de Marie. 11 protestait à Notre-Seigneur qu'il s'estimait heureux de mourir, qu'il n'avait d'autre regret que de ne pouvoir lui offrir mille vies : il le suppliait de recevoir tous les
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battements de son cœur comme autant d'actes de charité. Au milieu de ces effusions que la piété lui inspirait-, la nature souffrait cruellement. Souvent la violence du mal lui arrachait des gémissements involontaires, et ces cris répétés: «Que je souffre! que je souffre! » Mais bientôt triomphant de ces douleurs, il les acceptait généreusement et les unissait à celles de Jésus-Christ. Une fois même il pria Dieu de les accroître, et s'écria : « Encore davantage, Seigneur! encore davantage! » Vers les quatre heures du matin, le bruit s'étant répandu dans la maison qu'il était entré dans son agonie, on accourut à l'infirmerie. Un des prêtres qui se trouvaient présents, pour mieux s'assurer des dispositions du malade, lui demanda s'il se conformait bien à la volonté divine. « Oui, mon père, de tout mon cœur. — Vous mourez content? — Oui, je meurs content. — N'avez-vous aucun regret? — Non, mon père, aucun. » Apercevant alors l'infirmier qui fondait en larmes, « Pourquoi pleurezvous? lui dit-il, je vais au ciel. » Quelque temps après, un de ceux qui étaient venus le visiter se retirait sans avoir pu proférer une parole; il le fît rappeler. « Quoi! « lui dit-il, ne me donnerez-vous pas aussi vos commis- « sions pour le ciel? » L'autre répondit : « Demandez à Dieu que je sois vite retiré de ce monde. »
Félix et un de ses amis étaient convenus ensemble depuis quelque temps que celui des deux qui verrait le premier Notre-Seigneur lui demanderait pour l'autre son amour. Peu d'heures avant sa mort, il dit à cet ami : « Je m'en vais à Notre-Seigneur. » Celui-ci répondit par ces mots : Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi, etc., et ajouta : « N'oubliez pas notre convention. — Oh! non, « reprit Félix, soyez tranquille, je m'en souviendrai. » Son ami a eu depuis des preuves certaines que Félix lui avait tenu parole.
Cependant le malade approchait du terme de son sacrifice; avant d'y arriver, il eut occasion de donner à ses confrères une grande leçon de fidélité à la règle. A onze heures trois quarts, la cloche sonna l'examen de cou-
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science, exercice usité dans toutes les communautés religieuses. A l'instant, on le vit soulever une main défaillante et essayer le signe de la croix. L'infirmier lui demanda pourquoi ce signe delà croix. « C'est, répondit- « il, qu'on sonne l'examen. — Mais, dans l'état où vous « êtes, voulez-vous faire l'examen? — Oui, répondit-il, a la règle n'en dispense pas les malades. »
Vers une heure après midi, il s'écria tout à coup : « Je n'y vois plus... » 11 allait poursuivre, la voix lui manqua. A ce cri, on court annoncer que Félix se meurt; bientôt l'infirmerie est pleine. On le trouva sans parole, mais en pleine connaissance, portant la joie mêlée sur son visage avec la pâleur de la mort, et un sourire céleste sur ses lèvres déjà glacées. Son confesseur lui donne une dernière absolution, et lui fait renouveler les actes des vertus théologales. Le malade baissait de plus en plus; il prononça une dernière fois les noms de Jésus, Marie, Joseph, et perdit connaissance. Alors on récita les prières des agonisants. Enfin le prêtre étant arrivé à ces mots : Intercédant pro eo omnes sancti et electi Dei, ut, vinculis carnis exutus, pervenire mereatur ad gloriam reçjni cœlestis 1 , cette âme prédestinée quitta son corps pour aller se réunir à Dieu.
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(M ARIl'S.)
Demie le 31 mars 182(>, à l'âge de 17 ans et demi.
Marins Olive, né à Marseille le 17 août 1808, regarda toujours comme une faveur d'être venu au monde dans l'octave de l'Assomption. Ses pieux parents lui donnè-
1 Que tous les saints et les élus de Dieu intereèdent pour lui, afin que, délivré des liens de la chair, il mérite d'arriver à la gloire du royaume céleste.
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mit au baptême le nom de .Marie; peu de jours âpre?, ils allèrent l'offrira la Reine du ciel dans la chapelle de NotrerDame de ta Garde, et y tirent célébrer à cette intention le saint sacrifice. La suite de la vie de Marius a prouvé combien cette offrande avait été agréable à Marie. Dès qu'il fut capable de montrer des inclinations, on aperçut en lui les commencements d'une dévotion tendre pour sa bonne mère: c'est de ce doux nom qu'il ne cessa de l'appeler depuis l'instant où il commença à balbutier. Une statue, une image de Marie semblait avoir pour lui la vertu de l'aimant; du plus loin qu'il l'apercevait, « Voilà, s'écriait-il, voilà ma bonne mère. » A peine âgé de trois ans, il fut revêtu du saint scapulaire, avec lequel il eut le bonheur de mourir. En attendant qu'il pùt s'assujettir aux légères pratiques qu'impose cette dévotion, une personne s'en acquitta pour lui. Chaque jour, on apercevait en Marius le fruit des leçons intérieures que lui donnait l'Esprit saint. Déjà son jeune cœur était plein de compassion pour les pauvres; aussitôt qu'il les apercevait, il courait demander à ses parents quelques pièces de monnaie pour les distribuer lui-même. Celte compassion pour les malheureux ne fit que croître avec le temps. Quand il eut de l'argent à sa disposition, sa règle fut de leur donner à tous, sans exception, jusqu'à ce que sa bourse fût. vide. On put encore, dès sa plus tendre enfance, remarquer quelle impression lui faisait la vue d'un ministre du Seigneur. II courait à lui en sautillant de joie, et prenait ses mains pour les baiser, ou se mettait à genoux pour recevoir sa bénédiction. Ainsi se passa le premier âge de Marius; ce fut pour lui véritablement l'âge de l'innocence, de la franchise, de la candeur, de la docilité et des autres vertus, préludes ordinaires d'une sainte vie.
Vers sa septième année, 'irreçut les" premières leçons de lecture et d'écriture, et à dix ans il était compté parmi les meilleurs écoliers de la sixième. Cependant l'immoralité^ régnait parmi ses condisciples; elle était presque générale : si elle ne l'atteignit pas, s'il se con-
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serva pur, on ne peut l'attribuer qu'à trois choses dont il ne se départit jamais, je veux dire la dévotion pour la sainte Vierge, la prudence dans le choix de ses amis et l'application qu'il mit au travail dans tout le cours de ses études. Ces heureuses qualités, en même temps qu'elles lui méritaient l'estime et l'affection de ses maîtres, attirèrent sur lui l'envie et la haine de ses rivaux; ceux-ci lui suscitèrent bien des tracasseries et des persécutions secrètes, qui, sans ébranler sa vertu, le mirent à l'abri d'un autre genre de tentations plus dangereuses, c'està-dire des séductions du vice. Marius trouva un autre préservatif dans un défaut qu'il avait lui-même, défaut jusqu'alors trop peu combattu; il était d'une gaieté quelquefois excessive; un rien lui apprêtait à rire. S'il voyait un élève bouder, il n'en fallait pas davantage pour le mettre en belle humeur : maio cette belle humeur était prise en mauvaise part; ses condisciples, déjà indisposés, attribuaient à la malice ce qui n'était en lui qu'irréflexion, légèreté, vivacité.
Les désagréments que Marius éprouvait dans cette maison, et plus encore les dangers que son innocence y courait, déterminèrent ses parents à l'en tirer pour le mettre au petit séminaire de Marseille, d'où ils le tirent passer à celui de Forcalquier avec son frère aîné.
La piété déjà solide du jeune Marius parut alors se trouver dans son élément naturel, et elle prit un accroissement sensible au milieu des bons exemples qu'il avait sous les yeux. La congrégation des Saints-Anges captiva surtout son cœur; il en demanda l'entrée avec empressement, et devint bientôt un des plus fervents congréganistes. Ce premier pas fit juger à ses supérieurs qu'on pouvait l'admettre aux catéchismes préparatoires de la première communion, quoiqu'il eût à peine onze ans. Sa joie fut grande, mais non pas stérile, parce qu'elle avait sa source dans la foi. Cette foi lui découvrit la nécessité de se disposer de loin à une action si importante, et de travailler tout de bon à vaincre le défaut dont nous avons parlé. Il le fit, aidé du secours de celle
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qu'il appelait sa bonne mère, et qu'il invoqua dès lors avec plus de ferveur et d'assiduité que jamais. Aussi cette époque de sa vie fut-elle pour lui ce qu'elle ne peut manquer d'être pour tous ceux qui unissent ta vigilance à la prière; et les fruits en furent durables, car depuis, les témoignages rendus par ses maîtres à ses parents devinrent une suite non interrompue d'éloges.
Après deux années passées à Forcalquier, il vint continuer ses études au petit séminaire de Saint-Louis d'Aix, nouvellement fondé. Précoce par ses talents comme par ses \ertus, il était en seconde à quatorze ans : dès lors aussi, après avoir subi toutes les épreuves usitées, il lui fut permis d'entrer dans la congrégation de la très-sainte Vierge; et l'on peut dire que si elle fut utile à Marins par les modèles de vertu qu'il y trouva, Marins ne lui fut pas moins utile par les exemples de piété qu'il y donna. Sa piété au reste n'avait rien qui le rendit plus sérieux ou plus grave qu'il ne convenait de l'être à son Age. Il savait comme les autres profiter des heures destinées aux récréations; et la paix du ectur dont il jouissait lui rendait plus agréables les jeux et autres exercices dont l'esprit a besoin pour se préparer à de nouveaux travaux. 11 en était de même des divertissements qu'amène le temps des vacances. Marius s'y livrait, mais avec modération et discernement, toujours attentif à fuir ceux qui auraient pu avoir quelque danger pour son innocence. Il avait un règlement qui fixait les heures réservées soit au travail, soit à la piété. Parmi les pratiques dont il s'acquittait chaque jour avec une inviolable fidélité, il faut compter le chapelet et le petit otlice de la sainte Vierge, sous la protection de laquelle il ne manqua jamais de mettre le mois de septembre; aussi échappa-t-il constamment aux pièges souvent tendus sous ses pas, et à la rentrée des classes on le trouva toujours ou égal ou supérieur à ce qu'il avait été avant les vacances. Ce fut dans ces heureuses dispositions que Marius suivit le cours de ses études, et termina sa rhétorique.
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Une conduite si bien soutenue fit naître aux supérieurs du petit séminaire la pensée de lui confier, l'année suivante, la régence de l'une des classes inférieures, la septième. Cette nouvelle fonction, qui le faisait passer de la condition de simple élève au rang- des maîtres, exigeait qu'il portât désormais l'habit clérical. Marins s'en revêtit un jour de fête de la sainte Vierge, et ce fut avec un contentement inexprimable : on en pourra juger par la lettre qu'il écrivit quelques jours après à sa mère. « Ma cbère maman, lui dit-il, il y a des choses qu'il est facile do sentir, mais qu'il n'est pas donné d'exprimer; telle fut celte joie douce et consolante que j'éprouvai le jour où pour la première fois je me vis revêtu de l'habit ecclésiastique. Que les joies du monde me parurent alors vaines et méprisables ! Il me semblait dans ce moment entendre Marie ma bonne mère me dire et me répéter : « 0 mon fils! souviens-toi toujours « que c'est dans les jours consacrés spécialement à mon a culte que tu reçus la vie; mais n'oublie pas non plus « que c'est encore dans un de ces jours qui m'appar- « tiennent que tu commences une seconde vie, qui doit « te conduire à la vie éternelle si tu te montres aussi a bon fils pour moi que je suis bonne mère pour toi. »
Il n'avait guère que seize ans, mais l'Esprit de Dieu suppléa au nombre des années; d'ailleurs il lut et relut l'excellent ouvrage intitulé : Les douze vertus d'un bon maître, et il s'en pénétra si bien qu'il mérita bientôt d'être cité comme un modèle de zèle et de ponctualité dans l'exercice de ses fonctions. Doux sans faiblesse et ferme sans rigueur, il obtint dès les premiers jours et conserva toute l'année le respect et l'atfeetion de ses élèves. On sera moins étonné d'un tel succès quand on saura que la beauté de son âme était relevée par l'extérieur le plus heureux. Un certain air de modestie et d'innocence répandu sur son visage frappait les personnes du dehors, et le faisait comparer par celles qui le voyaient de plus près à saint Louis de Gonzaguc et à saint Stanislas Kostka. En effet, il les avait pris pour pa-
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fions et pour modèles : il avait souvent à la bouche et toujours dans le cœur leurs maximes favorites : Non sum natus prœsentibus, sed futur is. — Quidquid œternum non est nihil est 1 ; et il en faisait la règle de toute sa conduite.
Cette maturité précoce donna lieu à bien des conjectures sur ce qu'il deviendrait un jour : plusieurs fois ses parents avaient essayé de le pénétrer et île lui dérober le secret de sa vocation. Mais Marius les renvoyait toujours à un âge plus avancé, ne voulant, disait-il, s'ouvrir là-dessus qu'après avoir clairement connu ce que Dieu attendait de lui. Depuis longtemps il nourrissait intérieurement la pensée et le désir de quitter le monde pour être tout à Dieu. Plein de cette idée, mais se tenant en garde contre la précipitation naturelle à son âge, il prit le loisir d'examiner et de consulter : il fit prier, il pria beaucoup lui-même, et vit son inclination croître avec les années. Vers la fin de ses études, et plus encore pendant son année de régence, il redoubla ses prières, il s'adressa particulièrement à Marie, et la supplia de lui obtenir ce qu'elle avait autrefois obtenu pour saint Louis de Gonzague, une pleine connaissance de sa vocation et la force de vaincre les obstacles qu'on y opposerait.
Enfin, assuré autant qu'on pouvait l'être de la volonté divine, il conjura la sainte Vierge de le confirmer dans sa résolution, et de lui envoyer dans l'octave de son Assomption quelqu'un de sa famille à qui il put s'ouvrir. C'était le jour de la fête qu'il faisait cette prière; avant la fin de l'octave elle fut exaucée. Sa mère, à qui il n'avait rien fait dire, arriva. Cette visite inattendue était, dans la situation où se trouvait Marius, une faveur signalée du ciel : aussi lui donna-t-elle le courage de dévoiler ce jour-là le secret de sa vocation. «Maman, « lui dit-il en l'abordant, c'est la sainte Vierge qui vous
1 .le ne suis pas ne pour les choses présentes, mais pour les futures. (Saint Stanislas K.). Tout ce qui n'est pas éternel n'est rien, (^ain Louis de G.).
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« amène ici pour que je vous apprenne... que je vous « apprenne enfin à quoi Dieu me destine. Il veut que je « renonce à tout pour me consacrer entièrement à lui. » Sa mère ne manqua pas de lui faire des représentations sur la délicatesse de sa santé, sur sa grande jeunesse, sur l'imprudence d'une résolution précipitée. «Maman, « répondit Ma ri us, j'ai prié, j'ai fait prier, j'ai consulté, « j'ai invoqué la sainte Vierge, et elle m'a exaucé : ainsi « c'est une chose faite; Dieu le veut, nous ne devons « pas résister à sa volonté. » Sa mère renvoya la décision au temps des vacances ; mais c'était pour préparer de nouveaux obstacles à sa résolution. Les épreuves qu'on lui fit subir étaient d'autant plus pénibles qu'elles venaient d'une famille chrétienne. « On ne pourra ja- « mais, lui disaient ses sœurs, se résoudre à te laisser « partir. — On s'y décidera, répondit Maiius; eh quoi! « s'il plaisait à Dieu d'enlever un de nous, ne faudrait- « il pas, bon gré mal gré, en faire le sacrifice? Si nos « parents me refusent leur consentement, je suivrai la « règle dans mon cœur; et si cela ne suffit pas à Notre- « Seigneur, j'irai la suivre dans le ciel. » Cette fermeté déconcerta toutes les oppositions; on se rendit à ses désirs, on lui permit de retourner au petit séminaire d'Aix pour y faire sa philosophie, et en même temps s'occuper de la surveillanee d'une partie des élèves.
Deux mois environ après la rentrée des classes la santé de Marius commença à se déranger; son courage ne lui permit pas d'y faire attention et d'en parler. Bientôt l'indisposition parut plus sérieuse : une toux fatigante s'y joignit, des pustules lui couvrirent les pieds et les mains. Ses parents, avertis de son état, vinrent le chercher, et le ramenèrent à Marseille quelques jours avant Noël. Les médecins ne tardèrent pas à reconnaître que le mal était un épuisement occasionné par un excès de travail et par une croissance trop rapide.
Pendant le cours de la maladie on adressa bien des prières au ciel pour son rétablissement, dans plusieurs communautés, et surtout au petit séminaire d'Aix, qu'il
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avait édifié durant quatre années. Au mois de janvier 1826 on célébra la béatification du vénérable serviteur de Dieu Alphonse Rodriguez, et, la solennité fut illustrée par plusieurs guérisons miraculeuses. On avait écrit d'avance à Marius, pour l'engager à venir ce jourlà solliciter la sienne; mais il était déjà si faillie que les médecins s'opposèrent au voyage d'Aix. Le malade se soumit sans résistance à leur arrêt. On continua cependant de prier pour lui; à diverses reprises on fit à son intention des neuvaines en l'honneur de Marie et de son serviteur le bienheureux Alphonse. Impatient d'être exaucés, plusieurs élèves se disaient entre eux : « Quoi! « nous avons obtenu des miracles pour les autres, et « nous n'en obtiendrions pas un pour lui! » Le ciel ne « l'accorda point; il destinait à Marins une fàvearbien plus précieuse, celle d'une sainte mort, d'une mort de prédestiné.
Jusqu'au dernier jour de sa vie il édifia tous ceux qui le virent par sa douceur, sa docilité, sa patience, sa piété. Il s'était fait deux règlements adaptés aux variations de la maladie; et, selon les circonstances, il observait l'un ou l'autre des deux avec une exactitude qui, en classant et variant ses occupations, ne laissait de place ni à l'arbitraire ni à l'oisiveté. Voici ce qu'il en écrivait à son frère : « Dieu soit béni! il ne m'a pas délaissé un seul instant; n'est ce pas le cas de le regarder, avec la très-sainte Vierge, comme la cause de ma joie? En effet comment pourrais-je passer sans ennui des journées toujours si longues à un malade si j'étais réduit au même état que tant de malheureux qui ne savent ce que c'est que servir Dieu? Chaque jour, d'après la situation où je me trouve, je choisis l'un de mes deux petits règlements. Suis-je fatigué, je me borne à un travail manuel; si je me sens plus fort, j'écris, je vois un peu de philosophie, je m'acquitte de mes autres exercices, de manière à ne laisser aucun vide dans la journée. Les petites promenades que je fais à heures fixes dans ma chambre, je tâche de les sanctifier en ré-
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citant mon chapelet ou en faisant mes lectures spirituelles. Par ce moyen point d'ennui, point de chagrin.»
11 s'était fait depuis plusieurs années une méthode particulière pour entendre avec plus de fruit la sainte messe; il la suivit jusqu'à la fin de ses jours, même quand il ne pouvait plus y assister. La voici en abrégé : « Avant la messe, m'y préparer par le sentiment de la présence de Dieu et de mon indignité. Jusqu'à l'Évangile, méditer la venue de Notre-Seigneur et sa vie cachée. A l'Évangile, écouter la prédication de Jésus- Christ, lui promettre de vivre et de mourir soumis à sa divine parole (t à l'enseignement de la sainte Eglise. Depuis l'offertoire, appliquer mon cœur aux mystères de la Passion et de la mort de Jésus-Christ, substantiellement représentés dans le saint sacrifice. Depuis le Pater, former des désirs ardents et mille fois répétés d'être à jamais uni à Notre-Seigneur. Enfin depuis la communion, le remercier de tous ses bienfaits, et spécialement de l'amour qu'il nous montre dans le sacrement de nos autels; le prier pour mes parents, pour mes amis, pour toute l'Église; enfin recevoir avec une humble confiance la bénédiction qu'il me donne par le ministère du prêtre. »
Cependant Marius avançait insensiblement vers sa fin. Sans savoir qu'd en fût si proche, il ne s'oubliait pas lui-même. La nuit du mardi de Pâques il ne voulut rien prendre, afin d'aller le lendemain faire à l'église sa communion pascale. Il habitait alors la campagne, et l'église n'était pas éloignée. Il y fut conduit, toujours soutenu, car sa faiblesse était extrême. Après avoir rempli ce pieux devoir, il revint à la maison, et dit en chemin aux personnes qui l'accompagnaient : «Je suis bien, « tout à fait bien. » Il est à remarquer que ce mieux sensihle ne manquait jamais de se déclarer les jours de communion. Dans l'après-dinée on amena à la campagne un médecin étranger, qui, après l'avoir entretenu quelque temps, dit à son père en présence d'un grand nombre de personnes : « Je viens de voir un saint ; oui,
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« monsieur, dans votre fils vous avez un saint. » En même temps il lui fit entendre qu'il ne fallait plus compter sur sa guérison.
Marius passa la journée entière dans une grande joie, tout occupé de Jésus, qu'il possédait dans son cœur, et de Marie, sa bonne mère, et du B. Alphonse, à qui il avait une dévotion spéciale. Le matin du jeudi, veille de sa mort, il eut une suffocation qui lui ôta la parole. Le médecin survient et le trouve mieux. Marius se lève et déjeune. Étonné de son appétit, le médecin avertit en secret ses parents que ce n'était qu'un mieux trompeur, et leur conseille de le veiller la 'nuit suivante. Marius, qui ne sentait aucun mal, passa tranquille et recueilli cette dernière journée; il la termina même par la petite promenade indiquée dans son règlement. Enfin on l'aida à se déshabiller, tandis qu'il se plaignait que ce service allait le rendre paresseux. Pendant la nuit son sommeil fut souvent interrompu par de pieux transports, Il ne cessait de dire : Gaudeamus, gaudeamus in gloria Dei Patins ; amen, amen, amen. Le lendemain matin on lui demanda comment il se trouvait. ((Très-bien, répondit- « il. — N'éprouvez-vous pas une suffocation? — Oui, et « même assez forte. » On lui appliqua aussitôt un sinapisme. Loin de diminuer, la suffocation redoubla. On courut chez le curé de la paroisse; il était à la ville. La Providence amena le supérieur du petit séminaire de Marseille avec quelques-uns des amis de Marius. Le malade les reconnut tous, et les salua d'un gracieux sourire. Le supérieur lui demanda ensuite s'il n'avait pas quelque peine de conscience, a Non, répondit-il, aucune « pour le moment. — Seriez-vous bien aise de recevoir «le saint viatique? — Oui, monsieur, j'en serais fort « content. » Mais le curé n'était pas de retour, et aucun des prêtres venus de Marseille n'osa prendre sur soi de remplir sans autorisation une fonction réservée au pasteur. Heureusement Marius avait communié deux jours auparavant. 11 put du moins recevoir une dernière absolution de son confesseur. Peu après il s'affaiblit sensible-
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ment, et Ton vit bien que son heure approchait. Il paraissait n'avoir plus qu'un souffle de vie; il n'y avait que les noms de Jésus ou de Marie qui pussent lui rendre du mouvement ; il ouvrait alors les yeux et semblait dire : « Bientôt, bientôt je vous verrai. » On reniai qua qu'il éprouvait parfois une espèce de frémissement ou de tremblement d'horreur, que l'on attribua à quelques tentations violentes : alors on lui disait de mettre sa confiance en Marie, et à l'instant le calme renaissait. Son confesseur, le voyant baisser de plus en plus, lui demanda s'il aimait bien le bon Dieu; à cette question le malade retrouva ou plutôt reçut une force surnaturelle, pour s'écrier d'un ton de voix qui fut entendu même hors de la chambre : « Oui, mon Dieu, je vous aime, et « de tout mon cœur. » Ce fut avec ce cri d'amour que sa bienheureuse âme rompit les liens qui l'attachaient à la terre, un vendredi 31 mars, dans l'octave de l'Annonciation de la sainte Vierge et de la résurrection de Jésus- Cbrist, à la fin d'une dernière neuvaine que les élèves du petit séminaire d'Aix faisaient pour lui en l'honneur du bienheureux Alphonse.
Après sa mort son visage parut d'une beauté ravissante; on ne pouvait se lasser de le considérer tt de lui baiser les pieds et les mains. Quoiqu'il fût à la campagne, un grand nombre d'habitants de la ville vinrent le voir. Il fallut lui couper les cheveux pour satisfaire tous ceux qui désiraient îivoir quelque chose qui lui eût appartenu. Presque personne ne voulut prier pour lui; on aimait mieux se recommander à ses prières : plusieurs, au lieu du De profundis, récitèrent le psaume Laudate, pueri, Dcminum. On présenta diverses épitaphes pour être gravées sur sa tombe; toutes avaient le mérite de le louer sans flatterie. Celle qu'envoya le supérieur du petit séminaire d'Aix fut préférée. La voici : Hic jucet Josephus Dcsiderius Marins Olive. Decessit die 31 martii 18V2G, il annos et 7 menses yiatus. Ràptvs est ne malitia mutaret iutellectmn ejus: placita enirn erat Ueo anima illius ; propter hoc properavit edneere Muni de medio i tiquitatum.
DE CÛOSEULLES.