DE COURSEULLES
(herman).
Décédé le 30 mai 1826, à l'âge de 11 ans.
Herman deCourseulles, né àBayeux, de parents nobles et chrétiens, fut envoyé fort jeune au petit séminaire de Sainl-Acheul. Les heureuses inclinations de son cœur le firent bientôt remarquer entre ses condisciples, et dans un âge si tendre encore on crut pouvoir l'admettre aux exercices qui précèdent la première communion. Herman s'y prépara avec un zèle qui fit d'abord disparaître en lui tous les défauts de l'enfance, et il porta à la Table sainte une ferveur que l'on peut bien appeler angélique. Aussi son âme fut-elle inondée de délices en participant au céleste banquet. Sa piété, loin de se ralentir ensuite, comme il n'arrive que trop souvent, parut s'accroître de plus en plus: elle lui mérita bientôt la double faveur d'être admis dans la congrégation des Saints-Anges, et de recevoir le saint habit de Marie, le scapulaire, qu'il se fit un devoir de porter jusqu'à son dernier jour.
Il ne s'en tenait pas à de simples pratiques de dévotion, souvent peu coûteuses pouf la nature; sa piété, aussi solide qu'éclairée, lui en inspirait d'autres qui étaient de véritables sacrifices. En voici un exemple , extrait d'un papier écrit de sa main, et trouvé après sa mort : « En union avec le chœur des anges, j'ai évité de «parler en classe et en étude... j'ai donné une partie « de mon dessert aux pauvres... j'ai assisté à la médita- « tion. »
Ce vertueux enfant était un sujet d'édification nonseulement pour ses condisciples, mais aussi pour ses maîtres eux-mêmes. Ils aimaient à le considérer tous les soirs, se tenant à genoux pendant quelque temps, les
DE C0CR5EULLES.
mains jointes, au pied de son lit. Dans cette posture respectueuse il adorait Notre-Seigneur, saluait la sainte Vierge, sa bonne mère, et lui donnait son cœur pour qu'elle l'offrit à son divin Fils. Les jours où il lui était permis de prendre un quart d'heure sur son sommeil pour l'employer au saint exercice de la méditation, il n'y manquait jamais : c'est par ce premier sacrifice qu'il se hâtait de consacrer à Dieu les prémices de la journée. Non content de l'avoir si bien commencée, il faisait de fréquentes visites à Noire-Seigneur, et puisait au pied des autels les grâces dont il avait besoin pour s'acquitter fidèlement de ses devoirs et pratiquer les vertus propres de son âge. Dans la prière il donnait l'exemple du re- •cueillement le plus profond. Enfin on a remarqué que depuis sa première communion il priait les yeux constamment baissés; chose véritablement étonnante dans un enfant de onze ans, et qu'il est plus facile, même aux personnes déjà mûres, d'admirer que d'imiter.
Tant de vertus lui avaient fait parcourir en peu d'années une longue carrière; et Dieu, dans sa miséricorde, ne tarda point à le couronner. Sa maladie fut pour lui une source de nouveaux mérites par la manière dont il la supporta. Après une fièvre scarlatine de quelques jours, qui, selon les apparences, avait suivi son cours ordinaire, il entra en convalescence. Tout semblait présager un prompt rétablissement. Huit ou dix jours s'étaient ainsi écoulés lorsqu'une légère enflure se manifesta à la partie supérieure du visage, à la poitrine et aux bras. Le médecin prescrivit les remèdes convenables, les précautions à prendre, et il ne fut point alarmé d'un accident qui est une suite ordinaire de la scarlatine. Le malade n'éprouvait aucune douleur sensible; le calme intérieur dont il jouissait, fruit d'une conscience pure, lui inspirait une douce gaieté. Chaque fois qu'on l'interrogeait sur son état, sa réponse était qu'il se trouvait bien, qu'il était content de faire ce que le bon Dieu voudrait.
Quatre jours après celte rechute, la fièvre, jusqu'alors
DE COUP.SEOLLES
peu forte quoique continue, augmenta sensiblement, et fut accompagnée d'une légère oppression de poitrine. Telle était la situation du malade le 29 mai au soir. Le mal devenait sérieux, mais il ne présentait encore aucun danger prochain. On put remarquer seulement que l'enfant s'affaiblissait ; aussi ne crut-on pas devoir différer de lui administrer les sacrements. Il fit sa confession, et le lendemain, dès six heures du matin, il reçut le saint viatique avec les sentiments qu'on pouvait attendre de sa piété. La matinée se passa en entretiens avec le Dieu qui venait de le visiter, et qui bientôt allait Tappeler à lui. Le malade connaissait son état mieux que les personnes qui l'assistaient; il leur disait souvent qu'il se sentait mourir, et il le répétait avec un calme et une résignation admirables. Vers dix heures du matin le danger se déclara tout à coup par une difficulté extraordinaire de respirer, qui amena des convulsions. On s'empressa de lui donner l'extrêmeonction. Peu après il entra dans l'agonie, qui fut courte, et il expira presque sans douleur vers une heure après midi.
Après sa mort les traits de son visage, altérés dans ses derniers moments, reprirent leur forme ordinaire; l'enflure disparut : on eût dit qu'il dormait paisiblement. On vit alors se renouveler tout ce qui avait eu lieu l'année précédente à la mort d'Edmond de Laage. Les condisciples d'Herman s'empressèrent d'environner le lit funèbre où il reposait, sans presque s'apercevoir qu'il eût rendu le dernier soupir, et sans éprouver cette impression de terreur que les enfants surtout ressentent si vivement quand ils ont sous les yeux le spectacle de la mort. Ils contemplaient avec dévotion cette figure aimable, qui avait conservé toute sa douceur et respirait je ne sais quoi d'angélique; ils en auguraient avec raison que c'était un signe du bonheur dont il était allé jouir. Plusieurs se disaient les uns aux autres en soupirant : « Oh! que je voudrais bien mourir ici comme de Cour- « seulles, après avoir fait comme lui une bonne confes-
d'ossev:lle.
« sion et une bonne communion! » Tout en effet semblait avoir contribué à rendre sa mort précieuse devant Dieu et digne d'envie; il mourait dans le mois de Marie, et revêtu des livrées de cette divine mère ; il mourait membre de la congrégation des Saints-Anges, et dans toute la ferveur de sa première communion, muni du saint viatique et de toutes les grâces du jubilé; il mourait enfin, comme tout nous porte à le croire, sans avoir jamais souillé l'innocence de son baptême par le péché mortel.
Ses condisciples se partagèrent avec empressement ses papiers et autres petits effets qu'ils purent se procurer; la vue de ces objets chéris devint pour eux un nouveau motif de conversion ou de persévérance dans le bien.
D'OSSEVILLE
(iIENIll).
Décédé le ^1 mai 1S2G, à l'âge tic 10 ans.
Ile rm a n de Courseulles n'était pas encore inhumé, que Saint-Acheul fit une nouvelle perte dans la personne du jeune Henri d'Osseville, si toutefois on peut donner le nom de perte à une mort qui nous assure un ami et un protecteur de plus dans le ciel. Fils unique, issu d'une des familles les plus religieuses de la Normandie, Henri d'Osseville, né à Caen, parut dès ses premières années comblé des dons les plus précieux de la nature et de la grâce. A peine fut-il capable d'intelligence, que la bonté de son cœur le fit aimer de tout ce qui l'environnait : on ne lui rendait jamais de service qu'il ne s'empressât d'en marquer sa reconnaissance. Tout ce qu'il disait de tendre, et avec une délicatesse bien au-dessus de son âge, à ceux qui lui avaient donné
D'OSSEYILLEi
le jour, remplirait des pages entières. Son affection n'était guère moins vive pour les autres membres de la famille avec lesquels il vivait habituellement, et qu'il ne voyait jamais partir pour un voyage sans répandre des larmes. Sa vertueuse mère, qui craignit avec raison que cette extrême sensibilité ne fit quelque jour le malheur de sa vie, s'attacha toujours à l'affaiblir et à la renfermer dans les bornes convenables.
Un naturel si heureux s'ouvrit de bonne heure et comme de lui-même aux choses de la religion. Voici un trait qui montrera quel intérêt il savait y prendre et de quels sacrifices il était déjà capable. 11 avait à peine six ans lorsqu'il entendit parler des dégâts causés à l'église cathédrale de Rouen par le tonnerre, qui venait d'en abattre la flèche. Cet événement le frappa beaucoup : pendant quelques jours il ne parla d'autre chose, il demanda sans cesse des détails, ajoutant avec la naïveté de son âge qu'il ne comprenait pas pourquoi le bon Dieu avait voulu brûler sa maison !. Peu de temps après, le curé de la paroisse annonce en chaire qu'il va faire une quête pour les réparations de la cathédrale. « Après l'office (ici c'est la pieuse mère que nous laissons parler), je lui demande s'il ne donnera pas quelque chose, il me répond d'un ton triste et ferme, que non. Je lui dis qu'il est bien libre, mais que cette église étant dédiée à la sainte Vierge, s'il ne lui témoigne pas plus d'affection , elle, de son côté, ne lui portera plus d'intérêt. A ce mot il se retira dans un coin pour pleurer; niais bientôt se rapprochant de moi, il me dit qu'il est pourtant bien affligé, qu'il n'a qu'une seule pièce, et que s'il la donne il ne lui restera plus rien. Cette pièce était de vingt francs. Je lui propose alors de lui en donner la monnaie; et lorsqu'il tint dans sa main les quatre pièces de cinq francs, il me dit qu'il en donne trois. Je lui re-
1 Si Dieu avait voulu brûler sa maison, elle l'eût été. On sait que pour punir les sacrilèges qui profanaient le temple de Jérusalem, il Je brûla deux fois et le renversa de fond en comble. C'était pourtant le seul temple, la seule maison qu'il eût dans l'univers.
d'osseyille.
présente que la sainte Vierge n'en demande pas tant, et qu'une pièce sera suffisante. Il la donne, et, tout rayonnant de joie : « Que je suis heureux! s'écrie-t-il, il me « reste encore quelque chose, et la sainte Vierge me « prend sous sa protection. » Il semhle qu'il prophétitisait ; car le jour où il nous a été enlevé (le 31 mai), m'avait déjà bien frappée, en me rappelant le prix qu'il attachait au petit livre intitulé : Mois de Marie, et les instances qu'il avait faites pour l'avoir.
« Je ne dois pas non plus passer sous silence le bonheur qu'il trouvait à donner aux pauvres, et son empressement à ouvrir son petit trésor quand il entendait parler de quelque bonne œuvre particulière... 11 était d'une candeur parfaite; jamais je n'ai eu un mensonge à lui reprocher. Si on lui donnait une louange qu'il crût ne pas mériter, il était le premier à le dire. Quoique étourdi et parfois inappliqué dans sa première enfance, les maîtres qui l'instruisaient ne pouvaient que l'affectionner, parce qu'il leur disait souvent les choses les plus aimables. » Ainsi s'exprime la mère de cet enfant de bénédiction.
Tel qu'il avait été dans la maison paternelle, tel nous l'avons vu depuis son entrée à Saint-Acheul jusqu'à sa mort. Une de ses premières attentions fut de mériter l'estime et l'amitié de ses nouveaux maîtres. Il éprouvait la satisfaction la plus vive lorsqu'il avait obtenu quelqu'une de ces petites charges qu'il est d'usage ici de confier aux élèves, et il la témoignait surtout par son zèle et son exactitude à les remplir. Tout charmait en lui, sa douceur, sa docilité, son honnêteté, mais principalement ses heureuses dispositions à la piété. Quoiqu'un des plus jeunes de nos enfants, il fut constamment un des plus réguliers : la pureté de son cœur semblait se peindre sur son visage, et l'on peut assurer sans crainte que jamais elle ne fut souillée par le péché mortel.
Son meilleur ami était, j'ose le dire, Notre-Seigneur. Souvent on l'a vu, au milieu d'une récréation abandonner ses jeux pour aller le visiter : il le faisait même à l'heure du déjeuner, c'est-à-dire quelques instants après
d'ossbville.
avoir entendu la sainte messe, et cette heure lui paraissait d'autant plus favorable qu'ordinairement il s'y trouvait seul. Jamais il ne manquait à s'y rendre au sortir des repas et des classes. Un jour qu'il s'était laissé aller à un mouvement de légèreté, son professeur, qui le remarqua, lui en fit une petite réprimande. 11 en pleurait encore après la classe; cependant il ne voulut point manquer sa visite; arrivé à la porte de la chapelle, il essuya ses yeux, et entra avec l'air de joie et de sérénité qui lui était naturel. Comme c'était surtout l'amour qui l'attirait, non content de se tenir en présence de Jésus- Christ, il s'en approchait autant qu'il lui était possible, il s'avançait jusqu'aux degrés du sanctuaire, et là, pénétré de la foi la plus vive, il épanchait son âme dans le ^œur de Jésus, qui était le principal objet de son amour. Les personnes qui l'ont le mieux connu ne savent ce qu'elles doivent le plus admirer, ou de l'empressement qu'il mit à demander d'être inscrit sur la liste des adorateurs de ce divin Cœur, ou de la joie qu'il témoigna de l'avoir obtenu, ou de son exactitude à s'acquitter d?s exercices de piété propres à nourrir cette dévotion.
Une pratique établie à Saint-Acheul et due tout entière à la charité des élèves, c'était le soin de contribuer au soulagement des pauvres familles d'Amiens, par des secours réguliers et assurés. Pour y parvenir, ils mettaient une partie de leur desîert en réserve; de plus, ils faisaient entre eux des quêtes hebdomadaires. Aux jours fixés, les fruits de l'argent étaient portés à domicile par les députés de chaque classe, accompagnés de leurs professeurs. Ce fut la classe de huitième qui eut la première pensée de cette bonne œuvre, que toutes les autres adoptèrent depuis. Henri fut un des chefs de la pieuse entreprise; il ne le céda à aucun de ses condisciples en zèle ou en libéralité, et il ne manqua jamais à aucun des appels faits à la charité en faveur des membres souffrants de Jésus-Christ.
Marie était après Jésus le premier objet de son amour et de sa confiance; il n'y avait rien qu'il ne fit pour