D'OSSE VILLE
1 il
l'honorer. S'agissait-il de contribuer à quelque dépense pour l'ornement de sa statue, il se présentait toujours le premier. De plus en plus généreux à mesure qu'il avançait en âge, il aurait donné tout ce qu'il possédait, si l'on n'eût mis des bornes à l'activité de son zèle. La simplicité avec laquelle il recourait à Marie dans ses besoins n'est pas moins remarquable : s'il rencontrait dans ses devoirs de classe quelque passage qui lui parût difficile, il se recueillait, faisait le signe de la croix, et récitait un Are Maria. Quelqu'un lui demandait ce qu'il faisait en se mettant au lit : « Je remets mon « âme au bon Dieu, dit-il, et après cela je dis mon « chapelet jusqu'à ce que je m'endorme. » Son pupitre était comme un petit oratoire dont l'image de Marie formait le sanctuaire. Il avait le livre intitulé : Mois de Marie , et il le lisait souvent. Ce fut sans doute pour récompenser cetle dévotion que la très-sainte Vterge l'appela au ciel à la fin du mois qui lui est consacré.
Henri donna bien d'autres preuves encore de son zèle pour les pratiques de la religion. Dans ses premières années, ses parents, qui voulaient lui donner à comprendre quel prix il devait attacher à la réception des sacrements, avaient jugé à propos de ne pas lui permettre de s'approcher sitôt du tribunal de la pénitence, lui faisant envisager la confession de ses fautes comme une récompense qu'on ne lui accorderait que quand il serait bien sage. Peu de temps après son entrée à Saint- Acheul, il obtint cette grâce, et n'eut rien de plus pressé que de leur écrire qu'il était bien sage puisqu'on lui avait permis de se confesser. Dès lors ce ne fut plus assez pour lui d'aller se présenter à son confesseur quand la règle en fait un devoir; il y allait beaucoup plus souvent, et nous fûmes toujours édifiés de la manière dont il s'y préparait.
Cet esprit de foi qu'il portait au sacrement de la réconciliation, il le faisait paraître également pour l'auguste sacrifice de la messe. 11 y assistait pénétré d'un profond respect et avec un recueillement admirable. Il
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d'osseyili.h.
faisait ses délices d'approcher alors de l'autel et d'y prêter son ministère. C'était pour jouir plus souvent de ce bonheur qu'il avait sollicité et obtenu de ses parents la permission d'avoir des babils d'enfant de chœur, et sous ce costume, aussi noble que religieux, sa modestie lui donnait un air véritablement angélique. 11 n'eût pas voulu, pour rien au monde, se priver une seule fois par sa faute d'entendre la messe. Le jour où se déclara la maladie dont il mourut, on l'envoya dès le matin à l'infirmerie ; il ne put se résoudre à y entrer qu'après avoir assisté au saint Sacrifice. Pendant sa convalescence, les médecins lui défendaient de sortir. «Mais, « leur disait-il, ne pourrais-jc pas aller à la messe?» Sur leur refus, il se retirait à l'écart, et se dédommageait de cette privation en récitant quelques prières. Telle était la dévotion d'Henri pour un sacrement qu'il n'avait pas encore reçu, et que sa mort prématurée ne lui permit pas de recevoir.
S'il aimait Dieu de tout son cœur et par-dessus toutes choses, il aimait aussi son prochain comme lui-même, et en quelque sorte plus que lui-même. En mille occasions, ses condisciples éprouvèrent combien il avait le cœur sensible et généreux. Il était toujours prêt à les obliger dans leurs nécessités. Plusieurs fois, on l'a vu acheter des objets dont il n'avait aucun besoin, pour avoir le plaisir de les donner à ceux qui en étaient dépourvus. S'il ne pouvait se les procurer : « C'est malheu- « reux, disait -il, je n'ai point d'argent. » Mais ce fut surtout envers les auteurs de ses jours qu'il fit constamment paraître une tendresse d'amour tout à fait extraordinaire. Souvent il parlait d'eux, sans cesse il priait pour eux. La pensée seule de recevoir une lettre qui lui apprît que sa mère était malade, suffisait pour lui faire venir les larmes aux yeux. Peu de temps avant sa dernière maladie, il dit à un de ises condisciples : « Je « voudrais bien mourir avant maman, parce que je ne « pourrais pas supporter la nouvelle de sa mort. »
Ses vœux furent exaucés. Il semble même que Dieu
d'CîSLVILLE.
ait voulu le disposer à une fin prochaine par les vifs pressentiments qu'il lui en donna, et que l'enfant manifesta en plusieurs rencontres. Un jour on avait prêché sur la mort (c'était environ quatre mois avant la sienne), et l'on avait dit que probablement quelqu'un de la maison mourrait cette année. A la récréation suivante, étant à jouer, il s'arrête tout à coup, et dit à un de ses condisciples qui était près de lui : « C'est de moi qu'on « a parlé ce matin. » A un autre qu'il regardait jouer, il dit : « Cède-moi ta place, je te prie ; tu auras plus de « temps que moi pour jouer. » Plusieurs fois on l'entendit répéter : « Je mourrai cette année. » Il alla plus loin, il avoua qu'il demandait à Dieu de l'appeler à lui avant les vacances. Un de ceux qui l'entendaient parler de la sorte s'efforça d'éloigner de lui la pensée d'une mort si prochaine. Henri persista à protester qu'il mourrait. Eh bien ! reprit l'autre, si tu meurs, que me donneras-tu pour souvenir? « Ce que tu pourras avoir, » répondit Henri. Enfin un enfant de son âge et de sa classe ayant été rappelé comme par miracle des portes du tombeau : a Puisque Philéas n'est pas mort, dit-il, « c'est moi qui mourrai pour lui. »
Celte dernière parole ne précéda que de peu de jours celui où il nous fut enlevé. Il avait eu, comme Herman de Courseulles et plusieurs autres, la fièvre scarlatine, et il était en pleine convalescence, lorsque, le 30 mai, jour où son condisciple venait d'expirer, il éprouva un malaise qui fut le pï élude d'un accident auquel on était loin de s'attendre. Le soir, s'étant couché et endormi comme à l'ordinaire, il fut tout à coup réveillé, un peu avant minuit, par une douleur violente qui lui ôta presque subitement la parole et la connaissance : on ne put lui donner que l'absolution et l'extrême-onction. Ses souffrances paraissent avoir été bien cruelles, si l'on en juge par les cris aigus et inarticulés qu'il ne cessa df pousser jusqu'au dernier soupir. Il fut impossible de h soulager, et il expira entre nos bras, vers deux beures et demie du matin, le 31, dernier jour du mois de Marie.
I)'ûiSLVlLLE.
Il serait difficile de peindre l'impression douloureuse que fit sur tous les cœurs celte mort inopinée qui suivait de si près celle d'Herman : deux de nos plus jeunes et de nos plus vertueux enfants, enlevés à la fois, et néanmoins avec des circonstances si différentes, l'un mourant en paix et muni de tous les secours de la religion, l'autre frappé tout à coup et transporté au tribunal de Dieu sans autre préparation que l'innocence de sa vie; ces deux corps inanimés, exposés près l'un de l'autre, sous les yeux de leurs condisciples, de leurs amis; quel spectacle et quelle leçon ! C'était une grâce extraordinaire, elle ne fut pas perdue ; plusieurs, dont la conscience n'était pas tranquille, se confessèrent avec larmes ce jour-là même, qui devint pour eux un jour de salut, et tous éprouvèrent le désir de prendre désormais pour modèles des enfants qui semblaient n'avoir vécu au milieu d'eux que pour leur apprendre à se tenir toujours prêts à mourir.
Henri d'Osseville fut inhumé à côté d'Edmond de Courseulles, comme celui-ci l'avait été à côté d'Edmond de Laage, décédé dans le même mois l'année précédente. Sans doute la très-sainte Vierge avait voulu honorer le mois qui lui est spécialement consacré en le choisissant pour offrir ces pieux enfants à son divin Fils. Tout aussi nous porte à croire qu'ils se relèveront ensemble, heureux et glorieux, au grand jour de la résurrection générale, et qu'ils iront de compagnie se mêler aux chœurs des anges, dont ils ont si bien imité la ferveur et la pureté pendant leur vie mortelle.
CAUCÛXXE1L.
CARBONNEIL
(auguste).
DJcévlé le 1" r.o.'it 1S2G, à l'àje de 17 ans.
Auguste Carbonneil, né en Russie, fut envoyé en France pour y achever son éducation. A peine arrivé au ternie de son voyage, il sut, par un esprit de foi, s'élever au-dessus de la crainte qu'un étranger, et surtout un jeune homme, peut naturellement avoir de dévoiler les secrets de sa conscience à un inconnu; il se confessa et reçut la sainte communion dans la principale église d'Amiens. Immédiatement après avoir satisfait sa piété, il se rendit au petit séminaire de Saint- Acheul , où les heureuses qualités de son cœur ne tardèrent pas à le faire connaître et chérir.
La douceur était chez lui la veriu dominante; elle faisait comme le fond de son caractère. Plein de condescendance pour les autres, il aimait à rendre service; il évitait avec soin les moindres différends; chargé de certaines fonctions qui pouvaient occasionner des démêlés, il eut toujours le secret d'en remplir les devoirs sans mécontenter ses condisciples. De cette douceur naissait en lui une tendre compassion qui s'étendait à tous les genres de misères; pour soulager les pauvres, il prenait souvent sur l'argent destiné à ses menus plaisirs ; plus d'une fois, il lui arriva de donner tout ce qu'il avait, sans rien réserver pour ses propres besoins. D'une docilité parfaite à l'égard de ses* maîtres, il ne savait que se soumettre en toute chose à leur volonté, et jamais on ne l'entendit murmurer ou se plaindra d'aucune de leurs dispositions. Faible dans sa classe, il supporta courageusement les ennuis et les répugnances que devait lui causer un travail aussi pénible qu'infructueux; tant de constance prouvait assez que c'était
CAREOXXEIL.
un motif surnaturel qui le guidait dans ses études. Il portait au cou un petit médaillon qu'il avait reçu du préfet des classes chez les dominicains en Russie, comme un témoignage et une récompense de son application.
Dès qu'il sut qu'il y avait à Saint-Acheul une congrégation des Saints-Anges, établie pour les élèves des classes inférieures, il sollicita la faveur d'y entrer. Sa conduite était des plus régulières et des plus édifiantes ; aussi fut-il reçu comme approbaniste, un mois environ après son arrivée. Il fit dans cette circonstance des réflexions si justes et si pieuses sur le bonheur qu'il goûtait, que le directeur de la congrégation jugea dès lors qu'il en serait un des plus fervents associés. Cependant on lui confia une charge qui mit sa vertu à l'épreuve. Cet emploi nuisit un peu, pendant six semaines environ, à la ferveur de sa dévotion, et ralentit le zèle qu'il avait d'abord montré pour sa chère congrégation (c'est ainsi qu'il l'appelait). Mais le Seigneur ne permit ce petit refroidissement de piété que pour le bien spirituel de ce cher enfant. Vers la mi-novembre 1825, époque d'une des fêtes de la congrégation des Saints-Anges, il espérait y obtenir le titre d'associé. Son attente était d'autant plus mal fondée qu'il n'avait fait presque aucune des démarches usitées pour mériter cette nouvelle grâce. Il ne fut pas admis. Cet échec lui ouvrit les yeux; il s'aperçut alors qu'insensiblement il avait perdu de sa première ardeur; il s'en humilia devant Dieu, et prit la résolution de tant faire, comme il le disait lui-même, qu'il obligerait la congrégation à lui ouvrir enfin ses portes. Dès ce moment, il marcha d'un pas ferme dans le chemin de la vertu , et se rendit bientôt digne de la faveur qu'il sollicitait. En prononçant la formule, il fondit en larmes jusqu'à être obligé de s'arrêter plusieurs fois, ce qui fut un granC sujet d'édification pour tous les. assistants.
A peine était-il associé à la congrégation des Saints- Anges qu'il ressentit les pre. mères atteintes de la ma-
CARBONNEIL.
ladie dont il mourut. Cette maladie, qui devait le perfectionner et le mûrir pour le ciel , se déclara par un catarrhe opiniâtre. Quoiqu'elle n'offrît aucun symptôme fâcheux, dès lors cependant deux pensées ne cessèrent de l'occuper : l'une, qu'il n'en reviendrait pas; l'autre, que du moins aucun remède humain ne le guérirait, et que s'il recouvrait la santé, il en serait redevable à une grâce spéciale de Dieu, par conséquent aux prières que l'on ferait pour lui. Un billet écrit de sa main en fait foi; en voici le commencement : « Je ne sais quel pressentiment j'ai que je vais bientôt mourir, etc. » Ses condisciples, qui l'aimaient beaucoup, firent à son intention bien des prières, dont ils s'acquittèrent avec une ferveur égale à l'affection qu'ils lui portaient. Tous les jouis, ils voulaient avoir des nouvelles de son état, et s'assurer ainsi en quelque sorte de ce que le ciel daignerait accorder à leurs instances. Lorsque Carbonneil sut qu'on priait pour lui, il fit paraître une grande satisfaction. « Ce sont des prières qu'il me faut, disait-il, « ne vous lassez pas de prier pour moi. » Il s'unit avec une foi vive et une ferme espérance aux trois neuvaines que les élèves de sa classe firent successivement pour sa guérison.
Dieu avait d'autres desseins; le mal prit un caractère alarmant, et la pulmonie se déclara. Pendant cette longue maladie, Carbonneil communia souvent, et la sainte communion lui donna l'esprit de patience et de force nécessaire dans le triste état où le mal l'avait réduit ; aussi ne l'entendit-on jamais s'en plaindre. Quelqu'un ayant paru craindre qu'il n'exagérât ses souffrances, ce soupçon l'attrista d'abord sensiblement. Mais bientôt, se reprochant sa faiblesse, il puisa dans la religion assez de courage pour supporter cette épreuve si pénible pou; un jeune homme plein de franchise et atteint d'un ma! qui porte naturellement à la mélancolie.
J a piété qui soutenait sa patience ne se démentit pas un seul instant. Chaque fois que le directeur ou quelqi 'un des membres de la congrégation des Saints-Anges
CARBONNEIL.
allait à l'infirmerie, il ne manquait pas de se recommander à lui pour obtenir de passer du degré d'associé à celui de congréganiste. Ce désir l'occupait tellement qu'il le témoignait à tous ceux qui venaient le visiter. On eut égard à ses instances, et la réception eut lieu le jour de Pâques. Il avait espéré pouvoir aller jusqu'à la chapelle de la congrégation; mais il ne put quitter son lit, de sorte qu'on fut obligé de faire la cérémonie dans l'infirmerie. Le directeur de la congrégation lui ayant demandé quels étaient ses sentiments touchant la grâce que le Seigneur venait de lui accorder : «Maintenant, « mon père, répondit-il, je puis mourir, les saints anges « auront soin de moi. » L'heure du sacrifice était encore éloignée ; la victime se consumait lentement. Un jour qu'il se trouvait moins mal qu'à l'ordinaire, il alla jusqu'à la chapelle des Saints-Anges : ce fut la dernière fois qu'il parut au milieu de ses confrères réunis. Le directeur le voyant dans l'assemblée ne put contenir sa joie, il lui adressa quelques mots d'encouragement, et, le serrant entre ses bras, il lui fit promettre d'offrir à Dieu quelques-unes de ses douleurs pour tous les congréganistes. Carbonneil le promit, mais avec une expression de foi et de charité si vive et si attendrissante qu'ils se sentirent tous plus vivement pénétrés que jamais du bonheur qu'il y a de vivre dans une religion qui sanctifie les larmes et divinise les souffrances.
Cependant la maladie devenait de jour en jour plus inquiétante. Carbonneil dépérissait à vue d'œil, et plusieurs accidents fâcheux présageaient une fin prochaine lorsqu'il apprit l'arrivée de M. le duc de Rohan et le sujet de son voyage : il revenait de Rome, et apportait le corps de sainte Martine, qu'il avait obtenu de l'infant Louis de Bourbon, duc de Lucques, pour l'église de Saint- Acheul. Le dimanche 23 juin, jour où devait se faire la translation solennelle de ces précieuses reliques, Carbonneil se confessa le matin; à midi il fit un vœu à la sainte, et pria un de ses condisciples de l'écrire. A cinq heures, il fit appeler l'infirmier : « Je guérirai aujour-
CARBONNEIL.
d'hui, lui dit-il, permettez-moi d'aller à l'église.. » L'infirmier, frappé du ton d'assurance avec lequel il parlait, le lui permit. Carbonneil y passa un quart d'heure, priant avec ferveur et répétant sans cesse ces paroles : « Guérissez-moi, non pour moi , mais pour mes condisciples. » De retour, il dit à l'infirmier, en fondant en larmes: «Je guérirai... » Celui-ci, craignant de le voir retomber dans une crise qu'il avait eue peu de temps auparavant, fit appeler son confesseur. Lorsque Carbonneil le vit : « Mon père, dit-il, je guérirai. » Dans ce moment, les élèves qui étaient à l'infirmerie demandaient à être placés dans un endroit d'où ils pussent voir la marche de la procession, a Et vous, Carbonneil, lui dit quelqu'un, où irez-vous? — Moi, répondit-il, j'irai à l'église. » En effet il y alla, et y resta une heure et demie en prière à genoux. Il rentra d'un pas ferme à l'infirmerie, lui qui depuis quelque temps ne pouvait marcher qu'à l'aide d'une personne ; il n'éprouvait plus aucune douleur de poitrine; la fièvre l'avait quitté, sa langue, jusqu'alors chargée, était parfaitement nette. Pendant près de quatre mois il avait souffert des insomnies continuelles; la nuit d'après la translation des reliques, il dormit cinq heures de suite : les jours suivants, avant de se coucher, il allait demander, avec une grande simplicité, le sommeil à la sainte martyre, et il dormait les nuits entières. Le lendemain de la cérémonie, le médecin de la maison voulut le voir : plus de fièvre, plus de toux, plus d'oppression de poitrine... Erappé du changement opéré dans son malade, il lui prend la main avec émotion : « Mon enfant, lui dit-il, voilà le prix de la foi. » Le samedi suivant, veille de l'octave de la translation, le confesseur de Carbonneil entendit les confessions fort avant dans la nuit. Au moment où il allait se retirer on l'avertit que Carbonneil l'attendait pour se réconcilier. 11 le trouva encore levé. « Quoi! lui dit-il, vous n'êtes pas couché ! — Non, mon père, répondit Carbonneil, je veux me confesser à genoux. » Le lendemain il communia à la chapelle de la congrégation de la Sainte-
GABBONNELL.
Vierge. Il y avait ce jour-là une réception de nouveaux congréganistes : la cérémonie fut très-longue; il y resta jusqu'à la fin, sans en être sensiblement fatigué.
Dieu avait fait voir qu'il pouvait le guérir; bientôt il nous fit comprendre qu'il voulait donner à sa foi une récompense plus précieuse que la santé. Carbonmil ne souffrait plus, mais ses forces ne revenaient point : et après l'octave de la translation de sainte .Martine elles commencèrent à diminuer peu à peu. On prit le parti de l'envoyer à la maison de campagne du petit séminaire. Son professeur, qui allait souvent le voir, lui demanda un jour s'il ne s'y ennuyait pas, étant presque toujours seul. « Oh! non, dit-il, je suis au contraire très-content de ma solitude, car je puis y prier à mon aise. » Une fois quelqu'un lui lit observer qu'il ne recevait pas avec assez d'affabilité ceux qui venaient le visiter (c'était quelques jours après sa guérison, et plusieurs venaient par curiosité). « Je ne puis, répondit-il, prendre part à leur conversation quand ils ne parlent pas de Dieu. »
Carbonneil avait encore un pas à faire dans la congrégation des Saints-Anges : il ne voulait pas mourir sans y avoir fait sa dernière consécration, quoiqu'il se reconnût indigne de cette faveur, a Je voudrais bien, disait-il, mais «je n'ai rien fait pour la congrégation; à quoi suis-je bon « maintenant? Cependant je désire beaucoup et j'espère « qu'on aura pitié de moi. » Ses pieux désirs fuient enfin satisfaits. Le samedis août, dans l'octave de Notre-Dame des Anges, le directeur de la congrégation se rendit à la maison de campagne, accompagné d'un grand nombre de congréganistes.. La cérémonie fut touchante et aussi solennelle que les circonstances le permettaient. Carbonneil n'avait plus la force de se faire entendre, il lut à voix basse la formule de consécration et la signa de sa main.
Quelques jours après, son confesseur lui dit : « Eh « bien ! mon enfant, que désirez-vous de notre bonMaître? « vous pouvez mourir bientôt, vous pouvez revenir à la « vie; lequel préférez-vous? — J'aimerais mieux mourir,»
CARH0NNE1L.
loi
répondil-il sans hésiter. Toutes les fois qu'il fut interrogé sur ce point il tint le même langage : on peut même dire qu'il avait une sainte impatience de mourir; il se plaignait que la fin de son exil n'arrivât pas : « Mon Dieu' « disait-il souvent, il y a si longtemps que je vous attends, « et vous ne venez pas me chercher! » Cependant il continuait de s'affaiblir de plus en plus, et le lendemain de l'Assomption une crise fit craindre qu'il ne touchât à ses derniers moments. Il avait reçu la nuit précédente le saint viatique avec des sentiments de piété extraordinaires. Lorsque la crise se fit sentir il demanda son confesseur; celui-ci arriva au moment où il commençait à recouvrer la connaissance. Il tenait d'une main son crucifix fortement serré; sa figure était calme, ses yeux fixés sur l'image du Sauveur; de temps en temps il pressait contre ses lèvres les pieds de son divin Maître. On crut devoir lui administrer le sacrement des mourants : il en suivit les prières; il répondit aux questions usitées avec une foi qui édifia tous les assistants; il présenta lui-même ses mains défaillantes pour recevoir les onctions. Son confesseur ne le quitta point cette nuit. « Mon père, lui demanda Carbonneil, croyez-vous que « j'aille au ciel? » Sur la réponse affirmative du confesseur, « que je suis heureux ! s'écria-t-il, quel bonheur!» Depuis ce moment il ne cessa de se livrer à une joie toute céleste. Souvent on l'entendait répéter ces mots : « Mon Dieu, recevez mon âme... quel bonheur! » D'autres fois il s'écriait : « Que Dieu est bon ! Mon Dieu, « la très-sainte Vierge, les saints Anges viendront me « chercher. » Il était ravi de quitter cette terre, où l'on est, disait-il, si souvent exposé à perdre le ciel.
La journée du 17 août fut calme; Carbonneil parut plus gai qu'à l'ordinaire. Vers le soir son état changea; une nouvelle crise obligea son confesseur à revenir auprès de lui. « Mon enfant, lui dit-il en l'abordant, êtes- « vous en paix? — Oui, mon père, bien tranquille. — Ne « craignez-vous pas un peu de sortir de ce inonde? — « Non, non, je porte le saint scapulairc. » Après quelques
CARBO.WVEIL.
moments d'entretien, « Carbonneil, dit le confesseur, il « faut que je vous quitte. — Quoi! vous ne resterez pas « cette nuit? — Non, je ne puis. Ceux de vos condisciples « qui vont terminer leurs études sont en retraite; ce soir « je leur dois une instruction. — J'aurais cependant bien « désiré que vous eussiez pu rester. — Et pourquoi, mon « enfant ? Je vous trouve mieux que hier. — C'est qu'il « m'arrivera quelque chose cette nuit. — Et que vous ar- « rivera-t-il celte nuit? — Je mourrai cette nuit, mon «père. Que ferai-je, ajouta-t-il, quand je mourrai? — «Vous prierez Dieu, mon cher enfant. — Mais je ne « pourrai pas, reprit-il, je serai suffoqué. — Eh bien ! a vous vous jetterez dans le sein de Dieu et vous partirez « dans le ciel. » — Le confesseur fit alors avec lui un acte d'abandon à Dieu, et lui dit de le répéter intérieurement quand il sentirait la mort approcher. Le reste de la journée fut assez calme. Les personnes qui l'assistaient l'entendaient répéter sans cesse : « Mon Dieu, recevez mon âme! » il n'eut point d'agonie, et vers minuit il s'endormit doucement dans le Seigneur.
La mort ne le défigura pas : qu'on se représente une statue de cire d'une blancheur éclatante dont les traits seraient animés, et l'on aura le jeune Carbonneil kl que nous l'avons vu avec admiration jusqu'au moment de sa sépulture. Les congréganistes des Saints-Anges désirèrent vivement que son corps fût rapporté de la campagne et déposé dans le cimetière du petit séminaire. On céda sans peine à leurs instances; ses funérailles se firent avec une solennité à laquelle l'idée générale qu'on avait de son bonheur semblait ôter tout ce qu'une pareille cérémonie a par elle-même de triste et de lugubre. Il repose en paix auprès de ses pieux condisciples, dont nous avons vu l'heureuse fin; et sa mémoire, comme la leur, est restée en bénédiction dans le petit séminaire de Saint-Àcheuî.
LÉVÊQUB.
LÉVÈQUE