‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 19 sur 66 · NICOLAS · texte numérisé non relu

NICOLAS

Décédé le 26 octobre 182G, à l'âge de 21 ans

Nicolas Deroussen, né à Donqueur, près d'Abbeville, passa plusieurs années à Saint-Acheul; il s'y fit aimer de ses maîtres et de ses condisciples par la douceur de son caractère et par des manières pleines de franchise et de cordialité. Sa conduite, quoique toujours satisfaisante, n'offrit d'abord rien de remarquable. Il était régulier et appliqué à l'étude; mais on eût désiré plus de ferveur, plus de zèle pour certaines pratiques propres à nourrir la piété. Ce ne fut qu'au commencement de son année de rhétorique, qui devait être la dernière de sa vie, qu'on remarqua en lui un changement qui étonna toute la maison1. Les rapides progrès qu'il fit alors dans la vertu prouvèrent que ce changement était le fruit d une détermination forte et durable. En effet, depuis cette époque, sa régularité fut des plus édifiantes; aucune considération humaine ne lui aurait fait enfreindre la loi du silence ou tout autre point de la règle. Sa piété, jusque-là peu vive, quoique sincère, prit elle-même un nouvel essor, et sa vocation à l'état ecclésiastique, longtemps chancelante, ne parut plus douteuse. Pressé de cette faim et de cette soif de la perfection que Jésus- Christ a proclamée bienheureuse, il saisit avidement tous les moyens d'y parvenir. Il demanda d'être reçu dans la congrégation du Sacré-Cœur, mais avec tant d'instances, qu'il ne paraissait occupé que du succès de ses pieuses démarches : aussi fut-il admis aussitôt après les épreuves accoutumées. Fidèle disciple du cœur mo-

Saint -Firrain, Tune des dépendances de Saint-Acheul,

DEROUSSEN.

dèle de toute perfection, il embrassa dès lors avec une ferveur exemplaire toutes les pratiques de dévotion ou de zèle propres à nourrir l'esprit de foi et d'amour, par l'imitation des vertus chéries du Dieu sauveur.

La piété dont il donnait l'exemple ne lui fit rien perdre de sa gaieté et de son aménité naturelles. Doux et affable envers tous, et doué d'une patience rare à son âge, il se montra toujours à l'épreuve des importunités, des tracasseries, des railleries, et même des insultes qu'il eut quelquefois à essuyer. Si un condisciple, prévenu ou passionné, paraissait avoir quelque mécontentement contre lui, il ne se donnait pas de repos qu'il n'eût adouci et regagné son cœur. Quant à ses amis particuliers, la franchise dont il faisait profession ne lui permettait pas de dissimuler les fautes où il leur arrivait de tomber : il savait les leur faire apercevoir, et il les en reprenait avec une liberté tempérée par une si aimable cordialité, qu'il était difiieile d'y résister et plus encore de s'en formaliser. De tels services, toujours plus coûteux à celui qui les offre qu'à ceux qui les reçoivent, rendaient son amitié aussi utile que chère à tous ses condisciples.

« Je me rappelle, dit l'un d'entre eux, qu'un jour, en sa qualité de censeur, on le chargea, au sortir de l'étude, de faire passer en récréation ceux qui travaillaient encore. J'entendis l'ordre, et néanmoins je restai pour achever un devoir commencé, m'imaginant qu'en vertu de l'amitié qui nous unissait il feindrait de ne pas m'apercevoir dans le coin où je m'étais retiré; je me trompais : il m'aborde et me prie amicalement de me retirer comme les autres. Je refuse, il insiste en me représentant que je ne désobéirais pas impunément aux ordres qu'il était chargé de me transmettre. Cet avertissement ne me détermina point à sortir : mais, peu de temps après, j'appris qu'il avait rempli son devoir. Je fus surpris d'abord d'une sévérité à laquelle je ne croyais pas avoir lieu de m'altendre. Je l'admirai pourtant; et, sans trop goûter ce jour-là sa conduite, je ne continuai pas

PEROUSSEX.

moins à regarder son amitié comme très-précieuse pour moi. »

Depuis longtemps sa santé paraissait altérée; plus tard, une violente irritation se manifesta dans la poitrine. Comme il négligea le mal, ses douleurs, dans les premiers mois de 1826, devinrent presque continuelles; enfin elles s'aggravèrent d'une manière inquiétante. On les attribuait, et avec quelque raison, à l'excès du travail. Quoi qu'il en soit, dès l'origine, elles lui donnèrent une forte pensée que sa vie ne serait pas longue. C'est ainsi qu'il s'en expliquait souvent avec ses amis, sans néanmoins que sa gaieté l'abandonnât jamais; tant il est vrai que la vue de la mort n'a d'amertume que pour ceux qui ont sujet d'en redouter les suites. Au mois de mai, on lui conseilla d'aller respirer l'air natal et essayer de se rétablir dans sa famille. Il ne fallut rien moins qu'un motif aussi grave pour le déterminer à interrompre ses études. Ce qu'il regrettait surtout, c'était de ne pouvoir emporter le titre de congréganiste de la sainte Vierge; il n'était encore que postulant, et n'avait pas terminé le temps des épreuves. Mais il manifesta, avant et depuis son départ, un désir si ardent de se consacrer à Marie, comme il l'était déjà au Cœur de son divin Fils, que le directeur de la congrégation jugea devoir accorder une exception en sa faveur. Il eut la consolation de recevoir avant de mourir ses lettres d'admission, et dès lors il crut n'avoir plus rien à souhaiter dans ce monde.

On sait peu de chose de ses derniers moments. Deux de ses condisciples, qui allèrent le voir six semaines avant sa mort, le trouvèrent si affaibli, qu'il eut à peine la force de les remercier de leur visite. Ses parents voulurent prendre la parole pour lui, mais ils ne surent s'exprimer que par des pleurs; et, pendant une d%miheure que dura l'entrevue, les deux amis, sans pouvoir eux-mêmes proférer un seul mot, joignirent leurs larmes à celles du père et de la mère. Le malade seul conserva sa fermeté ordinaire, et si quelque chose parut l'attrister, ce fut de voir la désolation d'une famille dont

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il devait être l'espérance et le soutien. Du reste, pleinement résigné à la volonté divine, il vit arriver sans trouble comme sans effroi son dernier jour, et s'endormit en paix dans le Seigneur.

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(H'.ANÇOIS-ADOLl'HE).

Décédé le 6 décembre 182(ï, à l'âge de 24 ans.

Il naquit à Bagnols (Gard . Son enfance, passée dans les jeux et les amusements nécessaires au développement des forces naturelles, fut néanmoins exempte des manquements trop ordinaires à cet âge, et des défauts que la légèreté et l'irréflexion rendent souvent bien difficiles à extirper. Sans se distinguer de ses compagnons par une sagesse prématurée, il laissait apercevoir clans l'ensemble de sa conduite les heureuses dispositions d'un cœur fait pour goûter les charmes de la vertu. Son caractère, vif, bouillant, impétueux, était tempéré par une admirable docilité. Dès que ses parents lui avaient prescrit une chose, c'était à ses yeux une nécessité de la faire. Tout en lui, même les inclinations les plus chères, cédait au devoir de l'obéissance. Quand on avait fixé un terme à ses récréations, il quittait le jeu à l'heure précise et venait prendre les ordres de sa mère, attentif dès lors à consoler son veuvage par la soumission la plus respectueuse. Dans un âge plus avancé, quoique exposé à tous les dangers que courent les jeunes gens, surtout dans ces collèges où une surveillance peu active leur laisse mille moysns de se perdre, Adolphe résista si heureusement à la séduction des exemples qu'il avait sous les yeux, que ses mœurs n'en souffrirent jamais aucune altération sensible. Plus tard, cependant, le goût des plaisirs du monde parut commencera faire im-

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pression sur lui, et son cœur sembla vouloir s'ouvrir aux illusions où l'inexpérience de la jeunesse croit trouver le bonheur. Son naturel le portait vers les exercices bruyants qui dissipent l'esprit et en bannissent peu à peu les pensées du salut. Ce qui augmenta le péril, ce fut la liberté dont il commença à jouir et les compagnies qu'il eut à fréquenter, lorsque, ayant fini son cours de littérature, il entra en qualité de clerc dans l'étude d'un homme de loi. 11 sortait à peine de sa quinzième année. Cette époque fut, sous tous les rapports, la plus critique de sa vie. Mille autres se fussent laissé entraîner au torrent : Adolphe eut le bonheur de ne le suivre que de loin, c'est-à-dire de manière à ne pas se préparer pour l'avenir des regrets tardifs et les cruels remords qui, dans une âme demeurée chrétienne, suivent le naufrage de l'innocence et l'esclavage des passions. Tôt ou tard, sans doute, il devait succomber, si, après une année d'épreuves, Dieu ne l'eût tiré d'une situation si périlleuse.

Adolphe, jeune encore, sentait déjà l'usage qu'il pourrait faire un jour de ses talents naturels. Mais pour les développer il lui fallait des études plus fortes que celles qu'il avait faites, quoique avec beaucoup de succès, dans le lieu de sa naissance. Il chercha donc un établissement qui pût lui offrir l'instruction convenable à ses dispositions, et lui servir en même temps d'asile contre les dangers dont il se voyait environné presque sans défense. 11 apprit alors qu'un de ses amis allait terminer ses études au petit séminaire de Forcalquier. Le nom des ecclésiastiques qui dirigeaient cette maison le frappa : il ne les connaissait encore que par les horribles imputations dont les chargeait sans relâche une secte ennemie de Dieu, et par la haine fanatique qu'elle leur portait, a 11 faut bien, se dit-il à lui-même, qu'ils « l'aient méritée, cette haine,, puisqu'elle est si furieuse « et si opiniâtre. Mais s'ils l'ont méritée, ils sont dignes « que je leur livre mon cœur pour être formé à la vertu, « et mon esprit pour être guidé dans la carrière des « lettres et des sciences. » Dès lors son parti fut pris ir-

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révocablement. Aussitôt il s'adresse au supérieur et lui demande une place; mais, contre son attente, on refuse de le recevoir. Son âge inspirait quelque crainte ; son séjour dans le monde, la liberté dont il y avait joui en inspiraient encore davantage. Adolphe fit de nouvelles instances : elles n'eurent pas plus de succès. Il en fut affligé jusqu'à verser des larmes de douleur, et parut inconsolable. «Je sais bien, disait-il, que je ne mérite pas « d'être reçu, mais ref usera- 1- on de sauver mon âme ? » Enfin un ecclésiastique de Bagnols, venant à son secours, écrivit lui-même au supérieur pour le rassurer sur les dispositions du jeune homme, et lui peindre la peine où il était de se voir ainsi rejeté. « Si vous étiez témoin de sa désolation, lui dit-il, vous n'hésiteriez pas à lui ouvrir toutes vos portes. » Cette lettre produisit son effet; il fut admis au mois d'octobre 1818.

Lorsque Adolphe parut au petit séminaire et qu'on lui vit à seize ans les traits d'un homme de trente ans, un maintien sérieux et composé, un œil qui semblait tout observer attentivement, on craignit de s'être laissé tromper, on se repentit de l'avoir admis. Mais bientôt on eut lieu de se tranquilliser, et l'on ne tarda pas à découvrir, non-seulement qu'on n'avait rien à redouter du nouvel élève, mais encore qu'en sa personne on avait acquis un trésor. Plus on l'examina, plus on lui reconnut de régularité, de docilité, de maturité, de piété. Ces vertus, et toutes les autres qui peuvent rendre un jeune homme recommandable, étaient relevées par une modestie qu'il portait quelquefois jusqu'à une excessive défiance de lui-même. On se plut à honorer un mérite d'autant plus solide qu'il cherchait davantage à se cacher. La congrégation de la Sainte-Vierge lui fut ouverte; il en devint un des modèles et des soutiens. On ne le reçut pas avec moins d'empressement dans l'académie du petit séminaire, composée des élèves les plus distingués par leurs talents et leurs succès : comme Adolphe, sous ce double rapport, ne le cédait à aucun d'eux, il aurait constamment tenu les premiers rangs

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dans cette petite société littéraire si sa modestie n'eût souvent opposé des obstacles insurmontables aux désirs et aux suffrages de ses condisciples. Mais ceux-ci se dédommagèrent de ses refus en lui décernant le prix destiné à bonorer publiquement la vertu. Ce prix ne fut pas le seul qu'il obtint : il avait occupé les premières places de la troisième dans le cours de l'année scolaire; # à la distribution solennelle du mois d'août, il partagea les palmes les plus brillantes avec deux condisciples émules de ses talents comme de ses vertus Des succès si flatteurs dans tous les genres paraissaient justement dus à un élève qui éditiait toute la maison par la plus exacte fidélité à remplir ses différents devoirs, sans que jamais les uns lui fissent oublier ou négliger les autres. S'il aimait l'étude, il n'aimait pas moins la prière : en classe écolier attentif, il était chrétien fervent à l'église, avec ses maîtres élève respectueux, avec ses condisciples ami sincère, obligeant et charitable, partout observateur zélé de la règle. Mais nulle part peut-être il ne montra mieux toute la solidité de sa vertu que dans l'exercice journalier d'un art aussi dangereux qu'il est agréable. Il avait un talent décidé pour la musique, et il le cultivait avec soin. Aussi faisait-il partie de l'orchestre destiné soit à soutenir le chant des cantiques pendant la messe des élèves, soit à relever aux jours de fêtes solennelles la pompe de l'office divin. Tous ceux qui savent ce que c'est qu'une réunion de musiciens dans la tribune d'une église savent aussi combien, avec la meilleure volonté du monde, il est difficile d'y échapper à la dissipation et d'y tenir son esprit et son cœur constamment recueillis. Adolphe sut éviter cet écueil. Entouré de jeunes gens qui en général ne passaient pas pour être les plus pieux de la maison, et dont les fonctions favorisaient la légèreté naturelle, jamais on ne le vit oublier un moment qu'il était dans le lieu saint. En

1 Jules Plauehe et Calixte Frèze, dont on trouvera la vie dans cet ouvrage.

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arrivant il se mettait en prières; au moment convenable il prenait son poste, sans embarras, sans préoccupation. Dès qu'il avait rempli sa tâche dans la musique, soit vocale, soit instrumentale (car il était également propre à l'une et à l'autre), il revenait à ses exercices religieux, et rentrait dans un respectueux silence.

La manière tout édifiante dont Adolphe passa les vacances après une première année de séjour au petit séminaire montra quels progrès il y avait faits dans la vertu, et quelle idée il s'était formée de la vie chrétienne. Nous n'en citerons qu'un seul trait. Quoique à peine âgé de dix-sept ans, il s'astreignit à observer dans toute sa rigueur le jeûne des Quatre-Temps de septembre. Sa mère voulut s'opposer à cet acte de mortification en lui représentant qu'il n'avait pas l'âge prescrit par l'Église. « Puisqu'il tout âge on est pécheur, lui ré- « pondit Adolphe, on doit faire pénitence à tout âge. « La seule chose qui puisse nous dispenser devant Dieu « de cette grande obligation, c'est l'innocence; et puis-je « alléguer cette excuse? » Après ces vacances, il retourna à Forcalquier pour y suivre successivement les cours d'humanités et de rhétorique. Ses talents aussi bien que ses vertus y brillèrent d'un éclat plus vif encore que la première année, et lui acquirent parmi ses condisciples un nouveau degré d'autorité, dont il n'usa que pour étendre de plus en plus au milieu d'eux le règne de la religion.

Ce fut à la fin de sa rhétorique, c'est-à-dire au mois d'octobre 1821, que s'ouvrit le petit séminaire de Saint- Louis à Aix. Une colonie d'élèves de Forcalquier passa dans ce nouvel établissement, dont la situation les rapprochait de leurs familles. Adolphe fut du nombre. Il y suivit le cours de philosophie, avec la supériorité que lui assuraient son application soutenue, sa pénétration naturelle, et la préférence exclusive qu'il donr a toujours aux études sérieuses et solides. Fidèle à ses habitudes de modestie et de simplicité, il évitait autar, t qu'il lui était possible de se produire; cependant il i e put

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échapper à la présidence de l'académie du petit séminaire. On aimait à l'entendre dans les séances publiques,, parce qu'il avait le double talent de dire de bonnes choses et de les bien dire. Souvent aussi on le chargeait de porter la parole quand il était question de complimenter des personnes d'un rang ou d'un mérite distingué. Dans toutes ces occasions, la décence et la gravité de son maintien annonçaient moins un écolier qu'un homme fait, mûri non par l'âge, mais par la réflexion. Sa maturité au reste n'avait rien d'affecté ni de sauvage, parce qu'elle était le fruit d'une piété franche et naturelle, aussi ne nuisait-elle nullement en lui à la douceuf du caractère, à l'aménité des manières, à l'esprit de prévenance et de charité : ce qui lui avait acquis un véritable empire sur ses condisciples. Les plus réguliers se ralliaient autour de lui parce qu'il était le plus rigide observateur de la règle : les plus dissipés se contenaient en sa présence, ils se cachaient de lui pour faire le mal; on avait une si haute idée de sa sagesse qu'il n'est peut-être jamais arrivé à personne de vouloir le rendre complice d'une faute. Un ascendant si général et si bien mérité ne pouvait manquer de le conduire à la première dignité de la congrégation de la Sainte- Vierge : il en fut préfet, et cette place lui donna une nouvelle facilité d'exercer parmi les élèves une sorte d'apostolat. 11 s'en acquitta avec d'autant plus de fruit qu'il savait allier parfaitement deux qualités qui se rencontrent rarement ensemble, beaucoup de zèle et beaucoup de prudence. Cette heureuse alliance surprendra moins> si l'on fait attention qu'Adolphe en prenait habituellement des leçons aux pieds de Notre-Seigneur et de la très-sainte Vierge, dans le saint exercice de l'oraison.

Après avoir terminé le cours ordinaire des études, il résolut de faire son droit à Aix, afin d'être plus près de ses anciens maîtres et à portée de recevoir encore leurs conseils. Pendant l'année qu'il passa dans cette ville, au milieu d'une jeunesse trop généralement libre dans ses

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propos et dans ses actions, jamais il ne lui arriva de transgresser en rien les lois de l'Église sur le jeûne et l'abstinence; jamais il ne mit le pied au théâtre ou dans aucune réunion mondaine; jamais il ne rougit ni de ceux qui l'avaient élevé, ni de l'éducation toute chrétienne qu'il en avait reçue. On comprend sans peine combien, dans les commencements surtout, il eut d'assauts à soutenir, et ce qu'il lui fallut de courage pour les repousser. Ses vertus, affermies par les épreuves journalières dont il avait à triompher, lui méritèrent la faveur d'avoir ses entrées libres au petit séminaire; il y prenait ses récréations, il y assistait aux offices, il venait régulièrement s'y confesser tous les huit jours, il était même admis aux assemblées et aux exercices de la congrégation. Ce n'est pas tout : il s'était tracé un plan de vie, un règlement qui présidait à toutes ses occupations, à toutes ses actions; il le suivait avec une exactitude invariable, et les causes de dispenses étaient fort rares, parce qu'il n'en admettait aucune qui ne fût fondée sur la nécessité. Une conduite si religieuse, rehaussée par l'éclat de ses talents et de ses succès, finit par lui concilier l'estime, et en quelque sorte la vénération des jeunes étudiants en droit, même de ceux qui trouvaient dans ses vertus la censure de leurs désordres; et l'on vit des personnes de haute naissance, frappées de la réputation que lui donnait son mérite, le rechercher dans la seule vue de procurer sa connaissance à leurs enfants, et de les lier avec lui pour le plus grand bien de leur éducation.

Après une année de droit à Aix, Adolphe, suivant le conseil de ses meilleurs amis, qui étaient ses anciens maîtres, alla terminer son cours à Paris. Il emporta avec lui les regrets de ses anciens et de ses nouveaux condisciples, ceux de ses hôtes surtout, qui, l'ayant vu de plus près, avaient mieux su l'apprécier : Notre saint est parti, disaient-ils. Ce vertueux jeune homme avait trop de crainte des dangers du monde et trop de défiance de lui-même pour aller habiter la capitale avec les idées de

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plaisir ou de liberté qui y attirent la plupart des jeunes gens. 11 se choisit d'abord une pension qui pût lui offrir une société d'étudiants sages et pieux. Il entra ensuite dans une réunion littéraire de jeunes gens, où chacun se formait à la composition et soumettait ses compositions à la censure des autres membres. Mais il ne tarda pas à s'en éloigner, et voici l'occasion de sa retraite. L'un d'eux avait glissé dans une pièce dont il donnait lecture des expressions trop libres ou du moins trop légères. Adolphe réclama hautement contre un tel abus, et demanda qu'il fut sévèrement banni de la société. 11 parait que son avertissement ne fut pas goûté de tout le monde; car, quelque temps après, on se permit encore la même licence. La vertu d'Adolphe ne put s'accommoder de ces écarts qui, par leur nature même, devaient aller plus loin : hors d'état de les arrêter, il prit le seul parti qui lui restât, celui de se retirer. Il fut bientôt dédommagé de ce sacrifice. Un de ses premiers soins avait été de solliciter et d'obtenir son admission dans la congrégation de la sainte Vierge; peu après, il fut également reçu dans la société naissante des Bonnes-Études : l'une donnait un aliment de plus à sa piété; l'autre lui offrait une occupation agréable, utile, analogue à la carrière qu'il se proposait de parcourir. Enfin il avait choisi pour diriger sa conscience un ecclésiastique d'un mérite rare, et il se confessait aussi régulièrement qu'au petit séminaire.

Ainsi armé contre les dangers sans nombre que réunit la capitale, ni l'entraînement de l'exemple, ni la séduction des plaisirs, ni les objets qui piquent la curiosité de tant d'autres, ne furent capables de le détourner un instant de ses devoirs : c'était un besoin pour lui de leur sacrifier ses inclinations les plus innocentes. Il aimait beaucoup la musique, et surtout la musique religieuse; néanmoins, il renonç \, sans balancer, à celle des Quinze-Vingts, parce qu \ le plaisir de l'entendre lui parut trop vif dans un lieu .ïù il ne voulait être occupé que de Dieu seul. Il était si exa 't sur tout ce qui tient à la cha-

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rilé, et si soigneux de tenir son oreille fermée à la médisance, que soudain il s'arrêtait dans la conversation et prenait un air sérieux et triste, même en présence des personnes les plus considérables, s'il entendait ou croyait entendre une parole capable de blesser la réputation d'autrui.

Comme il étudiait en chrétien aussi bien qu'en légiste, et qu'il n'admettait pas que la loi humaine put infirmer la loi divine, il allait consulter de temps en temps un théologien de sa connaissance, pour avoir son avis sur les moyens de concilier entre elles, s'il se pouvait, quelques lois civiles et religieuses qui lui semblaient être en opposition les unes avec les autres. Plus d'une fois aussi il lui protesta que s'il embrassait la profession d'avocat, jamais, quoi qu'il pût lui en coûter, il ne se chargerait d'une cause pour peu qu'elle lui parût injuste : la fermeté de son caractère et la sévérité connue de ses principes ne nous permettent pas de soupçonner que, dans les occasions même les plus délicates, il eût jamais transigé avec sa conscience et sacrifié un devoir à la faiblesse ou à l'intérêt.

Rigide observateur des règles de l'Église, il s'aperçut que le restaurateur chez qui il mangeait l'avait trompé en lui donnant du gras pour du maigre, c'en fut assez pour lui faire prendre le parti de préparer lui-même dans sa chambre les modiques repas qu'il prenait aux jours d'abstinence. Dans le même esprit d'exactitude et d'obéissance littérale, pendant le carême il changeait l'heure ordinaire de son diner et se conformait à celle de L'Église. Mais ici, en ce qui regarde les besoins du corps, Adolphe, il faut l'avouer, abusa de la liberté dont il jouissait, et porta bien au delà des bornes ordinaires son goût pour la mortification; un jeûne rigoureux, joint au régime extrêmement frugal qu'il s'imposa, ne convenait ni à la délicatesse de sa poitrine, ni a la faiblesse de sa santé, ni au travail assidu auquel il se livrait sans ménagement et sans relâche. Une vie si austère, trop longtemps soutenue, développa

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peu à peu le germe de la maladie qui le conduisit au tombeau.

Cependant arriva le terme de ses études en droit. 11 soutint les examens et remplit les autres conditions de manière à mériter sur-le-chanp une place honorable à Nîmes dans la magistrature. Ce n'était pas tans réflexion qu'il s'était déterminé pour celte carrière. Il avait examiné sa vocation avec une rare impartialité : son goût l'aurait porté à vivre hors du monde, le devoir l'y retint; il était fils unique, et sa mère paraissait avoir besoin de ses services.

Quand Adolphe quitta Paris au mois d'août 1826 pour se rendre à Bagnols et ensuite à Nîmes, déjà, depuis onze mois, une fièvre lente, accompagnée d'un crachement de sang, minait son tempérament et épuisait ses forces. Ce mal, qu'il négligea longtemps pour ne pas interrompre ses études, avait fait, même avant son retour, des progrès fâcheux. Aussi sa mère ne put-elle sans effroi le voir arriver pale, défait, abattu. Adolphe essaya de la rassurer; il lui cacha soigneusement sa situation, et il ne fallut rien moins que l'inquiète tendresse d'une mère pour la découvrir. Comme elle l'entendait tousser toutes les nuits, elle le questionna, le pressa, et parvint à lui arracher son fatal secret; ou plutôt ce fut le mal lui-même qui, ayant éclaté avec violence, manifesta ce qu'Adolphe s'efforçait en vain de dissimuler. Mais alors il était trop tard : malgré les soins les plus assidus, chaque jour le mal prenait un caractère de gravité plus effrayant, et bientôt il fallut y reconnaître une phthisie de poitrine devenue incurable.

Adolphe n'eut pas besoin qu'on l'avertit du danger de son état : dès le commencement il le connut, et il comprit bien que la médecine n'aurait point de remède efficace contre le mal qui le consumait. La vue de sa fin prochaine ne lui donna ni inquiétudes ni regrets : il ne songea qu'à s'y préparer, et à mourir comme il avait vécu, en chrétien. Dans celle pensée, il ne s'occupa plus ni de ses études, ni de la place brillante dont le monde

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avait prétendu récompenser ses travaux; il abandonna de même tous les livres profanes, comme désormais inutiles pour lui. L'Écriture sainte, l'Imitation de Jésus- Christ et quelques autres livres de pieté composèrent désormais toute sa bibliothèque. Tant que ses forces le lui permirent, il fit lui-même ses lectures, et lorsque les douleurs de poitrine et les suffocations furent devenues trop fortes, il pria sa mère ou la personne qui le gardait de lui rendre ce pieux service. Au milieu des maux de tête continuels et des fréquentes faiblesses qu'il éprouvait, ses lectures ne duraient pas moins de quatre heures par jour. Jamais il ne manqua à cet exercice de piété, et le jour même de sa mort il voulut encore entendre une lecture. Il y trouvait des consolations extraordinaires : c'était, selon lui, le plus puissant lénitif qu'il pût opposer à ses douleurs. Dans les intervalles des lectures il s'occupait à y réfléchir, à se rappeler les endroits qui l'avaient le plus touché : le temps lui était trop précieux, disait-il, et désormais tropeourt, pour le perdre en de vaines distractions. C'est parla en effet que la plupart des malades essaient de faire diversion à leurs souffrances, surtout dans ces longues infirmités qui n'épuisent que peu à peu la vie. Adolphe cherchait et trouvait ailleurs un soulagement plus réel à ses maux. Pour ne pas être interrompu dans les douces communications qu'il entretenait avec le ciel, il évitait tout entretien superflu : s'il avait besoin de quelque chose, il le demandait en peu de mots ; et si on lui adressait des questions inutiles, il n'y répondait guère que par des monosyllabes, sans pourtant se montrer ennuyé ou fatigué de ces interpellations.

Sa dévotion pour l'adorable sacrement de l'Eucharistie était sans bornes. Ses souffrances et sa faiblesse toujours croissantes ne l'empêchèrent pas d'aller chaque jour passer un temps assez considérable au pied des autels, et il ne manqua jamais à cette pieuse pratique tant qu'il lui fut possible de marcher, c'est-à-dire jusqu'au dernier mois de sa vie. Le plus profond respect s'alliait dans son

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cœur à l'amour le plus vif. Aussi, malgré le pressant désir qui le portait à s'unir fréquemment à Jésus-Christ par la communion, il avait peine à vaincre une certaine crainte qui l'arrêtait. « C'est encore trop, disait-il, pour unfpécheur tel que je suis, d'en approcher une fois le mois. » La manière dont il s'y disposait a quelque chose de frappant. Le jour où il devait se confesser, c'est-àdire la veille delà communion, il faisait apporter dès le matin dans sa chambre tout ce qui lui était nécessaire; il passait toute la journée dans la plus entière solitude, se privant même de recevoir les visites de sa mère. Celle-ci, étonnée de cet excès de sévérité, lui représenta qu'il pourrait bien préparer sa confession sans se condamner à une retraite si rigoureuse ; qu'il devait du moins permettre qu'elle lui apportât les boissons qu'exigeait son état. Adolphe répondit que ses visites réitérées ne pouvaient que le distraire, et que, pour recevoir l'absolution, il lui fallait une tout autre préparation que celle qu'on y apporte communément dans le monde. Après un jour entier ainsi passé dans le recueillement, il allait le soir trouver son confesseur, et lorsque la maladie ne lui permit plus de sortir, son confesseur venait l'entendre un peu avant la nuit.

11 est facile de concevoir quels devaient être, dans la communion, les transports d'un cœur si bien disposé. On ne pouvait le voir à la sainte table sans en être touché. Aussi les personnes de piété choisissaient-elles ces jours-là de préférence pour s'en approcher elles-mêmes, afin de participer en quelque sorte à sa ferveur. Elles croyaient sentir pour l'adorable sacrement un amour plus vif et plus tendre, quand elles l'avaient reçu avec le pieux Adolphe. En effet, la joie dont son âme était alors inondée se réfléchissait sur son visage, et quelque chose de surnaturel brillait dans toute sa personne ; en le voyant, on se représentait une de ces intelligences célestes abîmées dans la contemplation du souverain bien.

Après son amour pour Jésus-Christ dans l'Eucharistie,

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rien n'égalait sa sévérité en tout ce qui tient à l'aimable vertu qui rend l'homme semblable 'aux anges. Pendant tout le cours d'une maladie si longue, et dont les divers accidents semblaient exiger dans bien des circonstances des secours étrangers, jamais il ne soutînt que personne, pas même sa mère, lui rendit ces sortes de services. Ainsi, sans égard pour l'extrême faiblesse où le laissaient chaque jour des sueurs abondantes, il ne voulut jamais qu'on l'aidât à changer de linge : le jour même de sa mort, il en changea plusieurs fois, toujours seul et sans secours.

On croit généralement et avec raison que la maladie dispense des œuvres de pénitence et de mortification que l'Église impose à ses enfants sous les noms de jeûne et d'abstinence : c'est ainsi que l'entendent et le pratiquent presque tous les chrétiens. Adolphe semblait en juger tout autrement. Longtemps avant l'âge, il s'était fait une loi de jeûner, du moins pendant les vacances, aux jours prescrits. A Paris, devenu maître de ses actions, il enchérit beaucoup sur ses premières austérités. Dans sa maladie, loin de se relâcher en rien, il poussa l'amour de la pénitence jusqu'à des excès que les directeurs de sa conscience n'eussent sûrement pas soufferts s'il les eût consultés sur ce point. Qui croirait que dans ces derniers temps de sa vie, qui ne furent qu'une agonie prolongée, ni un crachement de sang continuel, ni une toux qui, à chaque instant, lui déchirait La poitrine, ni une fièvre lente de plus de quinze mois, ne purent le déterminera manquer une seule fois à l'abstinence et au jeûne? Les jours de jeûne, il allait bien au-delà du précepte de l'Église; sa collation était un morceau de pain et un verre d'eau; le vendredi et le samedi, il ne consentait à prendre que des bouillons maigres : tel fut son régime jusqu'au dernier jour. Lorsque sa mère le reprenait de cet excès de mortification, et surtout de ces jeûnes si peu convenables à son état, il répondait que le jeûne n'était pas au-dessus de ses forces, puisque les jours où il jeûnait il ne se trouvait pas plus mal, et que,

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par conséquent, il se croirait coupable au moins de lâcheté devant Dieu s'd ne jeûnait pas.

Une âme aussi pure et aussi mortifiée devait avoir un grand attrait pour la prière. Adolphe ne se bornait pas à ce sentiment affectueux de la présence de Dieu qui remplissait habituellement son cœur. Lorsque la maladie l'eut obligé d'abandonner toute étude, ne se trouvant plus disirait par aucun objet extérieur, il passait plusieurs heures par jour en oraison. Son respect pour la majesté divine était si profond que jamais il ne priait qu'à genoux. Sa mère, inquiète de le voir des heures entières dans une situation si gênante, malgré son état de faiblesse et de souffrances, s'en plaignit plus d'une fois avec amertume. « Rassurez-vous, lui répondit Adol- « phe avec douceur; loin que de rester h genoux m'affai- « blisse, je me sens maintenant beaucoup plus fort que « lorsque j'ai commencé ma prière. »

La patience du malade fut mise à toutes les épreuves, et jamais elle ne se démentit. Près de dix-huit mois de douleurs continuelles, ces fatigantes insomnies plus cruelles encore que les douleurs, ces accablants ennuis qui ôtent à une âme commune toute son énergie, ne purent altérer sa résignation ni troubler un instant la tranquillité de son cœur. Jamais aussi parole d'impatience ne sortit de sa bouche. Heureux de pouvoir sacrifier à Dieu tout ce qu'il en avait reçu, Adolphe se maintint dans une si parfaite indifférence pour la vie ou pour la mort, que la vue de ses jours près de s'évanouir à la Heur de l'âge et à l'entrée d'une carrière brillante, ne lui arracha pas un soupir. « Comment, disait-il « quelquefois, être chrétien et regretter de mourir jeune'.' î< Dieu n'accordc-t-il pas au désir la couronne que Fac- « tion aurait méritée? » Aussi les prières et les larmes de sa mère ne purent-elles obtenir de lui qu'il demandât à Dieu sa guérison. Ce fut en vain qu'elle le conjura de se recommander du moins aux prières du prince de Hohenlohe : « Dieu sait ce qui m'est le \ lus avantageux ; » telle était toujours sa réponse.

MIYAT.

L'n jour cependant, vaincu par les importunités de sa mère et des personnes qui l'entouraient, il laissa entrevoir le secret de son cœur et écrivit ce billet à un ecclésiastique qui avait sa confiance : « Monsieur, je vous « prie de me dire si une personne qui aurait promis à « Dieu de ne jamais demander la santé pourrait con- « sentir à ce qu'on écrivît pour elle au prince de Ho- « henlohe. » Mais bientôt il condamna sa complaisance comme une violation de la promesse qu'il avait faite à Dieu. Si les prières du prince thaumaturge lui obtiennent une prolongation de vie, quel bien lui en reviendra-t-il? Quelques années de plus qu'il passera sur la terre seront probablement semées de pièges; qui sait s'il ne s'y prendra pas, s'il n'y trouvera pas sa perte éternelle? Que de dangers surtout dans l'état qu'il a embrassé ! Dieu ne semble-t-il pas vouloir l'en préserver, eu lui ôtant la santé au moment où il va entrer dans les fonctions si périlleuses et si redoutables de la magistrature? Telles sont les réflexions qui l'occupent : son âme, jusqu'alors si tranquille, ressent un trouble intérieur dont il est effrayé. Il ne balance donc plus : quelle que scit la décision de l'ecclésiastique qu'il a consulté, il ne veut plus qu'on lui parle d'écrire au prince de Hohcnlobe : Dieu lui donneia la vie ou la mort; tout lui sera bon, pourvu qu'en lui rien ne s'oppose à sa volonté.

Adolphe, délivré des sollicitations qui avaient un instant troublé sa paix habituelle, ne songea plus qu'à se préparer à une fin qu'il savait ne pouvoir être éloignée : il l'attendit avec la joie tranquille qui soutient le juste dans le dernier passage. Sentant son mal augmenter, il demanda les sacrements. On ne peut exprimer avec quelle piété et quelle ferveur il reçut les grâces spéciales dont l'Église fortifie ses enfants au moment où ils vont entreprendre le grand voyage de l'éternité. 11 vécut encore sept jours qu'il passa dans un silence absolu : c'était le silence du recueillement et de l'amour. Rien ne pouvait le distraire des pensées toutes célestes qui rein-

Î'E VAUFLLURY.

plissaient son âme. Il arriva ainsi au 6 décembre, dernier jour de sa vie.

A midi la cloche de YAngelus le réveilla comme d'un profond sommeil ou plutôt d'une profonde méditation; car il n'était rien moins qu'endormi. Au moment de quitter la terre, il voulut encore une fois saluer Marie pleine de grâce et la féliciter d'avoir été trouvée digne de concourir au mystère de l'incarnation : sa prière finie il rentra dans le silence. Quelques minutes après il appelle sa mère : elle s'approche. « Maman, dit Adolphe, « où êtes-vous? je ne vois plus; mes yeux se couvrent « de nuages... Je me sens bien mal, cependant je suis « bien content... Il me semble être dans le ciel, envi- « ronné des anges... La sainte Vierge que je viens de « saluer m'appelle... Maman, donnez-moi la main... Je « vous en prie, ne vous affligez pas. Ecoutez-moi : prea nez bien garde de jamais vous charger la conscience « dans votre petit commerce; observez scrupuleusement « la justice... Recommandez-vous souvent et de tout vote tre cœur à la sainte Vierge : elle ne vous abandonnera «jamais, elle nous obtiendra la grâce d'être un jour « tous deux réunis daus le ciel. » En achevant ces mots Adolphe rendit le dernier soupir, et entra, il est permis de le croire, dans la bienheureuse éternité.

DE YAUFLEURY

(gaiuuel).

Décédé lo 27 décembre 1826, à lïijrc de 23 an?

Gabriel deVaufteury, né à Laval, se fit remarquer, dès sa plus tendre enfancë par une fermeté d'âme extraordinaire. 11 n'avait pas trois ans, qu'ayant eu à subir une Opération douloureuse, il promit a sa mère de ne pas pleurer. En effet il fut assez maître de lui-même pour re-

DE VAUPLEURT.

tenir les larmes qu'on voyait rouler dans ses yeux. Celte fermeté annonçait une forte disposition à l'entêtement. Ses parents, que leur tendresse pour un fils unique n'aveugla jamais, jugèrent qu'il était de leur intérêt aussi bien que de leur devoir de couper le mal dans sa racine. Les premiers actes d'opiniâtreté qui échappèrent à leur enfant furent réprimés par des punitions proportionnées à son âge, et bientôt après, sa raison naissante, aidée du plus heureux naturel, le fit triompher complètement de ce défaut. On ne vitplus.en lui que soumission, douceur, empressement à satisfaire ses parents aux dépens de ses plus chères inclinations; et depuis l'âge de quatre ans , jamais ils n'eurent à lui reprocher un seul trait de résistance ou même de répugnance à suivre leurs désirs. Un tel résultat a de quoi surprendre dans un enfant qui réunissait en lui seul toute l'affection et toute l'espérance non-seulement de ses père et mère, mais encore de deux aïeules dont les complaisances pour lui eussent été extrêmes , si la religion, héréditaire dans la famille , n'en eût réglé l'usage. Quoi qu'il en soit, la docilité de Gabriel, fruit de ses efforts sur lui-même, ne diminua rien de sa franchise naturelle. Élevé dans l'horreur du mensonge et de la dissimulation, il ne se pardonnait pas la moindre faute en ce genre. Un soir, sa bonne le voyant seul et fort triste, lui en demanda la raison. L'enfant s'écria en pleurant : « Ah! je suis bien malheureux ; je « n'ai pas répondu la vérité à maman. Je ne puis sup- « porter cette faute. » Il ne voulait pas se coucher avant de l'avoir réparée : mais sa mère se trouva absente. Elle fut d'autant plus touchée de ce trait que la faute en elle-même n'avait rien de grave. Tel était Gabriel à peine âgé de cinq ans.

Prématuré pour l'esprit comme pour le cœur, il saisissait tout ce qu'on lui enseignait avec une étonnante facilité. Apprendre à lire et à écrire ne fut qu'un jeu pour lui. Bientôt on le mit aux éléments de la langue latine, et à sept ans il était un des meilleurs écoliers de la septième. Dès lors, et jusqu'à la fin de s es éludes, il

DE VAUJFLEURY.

se maintint dans les premiers rangs, jamais il ne manqua d'emporter, à la fin de chaque année, quelques-uns des prix les plus honorables. Il réussissait également dans toutes les facultés. Mais ses succès ne l'éblouirent jamais : il n'y considérait que la satisfaction qui en résultait pour ses parents; son bonheur était de leur faire hommage des couronnes qu'on lui avait décernées.

Il se distingua de même dans les catéchismes qui précédèrent sa première communion. C'était toujours à lui que s'adressaient les questions difficiles, il surprenait toujours par la justesse et la sagacité de ses réponses. Le respectable ecclésiastique qui y présidait aimait à l'appeler son vicaire ; et bien des fois il a répété avec attendrissement que jamais, depuis le départ de cet enfant, le vide qu'il laissait n'avait été rempli. Gabriel n'avait point attendu l'époque de la première communion pour ouvrir son âme à la piété. Aussi apporta-t-il à la Table sainte, avec la candeur et l'innocence du premier âge, des vertus acquises et des passions domptées. C'est ainsi qu'après la mission qui eut lieu à Laval en 1816, Gabriel, qui venait d'avoir douze ans, prit l'habitude d'aller chaque jour, en revenant du collège , se mettre à genoux au pied de la croix de mission élevée dans la place publique, pour y passer quelques moments en prières. Sa mère lui en ayant parlé : « J'ai « pris, répondit-il, cette pratique, parce qu'il est bon de « se former de bonne heure à vaincre le respect hu- « main. » Il recueillit en effet dans un âge plus avancé le fruit de ces premières démarches. Toujours et partout il professa franchement sa religion, et cela dans les occasions les plus délicates pour un jeune homme obligé de vivre au milieu du monde. A Paris, en voyage, il ne lui arriva jamais de manquer aux lois de i'Église. 11 remplissait ses devoiis avec tant d'exactitude et de simplicité que les moins dévots lui pardonnaient de l'être. 11 ne s'occupait point de ce que faisaient les autres, il ne les censurait point; et lorsqu'il était obligé de par-

DE VAl'FLEURY.

1er, il le faisait avec tant de discrétion que personne ne pouvait lui en savoir mauvais gré.

Ce fut peu de temps après sa première communion que les parents de Gabriel, décidés à sacrifier les intérêts de la tendresse à ceux du devoir, éloignèrent leur fds de la maison paternelle, et le conduisirent au petit séminaire de Saint-Acheul. L'enfant mit tout son courage à les quitter gaîment, et pour ne pas augmenter leur chagrin, il cacha soigneusement celui qu'il éprouvait lui-même.

Ainsi en usait-il dans toutes les occasions qui pouvaient être pénibles à leur cœur. 11 avait la vue naturellement très-délicate : un coup qu'il reçut dans sa première enfance l'affaiblit encore sensiblement; Gabriel évita d'en parler. Mais une mère devine tout. Madame de Yaufleury, alarmée d'un accident dont elle croyait avoir tout à redouter, s'arrêta à Paris pour consulter un habile médecin sur les suites qui pouvaient en résulter. Le docteur ayant examiné les yeux déclara qu'il n'y avait rien à craindre. Alors Gabriel, qui n'était occupé que des inquiétudes de sa mère, se jeta à son cou en disant: «Ah! maman, soyez donc « tranquille ! » Il prononça ces paroles avec un accent si vif et si doux que le médecin lui-même, tout attendri, s'écria : « Oh ! le bon enfant! »

Gabriel arrivé à Saint-Acheul s'accoutuma sans peine au nouveau genre de vie qu'il avait à y mener. Une lettre adressée à sa mère, peu de jours après son entrée, nous dira comment, à douze ans et demi, il savait déjà apprécier les choses et exprimer ses pensées. Après quelques détails sur ses études et sur sa santé, il ajoute : « Maintenant que j'ai parlé de la santé du corps, parlons de celle de l'âme. J'ai été hier à confesse... je compte communier le jour de la Toussaint... Mon confesseur est si doux, il exhorte si bien à la vertu qu'il attendrit jusqu'au fond de 1 'âme. Je rends grâces au bon Dieu de m'avoir placé dans une si excellente maison : on y est parfaitement sous tous les rapports. Les maîtres n'y son!

DE VAUl LLL ftY.

pas rudes comme dans d'autres collèges; loin de mépriser leurs écoliers, ils les recherchent : ils se mêlent dans nos jeux... Je crois qu'en général ils sont contents de moi. Maman, je vous assure que je m'y trouve si bien que je n'ai que le seul regret d'être éloigné de vous tous... Je joue, je m'amuse parfaitement; et je ne me fais aucun chagrin. Puisque vous me voyez si heureux, prenez donc de la gaieté, et que je ne voie plus dans vos lettres cette sombre tristesse qui me navre de douleur. Portez-vous bien, ne soyez point chagrine, et souvenez-vous toujours de votre tendre fils Gabriel. »

Le séjour que Gabriel fit à Saint-Acheul développa d'une manière bien sensible ses heureuses dispositions. Les exemples dont il était environné, leçons muettes, mais presque toujours efficaces, achevèrent de fixer dans son cœur la piété solide et éclairée qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie. Ils avaient fait une telle impression sur lui, et cette impression fut si durable, que quand sa mère vint le voir à la fin de la première année, il ne put s'empêcher de lui dire : a Mais, maman, on ne connaît « pas Dieu dans notre pays : on ne connaît pas cette piété « de l'esprit et du cœur qui seule peut l'honorer. »

Cet enfant se faisait lui-même remarquer dans sa nouvelle demeure par une foi extraordinaire, qui devint le principe et la règle de sa conduite. Après une confession générale, il commençait à puiser dans la fréquentation des sacrements les secours dont il avait besoin pour conserver l'innocence de ses mœurs. Il ne fut pas toujours à l'abri de ces fautes légères où la vivacité de 1 âge et du caractère entraine quelquefois les jeunes gens les plus décidément vertueux. Mais du moins il n'était pas nécessaire qu'on l'en reprît, surtout quand il croyait avoir fait de la peine à ses condisciples ou à ses supérieurs. La bonté de son cœur lui parlait plus haut que toute autre voix : une mauvaise honte n'aurait pu l'empêcher de se condamner lui-même à des réparations que sa conscience lui demandait. En voici un exemple remarquable. Dans un moment d'humeur, il

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avait t'ait à un de ses maîtres une réponse qui, sans être inconvenante, pouvait être plus mesurée. Celui-ci s'en aperçut à peine, il ne l'attribua qu'au chagrin un peu vif qu'éprouvait une volonté contrariée dans ses désirs. Quelle fut sa surprise de voir le disciple venir, quelque temps après, se jeter à ses pieds, fondant en larmes, lui demander humblement pardon, et ne consentir à se relever qu'après avoir reçu l'assurance que tout était oublié ! Il y a peut-être autant de force d'àme à réparer ainsi ses fautes qu'à n'en point commettre.

Il était plein de charité pour les malheureux : dès l'enfance il prit l'habitude de mettre en réserve la part des pauvres sur tout ce qu'on lui donnait pour ses menus plaisirs ; et il conserva cette pieuse pratique jusqu'à la fin de sa vie, d'autant plus estimable en cela que le goût de la lecture ayant augmenté en lui avec les années, il avait entrepris de se former une bibliothèque. Mais cette dépense ne diminua jamais la part destinée au soulagement de l'indigence, et chacune de ses aumônes devenait ainsi une mortification.

La modestie lui était si naturelle que les succès les plus brillants ne parurent jamais faire la moindre impression sur son cœur. Aussi ne craignait-on pas de le choisir pour interprèle des sentiments de ses condisciples, quand il y avait quelque personnage à recevoir, quelque événement remarquable à célébrer. A l'époque de la mort du duc de Berri, il composa une élégie latine qui parut si belle que Mgr l'évêque d'Amiens la lui demanda pour la présenter au roi et la livrer ensuite à l'impression. Le modeste Gabriel ne profita pas d'une occasion qu'un auteur de quinze ans devait trouver si flatteuse.

La patience fut encore une des vertus favorites du jeune étudiant. Des maux de tête presque continuels, des fluxions fréquentes exercèrent son courage sans l'épuiser, et malgré leur importunité, on ne le vit jamais ni sombre, ni triste ou abattu. Il ne savait ce que c'était que de se plaindre; la sérénité de son visage, la gaîté

DE VAUFI.EURY.

de sa conversation a! testaient le calme de son âme et l'égalité de son humeur. « Nous autres chrétiens, disait- « il quelquefois, nous sommes bien heureux ; nous avons « affaire à un bon maître qui récompense généreusement « celui qui souffre pour lui. Demandez pour moi, écrivait- « il à sa mère, que je ne m'en tienne pas à cette patience « humaine qui ne me serait d'aucun mérite devant Dieu.»

Gabriel appartenait, depuis plusieurs années, à la congrégation des Saints-Anges. Son âge l'invitait à monter plus haut : mais par caractère, plus ennemi de la gène que de la douleur, il n'avait pu s'assujettir aux épreuves par lesquelles il fallait passer pour entrer dans la congrégation de la Sainte-Vierge. Sa santé l'ayant obligé d'interrompre le cours de philosophie, il profita de son séjour à Laval pour se présenter au directeur de la congrégation de cette ville, où les épreuves sont moins sévères, parce qu'elle est établie pour des hommes faits, et au bout de trois mois il y fut reçu. De retour l'année suivante à Saint-Acheul, il comptait y jouir de ses droits de congréganiste : son attente fut trompée. On lui proposa de subir les épreuves devant lesquelles il avait autrefois reculé ; il s'y soumit avec courage, il y persévéra et mérita d'être admis.

Gabriel, ayant terminé ses études, retourna dans la maison paternelle. Il ne lui fut pas difficile, au milieu d'une famille éminemment chrétienne, de conserver les fruits de son éducation. Il s'estimait heureux de l'avoir reçue à Saint-Acheul, et il attachait tant de prix aux six années qu'il y avait passées que quand on attribuait ses incommodités à l'air du climat où Saint-Acheul est situé : « Cela est possible, répondit-il; mais dussé-je en avoir « éprouvé de plus grandes encore, je ne voudrais pas n'y « avoir pas été. »

Sa conduite dans sa famille fut aussi régulière qu'elle l'avait été au petit séminaire. Son goût dominant était l'étude, mais l'étude nourrie par la religion. Il portait toujours sur lui deux livres, l'un de piété, l'autre de littérature : dès qu'il avait un moment, soit à la prome-

I>E VAUPLE1 KV.

nade, soit à la chasse ou ailleurs, il remployait a lire tour à tour ces deux livres. C'est ainsi qu'il savait varier et sanctifier ses occupations et même ses récréations. Quelques amis pieux de son âge, les amis de sa famille, sa famille elle-même formaient toute sa société; cette société suffisait à ses besoins.

Du reste, il n'était déplacé nulle part. Dans les conversations sérieuses , il traitait les questions les plus élevées avec une facilité et une clarté qui les rendait sensibles aux esprits les moins pénétrants. Il n'oubliait jamais qu'une opinion ne doit être défendue qu'avec mesure, qu'il faut éviter de blesser l'amour-propre de ceux qu'on veut éclairer et amener à son sentiment. De là lui venait l'empire qu'il exerçait sur lui-même, et qui le rendait si propre à tous les genres de discussion. Par là encore il s'était concilié les caractères et les esprits les plus éloignés du sien, et on lui pardonnait facilement sa supériorité. Une maturité précoce de raison et de conduite lui avait acquis la confiance des personnes les plus âgées et les plus respectables. On n'avait point de secrets pour lui, et on lui communiquait bien des choses que l'on ne confie pas ordinairement à la jeunesse, g Je « n'aurais jamais cru, disait une de ses tantes, qui l'avait « éprouvé, qu'on pût avoir tant de confiance dans un petit « garçon de vingt ans. » On voulait avoir son avis, parce qu'on était également sûr de son jugement et de sa discrétion. Dans les moments de maladie et de souffrances où l'on ne veut recevoir personne, Gabriel était toujours excepté, et ce genre de considération était flatteur à son âge. C'est que sa conversation avait un agrément et une douceur qui étaient sentis de tout le monde. On a dit de lui que son esprit lui passait toujours par le cœur. Il avait du penchant pour la raillerie ; on ne pouvait plaisanter plus finement que lui : mais la raison et la religion le firent renoncer de bonne heure à-ce dangereux talent, dont le caractère propre est d'emporter celui qui l'exerce beaucoup plus loin qu'il ne doit et qu'il ne veut aller.

DE VAUFLKORY.

Gabriel commença son droit à Paris en 1823, et quoique parfaitement libre, il s'y conduisit toujours comme s'il eût été sous les yeux de ses parents. 11 était membre des congrégations de Saint-Acheul et de Laval; il voulut appartenir de même à celle de Paris, et vécut en véritable congréganiste, c'est-à-dire en fervent chrétien. Il ne se permettait point de lectures sans conseils, sans se faire désigner les passages qu'il fallait éviter : un ami âgé et aussi vertueux qu'instruit lui rendait ce service. C'est sans doute en grande partie à cette docilité qu'il a dû d'échapper aux dangers de la capitale, et de conserver cette modestie et cette pudeur qui l'ont accompagné jusqu'au tombeau. Son goût pour la littérature et pour la déclamation l'aurait rendu très-sensible au plaisir des spectacles; il a néanmoins toujours courageusement résisté à cet attrait séducteur. Sa mère lui reprochait quelquefois sa négligence à profiter des occasions de faire des liaisons brillantes et utiles pour la suite. « Je « sais trop, lui répondait-il, les risques que l'on court à se « produire pour m'y exposer : si vous connaissiez comme « moi le danger des liaisons, vous vous garderiez bien de « me presser là-dessus. » Il avait une telle crainte de se laisser entraîner au mal qu'il ne croyait pas pouvoir prendre trop de précautions. « J'espère bien, disait-il vn « jour, avec la grâce de Dieu, me conduire toujours en « chrétien; si j'avais le malheur de m'oublier une seule (.( fois, je ne pourrais plus jamais être heureux. » Pour prévenir ce malheur, il s'était fait une loi d'approcher souvent du tribunal de la pénitence, d'y recourir spécialement quand il avait un voyage à entreprendre ou quand il se sentait quelque chose sur la conscience. Ses communions étaient de même réglées et fréquentes. Nous voyons par une de ses lettres qu'il choisissait volontiers pour remplir ce pieux devoir les églises les plus éloignées du bruit, les chapelles les plus solitaires, les plus favorables au recueillement.

Le séjour de Gabriel à Paris lui permit de faire, au mois de février 182-i, un voyage qu'il avait depuis long-

IiE YAIJI-LKL11Y.

temps à cœur, et d'aller revoir les lieux où il avait passé sa jeunesse. Voici en quels ternies il en parle à sa mère.

« Devinez, chère maman; je suis à demi fou de joie au moment où je vous écris. Pourquoi ? Je vous le donne en cent, en mille, en tout ce que vous voudrez. Devinezvous? ISon. Eh bien, c'est parce que je m'éloigne encore de vous. C'est bien à ce coup que vous me croirez non pas à moitié fou, mais fou à lier. Ce que je vous dis est pourtant la vérité : je m'éloigne de vous, et j'en saute de plaisir. Pour ne pas vous faire attendre plus longtemps le mot de l'énigme, je vous dirai que cette nuit je m'endors dans une bonne diligence, et que demain matin je me réveillerai à Saint-Àcheul. Comprenez-vous maintenant mon bonheur'? Ce Sùnt-Acheul que j'ai quitté il y a déjà si longtemps, qui a été l'objet de mes chants et quelquefois de mes regrets, je vais le revoir dans quelques heures. Je pourrai me promener encore dans ces allées qui ont été tant de fois témoins de mes jeux et de mes plaisirs ! Avec quels battements de cœur je vais parcourir cette saile d'étude où j'ai travaillé, ces classes où j'ai triomphé, cette église où j'ai vu des fêtes si augustes et si brillantes, où j'ai entendu des accents si mélodieux, oii j'ai goûté des moments d'une joie si pure et si douce, cette chapelle surtout où je me suis consacré pour toujours à la sainte Vierge ! Il n'y a pas jusqu'à l'infirmerie que je reverrai avec plaisir. Tout m'intéresse, parce que tout me rappelle des souvenirs.

Lieux fortunés, terre chérir, Où j'ai goûté tant de douceur, Vous serez toujours ma patrie, Vous revoir sera mon bonheur.

« La joie où je suis me bouleverse la tète, etc., etc. »

De retour à Paris, Gabriel se hâta de rendre compte du voyage de Saint-Acheul. Nous ne pouvons citer que quelques traits de sa lettre :

« Me voici, chère maman, de nouveau installé dans ma petite chambre, et revenu, sans ombre d'accident,

DE VAUFLEORY.

du plus charmant voyage que j'aie fait de nia vie. Je n'essaierai pas de vous peindre le plaisir ou plutôt le bonheur que j'y ai éprouvé : il suffit de vous dire qu'il a surpassé celui que je me promettais. Mon cœur était plein de ces sentiments de joie pure et délicieuse pour lesquels on donnerait sans regret toutes les douceurs des vaines joies du monde. L'accueil qu'on m'a fait m'a charmé : je m'y attendais; mais il est si doux de voir réaliser ses désirs! » Après être entré dans beaucoup de détails où il ne nous est pas permis de le suivre, il termine ainsi : a J'ai été en proportion aussi content de mes condisciples que de mes anciens maîtres ; tous ceux qui m'avaient tant soit peu connu m'ont montré l'attachement le plus tendre. Enfin tout m'a rendu Saint- Acheul agréable, tout par conséquent m'a fait de nouveau regretter mon départ. En le quittant, des larmes ont coulé de mes yeux comme la première fois;- et je ne les ai essuyées qu'en me promettant de revenir au même lieu en verser de nouvelles. Comme j'aimerais faire de temps en temps un petit voyage à Saint-Acheul! Il me semble à chaque fois que cela retrempe mon âme. »

Ce qu'il se proposait de faire, il l'exécuta l'année suivante. Mais ce ne fut plus simplement une visite ou un voyage de plaisir. Le motif qui le ramena pour lors à Saint-Acheul fut le désir d'y faire quelques jours de retraite avec d'autres anciens élèves qui vivaient comme lui dans la pratique exacte et soutenue de tous les devoirs qu'impose la religion. Il faut l'entendre raconter lui-même à sa mère les circonstances de ce second voyage.

« Arrivés à Saint-Acheul, mes six amis et moi, nous y fûmes reçus à cœur et à bras ouverts. Combien j'ai eu de plaisir à me retrouver au milieu de ceux qui ont pris tant de soin de mon enfance, et qui m'ont enseigné à ne chercher le bonheur qu'au sein de la religion! J'ai parcouru avec une émotion inexprimable ces jardins, ces salles d'étude ou de récréation, où j'ai passé une si heureuse partie de ma vie.... Nous voilà donc en retraite!

I>E VÀUFUSORY.

On nous a séparés de tons les profanes. .Nous occupons à nous seuls l'abbatiale ; nous y avons une . chapelle, une étude, un dortoir, un réfectoire, un jardin : nous n'avons à nous occuper de rien que du soin de notre âme... Vous ne sauriez croire, ma chère maman, combien je suis content, de nie retrouver pour quelques jours dans la vie de communauté : tous nos exercices sont réglés par le son d'une clochette; nous avons l'air de petits novices. Le signal du réveil se donne à cinq heures et demie. Sans doute mon lit n'est pas aussi doux, aussi moelleux que ceux de Paris et de Laval ; aucun cependant ne m'a jamais procuré de sommeil plus paisible : le repos le plus délicieux habite constamment dans ma petite cellule. Il faut que je fasse pendant celte retraite une bonne provision de piété et de vertu; car je ne trouverai pas d'ici longtemps l'occasion d'en faire une pareille. Priez pour moi, chère maman, afin que Dieu m'éclaire et me comble de ses grâces. Je le prierai de tout mon cœur pour vous, pour papa, pour toutes les personnes qui me sont chères. Ce n'est pas l'usage d'écriie dans une retraite; mais je n'ai pu résister au besoin que j'avais de vous entretenir : d'ailleurs, loin de me dissiper, il me semble que je me recueille avec vous; votre pensée me porte tout naturellement à la dévotion et à la reconnaissance envers Dieu. Adieu, maman. Voici Louis, notre réglementaire, qui s'apprête à sonner les matines. Que j'ai de plaisir à dater cette lettre de Saint- Acheul! Que ce lieu réveille en moi de doux souvenirs! — 26 avril lS'So. »

Alors comme dans ses jeunes années, fils aussi docile que tendre et respectueux, il savait subordonner ses désirs les plus légitimes et les plus vifs à ceux de ses parents. Ayant été contrarié dans une circonstance trèsintéressante pour lui, il soutint cette épreuve difficile avec une fermeté d'âme incroyable, et ne songea qu'à consoler sa mère, qu'il savait être très-sensible au chagrin qu'il éprouvait. « Il y a longtemps, lui écrivait-il, que j'ai remis ma volonté entre les mains de Dieu, je neveux

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pas la reprendre : elle est bien là, il faut qu'elle y reste. Peut-être, cherchant trop mon bonheur sur cette terre, aurais-je perdu de vue celui-là seul auquel nous devons tendre. » Il ne craignait rien tant que de savoir sa mère tourmentée à son sujet. Un jour que celle-ci l'entretenait du désir extrême qu'elle avait de le voir heureux, et de la crainte qu'il ne le fût pas : « Maman, lui répon- « dit-il, le bon Dieu ne nous a pas fait le commandece ment d'êtreheureux ici-bas, pourquoi donc tant se tource menter pour l'être?... Au reste, quand on a le cœur « pur et la conscience tranquille, on peut bien éprou- « ver des peines passagères, mais on n'est jamais malce heureux... »

Éloigné de cette tendre mère dans le cours de ses études de littérature ou de droit, il entretenait avec elle une correspondance très-active. Ses plus beaux jours étaient ceux où il lui arrivait quelqu'une de ses lettres; il avait en elle une confiance absolue, et recevait avec joie ses avis. Dans l'âge de l'adolescence, il la rendait dépositaire de ses pensées et de ses vues les plus secrètes avec le même abandon, la même simplicité qu'il lui avait confié, dès l'enfance, les petites peines du premier Age.

Une chose qui paraîtrait peut-être incroyable en ce genre, si nous n'étions en état d'en donner la preuve, c'est l'habitude que Gabriel avait prise dès l'enfance et qu'il conserva jusqu'à la fin, de rendre tous les ans à sa mère un compte fidèle et détaillé des fautes qui avaient pu lui échapper dans la conduite, dans les études, dans l'emploi de son argent, etc. Nous citerons ici une de ces confessions, ainsi qu'il aimait à les appeler, où il se peint si bien lui-même : c'est celle qu'il fit à la fin de sa première année de droit. Elle est du 2 juillet 1824.

« Je veux encore, chère maman, vous dire un petit bonjour avant le grand, le désiré, le bienheureux bonjour que je vous souhaiterai le 10 de ce mois. Plus ce moment avance, plus mon cœur bat avec vitesse; il sent qu'il va retrouver la plus tendre et la plus douce portion

1»K YAUFLM'RY.

de lui-même. Je suis encore plus content et plus gai aujourd'hui qu'à l'ordinaire,- je me sens tout leste et tout léger. Il y avait ce matin, pour la fête du Sacré- Cœur (premier dimanche du mois), réunion à la congrégation, et j'y ai prononcé ma consécration; c'est, si je ne me trompe, la troisième : on avouera qu'il est difficile d'être plus congréganiste que moi. Je suis charmé d'avoir avancé mes affaires spirituelles...

« Voilà donc ma première année de droit finie : peutêtre désirez-vous que je vous dise sincèrement ce que j'en pense, et que je vous en fasse en quelque sorte le résumé? Je ne demande pas mieux, et je vous promets d'avance d'être aussi impartial qu'il me sera possible... Je me suis très-bien porté, et je ne me rappelle pas avoir eu un seul chagrin d'aucune espèce. Aussi suisje célèbre parmi mes camarades pour mon imperturbable gaieté; lors même que, par plaisanterie, je cherche à me donner un certain air intéressant par un certain air de mélancolie, on ne craint pas de désarçonner ma tristesse sentimentale par un rire insultant d'incrédulité, et il est presque passé en proverbe que moi et un souci sont deux choses qui se répugnent...

« Maïs cette époque de ma vie a-t-elle été aussi utile qu'agréable '.' Pour éclaircir la question, distinguons, s'il vous plait; car je n'ai pas fait deux années de philosophie pour rien, et vous vous êtes déjà aperçue sans doute que j'étais fort sur le chapitre des distinctions. Si le but principal de mon séjour à Paris était l'étude particulière et appiofondie de cent soixante-dix pages du droit civil et de quatre-vingt-quatre pages du droit romain, je dois avouer que je ne l'ai pas tout à fait atteint. J'y ai travaillé, mais beaucoup moins que je ne l'aurais pu et dû peut-être. Je ne dirai pas pour m'excuser que c'est la coutume et presque la mode parmi les élèves en droit, et que je m'en suis même plus occupé que la plupart d'entre eux : les exemples ne prouvent rien en faveur de la paresse...

« Mais si votre désir et votre intention, en m'envoyant

DE VAUFiEUaV.

ici ^ étaient que je me fortifiasse dans les bons principe? que j'avais puisés aussi bien dans la maison paternelle qu'a Saint- Acheul , que je m'accoutumasse à goûter les choses solides, les charmes de l'instruction et de la littérature, etc., je ne crois pas vous avoir trompée dans votre attente. Un grand nombre de dangers évités, un nombre peut-être non moins considérable de dangers vaincus par une protection toute spéciale du bon Dieu , une exactitude remarquable à remplir tous mes devoirs de religion, un besoin toujours plus vif de piété et de dévotion, un amour véritable des plaisirs de l'esprit, la fuite absolue des spectacles, des goûts assez modérés en toutes choses, point de goûts vicieux, et surtout une pureté de mœurs irréprochable, chose assez rare à Paris pour faire pencher à elle seule la balance en ma faveur; tout cela réuni prouve que cette année ne m'a pas été inutile...

« Voilà ma confession achevée ; peu semblable aux confessions ordinaires, elle contient plus de bien que de mal, ou du moins je me suis étendu avec plus de complaisance sur le premier. Je pense, chère maman , que vous m'avez déjà pardonné mon ancienne nonchalance épistolaire; vousvoudrez bien me pardonner aussi ma nonchalance dans l'étude du droit, parce que j'ai pour l'une et pour l'autre même contrition, même ferme propos... Si vous pouviez me répondre encore une fois, vous me feriez grand plaisir : vous joindriez votre indulgence plénière à celle que j'ai tâché de gagner ce matin, n'est-il pas vrai, ma chère petite maman? Ma grande joie est de penser que nous ne ferons jamais qu'un cœur et qu'une âme... Ne venez pas à ma rencontre par la fraîcheur de la nuit : je vous le défends par tous les droits de l'amour filial. J'embrasse papa, bon papa, etc. »

Nous ne pouvons nous défendre de placer ici quelques autres morceaux extraits de ses lettres, où l'on retrouve également la vivacité de son esprit, la bonté de son cœur, la tendresse de sa piété. La lettre suivante

DE VAOFLÈIRT,

est du ierjanvior 1824, j où r où, avec tes vingt-un ans, il atteignait sa majorité.

« Bonne année! maman, bonne année! Puisse celleci commencer pour vous aussi heureusement qu'elle a commencé pour moi! Hier au soir, comme j'allais me confesser, j'appris que mon ancien confesseur de Saint- Aclieul était arrivé. Quelle a été ma joie! vous devez le penser. Ce matin, j'ai assisté à sa messe; il l'a dite pour moi, je la lui ai servie et j'ai reçu la communion de sa main. J'ai joui d'une grande plénitude de bonheur. Vous pensez bien, chère maman, que je ne vous ai pas oubliée auprès de Dieu; dans quel moment aurais-je pu lui parler de vous plus à cœur ouvert?... Le jour du nouvel an, si ennuyeux pour tant d'autres, a été pour moi plein de douceur et de délices. C'est avec une vive reconnaissance envers le Seigneur que j'ai célébré l'anniversaire de ma naissance ; c'est avec une grande confiance en sa bonté que je l'ai prié de bénir cette Féconde époque de ma vie comme il a bien voulu bénir la première. Maintenant que je suis majeur et que je puis valablement contracter, j'ai renouvelé de tout mon cœur les engagements de mon baptême; j'ai bien promis au bon Dieu que je ne m'émanciperais jamais de sa douce servitude. J'espère qu'il a bien voulu me pardonner tout ce qui lui aura déplu en moi jusqu'ici... Et vous, maman, si jamais je vous ai fait de la peine, si j'ai jeté quelques soucis au milieu de votre vie, ne pardonnerezvous pas à votre Gabriel? Ah! il suffit de votre dernière lettre pour me tirer d'inquiétude. Qu'elle m'a fait de bien ! qu'elle m'a doucement ému! Il est bien rare que je reçoive de vos lettres sans y laisser tomber une larme de plaisir. Mais pour celle-là, il y avait plus que du plaisir. J'ai été obligé d'en interrompre plusieurs fois la lecture; un nuage humide s'était glissé entre votre écriture et mes yeux... »

Voici une autre lettre, écrite à l'occasion du jubilé.

«C'est ce matin, ma chère maman, que j'ai clos mon jubilé. Il m'a fallu faire mes stations au milieu de cha-

1)K VAUFLEUfiT.

leurs intolérables : si cette mortification forcée a pu être agréable à Dieu, je suis loin de m'en plaindre : nous autres chrétiens, nous travaillons pour un maître généreux et qui paie largement. Par un heureux hasard, la fin de mon jubilé s'est trouvée coïncider avec la fête de saint Pierre, et j'en ai été ravi. Il m'a semblé que le prince des apôtres devait être plus exorable, que sa main devait, à cette époque, délier plus facilement que jamais, et qu'à un pareil jour il ne pourrait refuser indulgence plénière, de même que dans nos pensions un supérieur ne peut, à sa fête, se dispenser d'accorder absolution générale pour tous les coupables. Un catholique doit aimer saint Pierre comme un fils aime son père. Aussi j'avoue que je lui ai souhaité la fête avec toute l'ardeur d'un ultramontain. Je l'ai prié de mon mieux de conserver, d'augmenter en moi le don de la foi, flambeau précieux qui brûle dans si peu de cœurs, et que tant de passions cherchent à éteindre !... 0 Pierre! quelle doit être votre douleur de voir vos enfants se liguer contre vous et se disputer les lambeaux de votre héritage! Église de Rome! toi qui as des promesses que nulle autre n'a eues, que nulle autre n'aura jamais, puissé-je t'être uni toujours par le -fond de mes entrailles. »

On verra avec plaisir, nous le pensons, un exemple, entre beaucoup d'autres, des heureuses inspirations que lui donnait son talent poétique échauffé par la piété filiale. C'est au sujet d'une petite image que sa mère lui avait envoyée dans une de ses lettres.

«Merci, maman, pour la jolie petite image que je reçois... Est-ce comme une marque de votre souvenir? est-ce pour vous rappeler au mien! Ah! maman,

Pour être sur de votre amour, Qu'ai-je besoin d'un nouveau gage?

Et ne suffit-il pas de vous voir un seul jour Pour garder toujours votre image?

Lorsqu'il fallut vers ces tristes climats Recommencer un douloureux voyage.

DE Y.UFJ.IXUY. VJo

A mon départ je no vous quittai pas, .l'étais partout suivi de votre image.

Pour s'arrêter sur vous, même dans mon sommeil, Mon esprit en rêvant cesse d'être volage : Je m'éveille; et dès mon réveil, .Mes yeux charmés rencontrent votre image.

Quelquefois abusé par une douce erreur Il me semble vous voir écouter mon langage; Exilé loin de vous, je trompe ma douleur En m'adressant à votre image.

Si trop souvent de mon cœur abattu Je sens défaillir le courage, Pour l'exciter à la vertu Je n'ai qu'à fixer votre image.

Nous terminerons ces citations par la lettre suivante. Elle est du 26 décembre 1825 : « Et moi aussi, maman, j'aurais bien désiré faire avec vous ma veille de Noël, et vous offrant au coin de mon feu une tendre hospitalité, renouveler ensemble l'antique et frugal repas de nos aïeux. Mais vous étiez loin de moi, et nous n'avons pu nous réunir que par la sympathie réciproque de nos désirs et de nos pensées. Ma veillée, quoique solitaire, n'a cependant été dénuée ni de douceur ni de joie : pour en abréger la longueur, ou du moins pour la rendre utile, j'avais réservé à ce moment ma confession. Sur les onze heures j'ai été prendre deux de mes amis chez eux, et nous nous sommes rendus à la petite église des Garmes-Vaugirard. Nous l'avions choisie de préférence, parce que nous espérions y trouver plus de recueillement. Nous n'avons pas été trompés dans notre attente. Rien n'est plus édifiant que cette messe de minuit. L'œil n'y est point blessé par ces troupes d'ombres lascives que l'on voit errer sous les voûtes de Notre-Dame ou autour des piliers de Saint-Sulpice. On n'est entouré que de personnes qui prient Dieu. L'office s'y fait sans pompe, mais avec calme et décence. 11 n'est pas jusqu'au chant monotone des religieuses qui n'inspire la piété; leur voix n'est pas harmonieuse, mais elle est pure , et l'on sent qu'elle doit

tdê DE VAUFLTStJRYi

plaire au Seigneur. Au moment de la communion, presque tous les assistants se sont levés en silence pour approcher de la sainte Table. J'aurais voulu vous avoir à mes côtés dans cette chapelle , maman ; ce sont là de ces spectacles tels que vous les aimez et tels qu'il les faut pour émouvoir votre âme. Il y a bien de la dévotion dans nos provinces; mais elle ne se montre nulle part plus pénétrante qu'à Paris, dans certains lieux- et dans certaines occasions. Cette impression profonde, indéfinissable, provient peut-être du contraste d'une piété tranquille et retirée, au milieu de la dissipation et de la folie qui l'environnent... »

Après quelques réflexions sur un grand sacrifice que Dieu venait de demander à son cœur, et auquel il s'était soumis avec une admirable générosité, il termine par des vœux de bonne année, les derniers qu'il lui ait été donné d'offrir à ses parents, puisque l'année suivante à pareil jour il était aux portes de ^éternité.

« Nous voilà donc, dit-il, arrivés au bout de l'année! En voilà une de plus dans le gouffre de l'éternité ! qu'importe maintenant qu'elle ait été passée dans le plaisir ou dans la peine? De l'une et de l'autre à peine nous en restera-t-il dans quelques jours un souvenir. La seule chose qui reste ce sont nos œuvres : ni les jours, ni les mois, ni les années ne peuvent les anéantir, parce que Dieu prend soin de les inscrire dans ses immortels registres. Puissions-nous au grand jour les trouver remplis de nos vertus ! etc. »

Quelles réflexions plus graves et plus solides aurait-il pu faire s'il eût su, ce qu'il ignorait encore, que l'année où il entrait plein de jeunesse, de vigueur et de santé, serait la dernière de sa vie?

Gabriel termina son cours de droit au mois de juillet 1826; il se hâta de retourner auprès de ses parents, enrichi de toutes les connaissances que son travail et ses talents lui avaient acquises, et de toutes les vertus puisées dans les exercices d'une vie constamment chrétienne. On vit même alors redoubler la ferveur de sa

DE VAUFLEUHY.

piété, comme s'il eût pressenti qu'il n'avait plus que peu de mois à vivre. Ses études littéraires avaient été interrompues par celles du droit : de retour à Laval il les reprit, non pour le vain plaisir de s'amuser ou de briller, mais dans la vue d'y trouver des armes contre le mensonge et l'erreur. Admirateur zélé de la justice et de la vérité, depuis longtemps il brûlait du désir de les défendre un jour. A l'aspect des attaques dirigées contre la religion, l'indignation le faisait bouillonner. « Que « n'ai-je, disait-il alors, reçu du ciel le don du génie! « avec quelle ardeur je soutiendrais la bonne cause! .Ma « vie entière serait consacrée à sa défense; on enten- « drait une voix de plus dans Israël. » Il ne s'en tint pas à de stériles désirs ; il s'était préparé de bonne heure à la lutte où il voulait s'engager, déjà une foule de matériaux étaient amassés, et il est permis de croire que s'il eût vécu il aurait parcouru avec succès cette carrière aussi honorable que périlleuse. Dieu s'est contenté de sa bonne volonté, il n'a besoin de personne; mais, dans nos faibles vues, ne pouvons-nous pas . regretter qu'une vie qui paraissait devoir être si utile ait eu une si courte durée?

Lui-même semblait s'attendre à une fin prochaine, et il l'appelait par ses désirs; aussi la vit-il approcher sans jeter un coup d'oeil de regret, ni sur sa jeunesse, ni sur sa fortune, ni sur la position agréable qu'il devait occuper dans le monde. Il avait souhaité mourir à Saint- Acheul, dans la pensée qu'il y mourrait plus saintement qu'ailleurs : frustré de cette attente, « j'espère, disait-il « souvent à sa mère, que Dieu me fera la grâce de mourir « avant vous. » Voyant que ces idées l'affligeaient, il cessa de lui en parler, mais sans changer de sentiment ; car huit jours avant de tomber malade, il dit à un de ses amis que si Dieu voulait le prendre en ce moment (après un jubilé particulier accordé à son diocèse), il s'estimerait heureux, surtout si c'était avant d'avoir contracté l'alliance dont ses parents s'occupaient alors pour lui.

Dieu exauça des vœux si dignes d'un chrétien. Une

DB VAUFLEURY.

lièvre maligne épidémique régnait à Laval ; elle l'atteignit vers le milieu de décembre 182(5. 11 avait si peu l'habitude de se plaindre que, quoiqu'il sentit depuis quelque temps le malaise précurseur de la maladie, il ne laissa pas d'achever un ouvrage auquel il travaillait alors, l'examen de la nouvelle traduction du Messie de Klopstock, que les rédacteurs du Mémorial Catholique lui avaient demandé et qu'ils jugèrent digne d'être inséré dans leur numéro de décembre. S'il eût déclaré plus tôt son indisposition, peut-être aurait-on pu y remédier. Mais Dieu, qui voulait l'appeler à lui, permit qu'on ne la connût que lorsqu'il ne fut plus temps de la combattre. Cette maladie si douloureuse ne lui arracha pas une plainte. Son attention était d'éloigner toute inquiétude de l'esprit de ses parents : il connaissait son état, et il évitait tout ce qui aurait pu le leur faire pénétrer. Mais avec les étrangers il ne dissimulait rien. Voyant un jour le médecin rêver aux moyens de le guérir, il lui dit : « Voulez-vous vous opposer aux vues de la Providence?» Cependant il ne répugnait à aucun remède : « Faites, « disait-il, faites tout ce que vous voudrez. »

Dès les premiers jours de la maladie, il avait demandéson confesseur ; mais il n'osait parler des derniers sacrements, dans la crainte d'alarmer sa famille. Cependant, le jour de Noël, se sentant plus mal, il dit à sa mère que si cela ne lui faisait pas de peine il serait bien aise de pouvoir communier. Celle-ci, qui n'avait aucune inquiétude, par le soin qu'on avait pris de lui donner le change sur l'état du malade, l'assura qu'au contraire cela lui donnerait beaucoup de consolation, et elle envoya chercher le confesseur. Gabriel, qui sentait que déjà par intervalles sa tète n'était pas bien à lui, chargea sa mère de quelques explications qui auraient pu le fatiguer. «Peut-être, ajouta-t-il, oublié-je quelque chose; « mais Dieu sait quel regret j'éprouve quand j'ai eu le « malheur de l'offenser. » Il fut convenu que le lendemain on lui apporterait le saint viatique. Cependant le mal fit de tels progrès qu'on jugea nécessaire d'y joindre l'ux-

DE YAUFLEURY.

trême-onction, On ne se donna pas même le temps de l'en prévenir. Le médecin, qui craignait peut-être l'impression que cette cérémonie inattendue pouvait lui faire, dit : « Mais je n'ai pas parlé d'extrème-onction. » Gabriel lui répondit avec vivacité : « Pourquoi donc? moi « j'en suis bien content, c'est un si beau sacrement! » Il présenta lui-même ses mains aux saintes onctions avec une ferveur admirable; il répondit à toutes les prières, et lorsqu'on lui présenta le corps de Notre-Seigneur, il sembla s'élancer de toutes ses forces au-devant de lui. Dieu lui avait fait la grâce de conserver toute sa présence d'esprit pendant la cérémonie. Lorsqu'elle fut terminée sa mère lui dit : « Mon enfant, Notre-Seigneur durant sa « vie mortelle a guéri tant de malades, j'espère la même a faveur de la visite qu'il vient de te faire. — Je l'espère « aussi, maman, répliqua-t-il, mais quand ce ne serait « pas... » C'est le seul mot qu'il ait osé lui dire touchant son état, mot précieux qui atteste quelque chose de plus qu'une simple résignation aux ordres de Dieu. Dans une ci ise douloureuse il s'expliqua plus clairement avec la personne qui le gardait : « Il est impossible, dit-il, que «je résiste à la violence de la maladie. Mon Dieu, je « vous fais le sacrifice de ma vie. » Il dit la même chose le jour de sa mort. Il répétait avec une grande ferveur les aspirations qu'on lui suggérait, celle-ci surtout qui convenait si bien au temps : Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bonœ voluntatis.

Toute la journée qui suivit la réception des sacrements, il ne cessa de répéter combien il se trouvait heureux. « On craignait de me faire une impression fâcheuse, « disait-il ; je n'en ai éprouvé d'autre que celle d'une « grande joie. » Aimable envers tout le monde pendant sa vie, il le fut encore plus à sa mort. 11 adressait aux personnes qui le servaient ou qui le visitaient les paroles les plus obligeantes. Pour tranquilliser ses parents, il leur disait qu'il était bien, très-bien. Même dans ses moments de délire, toujours occupé du soin de les rassurer, il ne cessait de dire qu'il allait mieux; il prenait

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leurs mains, et parmi les vers qui se présentaient confusément à son cerveau troublé, il revenait souvent à ceuxci : Le bras du Tout-Puissant est-il donc raccourci?

Et de David éteint rallumer le flambeau. Sa belle âme se montra tout entière dans cette terrible maladie; aussitôt que le délire était passé, sa figure reprenait une expression de douceur et de sérénité qui avait quelque chose de frappant.

Son confesseur l'avait quitté le 26 décembre, à six heures du soir. Trompé, ainsi que toute la famille, par un mieux apparent et ne voyant rien à craindre pour la nuit suivante, il crut inutile d'y retourner ce jour-là. 11 s'était retiré dans sa chambre et achevait quelques prières avant de prendre son repos, lorsque vers neuf heures et demie du soir il entendit très-distinctement un bruit, comme si quelqu'un tournait sa clef pour ouvrir. Etonné, il se lève, il va à la porte, regarde dans le corridor, • et s'assure qu'il n'y a personne. Il revient, il reprend ses prières, et le même bruit se fait encore entendre. 11 retourne ouvrir; même solitude. Il continue de prier, et le bruit recommence une troisième fois. Alors l'idée que Gabriel est plus mal et qu'il désire le voir se présente, s'empare tellement de lui qu'entraîné comme par une force supérieure, il part et court à la maison du malade. Il demande où est son cher Gabriel : « A l'agonie, » lui répond-on. Il s'approche, lui fait faire un acte d'amour qu'on croyait impossible qu'il pût prononcer; il lui parle encore de Dieu, récite les prières des agonisants et reçoit son dernier soupir. Il raconta ensuite ce qui lui était arrivé : on ne put s'empêcher d'y reconnaître quelque chose d'extraordinaire. « Voyez, dit-il à ses parents, si « ce n'est pas une preuve de plus que Dieu a voulu nous « donner que notre bon Gabriel était de ses amis. »

Son père, en l'embrassant pour la dernière fois, lui avait dit : « Adieu, mon fils ! sois heureux! » On a voulu que ces mots, qui respirent l'immortalité et le bonheur, fussent gravés sur sa tombe. On y a ajouté ceux-ci tirés des psaumes, qui semblent être la réponse de Gabriel :

BLAMK.

Credo videre bona Domini in terra vîventtum et ut inhabit em in domo Domini in longitudinem dierum '.

BLA.NK

(jean-phimppe).

Décédé tè 11 février 1827, à l'àgrp de 19 ans.

Jean-Philippe Blank, né à Turkeim (Haut-Rhin), fut un de ces vases d'élection qui, fidèles à conserver la grâce, semblent spécialement destinés à répandre partout où il sont placés la bonne odeur de Jésus-Christ. Ses parents l'élevèrent dans la crainte de Dieu, et lui inspirèrent un profond respect pour notre sainte religion et pour ses ministres. A mesure qu'il avançait en âge, on vit se développer l'esprit d'obéissance et de douceur qui formait comme le fond de son caractère. Il eut de bonne heure l'attention de ne prendre pour amis que les enfants les plus sages et les plus pieux de sa connaissance. Tl se plaisait avec eux et avec ses frères à dresser de peiits autels, à imiter les cérémonies de l'Église, et témoignait dès lors un vif désir de se voir un jour honoré du sacerdoce : cette dignité faisait le grand objet de son ambition. 11 mit beaucoup de zèle à s'instruire des vérités du salut, et fit sa première communion avec une ferveur qui donna lieu de présager à quel degré de vertu il s'élèverait lorsque l'âge l'aurait mûri.

Le temps était venu dè l'appliquer aux études : mais les commencements lui en parurent si difficiles qu'il y trouva une sorte d'écueil où sa vertu encore novice faillit faire un triste naufrage. Pour se dédommager de la peine et de l'ennui que le travail lui donnait, il se livra

1 J'espère posséder les biens du Seigneur dans la terre des vivants... Oui, je vais habiter à jamais la maison du Seigneur. [Ps. xxvi et xxù .]

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