‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 21 sur 66 · BLANK · texte numérisé non relu

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lippe étaient aussi méritoires que son travail. Deux de ses amis intimes ont attesté que ses entretiens les touchaient vivement, et qu'il était impossible de converser avec lui sans en tirer un grand profit spirituel. C'est que tout son plaisir était de leur parler des choses de Dieu. Tantôt il les entretenait des dangers que la vertu court dans le monde; tantôt c'était de la grâce que Dieu leur avait faite de les placer dans un asile où l'on pouvait le servir en liberté. D'autres fois il leur exprimait ses inquiétudes, et la crainte où il était de ne pas assez reconnaître toutes les faveurs dont le ciel daignait le combler.

Sa dévotion à la très-sainte Vierge lui avait inspiré un autre moyen de sanctifier ses récréations, c'était d'en consacrer plusieurs chaque semaine à faire des chapelets qu'il distribuait ensuite aux pauvres. Le ciel parut vouloir récompenser visiblement cette bonne œuvre. Un jour qu'il y travaillait appuyé contre une colonne, le chapiteau, qui était une pierre énorme, se détacha : cette masse devait lui écraser la tête, mais elle parcourut dans sa chute une ligne oblique et vint tomber à ses pieds sans le toucher.

Il avait aussi dans un degré éminent la dévotion propre des élus, je veux dire l'amour de Notre-Seigneur au saint Sacrement. Souvent il se dérobait à ses condisciples au milieu d'une récréation, pour aller répandre son âme au pied des autels; il cherchait alors les endroits les plus retirés, ceux où il était plus facile de se recueillir et d'échapper aux regards des hommes. A l'approche des fêtes où le saint Sacrement devait être exposé dans la chapelle de la congrégation, sa dévotion paraissait s'enflammer d'un nouveau feu. Il s'y préparait quinze jours d'avance, et le jour de l'exposition il ne pouvait s'arracher de la chapelle; il aimait surtout à y rester en adoration pendant le diner, afin, disait-il, d'y être plus seul avec Jésus-Christ.

Son amour pour ce Dieu Sauveur trouvait encore un aliment dans les processions de la Fête-Dieu. Il briguait

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toujours, un et deux mois auparavant, l'honneur d'y être employé; et les fonctions les plus obscures, les moins recherchées, étaient celles qu'il réclamait de préférence. La foi, qui était très-vive en lui, relevait à ses yeux ces fonctions, qu'une sagesse, qui n'est pas selon Dieu, regarde peut-être avec une sorte de dédain. Quelques têtes légères se permirent de plaisanter sur son choix, mais leurs railleries ne l'empêchèrent pas de le réitérer les années suivantes.

Plein de cet esprit de foi auquel saint Paul attribue des prodiges, il avait un profond respect pour les moindres cérémonies de la religion, pour tous les objets qu'elle consacre au culte divin. Ainsi, il n'usait de l'eau bénite qu'avec un vif sentiment de piété; et il a plusieurs fois assuré que celte eau sanctifiée par les prières de l'Église lui donnait une force particulière pour prier.

De sa foi naissait en lui un zèle ardent pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes. Lorsqu'il s'entretenait sur le triste état des pécheurs, la pensée que des milliers d'âmes rachetées au prix du sang de Jésus- Christ se perdent misérablement tous les jours, produisait en lui une impression douloureuse dont la violence, perçant au dehors, décomposait les traits de son visage. Ce n'était pas là de ces émotions passagères qui ne laissent point de traces après elles : il y avait quelque chose de plus durable dans son zèle. Une de ses pratiques habituelles était d'offrir à Dieu ses actions, par exemple le travail de telle étude, de telle classe, en réparation des fautes qui se commettaient en ce momentlà contre sa divine majesté. Il portait le même esprit de zèle dans l'exercice des charges qui lui étaient confiées. Il animait ses collègues et s'animait lui-même à s'en acquitter dans les vues les plus pures, telles que la gloire de Dieu, le soulagement corporel et spirituel des pauvres, etc.

Les intentions et les efforts ne garantissent pas toujours le succès. Philippe eut occasion de réprouver;

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mais alors il savait gagner devant Dieu le centuple de ce qu'il semblait perdre aux yeux des hommes. Ainsi un reproche ou tout autre désagrément que pouvait lui attirer une erreur, qui le plus souvent n'était pas la sienne, ne le troublait, ne l'attristait pas; il suffisait de le considérer alors pour reconnaître que c'était plutôt une jouissance pour son cœur. Aussi la patience était-elle une de ses vertus favorites. 11 la demandait avec ferveur à Dieu tous les jours; il s'étudiait à la pratiquer dans les rencontres imprévues, les plus capables de déconcerter une vertu commune. Plusieurs de ses condisciples ont avoué avoir souvent essayé de le fâcher sans pouvoir jamais y parvenir. Sa patience ne se démentait pas davantage, quand on riait ou de sa prononciation plus allemande que française, ou de ce qu'on appelait sa simplicité.

Une vie si pure et si simple fit juger au directeur de sa conscience qu'il était digne de s'unir fréquemment à Notre-Seigneur; on lui permit donc de communier tous les huit jours et quelquefois dans la semaine. Ce que nous avons dit de ses vertus, et en particulier de son amour pour Jésus au saint Sacrement, donnera une juste idée et de la ferveur qu'il mettait a s'y préparer, et des fruits qu'il en recueillait pour nourrir son âme et la soutenir dans le chemin de la perfection.

Notre-Seigneur lui réservait une autre récompense, celle d'abréger pour lui le temps des épreuves, et de lui faire trouver dans sa piété même l'occasion de sacrifier sa vie temporelle à une vie immortelle.

On était au mois de mai 1826. Plusieurs de ses amis, congréganistes de la sainte Vierge, conçurent le projet de sanctifier par quelque bonne œuvre ce mois qui lui est spécialement consacré, et obtinrent la permission d'entreprendre le pèlerinage d'Albert, où elle est honorée d'un culte que des grâces miraculeuses ont rendu célèbre. La distance était de sept lieues, et il fallait revenir le même jour. A peine Philippe eut-il connaissance du pèlerinage projeté, qu'il demanda à partager

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le bonheur de ses amis. En vain ils lui représentèrent la longueur du trajet : quatorze lieues en un jour, dont sept à jeun; faible et délicat comme il est, comment pourra-t-il soutenir une telle fatigue? A ces difficultés il oppose sa foi : « La sainte Vierge, dit-il, saura bien me c< faire arriver au but. » On ne savait pas encore qu'il souffrait de la poitrine; ainsi on lui permit de partir. A peine est-il à moitié chemin, que les forces commencent à lui manquer : sa foi lui tient lieu de forces, il continue de marcher, s'unissant intérieurement aux prières qu'on récitait en commun ; car ses douleurs de poitrine, que la fatigue redoublait, ne lui permettaient rien de plus. En arrivant au terme, il dit à ses compagnons : « Si je n'ai pu unir nia voix aux vôtres, j'ai du moins « prié de cœur; j'espère que le Seigneur agréera ma « bonne volonté. » Après qu'ils eurent satisfait leur dévotion et pris quelques heures de repos, il fallut se remettre en route. Philippe, déjà épuisé, souffrit beaucoup; mais enfui il regagna le petit séminaire, se félicitant hautement d'avoir pu terminer le pèlerinage et rendre ses hommages à Marie dans son sanctuaire.

Il est certain cependant que, depuis le voyage d'Albert, son mal de poitrine empira notablement, et que ce mal, après de longues et cruelles souffrances, aboutit à la mort. Ses amis, témoins du dépérissement rapide de sa santé, lui reprochèrent souvent ce voyage, qu'ils taxaient d'imprudence et de témérité. Aucune des observations qu'on lui fit à ce sujet ne put lui arracher le moindre regret; c'était au contraire pour lui un motif de se réjouir d'y avoir trouvé sa maladie et toutes les suites qu'il plairait à Dieu d'y donner. Il en prit même occasion de s'attacher plus étroitement au service de la très-sainte Vierge, en passant alors de la congrégation des Saints-Anges dans celle qui lui est consacrée.

Au mois de juillet suivant, on remarqua que le mal, loin de diminuer, allait toujours croissant et prenait un caractère fâcheux. On crut donc devoir l'obliger à in-

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terrompre ses travaux littéraires pour aller respirer l'ait natal et se rétablir sous le toit paternel. Le voyage était de cent cinquante lieues : il l'entreprit sous la conduite d'un de ses frères dont les attentions ne purent le soustraire aux fatigues d'une si longue route. Il ne se plaignit point durant le trajet; mais à son arrivée, comme on le questionnait sur la manière dont il avait supporté le voyage, il confessa ingénument qu'il avait plus souffert dans ces trois jours que dans tout le temps qu'il avait passe au petit séminaire. Aussi dès lors se trouva-t-il considérablement affaibli. Sa poitrine ne put se remettre; bientôt il lui devint impossible d'assister aux offices, et vers le mois d'octobre il fut encore privé de l'avantage d'entendre la sainte messe. 11 se dédommagea de cette privation si pénible pour la foi, en obtenant qu'on lui apportât la communion tous les quinze jours. Il s'unissait alors si étroitement à Notre-Seigneur qu'il perdait le sentiment de ses douleurs; ses traits flétris se ranimaient, il paraissait comme absorbé dans la contemplation des grandeurs et des bontés de Dieu.

Durant les six mois et demi qu'il passa ainsi cbez ses parents, il fit constamment paraître (ce sont les paroles de son père), une douceur inaltérable, une humble résignation à tous les ordres, de la Providence, une patience invincible dans les langueurs de sa maladie. Jamais il ne demanda, comme font d'autres malades, des remèdes dont l'effet fût plus prompt ou plus sensible : il prenait tous ceux qu'on jugeait à propos de lui donner et attendait paisiblement l'efficacité qu'il plairait à Dieu de leur communiquer. Telles étaient les dispositions habituelles de son cœur : on les trouve toutes réunies dans les deux traits suivants.

Un jour ayant raconté à ses parents la guéiïson du jeune Garbonneil, opérée par la foi et la prière, ceux-ci lui dirent qu'il aurait bien dû en faire autant pour luimême, puisqu'il avait à peu près la même maladie. Philippe répondit qu'en demandant sa guérison, il aurait craint de paraître ne vouloir supporter aucune eouf-

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fiance, et que d'ailleurs il était indigne que Dieu lui accordât une grâce miraculeuse.

Dans une autre occasion, quelqu'un se permit de le railler sur la peine qu'il avait prise d'aller chercher sa maladie à l'autre hout de la France. Philippe répondit sans balancer qu'il estimait plus que tout l'or du monde ce qu'il avait appris à Saint-Acheul, et que jamais il ne regretterait d'y avoir été, dût-il être condamné à rester dix ans dans l'état où il se trouvait réduit. On ne s'étonnera pas de ces sentiments, quand ou saura c'est toujours son père qui parle) combien il se plaisait à raconter la vie qu'on menait à Saint-Acheul, à entrer dans tous les détails sur le règlement qu'on y observait, sur les dévotions qu'on y pratiquait, sur la pompe avec laquelle on y célébrait les solennités religieuses. C'était surtout quand il parlait d'y retourner bientôt que sa figure s'épanouissait : il avait le plus vif désir d'aller y terminer ses études, d'y retremper, disait-il, son âme dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, et de renoncer ensuite au monde pour se consacrer entièrement à Dieu. C'était vers ce but que se portaient toutes ses pensées, toutes ses affections; et ce ne fut que dans les derniers temps de sa vie qu'il en fit le sacrifice, pour s'abandonner sans réserve à la volonté divine qui l'appelait ailleurs.

Il écrivit alors au directeur de la congrégation des Saints-Anges une lettre d'adieux, pleine de sentiments d'estime et d'amitié pour tous ses confrères qu'il embrasse l'un après l'autre. Il y parle de la paix et du bonheur qu'il éprouve à la seule pensée qu'il a été membre d'une association toute dévouée au culte des saints Anges. Il espère, ajoute*t-il, obtenir, par l'entremise de ses frères en Jésus-Christ, que saint Michel et les autres Esprits bienheureux viennent à sa rencontre pour le réunira ceux de ses amis que la congrégation a envoyés au ciel avant lui. Il finit par demander au père sa dernière bénédiction.

Ce fut dans ces saintes dispositions, et après huit mois

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de souffrances, qu'il arriva au tenue de sa carrière. Quinze jours auparavant, il avait reçu les derniers sacrements. Dès que les premiers symptômes avant-coureurs de la mort commencèrent à paraître, il désira recevoir une seconde fois le saint viatique. Le même jour, la respiration devenue plus difficile lui ayant fait présumer que son heure approchait, il demanda avec instance à être couché sur la paille. On se prêta, quoique avec peine, à son désir; et après quelque temps il consentit à être replacé sur son lit. La nuit suivante, le bras gauche se paralysa : le malade, cependant, ne perdit ni la connaissance, ni la parole; mais il se sentait mourir, et s'éteignait peu à peu. Après une demi-heure d'intervalle, on vit deux grosses larmes tomber de ses yeux; c'était le dernier effort de la nature : presque au même instant, son ùme se dégagea de son corps, et alla commencer une vie plus heureuse dans l'éternité.

Toute la ville voulut le voir sur son lit de mort, et assister à ses funérailles. On mit une couronne de laurier sur le cercueil, et la croix plantée sur sa tombe fut ornée de roses et de couronnes, avec des inscriptions pour ses parents, ses frères et ses amis. C'est ainsi que Dieu se plut à honorer aux yeux des hommes, et par les mains d'un peuple entier, la vertu modeste, et ignorée sur la ferre jusqu'au moment marqué pour son triomphe

1 To:is ces détails sont extraits de deux lettres adressées par M. Blank père à son fils aîné, alors étudiant au séminaire de SaintfMilpice.

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Décédé le 13 fé\rier 1827, ù l'âge de 10 ans.

Zépliirin Groz, né à Saint-Pierre en Grand-Vaux (Juraj, parut dès l'enfance destiné à devenir un de ces modèles de vertu que le ciel prête de temps en temps à la terre pour ta sanctifier. La charité pour les pauvres semblait être née avec lui : aussitôt qu'il put marcher, son grand plaisir fut d'être le distributeur des aumônes de ses parents. Doux, humble et soumis, jamais il ne mérita de leur part ta plus légère punition. 11 leur épargna la peine de lui apprendre ses prières; pour les savoir, il n'eut besoin que de les entendre réciter. Un jour, tandis qu'on essayait d'apprendre le de Profundis à sa sœur plus âgée que lui, Zéphirin, qui n'avait pas quatre ans, s'amusait dans un coin. Tout à coup il vint dire à son père : « Papa, je sais le de Profundis; » et il le récita sans hésiter.

Quelques années après, durant la maladie qui conduisit sa mère au tombeau, il se levait tous les jours de grand matin, venait lui demander comment elle avait passé la nuit; se mettant ensuite à genoux devant un crucifix, il récitait avec elle les prières du matin. 11 sentit vivement sa perte; mais encore plus occupé de la douleur de son père que de la sienne, il n'omit rien de ce que lui suggéra la tendresse filiale pour le consoler. A peine était-il âgé de dix ans.

Zéphirin fit ses premières études au petit séminaire d'Orgelet, où il se distingua par une grande piété envers Dieu, par une tendre dévotion à la sainte Vierge, par une respectueuse docilité à l'égard de ses maîtres, par une constante application à tous ses devoirs d'écolier.

Voici un trait qui fera voir jusqu'où allait la délicatesse de sa conscience sur ce dernier point. Tous ses compagnons de classe formèrent un jour le complot de ne point apprendre leurs leçons. Ils voulaient, disaient-ils, se venger de la prétendue sévérité du professeur. Zéphirin fit tout ce qu'il put pour les détourner d'une résolution aussi blâmable. Voyant qu'il ne gagnait rien, il se contenta d'apprendre ses leçons comme à l'ordinaire, et fut ce jour-là le seul à les savoir. Cette conduite, qui était une censure de celle de ses compagnons, lui attira de leur part bien des reprocbes. II répondit avec douceur, mais avec fermeté, que leur conduite ne lui avait point paru chrétienne, et que ce n'était point ainsi qu'on devait agir avec son professeur.

Dès lors on remarquait en Zépbirin le plus vif attrait pour le saint Sacrement de l'autel. Il aimait à lui rendre visite, et souvent il passait à ses pieds une partie des heures destinées aux délassements de l'esprit. Cet amour lui fit prendre, jeune encore, l'heureuse habitude de communier au moins tous les quinze jours. Un ne sera pas surpris de voir la fréquente communion accordée à un enfant, qui, pénétré de la grandeur d'une action aussi sainte, avait soin d'y rapporter ses prières, ses travaux, toutes ses actions. Il en retirait d'ailleurs des fruits merveilleux, dont le plus solide sans doute fut une attention soutenue à se conformer en tout au règlement de la maison qu'il habitait : son exactitude à cet égard allait au point que, durant son séjour à Orgelet, qui fut de trois ans, ses supérieurs n'ont jamais eu un reproche à lui faire.

Zéphirin passa du petit séminaire d'Orgelet à celui de Dole, qu'il édifia également par ses exemples. Doué d'un esprit droit, d'un jugement sain et d'une piété éclairée, il fut constamment un des premiers de sa classe, aussi bien que le modèle de tous ceux qui la composaient. Mais sa vertu comme son talent avait moins de brillant que de solide. Tout l'ensemble de sa vie était d'une perfection si rare et si achevée, et ceren-

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dant si simple et si naturelle, qu'elle ne fut pleinement dévoilée à la plupart de ses condisciples qu'au moment de sa mort, et par le souvenir que cette perte réveilla tout à coup dans les esprits.

Chacun se rappelait alors les lieux où il l'avait vu , les circonstances où il avait traité avec lui : à ce premier souvenir se rattachait celui d'une foule de bons exemples qu'il avait donnés, de saintes pensées, de pieux désirs, de bonnes résolutions dont on se reconnaissait redevable à sa présence ou à ses discours. Quelques-uns ont assuré que, placés près de lui à l'église, ils ne l'ont jamais considéré sans être frappés de son recueillement et de sa ferveur, et que souvent ils se disaient à euxmêmes : Et pourquoi ne prterais-je pas comme Zcphirin? D'autres ont protesté qu'à l'étude, ils ne lui avaient jamais vu perdre un seul instant durant des années entières, et que son application constante les avait plus d'une fois arrachés à la mollesse et fixés au travail. La plupart ont surtout remarqué sa réserve dans le temps des récréations et sa modestie. Si on lui parlait des succès qu'il avait obtenus dans sa classe, ou des espérances qu'il pouvait avoir pour les prix, il souriait et détournait la conversation, ou bien il renvoyait à d'autres les compliments qui lui étaient adressés. Du reste, il parlait peu et sans passion, sans émotion. Si, néanmoins, il entendait des plaintes contre les dispositions des supérieurs, ou des murmures contre l'ordre de la maison, il paraissait s'animer : mais alors même il s'exprimait avec tant de prudence, que loin d'aigrir ceux qui s'étaient rendus coupables de ces fautes, il parvenait presque toujours à calmer les ressentiments et à leur faire avouer leurs torts.

Entre ses vertus, il en est que ses condisciples ont admirées par-dessus toutes les autres : je veux parler de son infatigable charité et de son inaltérable douceur. La confiance de ses maîtres lui procura bien des occasions de les pratiquer en le chargeant, avec deux autres congréganistes, du magasin où se trouvent tous les objets nécessaires aux études ou aux jeux des élèves. Se?

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deux collègues se déchargeaient assez volontiers sur lui de ce que les détails pouvaient avoir de plus pénible. On le voyait fréquemment obsédé par des demandes sans nombre qu'une foule d'élèves lui faisaient à la fois. Zéphirin, sans rien perdre de la paix et de la gaieté qui lui étaient habituelles, les servait par ordre et les renvoyait tous charmés de sa douceur et de son activité.

Parmi un grand nombre de traits remarquables que l'on pourrait citer à l'occasion de cette charge, je m'arrête à un seul que je tiens de celui-là même qui mit un jour sa patience à l'épreuve. On sortait de la distribution des prix ; Zéphirin venait d'offrir à Jésus et à Marie les prix et les couronnes qu'il avait obtenus, lorsque tout à coup, dans ce moment d'ivresse générale où tous les jeunes gens sont comme transportés par la solennité du jour, par la présence de leurs parents, par les préparatifs du départ, un de ses condisciples survint et lui demanda plusieurs objets qu'il voulait acheter avant de partir. « Je n'aurais jamais osé, dit cet élève, m'adresser à lui en pareille circonstance, si je n'avais été bien persuadé de sa vertu, car il avait déjà mis ordre à tout dans le magasin et réglé ses comptes. Cette nouvelle vente allait exiger de s.t part un nouveau travail, et le temps certes n'était pas opportun. Cependant, je ne remarquai en lui aucune émotion, aucune altération; il m'accueillit avec son affabilité ordinaire, me donna tout ce que je demandais, et releva encore ce service par des manières si aimables qu'on eût dit que je lui avais fait le plus grand plaisir. Je lui en fis un bien réel, j'en suis sûr, en lui procurant cet exercice de mortification et de charité. Comme d'autres à sa place m'eussent envoyé promener ! je l'eusse infailliblement fait moi-même. Mais Zéphirin était si charitable, si officieux!... Figurez-vous que cent fois (ce n'est pas trop dire), j'ai eu recours à sa charité; toujours, je l'ai trouvé prêt à m'obliger, fallût-il pour cela hâter son travail, se gêner beaucoup, s'exposer même à me laisser emporter sur lui les premières places de diligence (car il était souvent mon

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émule), et ce qu'il faisait pour moi, il le faisait pour tous. »

A ce témoignage particulier, nous ajouterons celui que toute la classe réunie rendit à Zéphirin la veille de sa fête et les marques toutes spéciales d'affection, d'estime, je dirais presque de vénération, qu'elle lui donna dans cette circonstance. Deux de ses condisciples formèrent le projet de souhaiter la fête en pleine classe à leur premier décurion1. C'était l'année qui précéda sa mort. Le professeur, qui connaissait assez la vertu de Zéphirin pour la croire à l'épreuve d'une tentation si délicate, consentit à l'exécution du projet. Les deux jeunes gens se présentent donc à la fin de la classe; ils font leur compliment d'une manière indirecte et si adroite, que personne ne pouvait distinguer à qui s'adressaient leurs hommages, jusqu'à ce qu'au nom de Zéphirin, qui termina la pièce, tout le monde le couvrit d'applaudissements. Alors chacun vint à son tour embrasser à son banc celui qui était l'objet des félicitations communes. Il n'y eut ni bruit, ni tumulte; l'ordre régnait dans la classe, une joie douce et franche brillait sur tous les visages. Enfin cette petite fête se passa avec tant de modestie et de simplicité d'une part, avec tant de décence et de cordialité de l'autre, qu'il fut impossible de n'en pas conclure que c'était un triomphe décerné à la vertu par des amis de la vertu.

Une vie si pure, si édifiante dans le cours de l'année scolastique, ne l'était pas moins pendant les vacances. De retour chez ses parents, Zéphirin avait des heures réglées pour se livrer à l'étude : le temps libre, il l'employait à faire des lectures utiles ou à aider son père, ou à prendre quelques délassements honnêtes. Du reste, il ne regarda jamais les vacances comme une époque où il lui fût permis de négliger ou d'abréger ses pratiques de religion. Fidèle au règlement qu'il s'était proposé

1 Titre honorifique usité dans les collèges de la Compagnie de Jésus. On donne le nom de décurion aux élèves chargés de seconder le professeur dans certains exercices de la classe.

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